Pour moi seule

Part 9

Chapter 93,870 wordsPublic domain

Nous continuâmes en silence cette sombre promenade. Nous approchions maintenant du pont Saint-Bénézet. C’est le vieux pont de la chanson. Trois de ses arches, il y a bien longtemps, furent emportées par le Rhône. Rompu ainsi au point le plus furieux des eaux, il continue vainement de se tendre vers l’autre rive. Mais il porte en son milieu une petite chapelle, et, comme nous nous étions arrêtés, indécis et las, découragés également de poursuivre cette route et de regagner notre logis, je proposai à Fabien de la visiter.

--Comme tu voudras, dit-il avec indifférence.

Nous entrâmes donc chez le gardien. La chambre qu’il habite, creusée dans le rempart même, sentait l’oignon, le vieux cuir et la fumée de bois; et le bonhomme, installé devant un établi s’occupait à rapetasser de vieilles chaussures. Il les martelait à petits coups, d’un geste égal et nonchalant, et, soucieux de ne se point fatiguer, sans s’interrompre ni se lever, il nous désigna une clef pendue à la muraille, puis une petite porte au fond de la chambre.

--Vous monterez l’escalier. Il est dur. Prenez garde à tomber en redescendant. Et puis là-haut, ne passez pas le garde-fou qui est après la chapelle. Y en a qui le font. Mais c’est déraisonnable, à cause de la solidité, qui n’est pas sûre.

L’escalier serré entre deux murailles que veloutaient des plantes aux fleurs minuscules, était roide en effet, mais avait peu de marches, et le vieux pont s’étendait là-haut, dans toute la lumière du déclinant soleil. Point d’autres visiteurs aujourd’hui. Nous étions seuls. Sur les larges dalles où, selon la légende, les belles dames dansaient avec les beaux messieurs, Fabien laissait traîner son pas plus pesant. Il vint s’accouder à la rampe de fer, et je me penchai auprès de lui. Le Rhône en feu roulait un couchant tourmenté. Villeneuve à notre gauche, légère et couleur d’or, attendait magnifiquement que la vînt saisir l’ombre sournoise se préparant au fond des creuses vallées. Très loin, Châteauneuf-des-Papes, parmi de sombres verdures, répandait ses maisons rousses comme une poignée de maïs égrené. Et de la cime pierreuse et blonde des collines, de la cime éclatante du mont Ventoux, semblait sortir cette lumière qui se dissolvait dans le ciel, et retombait sur les petites villes éparses, les champs mûrs, la terre dorée.

Il me semblait que mon cœur recevait cette lumière comme la recevaient les choses, et que, comme elles, il en était tout embelli. Ma bonne volonté fut tout à coup plus vivace et meilleure. Je recommençai de m’émouvoir comme je l’avais fait en voyant Fabien dans ce cabaret. Ce que j’avais compris à ce moment, je le comprenais mieux encore. Et, sachant bien maintenant que j’avais le devoir de le sortir de lui même, je savais aussi que la tâche serait difficile et qu’il ne fallait pas me décourager aussitôt.--La souffrance des êtres n’avait pu le toucher; je voulus essayer de la beauté des choses et, lui montrant le paysage admirable, je murmurai:

--C’est beau.

Mais il secoua les épaules d’un air excédé et se détournant, alla s’asseoir sur un des bancs creusés dans le mur de la chapelle. Je ne le suivis pas tout de suite. Je regardais encore le ciel et l’eau et, toute soulevée au-dessus de moi-même, il me paraissait à présent que j’étais croyante et que je disais ma prière. C’était la plus belle de toutes; elle se formait dans mon cœur et je n’en connaissais pas les paroles; mais je sentais toute la force qui me venait d’elle.--Que dire à Fabien, qui le secourût un peu?... Que lui dire?... Des feuilles rugueuses frôlaient mes deux mains croisées, et je vis qu’un figuier avait poussé entre les pierres. S’appuyant au contrefort de la troisième arche, qui le gardait un peu du vent, il poussait de fortes branches, et vivace, large, d’un beau gris bleuâtre qui ne se tachait point de jaune, il avait seulement pour se nourrir quelques parcelles de terre que le vent avait amoncelées au joint de deux blocs creusés par les pluies.

--Qu’il a suffi de peu de chose... pensais-je, sans bien entendre moi-même tout cette pensée.

Et je me répétai quelques minutes plus tard:

--Il suffit de peu de chose...

D’autres minutes passèrent encore et j’allai retrouver Fabien dans l’intérieur de la chapelle. Elle est petite et ronde, sans porte, et regarde le courant qui s’en va vers la mer. Les colonnes de l’autel s’ornent encore de feuillages confus, et çà et là, aux angles de la voûte, autour d’un pilier, des sculptures délicates achèvent de s’effacer et de rentrer dans la pierre. Mais Fabien ne s’intéressait point à ces petites formes végétales, célestes ou démoniaques. Les bras croisés, et renversant un peu la tête, il fixait le mur devant lui, avec un air d’hébétude douloureuse. Quand j’entrai, il ne bougea pas. Alors j’allai m’asseoir à son côté. Je posai doucement ma main sur son genou, et je dis très bas:

--Tu es malheureux...

En même temps, je me préparais à supporter sa colère. Mais au contraire, il me regarda presque doucement, tout surpris, non de mes paroles peut-être, mais de ce ton que je leur avais donné; et il avoua, aussi bas, plus bas encore que moi-même:

--Oui.

Aussitôt il prit ma main, la serra nerveusement, la retint dans les siennes. Et ce petit mouvement exprimait toute sa détresse, comme ma courte phrase avait montré toute ma pitié... Rien d’autre. Il n’y eut rien d’autre. Mais il me paraissait que la parole nécessaire avait été dite.

Ensuite, nous nous levâmes pour regagner notre maison; et ce retour, par la porte du Rhône et les vieilles rues qui sont autour du séminaire, continua d’être silencieux; et le repas, près de la fenêtre ouverte sur le sombre jardin, fut silencieux aussi comme les autres soirs. Cependant, une ou deux fois, je retrouvai dans les yeux de Fabien, au lieu de cette méfiance attentive, de cette tressaillante inquiétude, le regard étonné qu’il avait eu dans la chapelle... Et cependant je sentais mon obsédante angoisse se pénétrer de je ne sais quelle satisfaction si profonde qu’elle ressemblait peut-être à de la joie.

* * *

Il partit le lendemain aussi tôt que d’habitude et sans m’avoir parlé davantage. Mais il rentra moins tard, et dès qu’il eut ouvert la porte:

--Tu sais, me dit-il, ils sont partis.

Je lui demandai, bien étonnée, de qui il parlait ainsi. Alors il me répondit de son ton brusque:

--De qui veux-tu que ce soit?... De ces bohémiens...

Et il gagna aussitôt le fauteuil où, tout accablé, il se laissait tomber au retour de ses promenades.

J’avais versé de l’eau dans un petit pot de grès bleu pour y mettre deux roses cueillies dans le jardin de Chayère où je descendais quelquefois. Mais j’oubliai les roses sur la table, et je m’approchai de Fabien.

--Tu es donc retourné là-bas?

Il se taisait.

--Tu t’es rappelé?... tu as eu pitié?...

Il haussa les épaules.

--Je suis passé là par hasard.

Il me parut qu’il mettait une espèce de pudeur à cacher sa pensée, à se défendre de l’avoir eue. Il était repris déjà par sa nervosité et je compris bien qu’il ne fallait pas en ce moment l’interroger davantage. Mais après qu’il fut reparti, et durant toutes les heures du long après-midi, je ne cessai plus de songer à cette petite bonne intention que j’avais cru deviner en lui.

La femme qui nous servait n’était pas venue et je dus sortir pour acheter moi-même notre souper. J’allais par la rue Haute et la rue Vieux-Sextier. J’entrais dans ces boutiques obscures qui sentent le piment, le bois frais et la morue sèche. Sur le trottoir étroit ou les pavés pointus, je croisais de ces filles d’Avignon dont la taille molle, les longs yeux et la bouche peinte offrent et demandent l’amour au premier qui passe; des bourgeoises aussi, importantes et fortes, suivies de beaucoup d’enfants; des touristes, des étrangers, des Parisiennes agitées, de vieilles Anglaises vêtues de clair, chaussées largement, rêveuses et desséchées. Mais toute cette animation de la cité joyeuse ne parvenait pas à me distraire. Une espèce de recueillement singulier m’empêchait de bien voir autour de moi les gens et les maisons; et il se continua après que je fus rentrée dans mon logis silencieux. Il me fallut préparer la viande, allumer le feu, descendre chercher l’eau fraîche à la fontaine du jardin. Je m’y attardai un instant. Les grands murs autour de moi rabattaient l’ombre et l’humidité. Il ne venait là que de sombres feuillages, un maigre laurier, des lierres et des buis. Mais je me rappelais ce figuier accroché aux pierres, battu du vent, tirant d’une poignée de terre sa force et sa belle couleur... Je me répétais, comme la veille: «Peu de chose... il suffit, il a suffi de peu de chose.» Ma méditation s’en allait maintenant par des chemins que je ne connaissais pas, et, par instant, sans que ma pauvre raison en pût rien saisir, un grand éclair me traversait dont je brûlais toute pendant de confuses et magnifiques secondes.

Quand Fabien rentrait, je ne pouvais que me résigner à subir sa présence. Ce soir-là je l’attendis, simplement. Mais je vis bien à son visage crispé qu’il n’éprouvait plus ce semblant d’apaisement qui, la veille et ce matin encore, rafraîchissait un peu sa sèche douleur. J’essayai de parler; il se tut. Je voulus prendre sa main; il la retira avec impatience. Ma bonne volonté cependant ne pouvait plus se décourager.

* * *

Lagarde maintenant était loin derrière moi comme ces petites villes que l’on voit bleuir confusément au fond des vieux tableaux. Les lettres de ma Guicharde, presque quotidiennes, ne me semblaient pas venues de là et ce que me disait ma sœur, en dehors de sa tendresse, me demeurait étranger. De tout mon simple passé demeuraient seulement vivantes pour moi les heures les meilleures, et je n’entends point par là les plus heureuses, mais ces heures méditatives, repliées, exigeantes, où l’on sent le tourment soudain d’avoir une âme et le besoin qu’elle s’en aille vers quelque chose de meilleur et de plus beau... J’avais connu beaucoup de ces heures-là pendant mon enfance résignée et ma jeunesse monotone. Elles étaient à la fois ma richesse et mon tourment. Mais le pauvre bagage de ma vie intérieure me permettait seulement de connaître ces exigences et point de les satisfaire.

Ce sel quotidien, qui m’était nécessaire, et que certains trouvent dans la foi en leur religion, et d’autres dans leur seule sagesse, je ne pouvais, dans ma simplicité, le tirer que de l’amour. J’attendais tout de lui, et qu’il fût ma vie même; et parce que l’amour m’avait déçue, je pensais ne plus exister.--Comment aujourd’hui se faisait-il que les plus longues et les plus tristes heures me parussent avoir un goût que je ne connaissais pas? Je ne voyais personne. J’avais à peine le temps de sortir. J’étais tout absorbée par mes besognes de servante. Mes mains s’abîmaient; il leur vint au pouce et au pli des phalanges de petites raies noirâtres que rien ne pouvait plus effacer. Et mes cheveux que j’aime parce qu’ils sont épais et doux, coiffés chaque jour trop rapidement, devenaient ternes et cassants. Je voyais tout cela, et de la peine que me causait cette apparence de déchoir je tirais une espèce de plaisir fait de je ne sais quoi et dont j’étais avide. Toute ma vie me semblait soulevée d’un grand souffle.--Et cependant je ne faisais rien d’autre que vivre auprès d’un misérable, et commencer seulement d’avoir pitié de lui.

Sa grande souffrance, chaque jour, me devenait plus sensible; et chaque jour j’approchais un peu plus son âme désespérée. C’est surtout quand il était absent et que ses brusqueries ou sa mauvaise humeur n’étaient plus là pour nous séparer. Alors je revivais avec lui la minute abominable. J’étouffais de cette épouvante de lui-même dont il était suffoqué. Je me débattais comme il devait le faire. J’éprouvais comme ce mal tenait à la chair de l’âme et ne se pouvait arracher...

* * * * *

Et puis il rentrait, avec son pauvre visage, et je me désespérais de ne pouvoir pas lui dire que j’avais souffert avec lui. Toujours il semblait redouter mes moindres paroles. Depuis sa défense le premier jour de notre arrivée, il n’avait plus permis qu’il fût entre nous question de Lagarde. Il fronçait les sourcils si je prononçais un nom de là-bas. Hélas! Quel secours pouvais-je lui prêter, tant qu’il exigerait, tant qu’il garderait ce silence? Et l’idée que je devais l’amener à me remettre son secret, son remords, sa grande misère, se faisait en moi,--hésitante, d’abord, effrayée,--plus calme ensuite,--et si forte enfin, si profonde!... Que ferions-nous de notre vie après qu’il aurait parlé? Que serait l’expiation nécessaire? Je ne savais pas. Cela était plus loin... Mais tout près de moi, au fond de moi, fait du plus passionné et du meilleur de moi-même, il y avait maintenant le désir incessant, il y avait le besoin qu’il me fît cet aveu et qu’il y trouvât un peu d’apaisement.

Je ne pouvais rien dire, je ne pouvais, même par un regard, lui montrer qu’il devait parler et que tout mon cœur était prêt. Mais autour de lui ma vigilance se faisait plus attentive et voulait lui être plus douce. C’étaient de petits soins. C’étaient de petites paroles qui ne touchaient à rien de lui, à rien de moi. Au lieu d’accepter ces terribles silences dans lesquels se passaient tous nos repas, je lui parlais de ce que j’avais vu pendant mes sorties, des gens, des bêtes, des maisons; et malgré que cela lui fît hausser les épaules, comme je m’efforçais de sourire, il sourit à son tour, une ou deux fois. Enfin, pour qu’il ne retournât plus jamais à ce cabaret de la porte de l’Oulle, je pris l’habitude de sortir avec lui presque chaque après-midi. Et nous allions très loin dans la campagne parce que l’animation des places, la vue des passants, provoquaient aussitôt son irritation.

Au retour, nous tournions longuement dans les ruelles désertes pour éviter les boulevards populeux. Il ne pouvait souffrir que quelqu’un le regardât. Une espèce de méfiance maladive et haineuse à l’égard de tous les êtres semblait le posséder. Je fus donc bien surprise quand il m’annonça un matin qu’ayant rencontré son ami, M. Fabréjol, il avait accepté l’invitation que nous faisait celui-ci d’aller déjeuner le dimanche suivant dans sa maison de Pampérigouste.

* * *

De ces Fabréjol,--car ils étaient deux, le père et le fils,--Fabien, autrefois, aimait à parler, avec ostentation. Quarante ans auparavant, ma belle-mère, faisant son voyage de noce, avait été reçue «en» Avignon par Mme Fabréjol, jeune mariée également. Ces dames, je crois, s’étaient connues au couvent. Et les relations entre les deux familles, cordiales de la part des Fabréjol, empressées de celle des Gourdon, s’étaient poursuivies d’une manière un peu vague, mais persévérante. Maintenant, Mme Fabréjol était morte. Son mari et son fils vivaient en Algérie où ils exploitaient de vastes domaines; mais ils avaient conservé aux portes d’Avignon la maison familiale: ils revenaient s’y installer pour quelques mois tous les deux ou trois ans et y faisaient alors pratiquer des embellissements coûteux et inutiles qui donnaient de leur fortune, disait mon mari, une opinion considérable.--Or nous avions appris, peu du jours avant notre brusque départ, que ces messieurs n’avaient, cette année, pas encore quitté la France; mais, je l’ai dit, Fabien voulait en ce moment oublier tous ses amis, et pas plus qu’un autre nom, dans le petit logis de la rue des Trois-Faucons, le nom des Fabréjol n’avait été rappelé.

* * * * *

Sans doute, aujourd’hui, troublé de la rencontre, maladroit dans ses hésitations et craignant qu’un refus ne parût singulier, il n’avait pas osé se dérober à cette invitation. Il en souffrait... je le plaignais... Mais je m’aperçus qu’il n’était pas mécontent et, au contraire, tout animé. Il parla ce jour-là plus que d’habitude et ce fut seulement de M. Fabréjol, de ses terres, de sa richesse, des ambitions politiques qu’il avait peut-être et qu’il réaliserait sûrement. Satisfait de petits détails qu’il se rappelait peu à peu, de petites paroles aimables ou polies, il me disait combien cet homme fortuné avait toujours eu de considération pour lui, Fabien, et pour ses talents. Il ne pouvait trop se flatter de le connaître... il se réjouissait de l’avoir revu. Et regrettant presque nos douloureux et profonds silences, le retrouvant tel qu’à Lagarde, dans son pauvre personnage, je m’étonnais tristement que les petites misères de son âme fussent à ce point capables de lui faire oublier sa grande misère...

Tout occupée de lui seul, je donnai d’abord peu d’attention à un souvenir que faisaient revivre toutes ses paroles et qui cependant ne m’était pas déplaisant. Trois ans auparavant, les Fabréjol nous avaient rendu visite à Lagarde. Ils venaient choisir des marbres aux carrières de Saint-Jacques pour un petit pavillon que l’on devait élever dans leur jardin à la ressemblance de celui où la reine Jeanne tenait sa cour d’amour dans la cité des Baux. On le voit encore, paraît-il, au bas de la colline, dans un enclos où poussent aujourd’hui le trèfle et le blé. J’ignorais cette reine et son pavillon. C’est Philippe Fabréjol qui me les fit connaître.

Il était venu trop tard au rendez-vous que, leurs affaires conclues, son père lui donnait dans notre maison et, quoique me trouvant seule, il était resté fort longtemps. Nous ne nous étions jamais vus; cependant notre causerie, tout de suite, s’était faite amicale. Je me rappelais bien ce grand garçon aux beaux traits droits, avec de clairs yeux bleus dans un visage brûlé. Il parlait avec une simplicité agréable, mais sa façon de m’écouter me touchait plus encore que ses paroles. Auprès de lui les mots me venaient sans contrainte; toutes sortes de petites idées dansaient dans mon cerveau plus clair, joyeuses et pressées de se faire connaître. Et je crois qu’après son départ j’aurais quelquefois pensé à lui. Mais maman jugea fort inconvenant que, me rencontrant sans mon mari, ce jeune homme eût ainsi prolongé sa visite. Elle me le dit avec autant de sévérité qu’elle en pouvait avoir. Et, toute confuse, je laissai aller volontairement le souvenir de Philippe Fabréjol comme on ouvre les doigts sur une plume un jour de grand vent.

A mesure cependant qu’approchait le dimanche, ces souvenirs confus m’occupaient davantage, et je m’aperçus que ce déjeuner me faisait un certain plaisir. Je ne songeais plus autant à m’étonner que Fabien eût accepté d’y paraître; son animation me parut moins déplaisante; je crois même que je la partageais un peu.--Mais voici que la veille du jour où nous devions nous rendre à Pampérigouste, il recommença d’être tout absorbé en soi-même, et les pensées qui lui venaient au sujet des Fabréjol, il cessa de me les dire. La nuit, à travers mon sommeil, il me parut qu’il se levait, marchait dans les chambres, ouvrait la fenêtre. Enfin, au matin, habillé déjà et prêt à partir, ayant réfléchi un long moment tout en dépliant, repliant, et froissant son journal, il me déclara soudain qu’il n’irait pas à Pampérigouste. Et je sentis le remords d’avoir été depuis ces quelques jours moins anxieusement vigilante et attentive à sa peine.

Acceptant aussitôt sa décision sans en paraître surprise et sans lui poser là-dessus aucune question, je reportai dans l’armoire le chapeau que je me préparais à mettre. Il me regarda tout étonné.

--Qu’est-ce que tu fais?... me demanda-t-il. Tu vas être en retard.

--Mais puisque nous n’y allons pas.

--Moi, dit Fabien, pas toi. Tu dois au contraire m’excuser. Tu raconteras que je suis malade.

Et, me donnant les explications que je ne lui demandais pas:

--C’est ce que j’ai déjà répondu l’autre jour à Fabréjol quand il s’est étonné de me voir ici. Mais nous nous sommes séparés rapidement. Aujourd’hui il aurait le temps de m’interroger davantage...

Sa voix était presque confidentielle. Il ajouta plus sourdement:

--Je ne pourrais pas le supporter.

Et il me parut que, dite sur ce ton, cette petite phrase voulait commencer de me laisser entendre les raisons terribles de sa détresse.

--Je comprends, murmurai-je, parlant aussi bas que lui-même, je comprends...

Et je m’effrayais en pensant que maintenant peut-être allait tout entier venir vers moi l’aveu redoutable. Je m’effrayais... et cependant je pensais: «Enfin!... enfin!...» Et je savais bien que tout mon cœur était prêt... Mais Fabien ne sentit pas à ce moment que ma détresse allait au-devant de la sienne et suppliait qu’il la lui remît. Il laissa cette minute passer silencieusement... Et il me répéta ensuite:

--Tu vas être en retard; dépêche-toi. Cela n’aura rien de singulier que tu ailles là-bas toute seule, puisque, tu seras reçue par la sœur de Fabréjol. C’est elle qui tient la maison. Tu diras qu’aujourd’hui je me suis senti plus mal. Présente cette excuse adroitement et de façon vraisemblable. Les Fabréjol sont gens à ménager...

Son visage amaigri se contracta. Ses yeux s’assombrirent.

--Et puis, ajouta-t-il, il est inutile qu’ils aillent supposer je ne sais quoi...

Mais ces paroles sans doute lui parurent imprudentes. Et comme s’il eût voulu me défendre d’y réfléchir, tout aussitôt, minutieusement, il commença de m’expliquer quelle sorte de voiture je devrais prendre sur la place de l’Horloge et quel prix il conviendrait de ne pas dépasser sous peine d’être volée. Je voyais bien que toute sa peine, de nouveau, était sur lui, plus pesante et plus acharnée. Malgré ma distraction et mes vagues négligences de ces derniers jours, ayant maintenant pris l’habitude de ne plus guère le quitter, j’aurais bien voulu ne pas l’abandonner aujourd’hui, et je m’inquiétais de sa solitude. Mais je n’osai pas le lui faire entendre.

* * *

La maison des Fabréjol ne regarde pas Avignon, mais un de ces petits vallons qui se creusent, au sud de Villeneuve, entre les collines. Elle est bâtie à mi-hauteur de la pente assez rapide. Son jardin descend jusqu’au bord d’un étroit ruisseau, puis se relève en face, et la terre rouge où poussent les beaux oliviers nourrit un peu plus haut le houx sauvage et le buis, jusqu’à la région odorante et grise où ne vivent que la pierre nue, le thym et les sèches lavandes.

La route entre dans ce vallon étroit par un petit pont qui, de très haut, domine le ruisseau. C’est à cet endroit que j’aperçus Philippe Fabréjol; il venait au-devant de la voiture et j’en descendis aussitôt. Il souriait de son sourire franc et bon. Son visage me parut plus brun encore et ses yeux bleus étaient plus lumineux.

--Comme je suis content de vous voir! dit-il en prenant mes deux mains.

Et ce contentement d’abord, évident et vif, l’empêcha de remarquer que j’étais seule. Il s’en aperçut brusquement, et tout confus de sa distraction, rougit et s’embarrassa si bien dans ses excuses que nous nous mîmes à rire tous les deux. J’expliquai ensuite, selon les instructions de Fabien, que mon mari était malade, point gravement, assez toutefois pour n’avoir pu m’accompagner, ce dont il se désolait. Et nous suivîmes vers la maison l’allée où les châtaigniers et les acacias gardaient assez de feuilles encore pour mettre sur la poussière une ombre dansante.

Il y eut à ce moment entre Philippe Fabréjol et moi un petit silence, et nous dûmes l’un et l’autre l’occuper de la même façon, car en même temps il me demanda:

--Ces beaux voyages dont vous rêviez, madame, avez-vous pu les faire?

Et je lui dis:

--Ce pavillon de la Reine, l’a-t-on bien élevé, comme vous le souhaitiez, avec son toit en dôme et ses petites sculptures?