Part 3
Ils semblaient dire aux hommes: «Le règne de la force brutale est passé. L’homme l’emportera sur l’homme, dorénavant, par son savoir et par son intelligence, c’est-à-dire par sa faculté soit d’invention, soit de persuasion. Pour l’emporter sur les autres, il faudra inventer ou persuader; le premier sera le meilleur; le second sera encore une chose fort importante. Confiez-vous à nous comme au professeur de gymnastique: il tire de vos forces physiques tout ce qu’elles contiennent; il leur fait rendre tout l’effet qu’elles peuvent produire et que l’on était très loin de prévoir qu’elles rendissent jamais. De votre intelligence nous tirerons tout ce qu’elle contient et nous la rendrons comme plus forte en la rendant aussi habile dispensatrice de toutes ses forces qu’il sera possible, bien au delà de tout ce que l’on pouvait prévoir.
--Dans quel but?--Mais, dans le dessein d’être forts, d’être influents dans la cité, d’être en honneur dans la cité, de gouverner la cité. Dans le dessein, aussi, si vous êtes très nombreux qui vous serez ainsi développés et rendus intellectuellement forts et adroits, de constituer une nation supérieure, magnifique, qui dominera toutes les autres.
--«Mais encore?--C’est tout, et nous ne voyons pas plus loin, ni ne songeons à autre chose.»
Les défauts ordinaires des sophistes, surtout de ceux qui n’étaient pas de premier ordre, étaient, par conséquent, de préférer le brillant au solide, le brillant étant un moyen de persuasion, de conquête, d’influence beaucoup plus rapide et beaucoup plus efficace que l’autre. De là leur goût pour la rhétorique et tous ses prestiges et tous ses procédés, de telle sorte et à tel point que les mots sophiste et rhéteur désignaient presque les mêmes personnages et étaient pris très fréquemment l’un pour l’autre.
Les défauts des sophistes consistaient encore à glisser vers un certain scepticisme, même pratique. «Ils plaidaient le pour et le contre.» Cela leur a été assez reproché sur tous les tons. Cela signifie simplement qu’ils exerçaient les jeunes gens à discuter et, selon leur principe, à tirer de leur intelligence, même dans les cas difficiles et surtout dans les cas difficiles, et c’est-à-dire même dans une mauvaise cause et surtout dans une mauvaise cause, tout ce que leur intelligence contenait et pouvait produire.
Il n’y a rien de plus légitime. Il faut reconnaître pourtant que cette habitude est dangereuse et que l’on peut arriver ainsi assez vite, non seulement à ne pas se préoccuper du juste ou de l’injuste, ce qui était la discipline même des sophistes; mais à croire qu’ils n’existent pas et à faire pénétrer doucement ou à laisser s’introduire insensiblement cette opinion dans l’esprit de ceux qu’on enseigne ou qu’on entretient.
Tels étaient les deux défauts essentiels des sophistes et les deux dangers que présentaient leur enseignement, leur influence ou simplement leur existence.
Or ils existaient, ils enseignaient et ils étaient très aimés, et de tout le monde à ce qu’il me semble. Ils auraient pu être détestés du bas peuple, à cause de leur distinction; mais il ne faut jamais oublier qu’à Athènes le bas peuple n’existe pas, les esclaves en tenant lieu. Athènes était une ville composée d’une aristocratie riche, d’une grande bourgeoisie d’armateurs et commerçants et d’une petite bourgeoisie de maîtres artisans et boutiquiers, eux-mêmes beaux parleurs et fins appréciateurs de poésie dramatique et d’éloquence.--Les sophistes plaisaient à tout le monde.
Ils n’inquiétaient pas les politiciens et les chefs du gouvernement, quels qu’ils fussent, ne s’occupant guère de politique, et les politiciens voyant plutôt leurs maîtres, mais des maîtres qui n’étaient ni impérieux ni gênants, des maîtres amis, dans des hommes qui enseignaient l’art de persuader n’importe quoi et qui considéraient cet art comme l’art suprême; et il y avait comme une sorte de parenté morale et de consanguinité entre les politiciens d’Athènes et les sophistes.
Ils n’inquiétaient pas l’aristocratie conservatrice, ne s’occupant guère de politique, et si, comme on peut le supposer par la considération d’Aristophane, les conservateurs flairaient peut-être et pressentaient dans ces philosophes des novateurs ou des pères de novateurs, d’autre part ils étaient attirés et séduits par le talent et l’élégance, très aristocratiques dans un certain sens du mot, de ces très brillants artistes de la parole.
Il est probable encore, quoique je n’en sache rien, que les prêtres et le «parti clérical», qui a parfaitement existé à Athènes, comme on s’en assure par l’examen du procès de Socrate, n’avaient aucune prévention contre les sophistes et, tout au contraire, les voyaient d’un œil assez bon. Ce qui déteste un parti, c’est ce qui peut ou ce qui veut le remplacer. Ce que les prêtres athéniens pouvaient détester ou craindre, c’étaient les philosophes, les vrais philosophes, un Socrate ou un Platon, apportant soit une doctrine morale, soit une doctrine métaphysique et une doctrine morale destinées à remplacer la religion ou capables d’en prendre la place. Les sophistes, non seulement ne se piquaient point d’apporter rien de pareil, mais encore, par leur abstention presque absolue et presque systématique à cet égard, ils faisaient hommage, du seul fait de laisser le champ libre. Ils semblaient dire: «Comme vous le savez, nous faisons des hommes forts. S’agit-il de faire des hommes vertueux, pieux, connaissant du juste et de l’injuste et agissant en raison de cette connaissance, ce n’est point notre affaire; c’est une affaire qui n’est point la nôtre.» Si elle n’était point la leur, elle était donc celle des prêtres. Les sophistes n’inquiétaient pas le parti clérical et semblaient s’incliner devant lui par le respect des limites et des frontières et pouvaient être considérés par ce parti, pour peu qu’il ne fût pas très intelligent, sinon comme des collaborateurs, du moins comme des auxiliaires.
On voit très bien par l’_Apologie de Socrate_ qu’il y eut partie liée, pour accuser Socrate, entre les sophistes, les politiciens et le parti clérical. Derrière Mélitus, «qui prend fait et cause pour les poètes», Anytus, qui prend fait et cause «pour les politiques et les artistes», et Lycon, qui prend fait et cause «pour les orateurs», Socrate, comme le fait parler Platon, montre ces hommes de diverses classes _qui croient posséder la sagesse_ et à qui il a montré qu’ils ne la possédaient nullement. Il est assez probable que les sophistes sont parmi ces hommes-là, quoi qu’ils ne soient pas nommés formellement dans l’_Apologie_.
D’ailleurs sous ce nom vague «d’orateurs», les politiques étant nommés à part, il est assez difficile de ne pas comprendre les sophistes.
Je reconnais du reste que Socrate eut contre lui, comme l’_Apologie_ l’indique assez, la coalition de tous ceux dont Socrate s’était moqué, c’est-à-dire de tout le monde; mais précisément, et Platon l’indique, il avait raillé tout particulièrement les sophistes.
Toujours est-il que les sophistes, qu’ils aient contribué plus ou moins à la mort de Socrate, sont l’objet de la haine de Platon d’une façon toute singulière. Ce que Platon voit en eux de dangereux, c’est l’immoralisme déclaré, latent ou inconscient. Ils ne songent qu’à faire des hommes habiles par la parole, sans se soucier de l’objet auquel cette habileté de parole s’appliquera et du but qu’elle devra poursuivre, et il n’y a d’important que cet objet et que ce but. Il ne s’agit pas de faire des hommes habiles à persuader, mais de faire des hommes habiles à persuader le bien. C’est à quoi les sophistes sont ou semblent absolument indifférents.
Ou ils sont immoralistes déclarés comme Thrasymaque et assurent que le juste et l’injuste n’existent pas et qu’il ne s’agit que d’être forts et qu’il n’y a dans le monde que la force;--ou, ce qui est plus grave ils sentent assez bien que leurs pratiques mènent à une grande indifférence à l’égard du bien et du mal, mais ils n’en conviennent pas et affectent une modestie qui consiste à dire qu’ils se renferment dans les limites de leur profession, laquelle n’a pour but que d’enseigner à parler et se refusent les hautes spéculations ou les austères apostolats; se rendant bien compte pourtant qu’on ne sépare pas ainsi impunément les unes des autres les choses qui ont un rapport nécessaire et qu’à ne jamais parler morale, on enseigne tacitement, il est vrai, mais on enseigne très efficacement à n’y pas croire;--ou enfin ce sont de simples artisans et manouvriers qui montrent leur art comme une routine; qui sont professeurs de beau langage comme on est coiffeur ou cuisinier; qui ne voient pas plus loin; qui ne se doutent même pas qu’entre la rhétorique et la morale il y ait quelque rapport et qu’on étonne en leur disant qu’il y en a; et dans ce dernier cas les sophistes sont les plus immoralistes des hommes, quoique inconscients et certainement non coupables, parce qu’il leur est comme impossible de ne pas enseigner l’immoralité par leur manière non seulement amorale, mais antimorale, dans le sens que le mot _anti_ a dans «antipodes», d’enseigner la rhétorique.
Tout au fond et sans tant de distinctions, les sophistes sont nés sophistes, c’est-à-dire nés ingénieux et peu scrupuleux, pleins de talents et sans conscience; et ils se sont développés dans le sens de leur nature, plus ou moins cyniquement, tous s’enivrant et enivrant et éblouissant les autres de prestiges littéraires et ne tenant aucun compte de la morale ou n’y songeant point.
Or ceci est très grave, parce qu’ils sont les éducateurs de la jeunesse et les maîtres de l’esprit public et parce que les Athéniens n’ont que trop de tendance à faire entrer peu de préoccupations morales dans leur conduite tant privée que publique.
Et c’est Socrate qui a été accusé formellement de «corrompre les jeunes gens» et qui a été condamné et exécuté pour cela! Et il n’y a rien de plus naturel, ou, du moins, ce n’est pas trop paradoxal. Les sophistes ont habitué les Athéniens à vivre sans préoccupations morales et en très grande estime d’eux-mêmes, malgré cette lacune. Un homme qui est venu dire à leurs fils ou à leurs jeunes frères: «Vous oubliez le plus important; vous oubliez l’essentiel», d’abord choquait l’esprit public général, et choquer l’esprit public cela paraît toujours faire acte de corrupteur, les hommes estimant toujours sain tout simplement l’état où ils vivent; et ensuite cet homme mettait les jeunes gens en état de révolte ou de mépris contre leurs pères ou leurs frères aînés, et il n’y a rien sans doute qui soit plus corrupteur que cela.
Il est donc assez naturel et presque légitime que Socrate ait été convaincu de corrompre la jeune Athènes.
En attendant, ce sont les sophistes qui étaient les corrupteurs et les pervertisseurs de la cité et amputaient la nation du sens moral. Il faut poursuivre les sophistes d’une haine inextinguible.
C’est à quoi au moins Platon n’a pas manqué. De tout ce que Platon a détesté, c’est le sophiste qu’il a combattu le plus énergiquement et comme avec une obstination passionnée et comme avec une «suite enragée».
Je suis très porté à croire que cela tient à ce qu’en les combattant il sentait un peu qu’il se combattait lui-même. Il était sophiste par son amour du beau style, de la forme, de tous les beaux vêtements, de toutes les parures, de tous les ornements, de tous les bijoux dont on peut parer une pensée qui n’en aurait pas besoin; par son infini désir de plaire; aussi par son amour de la discussion subtile, des détours captieux, des pièges oratoires, des voies détournées et obliques, des mille chemins pour un seul but, avec mépris de celui qui va tout droit; par son goût du paradoxe, de l’argument qui étonne, de la gageure dialectique et du beau triomphe qu’il y a à la gagner; il était sophiste à devenir le roi des sophistes, et il sentait que c’était là son défaut intime qu’il fallait réprimer en lui-même, en son fort et en son essence, tout en lui donnant mille satisfactions de détail.
Et l’homme de conscience ne combattant jamais plus passionnément que quand il se combat lui-même, Platon s’est criblé de coups en pugiliste acharné et du reste savant, sur la personne de Thrasymaque, de Gorgias et de Calliclès.
IV
LES HAINES DE PLATON: LES POÈTES
Le plus grand des poètes grecs après Homère a détesté les poètes grecs et, du reste, par hypothèse et _a priori_, tous les poètes. Le fait est singulier. Il faut examiner cela.
On ne doit pas, peut-être, attacher trop d’importance à la plus célèbre dissertation de Platon sur les poètes, à la théorie de l’_Ion_, ni la prendre tout à fait au sérieux. A travers tout Platon il y a lieu de prendre garde à l’ironie, au paradoxe gai, aux jeux d’une imagination qui s’amuse. Je ne rapporte donc la théorie de l’_Ion_ presque que pour mémoire. Dans l’_Ion_, Platon considère le poète, comme un être tout passif, qui est inspiré par les dieux, qui subit leur inspiration sans avoir rien de spontané et de personnel, comme un être _aimanté_ par les dieux, qui aimante à son tour le rapsode, lequel aimante la foule; métaphores à part, comme une espèce de fou assez divertissant, qu’il convient même de respecter, car il est léger, ailé, sacré, et il y a quelque chose des _daimones_ dans son affaire; mais à qui il ne faut attribuer aucune importance dans la cité et qu’il faut prendre, tout compte fait, pour un enfant aimable, gracieux et insignifiant.
Mais il sied de reconnaître que, même quand Platon paraît ne point plaisanter le moins du monde, il parle des poètes soit avec un détachement qui ne semble pas loin du mépris, soit avec une animosité très peu dissimulée et très peu douteuse.
Dans _Phèdre_, à très peu près comme dans _Ion_, il appelle la poésie un délire et le poète une âme hors d’elle-même. Ailleurs il établit comme une hiérarchie qui part des dieux pour descendre jusqu’au plus bas degré des âmes humaines, et dans cette hiérarchie le premier rang après les Dieux est attribué, comme on peut s’y attendre, au philosophe, et le neuvième seulement aux poètes.
Ailleurs, faisant parler Socrate, et, pour ainsi dire, avec moins de fictions qu’ailleurs, puisque c’est dans l’_Apologie_, il lui fait dire, insistant sur le caractère d’_inconscience_, d’_instinctivité_, d’incapacité pour ce qui est de se rendre compte d’eux-mêmes, qu’il attribue toujours aux poètes: «... J’allai aux poètes, tant à ceux qui font des tragédies qu’aux poètes dithyrambiques et autres, ne doutant point que je ne me prisse là en flagrant délit, en me trouvant beaucoup plus ignorant qu’eux. Là, prenant ceux de leurs ouvrages qui me paraissaient les plus travaillés, je leur demandais ce qu’ils voulaient dire et quel était leur dessein, comme pour m’instruire moi-même. J’ai honte, Athéniens, de vous dire la vérité, mais il faut pourtant vous la dire: il n’y avait pas un seul des hommes qui étaient là présents qui ne fût plus capable de parler et de rendre raison de leurs poèmes qu’eux-mêmes qui les avaient faits. Je connus tout de suite que les poètes ne sont point guidés par la sagesse, mais par certains mouvements de la nature et par un enthousiasme semblable à celui des prophètes et des devins, qui disent de fort belles choses sans rien comprendre à ce qu’ils disent. Les poètes me parurent dans le même cas et je m’aperçus en même temps qu’à cause de leur faculté poétique, ils se croyaient les plus sages des hommes dans toutes les autres choses, bien qu’ils n’y entendissent rien.»
Quelle «vanité» du reste, comme dira plus tard Pascal, quelle inanité et quelle insignifiance que cet art tout d’imitation, qui arrive au troisième degré pour ainsi dire de l’imitation, qui imite ce qui est déjà imité et qui est comme l’ombre d’une ombre! Il existe un objet idéal, l’objet en soi, l’œuvre de Dieu. Cet objet, l’artisan l’imite. Il fait par exemple une armure, un char, un lit qui ne sont que les imitations imparfaites des idées divines de ces objets; et ce sont ces imitations imparfaites que le poète à son tour imite, dont il donne, par ses descriptions, comme une espèce de reflet incomplet et plus imparfait. Peut-il y avoir quelque chose de plus vain _a priori_ et comme par définition?
«Nous donnerons à Dieu le titre de producteur; au menuisier le titre d’ouvrier, au peintre quel nom? Ni celui de producteur, ni celui d’ouvrier; mais sans doute celui d’imitateur de l’ouvrier. L’imitateur est donc l’auteur d’une œuvre éloignée de la nature de trois degrés. Ainsi, par exemple, le faiseur de tragédies, en qualité d’imitateur, est éloigné de trois degrés de la vérité; et il en est de même de tous les autres artistes-imitateurs.»
C’est surtout, comme on le voit déjà par le passage précédent, le poète dramatique que Platon poursuit de ce genre de sarcasmes et de démonstrations. Le poète dramatique surtout est un «faiseur de fantômes» qui ne connaît pas la réalité des objets, mais seulement leur apparence. Voyez un peu. En chaque chose il y a trois arts: l’art qui se sert de cette chose, l’art qui la fabrique, l’art qui l’imite. Par exemple s’il est question de brides et de mors, il y a l’écuyer qui s’en sert, le sellier et le forgeron qui les fabriquent, le peintre qui en jette sur sa toile une apparence. Celui qui s’entend le mieux en brides et en mors, c’est le cavalier: celui qui s’y entend encore, mais moins bien et comme par routine, c’est le sellier ou le forgeron; celui qui ne s’y entend pas du tout et qui seulement en saisit et sait en reproduire le dessin, saisit et sait reproduire la sensation fugitive qu’ils font sur l’œil, c’est le peintre. Ce troisième personnage, troisième venu et troisième en degré, ne connaît la chose ni par l’usage ni par la nécessité de converser avec ceux qui en usent.»
«L’imitateur n’a donc ni principes sûrs ni même une opinion juste... Et ainsi nous avons suffisamment démontré deux choses: la première, que tout imitateur n’a qu’une connaissance très superficielle de ce qu’il imite; que son art n’a rien de sérieux et n’est qu’un badinage d’enfants; la seconde, que tous ceux qui s’appliquent à la poésie dramatique, soit qu’ils composent en vers iambiques ou en vers héroïques, sont imitateurs autant qu’on peut l’être et que cette imitation est éloignée de la vérité de trois degrés.»
Les poètes, en vérité, et aussi bien les lyriques que les dramatiques, sont de simples flatteurs et adulateurs publics, des gens qui caressent la foule là où elle aime qu’on la caresse, sans se soucier que de réussir en ce dessein, infiniment analogues aux courtisanes et qui ne paraissent pas devoir être beaucoup plus respectés qu’elles ne le sont: «On peut chercher à complaire à une foule d’âmes assemblées sans s’embarrasser de ce qui est le plus avantageux pour elles... Il y a des professions qui produisent cet effet. Le joueur de flûte, par exemple, vise uniquement à nous procurer du plaisir et ne se met point en peine d’autre chose. De même le joueur de lyre dans les fêtes publiques. Mais n’en dirons-nous pas autant des exercices des chœurs et de la composition des dithyrambes? Crois-tu que Cinesias, fils de Mêlès, se soucie beaucoup que ses chants soient propres à rendre meilleurs ceux qui les entendent et qu’il vise à autre chose qu’à plaire à la foule des spectateurs?... Et son père, Mêlès? Pensez-vous que quand il chantait sur la lyre, il eût en vue le bien?... Ne jugez-vous pas que toute espèce de chant sur la lyre et toute composition dithyrambique ont été inventées en vue du plaisir?...»
Fera-t-on, comme on sera souvent tenté de le faire, une exception en faveur des poètes tragiques, et peut-être une telle exception (Nietzsche) qu’on verra dans les poètes tragiques et les représentants et les professeurs de toute une morale, virile et héroïque, particulière à la race grecque? Ce serait une erreur bien forte et une méconnaissance presque ridicule de ce qu’est en son fond et en son expression et son influence la sublime tragédie attique. La sublime tragédie attique est une «rhétorique» aussi vaine et partant aussi funeste que la rhétorique et la déclamation des orateurs de la Pnyx. «A quoi est-ce qu’il tend, ce poème imposant et admirable? Tous ses efforts, tous ses soins n’ont-ils point pour objet unique de plaire au spectateur? Lorsqu’il se présente quelque chose d’agréable et de gracieux, mais en même temps de mauvais [au point de vue moral], prend-il soin de le supprimer, de chanter et de déclamer ce qui est désagréable mais utile, sans se soucier que les spectateurs y trouvent du plaisir ou n’en trouvent point?... Les paroles [dans cet opéra qui s’appelle la tragédie] s’adressent à la multitude assemblée. Elles sont donc une sorte de déclamation populaire. C’est donc une rhétorique pour le peuple, pour les enfants, les hommes libres et les esclaves, réunis ensemble, et de la rhétorique nous ne faisons pas grand cas, puisque nous avons dit qu’elle n’était qu’une flatterie.»
Nous savons bien que les tragiques se donnent de très favorables noms, peut-être sérieusement, se considèrent comme consacrés à une admirable et très salutaire mission. Ils disent que les poètes comiques s’adonnent à l’imitation de la vie en ce qu’elle a de ridicule et de bas; et que par conséquent il serait naturel de les éliminer de la République; mais que la tragédie est l’imitation de la vie en ce qu’elle a d’excellent et de sublime. Voilà qui va fort bien; mais c’est précisément pour cela qu’on peut répondre à «ces personnages divins»: «Étrangers, nous sommes nous-mêmes occupés à composer la plus belle et la plus parfaite tragédie: tout notre plan de gouvernement n’est qu’une imitation de ce que la vie a de plus beau et de plus excellent, et nous regardons à juste titre cette imitation comme la véritable tragédie. Vous êtes poètes et nous aussi dans le même genre; nous sommes vos rivaux et vos concurrents. Or nous croyons que la vraie loi peut seule atteindre à ce but et nous espérons qu’elle vous y conduira. Ne comptez donc pas que nous vous laissions entrer chez nous sans nulle résistance, dresser votre théâtre sur la place publique et introduire sur la scène des acteurs doués d’une belle voix qui parleront plus haut que nous; ni que nous souffrions que vous adressiez la parole en public à nos enfants, à nos femmes, à tout le peuple, et que sur les mêmes objets vous leur débitiez des maximes qui, bien loin d’être les nôtres, leur seront presque toujours entièrement opposées. Ce serait une extravagance extrême de notre part et de la part de tout État de vous accorder une semblable permission avant que les magistrats aient examiné si ce que vos pièces contiennent est bon et convenable à dire en public ou s’il ne l’est pas. Ainsi, enfants et nourrissons des muses voluptueuses, commencez par montrer vos chants aux magistrats afin qu’ils les comparent avec les nôtres, et s’ils jugent que vous disiez les mêmes choses ou de meilleures, nous vous permettrons de représenter vos pièces; sinon, mes chers amis, nous ne saurions vous admettre...»
Et cette comparaison, ce parallèle entre les magistrats et, les poètes, cette rivalité et cette concurrence n’est pas une simple hypothèse ou un jeu d’esprit. Il existe un lieu dans le monde, où ce ne sont point tant les lois qui règnent, ni les magistrats qui gouvernent que ce ne sont les gens de théâtre qui régissent l’État. Ce lieu s’appelle Athènes. Musiciens et dramatistes ont rivalisé, d’une part, à s’affranchir des traditions et bonnes règles d’autrefois, d’autre part ils ont prétendu que _le plaisir que causaient leurs œuvres était la règle la plus sûre pour en bien juger_. Et «comme ils composaient leurs pièces d’après ces principes et qu’ils y conformaient leurs discours, peu à peu ils enlevèrent à la multitude toute bienséance et toute retenue, et elle en vint à se croire en état de juger par elle-même...»