Part 10
Le souvenir de l’heure charmante qui nous avait un jour réunis prenait de singulières et vives précisions. Chacun de nous avait conservé dans sa mémoire toutes les paroles. Il se souvenait de mes petits rêves, je n’avais pas oublié ses beaux projets; et, dans le temps que nous mîmes à atteindre la maison, nous avions repris notre causerie au point même où il nous avait fallu l’abandonner trois ans auparavant.
* * * * *
... Je me rappelle l’entrée dans cette grande maison, aux fenêtres larges ouvertes, et que tant d’arbres pressés autour d’elle et chargés d’un or magnifique semblaient pénétrer de leur rayonnement. Le salon, avec ses meubles provençaux et les verdures bleuâtres qui tapissaient sa haute muraille, était tout rempli de souriants visages. M. Fabréjol et sa sœur Philomène, également enjoués sous leurs lourds cheveux blancs; un couple de leurs amis, les Meynadier, vieux ménage dont quarante ans d’union n’avaient point épuisé la visible tendresse; et jusqu’à Mme Fabréjol, peinte à trente ans, éclatante et jolie au-dessus des fleurs que l’on renouvelait chaque jour devant son portrait, me firent un de ces accueils par lesquels, soudain, tout le cœur s’épanouit. Une gaîté paisible et profonde, telle que je n’en avais jamais connue, flottait dans cette pièce. Elle m’enveloppa aussitôt.--Elle me pénétra mieux ensuite durant le repas joyeux, dans la claire salle à manger que parfumaient les dernières roses. Et c’était comme un vin doux et sournois dont l’ivresse engourdit avant que l’on ait songé à la redouter. M. Fabréjol parlait de ses beaux domaines dans l’Algérie éblouissante et nous conviait tous à l’y aller voir. Les Meynadier, racontant les changements opérés dans leur petite propriété, leur dernier voyage à Paris, leurs projets pour l’hiver, ne pouvaient prononcer une parole qui n’évoquât leur vieux et profond bonheur. Philippe, assis près de moi, me disait quelquefois: «Vous rappelez-vous?» comme si beaucoup de jours et de mois,--au lieu d’une heure seulement,--avaient formé nos communs souvenirs.--Et toute la peine de mon cœur s’en était allée je ne sais où.
Elle se cachait plus loin encore, tandis que Philippe Fabréjol, un peu plus tard, laissant sa tante et leurs hôtes se reposer au salon, m’emmenait voir au fond du vallon le pavillon de la Reine. M. Fabréjol devait nous accompagner, mais un de ses fermiers vint pour lui parler. Nous l’attendîmes quelques instants, puis Philippe décida qu’il nous rejoindrait là-bas, et nous allions maintenant tous les deux à travers le jardin roux et vert qui sentait à la fois l’été mourant et le délicieux automne.
* * * * *
Le chemin descendait entre des troènes et des buis. De trois grands réservoirs qui servaient à l’irrigation du verger, l’eau fuyait à petit bruit vers le profond ruisseau. Philippe Fabréjol m’expliquait que son père avait fait construire ces réservoirs à l’exemple de ceux qui valaient à leurs terres d’Algérie tant d’abondance et de fécondité. Il me parlait des champs, des vignes et des jardins, et me racontait leur libre vie, là-bas, les courses à cheval, les soirées lumineuses devant la maison blanche, la mer que l’on aperçoit au loin, toute petite, pierre précieuse, émail limpide, triangle d’argent bleu ou d’or verdâtre étincelant entre deux collines. Nous avions quitté le chemin et, sur cette pente humide où nous marchions, l’herbe épaisse, fine et très verte, était douce à nos pas.
Elle se continuait ainsi jusqu’au fond du vallon et le pavillon de la Reine était au milieu de ce beau tapis. Je ne pense revoir rien de plus charmant que ce petit temple dont six colonnettes ornées de cannelures et de feuillages portaient légèrement la ronde coupole. Des rosiers tout chargés de leur floraison d’automne passaient leurs branches entre ces colonnes, et les pétales trop mûrs tachaient de safran et de carmin le banc de marbre étroit et poli qui s’incurvait à l’intérieur. Philippe m’y fit asseoir après que j’eus bien tourné tout autour du léger édifice, dans un ravissement puéril et profond; et laissant alors paraître dans ses yeux bleus une sympathie plus grave soudain et plus attentive:
--Maintenant, me dit-il, parlons un peu de vous, si vous le voulez bien.
Mais quelque douceur que me fît connaître son regard, il m’était plus doux encore en ce moment d’oublier cette créature tourmentée sur laquelle il m’interrogeait, et je ne permettais pas que l’on me ramenât vers elle.
--Non... non... dis-je un peu trop vite et secouant la tête, je ne veux pas.
--Pourquoi donc?
Je me tus. Et c’était là peut-être la plus dangereuse confidence. Philippe Fabréjol n’osa pas me regarder davantage. Mais ayant un long moment réfléchi:
--Vous ne devez pas, murmura-t-il, être très heureuse.
François Landargues, un jour, m’avait dit la même phrase. Hélas!... pouvais-je désormais, pour le comparer à un autre et pour le détester mieux encore, me rappeler François Landargues?... Et tout éperdue d’être ainsi tirée malgré moi vers ce que je ne voulais pas revoir:
--Je ne sais pas... Je ne sais pas... Ne parlons pas de cela.
Il répéta pensivement:
--Et pourquoi donc?
Puis aussitôt, confus de cette insistance:
--Pardonnez-moi. Nous nous sommes vus avant aujourd’hui une fois seulement. Nous ne nous connaissons pas. Et cependant... il faut que je vous le dise et ce sera mon excuse... souvent, là-bas, par ces beaux soirs dont je vous parlais, à l’heure du repos sur la terrasse d’où l’on voit la mer, il me semblait être en France, dans une ville... une très petite ville, avec de petites rues serrées, farouches, ennuyeuses... J’entrais dans un salon un peu sombre... un peu triste... Et je revoyais là une femme... une jeune femme... Souvent, oui... cela m’est arrivé très souvent... C’est singulier, n’est-ce pas?... Le souvenir!... Et nous nous étions vus si brièvement!... Nous n’avions dit que de simples paroles... Mais c’est à cause de cela, comprenez-vous, que je me suis permis de vous demander...
Il ne répéta plus cette demande, mais il m’en fit une autre, après un silence:
--Nous allons bientôt repartir. Me permettrez-vous d’aller vous dire adieu? Mon père m’a dit, je crois, que vous logiez dans la rue des Trois-Faucons.
Cette fois encore, puisque dans mon misérable état on ne pouvait rien me dire qui ne rappelât mon angoisse, j’allais répondre: «Non, il ne faut pas!» parce que j’imaginais Fabien, et sa sauvagerie, et toutes ces blessures qu’il recevrait, lui aussi, des moindres paroles... Mais la voix de M. Fabréjol, forte et joyeuse, cria tout près de nous:
--Vous vous êtes installés dans le pavillon: voulez-vous, madame, y tenir la cour d’amour pour les roses et les grenadiers?
Nous retournâmes avec lui vers la maison. Et un peu plus tard, comme la nuit vient vite en automne, il fallut se séparer. Les Meynadier, dont la propriété était voisine, s’en allèrent à pied, un peu lourds, un peu lents, mais se tenant par le bras et se penchant l’un vers l’autre. On tira mon cocher de l’office et mon cheval de l’écurie, et le grinçant équipage me remporta sur les chemins. Ils étaient clairs encore, mais commencèrent bientôt de s’assombrir. Et la grande douceur qui demeurait autour de moi et dans laquelle je continuais de vouloir tout oublier se dissipa peu à peu à mesure que je m’éloignais de la maison heureuse. En vain je m’efforçais de la retenir. Quand je cessai de voir, en me retournant, l’ombre plus profonde du vallon entre les collines crépusculaires, je fermai les yeux... et je ne me défendis pas de retourner dans le pavillon de la Reine. J’y étais encore quand les pavés d’Avignon commencèrent de me secouer durement, et je m’obstinais sans doute à n’en pas bouger, tandis qu’ayant quitté ma voiture sur la place, distraite et lente, je gagnais à pied la rue des Trois-Faucons. Elle est peu passagère et mal éclairée. La maison me parut sombre et l’escalier presque effrayant. J’ouvris la porte et ne vis rien d’abord qu’une ombre plus profonde. «Sans doute, pensai-je, Fabien n’est pas encore rentré.» Mais aussitôt je distinguai sa silhouette immobile dans le cadre de la fenêtre ouverte.
--Eh bien? me demanda-t-il d’une voix morne.
J’interrogeai à mon tour, avant de lui répondre:
--Tu es sorti aujourd’hui?
--Non.
--Qu’est-ce que tu as fait?
--Rien.
... Tout le jour, dans cette chambre, une âme douloureuse, seule en face du plus abominable souvenir, l’avait subi en gémissant, s’était soulevée, débattue et se repliant sur son mal pour essayer de l’étouffer, n’avait pu que s’en pénétrer davantage. Et il n’était besoin pour connaître cela d’avoir entendu aucune confidence. Comme on sentait le bonheur en entrant dans le salon des Fabréjol, on respirait ici l’odeur de l’angoisse. Elle venait à moi; elle me pénétrait; elle m’étourdissait comme un mauvais vin dont on voudrait se détourner et qui vous impose cependant ses malsaines vapeurs. Comme il avait souffert aujourd’hui, et comme pendant ce temps j’étais loin de lui!... Ah! plus loin, n’est-ce pas? que la maison des Fabréjol, plus loin que le royaume des Baux, dont je m’étais plu à entendre parler, plus loin encore que ce pays d’Alger... loin... plus loin. Et tout en allumant la lampe, en préparant la table, en essayant de rendre à la morne chambre un peu de vie, j’éprouvais le besoin de dire: «Pardonne-moi!»
* * *
Je ne devais pas oublier la tristesse de ce retour après la douce journée. Une fois de plus, le remords de ma négligence me secoua et me fut salutaire. Il réveilla en moi les forces attentives. Il me soutint sur ce chemin difficile que je voulais bien suivre, mais où je défaillais trop souvent. Et je m’appliquai avec plus de soin à mériter qu’un jour me fût fait l’aveu terrible qui seul pouvait être le commencement du salut.
L’animation fébrile qu’avait donnée à Fabien la rencontre de M. Fabréjol l’avait laissé, en se dissipant, plus abattu. Il ne m’avait posé que de vagues questions sur ma journée à Pampérigouste, et, pendant ce long dimanche où il n’avait pu regarder que lui-même, son intérêt avait bien réellement fini de se détacher de tout. Mais il semblait maintenant trouver près de moi le peu de contentement qu’il put connaître encore.
Nos promenades communes étaient devenues pour lui une habitude. Il s’impatientait si je ne pouvais l’accompagner; quand je lui parlais un peu longuement, il me laissait dire, sans m’interrompre aussitôt et sans hausser les épaules. Le matin, quelquefois, il préférait ne pas sortir et tandis que j’aidais notre servante à mettre les deux pièces en ordre, il restait là, inactif et ne me quittant guère des yeux. Il remarqua une fois:
--Tu te fatigues.
Un autre jour, étant sorti, il rentra presque animé et me montrant deux livres épais dont la tranche avait été noircie par la poussière et la couverture bleue jaunie par le soleil:
--Tu vois, dit-il, j’ai suivi ton conseil, je les ai trouvés chez Roumanille. Un peu défraîchis, mais à moitié prix. Ils traitent des antiquités de la région et principalement, figure-toi, des médailles et des poteries.
Et je fus touchée qu’il répétât:
--J’ai suivi ton conseil.
Ce conseil, donné les premiers jours et si mal accueilli, j’avais osé le rappeler la veille, et Fabien l’avait entendu sans colère. La lecture désormais occupa chaque jour une ou deux de ses heures. Il voulait s’y intéresser, prenait même quelques notes, ébauchait ce fameux article que l’on imprimerait à Privas. Et certes, bien souvent, il rejetait le livre, écrasait nerveusement sa plume sur le papier, s’accoudait à la table sans plus rien vouloir faire. Mais cet effort, ce commencement d’effort, me donnait la même joie que j’avais ressentie de sa bonne intention, le jour qu’il était retourné pour voir le bohémien blessé. Et la qualité de cette joie était telle que tout mon cœur s’enrichissait à la recevoir.
Je ne sentais plus devant Fabien cette espèce de gêne qui m’empêchait de bien savoir quelles paroles il était bon de prononcer. Elles me venaient maintenant en abondance; et lui-même ne me répondait plus sur ce ton bref et lassé qui coupait si promptement tous nos entretiens. Je continuais à ne lui rien dire de Lagarde, de notre vie passée, ni de lui-même. Je savais qu’il ne l’aurait pas permis encore. J’essayais, au delà de nous, au-dessus de nous, d’atteindre malgré mon ignorance à de petites idées. Il acceptait de les considérer avec moi, il en discutait quelquefois. Rien ne lui était bon que ma présence. Rien ne m’était meilleur que cet humble besoin qu’il avait de moi. Et tout isolés, avec notre grande douleur, dans cet Avignon tumultueux, éclatant, dont la joie depuis tant de siècles fait sonner son carillon à travers la Provence, de jour en jour, d’une façon inconsciente et profonde, nous nous rapprochions l’un de l’autre.
Cependant, je n’avais pas oublié la maison des Fabréjol et malgré ce grand remords, le soir de mon retour, il m’advenait encore de m’y retrouver. Ma tâche, soudain, m’apparaissait vaine et trop difficile. Mes épaules pliaient sous le poids trop lourd, mes mains lâchaient prise. Je glissais dans l’herbe molle d’un vallon où toutes les roses du printemps avaient mis leur bonne odeur; et je serrais longuement mes paupières sur mes yeux qu’avait trop profondément pénétrés le regard de deux yeux bleus.
... Ces yeux étaient près de moi, et je respirais ces roses, un jour que, me trouvant seule rue des Trois-Faucons, j’entendis sur la vieille porte retentir le marteau aux serpents entrelacés. Ce n’était pas Fabien, ce n’était pas Chayère, qui frappait ainsi. Ils avaient leur clef l’un et l’autre et je ne pensai pas un instant que l’un ou l’autre pouvait l’avoir oubliée. Je me levai. Je courus à mon miroir. J’étais tout hésitante et ne savais que faire. Et puis je descendis lentement l’escalier, et je n’avais pas besoin que la porte fût ouverte pour apprendre qui était là.
--Bonjour, madame, dit Philippe Fabréjol de sa belle voix cordiale.
--Bonjour, monsieur.
Je ne le priai pas d’entrer tout de suite... Je savais bien que c’était lui. Je le savais. Mais à présent seulement j’en éprouvais la brusque surprise. Je murmurai:
--Vous êtes venu?...
--Oui, répondit-il, comme je vous l’avais annoncé, pour vous faire mes adieux...
Il regardait ma coiffure un peu défaite, mes manches courtes, mon petit tablier de percale festonnée à carreaux gris; et ce regard était tel que je n’éprouvais, d’être aussi mal mise, aucune confusion.
--Vous partez déjà!
--Peut-être... Je vais vous raconter.
Et il demanda:
--Votre mari est là?
--Non.
--Je le pensais bien.
--Qui pouvait vous faire supposer?...
--Le Dieu excellent qui, deux fois déjà dans ma vie, a pris ses précautions pour que je puisse tranquillement causer avec vous.
Sans attendre mon invitation, il franchit le seuil de la maison. Il y avait dans le vestibule trois horloges, deux grands coffres superposés, et quatre bois de fauteuil sans tenture ni rembourrage.
--Que c’est amusant! dit Philippe Fabréjol.
--Nous logeons là-haut...
Mais discret, imaginant bien ce que pouvait être ce logement de fortune, il dit aussitôt:
--Vous allez me recevoir ici, dans un de vos salons. Les meubles n’y manquent pas.
Les fenêtres, ce matin, avaient été entr’ouvertes par les soins de Chayère. Un soleil verdâtre qui, pour descendre jusqu’ici, devait glisser sur les lierres noirs et les sombres lauriers du jardin, s’allongeait à travers les pièces dont toutes les portes avaient été enlevées pour laisser aux plus grands meubles un libre passage. Malgré ce soleil, on respirait, comme dans les églises, l’odeur du dallage humide et de la cire. Philippe Fabréjol me suivit dans ce qui avait dû être la salle à manger. Autour d’un grand retable dont rougissaient les dorures, et en face de lui à l’autre bout de la salle, de vieilles glaces pendues aux murs et se reflétant l’une l’autre, tachetées, troubles, étroites et hautes, ou toutes petites dans leur cadre de bois sombre, multipliaient d’une façon confuse et infinie le singulier désordre et l’encombrement de la pièce, sa pâle lumière, et Philippe auprès de moi. Nous pûmes nous asseoir dans de grands fauteuils, pas trop poussiéreux, venus d’Italie depuis quelque trois cents ans et dont le cuir déchiré était retenu encore par de larges clous rouillés et plats. S’égayant d’abord de tout regarder autour de lui, mon compagnon me déclara qu’il y avait là quelques pièces assez belles et qu’il irait voir ce Chayère à son magasin. Il m’en demanda l’adresse. Je la lui donnai. Et nous nous attardions à parler de ces meubles et de cet homme... Enfin, Philippe ne sut plus que dire là-dessus. Je me tus aussi. Mais, presque aussitôt, je lui redemandai:
--Vous allez donc partir?...
Il répéta:
--Peut-être.
Et avec son regard grave de l’autre jour, quand nous étions assis dans le pavillon:
--Ce n’est pas encore très sûr. Je crois que j’ai pris ce prétexte pour ne point tarder davantage à vous rendre ma visite. J’avais peur que vous ne retourniez à Lagarde et de ne plus vous revoir. Il faut me pardonner.
--Je vous pardonne.
Et je me mis à rire, voulant lui prouver que je n’attachais à tout cela qu’une petite importance. Mais mon rire était si vibrant qu’il m’étonna moi-même. Ce n’était pas un rire de mondains plaisanterie, mais un rire véritable, un rire de bonheur. Et ce rire ne me semblait point soulevé par ces paroles: «Il faut me pardonner», mais par ces autres paroles dites à propos du prochain départ: «Ce n’est pas encore tout à fait sûr...»
--Merci! dit Philippe. Oui, voyez-vous, j’ai voulu venir, je suis venu...
Il était un peu gêné, car il ne savait exprimer sa pensée qu’avec franchise.
--L’autre jour, dit-il enfin, après avoir un peu cherché ses paroles, j’ai aimé ma journée.
Il ne précisait pas quel était ce jour-là, et je pouvais, me sembla-t-il, n’avoir pas très bien compris.
--Mais vous devez souvent aimer vos journées. Elles sont heureuses.
Il reconnut:
--Sans doute.
Et, sérieux comme il savait l’être quand il réfléchissait profondément:
--Cependant...
Soudain, ce fut comme l’autre matin, tandis que nous arrivions à la porte de sa maison: la gêne tomba. Je cessai d’être contrainte et lui d’être hésitant... et dans la seconde qui passa avant qu’il poursuivît sa phrase, nous nous étions retrouvés.
--Que penseriez-vous de quelqu’un qui serait tout à fait heureux simplement parce qu’il se porte bien et gagne beaucoup d’argent?
--Vous n’êtes pas heureux seulement pour cela. Votre vie est utile à beaucoup de gens que vous employez, à la France que vous enrichissez. Et puis, cette campagne dont vous me parliez, ces matins dans la montagne, ces grandes courses, ces soirs lumineux... Vivre dans un beau pays et en goûter, comme vous le faites, toute la beauté, c’est une raison d’être heureux qui ne me paraît pas méprisable.
--C’est une des meilleures, mais autre chose encore est nécessaire.
--Cette autre chose, vous devez l’avoir aussi, comme le reste.
J’entendais bien qu’il voulait parler de l’amour; mais tandis que j’imaginais, avec un peu de mélancolie, une femme très belle et qui l’aimait passionnément, il me répondit:
--J’ai cru l’avoir, mais c’est le plus difficile et je m’étais trompé.
Il prononça ces derniers mots très simplement, très sincèrement aussi, et il me parut que, si quelconques fussent-ils, il ne les aurait pas dits à tout le monde. Il continua:
--On se trompe souvent... Je pensais même,--je crois que j’avais le droit de penser,--on se trompe toujours. Mais je crois aussi maintenant que je n’ai plus ce droit. Dans mon jugement sur quelqu’un que je connais cependant bien peu, bien mal, je crois que je ne me trompe pas... Vous me regardez... Vous m’avez compris. Je ne cherche pas d’ailleurs à vous parler par sous-entendus. J’y serais plus maladroit encore que dans ma franchise, et ce n’est pas peu dire... Madame, ne faites pas ce petit geste... ne prenez pas ce visage. Nous sommes amis depuis trois ans et l’autre jour je m’en suis aperçu... Depuis l’autre jour...
Je me levai. Et comme si rien n’eût été dit depuis que nous parlions de la vieille maison, de Chayère et de ses meubles:
--Maintenant, proposai-je, je vais vous montrer le jardin.
--Si vous voulez, accepta Philippe Fabréjol.
Et il ne s’irritait pas d’avoir été interrompu parce qu’il savait bien que, malgré tout, il parlerait comme il avait décidé de le faire. Descendant avec moi les longues marches plates, il admira les fleurs de fer qui s’entrelaçaient à la rampe rouillée. Il regarda la fontaine et le mascaron qui rejetait son eau limpide, et les autres mascarons accrochés tout autour à la muraille humide attendant un acheteur, inutiles et n’ayant dans leur bouche large ouverte que la toile tissée par les araignées fileuses. Puis il reprit avec sa fermeté tranquille:
--Depuis l’autre jour je n’ai véritablement pas cessé de penser à vous. Et je me demande d’où vient cela, car je ne crois pas vous aimer encore. Cependant, tout en parlant avec mon père de notre prochain départ et de notre long séjour là-bas, j’ai senti une espèce de tristesse, profonde et brusque. J’en ai cherché la raison, et j’ai compris qu’il me serait pénible, je puis même dire douloureux, de ne plus vous revoir. Pourquoi?... Je n’en sais rien. Je ne vais pas me mettre à vous parler de vos yeux, ni de votre grâce, ni de cette âme frémissante que l’on sent passer dans les petits mots que vous dites. Je ne tiens pas à vous faire de compliments. Je vous dis simplement: cela est ainsi. Et je suis venu vous demander...
Je compris qu’il me regardait, je le sentis. Mais je baissai la tête, et sans force pour l’interrompre, je contemplai fixement, en bordure de la terre humide, les petits buis irréguliers.
--Je suis venu vous demander: dois-je partir tout de suite... dès la fin de ce mois-ci?... C’est tout... Je ne vous demande rien d’autre que cette petite indication sur la conduite à suivre. Personnellement, je puis retarder ce départ. Mon père me précéderait là-bas de six ou huit semaines... Pendant ce temps, si vous êtes ici, nous nous rencontrerions quelquefois... et si vous êtes à Lagarde, je puis très souvent y avoir affaire... Alors je crois que nous deviendrions vraiment deux amis... Plus tard, quand enfin je partirai, nous aurions les lettres, qui sont un grand bonheur... Et puis... on ne sait pas... Je reviendrai, et certes sans laisser cette fois passer trois années... On ne sait pas... Il ne faut pas regarder trop loin... C’est aujourd’hui qui nous fait du mal ou qui nous donne la joie... et c’est aujourd’hui que je vous demande: à quelle date dois-je quitter la France?... Cela seulement, je ne demande que cela...
Il ne cherchait à prendre ni mon bras, ni ma main. Il parlait lentement. Mais comme il s’était arrêté devant moi, il me fallut bien lever la tête, et laissant une seconde mes yeux se prendre dans les clairs yeux bleus, je fus une fois de plus tout envahie d’une douleur qui m’épouvanta.
--Partez... il faut que vous partiez tout de suite.
--Oh! non, dit en souriant Philippe Fabréjol. Ce n’est pas ainsi que vous devez répondre. C’est très sérieux, puisque vous pouvez me faire vraiment du mal. Il faut réfléchir. Vous réfléchirez huit jours et puis vous me direz...
--Je vous dirai la même chose.
--Je n’en sais rien, déclara-t-il, et vous non plus.
Les murs étaient plus hauts, les lierres plus épais. Nous tournions lentement dans la prison verte. Quand nous nous retrouvâmes devant le large escalier, Philippe Fabréjol me tendit la main.
--Au revoir, madame. Dans huit jours à cette même heure, si elle vous convient, je vous attendrai au musée Calvet. Les salles en sont désertes. Il vient seulement quelques étrangers, et d’ailleurs vous n’aurez qu’une date à me dire.
Il serrait mes doigts, fortement et franchement, et sans pression sournoise. A travers le couloir dallé je le reconduisis jusqu’à la porte de la rue. Une fois encore, au fond des salles ouvertes, les glaces troubles reflétèrent nos silhouettes rapprochées.