Part 11
--Au revoir, dit-il encore.
Et il ne me rappela pas, en me quittant, ce rendez-vous qu’il me donnait dans huit jours au musée Calvet. Il ne s’inquiéta même pas que je lui eusse, là-dessus, donné aucune réponse: il savait bien que rien de tout cela n’était nécessaire.
* * *
Ce soir-là, quand Fabien rentra, quand il me parla, j’eus l’impression que je ne le voyais pas devant moi, et je ne voyais pas autour de moi la chambre et cet ordre agréable qu’il me plaisait d’y entretenir. J’apercevais seulement, dans l’ombre des platanes, dansante un peu parce qu’un petit souffle venait de se lever entre les feuilles, une jeune fille qui était là, par un matin de juin, avec sa robe à pastilles et son simple chapeau rond. Elle me regardait. Elle avait connu le dangereux sourire de François Landargues; elle connaissait la décevante misère qui occupait seule la petite âme de Fabien Gourdon; et son regard était triste. Mais je me penchais vers elle, je lui disais: l’amour est venu. Et je ne pouvais éprouver rien d’autre que la grande joie dont elle se mettait à trembler.
Ce fut ainsi ce soir-là, et le lendemain, et encore une autre et une autre journée. Cela ne fait qu’un petit nombre d’heures, mais il y tint plus de vie que dans toute la somme de mes pauvres années. J’examinais cette joie qui ne ressemblait à nulle autre, je pressais mes deux mains sur elle, et je les écartais un peu pour la revoir de nouveau. Je lui portais en offrande mes grands désirs et mes petites blessures: et tout le sang de celles-ci, dont elle se nourrissait, la faisait plus éclatante et plus forte.
Délaissant et détestant les coutumières besognes, je ne pouvais plus m’occuper à rien qu’à me pencher sur le jardin où m’avait parlé Philippe Fabréjol; mais toute baignée que je fusse à ma fenêtre de son ombre humide et verte, il m’était bientôt nécessaire que ce jardin m’enfermât davantage; il me fallait sentir sous mes pas la terre où Philippe avait marché. Je descendais donc; je regardais à la rampe du vieil escalier les fleurs de fer qui lui avaient plu, et je touchais un peu plus loin les buis lustrés où reposaient mes yeux cependant qu’il disait: «Nous sommes amis depuis très longtemps...» Il disait encore: «Nous revoir quelquefois...» Il disait aussi: «Il y aura les lettres... et puis je reviendrai.» Et comme il l’avait conseillé, sans vouloir regarder plus loin que tous ces bonheurs, je fermais les yeux sur ce qui pouvait advenir de lui et de moi...
* * * * *
Et puis je rentrais dans la salle où, d’abord, nous nous étions assis. Pour que le jour y fût le même, je poussais un peu les volets. Je m’approchais de ces glaces dont l’eau trouble avait en même temps reçu son image et la mienne, tout près, si près que mon visage n’était qu’une forme confuse derrière laquelle une autre forme me semblait apparaître.--Enfin il me fallait bien regagner notre petit appartement; mais que la présence de Fabien m’y était importune! Je ne lui parlais plus de ses livres: je ne m’intéressais plus à ce maladroit article que sur mes instances il commençait d’écrire. J’aurais voulu qu’il sortît chaque matin comme il faisait auparavant. J’aurais voulu qu’il ne me demandât pas, le soir, de l’accompagner dans ses promenades. Je serais partie seule dans la campagne, au bord du fleuve agité, seule!... avec autour de moi, en moi, cette secrète présence...
Quelques jours... Cela dura quelques jours... Un bien petit nombre d’heures. J’avais perdu tous les souvenirs de ma vie étroite et réfléchie. Je ne pensais pas que le mal existât. Je ne redoutais rien. J’attendais tout. Il n’y avait plus de détresse en moi, plus de pitié, pas de remords. La joie, seulement, la joie!
Elle ne se précisait par aucune image. C’était une sorte de frémissement merveilleux et confus. Je ne cessais plus de penser à Philippe Fabréjol et de souhaiter sa présence, et cependant je ne savais encore ce que je lui répondrais quand il me faudrait le revoir. Il me parut un matin que j’y réfléchissais tout à coup. Je pensais: «Plus que cinq jours, avant ce jeudi... Dans cinq jours...» Et alors seulement un peu d’inquiétude commença de se mêler à mon profond bonheur.
Il me devint nécessaire de préparer mon courage. Je voulus voir ce musée Calvet où j’entrerais bientôt pour y rencontrer un jeune homme que je connaissais peu, et pour lui dire, afin qu’il comprît bien que je tenais à lui: «Ce n’est pas tout de suite que vous devez partir... Nous nous reverrons comme vous le demandez.» Et j’y allai le lendemain pendant que Fabien, s’intéressant chaque jour un peu plus aux études que je lui avais conseillées, s’était rendu à la bibliothèque pour y examiner certains ouvrages.
J’arrivai donc devant ce musée, j’en franchis la grille, et je dis au gardien que j’étais déjà venue et qu’il pouvait me laisser seule. Dans les salles matinales il n’y avait personne que le soleil couché sur les parquets luisants et le peuple silencieux des visages peints et des figures de pierre. Les uns et les autres m’intimidaient un peu. Et je voulus d’abord essayer de les admirer afin qu’ils ne fussent pas trop surpris de ma présence inattentive. Je les contemplai donc longuement, mais sans bien les voir, et j’allai m’asseoir enfin dans la troisième salle. Alors je ne sais quelles pensées auxquelles je ne commandais pas commencèrent de m’absorber. Comme les formes peintes et les formes de pierre qui m’entouraient, elles étaient là, je voulais les regarder et je n’en distinguais aucune. A tout instant, lassée de cette méditation confuse et que j’imaginais inutile, je voulais me lever pour partir et cependant il m’était impossible de ne pas rester à cette place.
Je m’y attardai si bien que le gardien tout à coup parut au seuil de la porte. Il venait brusquement de se rappeler ma présence et craignait que je ne fusse malade. J’étais très confuse. Je lui dis qu’en effet j’éprouvais un peu de fatigue, et je m’en allai vite. Ma tête était pesante de toutes les choses qui l’avaient traversée; mais je ne les connaissais pas, et je continuais de ne pas savoir ce qu’il me faudrait dire à Philippe Fabréjol.
* * * * *
Il était tard quand je rentrai. Cependant, Fabien n’était pas là; mais je l’avais oublié; son absence à cette heure ne m’étonna pas; et j’allai tout de suite me pencher à la fenêtre afin de revoir le jardin. Alors, je tressaillis en apercevant mon mari qui s’y promenait lentement. Jamais encore, je crois, il n’y était descendu. Et ma surprise aussitôt se mêla d’irritation. Il observait les fleurs de la rampe qui avaient plu à Philippe. Il contemplait l’eau coulant du mascaron de pierre, il touchait distraitement les petits buis lustrés: et il me paraissait que chacun de ses regards, chacun de ses gestes, écartait de là les ombres heureuses. J’avais envie de lui crier: «Va-t’en. Tu n’as pas le droit d’être dans ce jardin, tu n’en as pas le droit.» Mais levant la tête, il m’aperçut, poussa une exclamation presque joyeuse et se jeta dans la maison.
J’entendis dans l’escalier un pas précipité. Et voici que je me rappelai la nuit où je l’avais entendu monter ainsi, la nuit où on l’avait appelé près de François Landargues. Avais-je donc oublié cette nuit-là?... Il me semblait brusquement en retrouver le souvenir..., le souvenir aussi du matin qui avait suivi et du premier soir où j’avais revu Fabien, hagard et ruisselant après sa course sous l’orage. Et je crois que d’abord, une seconde, quand il entra, je tournai vers lui ce même visage où montait l’épouvante d’une interrogation qui ne pouvait se formuler.
--Ah! dit-il sans remarquer rien, te voilà. J’étais inquiet.
--De quoi donc? Que pouvait-il m’arriver?
--Je n’en sais rien... C’est que, vois-tu (et malgré qu’il fût encore près de la porte, à l’autre bout de la pièce, j’avais l’impression physique de sentir toute sa peine trembler et se presser contre mon épaule), vois-tu, maintenant, je ne puis plus me passer de toi.
* * *
Il avait parlé ainsi. J’avais cru sentir se réfugier contre moi cette grande détresse. Et j’avais vu monter dans ses yeux une tendresse implorante qui ne s’y était jamais montrée. Mais mon âme la meilleure, qui se fût émue de tout cela, continuait d’être absente, et ce qui avait pu naître durant ces quelques semaines n’existait plus à côté de ce qui était né depuis ces quelques jours.
Je le croyais du moins... je le croyais... Mais pourquoi les ombres heureuses s’en étaient-elles véritablement allées du jardin? Quand je descendis un peu plus tard, comme chaque jour, pour les y chercher, je ne pus les retrouver.--Et je sentais maintenant à leur place rôder cette ombre pesante qui s’attachait à Fabien et qu’il me fallait traîner avec lui.
Notre promenade ce jour-là nous conduisit au delà du Rhône, jusqu’à Villeneuve, si morne, si morte, avec ses rues où pousse l’herbe et ses palais abandonnés. Au retour, comme nous étions las, nous nous assîmes un instant au bord de la route. Le soir venait. Il faisait presque froid. Autour de nous, parmi la campagne, et devant nous dans Avignon, les lampes s’allumaient au fond des maisons.
Enveloppée dans mon manteau, tout près de Fabien qui se serrait contre moi, je pensais à notre maison qui était là-bas, un peu plus au nord, derrière les collines déjà bien sombres sur le ciel gris. En ce moment Adélaïde avait, elle aussi, allumé la lampe et Guicharde s’asseyait devant la table pour m’écrire une fois de plus: «Quand allez-vous revenir?» C’est la question que, depuis une semaine, me posaient toutes ses lettres. Elle trouvait le temps long. Elle s’ennuyait. Elle s’étonnait un peu. «Fabien, remarquait-elle, doit avoir pris maintenant tout le repos nécessaire.» Pensant à elle, je pensais à ce foyer dont elle était restée la gardienne. Y reviendrions-nous jamais? Pourrions-nous y revenir et recommencer de vivre là comme nous y avions vécu après que Fabien m’aurait enfin parlé, quand nous aurions regardé ensemble dans le passé la minute effrayante, et dans l’avenir, tous les jours, tous les mois et les longues années?...
* * * * *
... Au moment même où je m’interrogeais ainsi, cet avenir et ce passé ne prenaient plus soudain qu’une petite importance. Je les distinguais à peine. Je les écartais de moi. Je rentrais à Lagarde; j’y retrouvais ma rue obscure, ma maison ennuyeuse, ma chambre triste. Mais Philippe Fabréjol marchait dans la rue pour venir me voir; mais il entrait dans la maison; mais je m’enfermais dans la chambre pour lire ses lettres, pour y répondre; et j’aimais la rue, la chambre, et la maison...
Fabien soudain me toucha doucement le bras. Lui aussi regardait autour de nous les lampes aux fenêtres et sans doute elles l’avaient, lui aussi, ramené vers sa demeure.
--Je ne t’ai pas dit... Hier, j’ai écrit à Fardier.
Il n’avait pas prononcé ce nom depuis notre arrivée à Avignon. Je tressaillis. Je le regardai. Mais l’ombre déjà faisait son visage indistinct.
--Tu lui as écrit... pourquoi?...
--Pour qu’il me dise.
--Quoi donc?...
--Ce qui se passe là-bas.
Et s’abandonnant enfin, la tête contre mon épaule:
--Oh!... si tu savais!... si tu savais!...
Nous étions assis au bord de la route déserte et froide, comme deux vagabonds. Notre maison était là-bas, où peut-être nous ne retournerions plus, et toute la vie s’assombrissait autour de nous comme cette campagne où les volets commençaient de se clore l’un après l’autre sur les lumières entrevues. Nous étions comme deux pauvres au bord de la route, seuls, tout seuls, avec ce souvenir, avec cette hantise, avec cette douleur...
Et, pour la seconde fois sentant venir vers moi l’aveu redoutable, pour la seconde fois aussi je pensais: enfin!... enfin!... J’attendais, tremblant un peu, pressant l’une contre l’autre mes deux mains qui devenaient froides. Et l’aidant, le soutenant déjà, je murmurais aussi douloureusement, aussi secrètement que lui-même:
--Je sais... je sais...
Mais pas plus que le jour où il ne voulut pas assister au déjeuner des Fabréjol, Fabien ne put aller jusqu’au bout de sa confidence. Un moment après seulement, un long moment, ayant repris un peu de calme, il calcula:
--Fardier me répondra par le retour du courrier. Mais la poste est fort irrégulière en ce moment. Je ne pense pas recevoir sa lettre avant jeudi.
Il soupira profondément. Et sans rien ajouter là-dessus, sans plus vouloir qu’on en parlât:
--Rentrons, dit-il.
La nuit était venue. Il n’y avait pas de lune. Nous marchions lentement, trébuchant sur les cailloux épars, au bord des ornières profondes. C’est lui qui avait pris mon bras, et il s’y appuyait quelquefois.
* * *
Qu’avait-il demandé? Qu’allait-on lui répondre?
Que savait Fardier? Mille imaginations m’envahissaient, confuses et violentes. Je ne savais pas ce qui avait pu se passer à Lagarde, autour de ce mort, depuis notre absence. Je ne savais pas ce que Fabien souhaitait ou redoutait d’apprendre. Mais sur cette route où il tenait mon bras, où nous trébuchions dans l’ombre, où nous étions seuls, j’eus tout à coup la certitude qu’après avoir reçu cette lettre, quoi qu’elle fût, Fabien me dirait tout, qu’il ne pourrait pas ne pas tout me dire. La certitude, et non plus comme tout à l’heure, et non plus comme l’autre matin où le courage lui manquait pour m’accompagner à Pampérigouste, le vague et anxieux pressentiment. La certitude! Jeudi, ce serait pour jeudi. Et cette fois, c’est bien, en vérité, que le moment était venu de préparer dans mon cœur les paroles nécessaires. Déjà je les sentais venir, hésitantes à la fois et tumultueuses, si simples et cependant presque sacrées, puisqu’elles devaient déterminer l’avenir, tout l’avenir, le mien sans doute, mais surtout celui de cette âme anéantie qu’il me faudrait conduire vers le rachat, vers l’apaisement, vers la vie. Déjà, je m’appliquais à choisir les meilleures. Mais, comme, le rempart franchi, nous entrions dans la ville, comme éclataient autour de nous les lumières, le bruit et la joie, je me rappelai que ce même jeudi j’aurais aussi à prononcer d’autres paroles. Que seraient celles-là?... Que seraient-elles?... Peu à peu, je me le demandais plus avidement. Et puis il me parut que parmi ces autres paroles je n’avais pas à choisir et plus à hésiter. Cette espèce de rayonnement que tant de bonnes pensées, tant d’efforts pour me soulever et me soutenir mettaient autour de mon malheur s’effaçait peu à peu. Il m’apparaissait seulement dans sa simplicité froide et nue comme le globe rouge du soleil d’hiver d’où ne semble tomber sur la misère du monde qu’un froid plus rude et plus déchirant. Maintenant que j’avais la certitude de recevoir cette confession, elle ne savait plus que m’épouvanter; j’avais oublié ce que j’en voulais faire; mais je me rappelais trop bien quelle joie m’était venue et quels bonheurs devaient me venir de Philippe Fabréjol.
Hésiterais-je donc?... Me serait-il encore possible d’hésiter? Pourquoi?... Au nom de quoi?... Les paroles essentielles maintenant n’étaient pas celles qu’entendrait Fabien, mais celles que je dirais à Philippe. Ce sont celles-là seulement qu’il me fallait préparer; c’est à prononcer celles-là que je devais entraîner mon incertain courage. Quatre journées seulement me séparaient du jeudi. Ce fut là ma besogne de ces quatre journées.
Oui, pendant quatre jours, en vérité, je m’occupai seulement de Philippe Fabréjol. Pendant toutes les heures, inlassablement, si bien engourdie par mon rêve que je ne sentais pas s’en aller l’une après l’autre ces heures rapides. Je suivais comme l’autre jour cette rue Joseph-Vernet, où çà et là quelque verdure met son panache entre les pierres sculptées des vieux hôtels; je franchissais cette grille; j’entrais dans ce musée; et comme l’autre jour, il y avait là le beau soleil d’automne couché dans les parquets luisants; mais il y avait aussi, près des figures peintes et des figures de marbre, Philippe Fabréjol. Il venait au-devant de moi. Il ne me demandait rien, il me regardait. Je disais simplement: «Ne partez pas.» Et mieux que moi peut-être il comprenait tout ce que laissait entendre cette petite phrase,--et peut-être mieux que lui je savais tout ce qui montait à ce moment au fond de ses yeux.
Pendant toutes les heures... Inlassablement... Fabien ne m’avait plus parlé de la lettre de Fardier et je ne pensais plus qu’il l’attendît. Je retournais dans le jardin, plus humide chaque jour et mieux pénétré par l’automne. Dans le bruit clair de l’eau, dans l’arome des buis, tous les chers souvenirs étaient revenus. Je les regardais, je les respirais, j’en rapportais la bonne odeur sur mes mains qui n’avaient cessé de cueillir et d’écraser quelque feuille...
Le mercredi soir, mieux étourdie encore et tout alanguie, je me laissai, jusqu’au crépuscule, attarder dans ce jardin. Or, comme étant enfin rentrée dans la maison je suivais vers l’escalier le couloir obscur, je vis s’ouvrir, au fond, puis se refermer aussitôt la porte de la rue. Fabien revenait de la bibliothèque. Il ne m’aperçut pas tout de suite et j’entendis que, dans l’ombre, il tâtonnait, cherchant quelque chose. Presque aussitôt il y eut le craquement d’une allumette et la petite flamme ronde éclaira sa main levée.
Elle éclairait aussi la boîte aux lettres, accrochée derrière la porte. Fabien l’ouvrit avec une telle impatience que la clef fragile, glissant de la serrure, lui resta entre les doigts: il la jeta sur le carreau, plongea sa main dans l’étroite ouverture, et j’entendais grincer contre la paroi de tête ses ongles chercheurs et nerveux.
--Ah! tu es là, dit-il, quand je fus près de lui. Je regardais... Je pensais que... Mais ce ne peut être que pour demain... Ce sera pour demain...
Une seconde encore la petite flamme qu’il portait nous éclaira l’un et l’autre. Elle s’éteignit. Fabien répéta:
--Demain... sûrement.
Et je m’aperçus que je disais comme lui, avec une inquiétude plus douloureuse maintenant que toute son inquiétude:
--Demain... ce sera pour demain...
* * *
Ce fut un jour très clair, encore doux, qui dorait les toits et les clochers de la ville. Dès son réveil, Fabien demanda:
--Le courrier est-il arrivé?
Il n’avait pas dormi et s’était seulement assoupi vers le matin. Il se leva cependant de bonne heure et une fois habillé, sans rien vouloir manger, commença de marcher fiévreusement à travers les chambres. Souvent, il s’arrêtait tout indécis, me fixant sans me voir ou fixant le mur devant lui. Je m’effrayais alors de retrouver sur son visage cette pâleur, cette altération, cette souffrance crispée qui le décomposaient dans les premiers jours de notre arrivée en Avignon... Et peu à peu, tandis que je l’observais, tandis que j’entendais sur le carreau sonore le martèlement de son pas, insupportable et régulier, l’angoisse énervée de cette attente me gagnait à mon tour. Cette lettre!... allait-elle venir enfin?... Je n’y avais plus pensé pendant ces deux jours...--Je croyais bien n’y avoir plus pensé--mais la certitude qui m’était venue là-bas, dans le froid et la nuit, sur la route où nous étions seuls, la certitude qu’après avoir reçu cette lettre, il me dirait tout, il ne pourrait pas ne pas tout me dire, je la retrouvais maintenant, et si violente, si profonde que, pendant ces deux journées, elle avait dû à mon insu ne pas cesser de vivre et de s’accroître au dedans de moi.
Je n’avais pas la préoccupation de savoir ce que contiendrait cette lettre, et je ne me demandais pas: «Quand il l’aura lue, que va-t-il me dire?» mais seulement: «Combien de temps encore va durer cette attente?...» Comme la fièvre de Fabien, ma fièvre augmentait avec les heures qui passaient. Trois fois pendant cette matinée, il descendit voir si le facteur n’avait rien déposé dans la petite boîte de tôle, et trois fois je descendis à mon tour. Quand l’un de nous remontait, l’autre l’interrogeait d’un seul mot:
--Rien?
--Rien!
Nous ne nommions pas cette lettre. Ce que chacun de nous attendait qu’elle lui apportât, aucun de nous n’aurait voulu le dire. Et tout en commandant mal à tous les gestes qui témoignaient de notre impatience, nous nous efforcions de dissimuler les causes profondes de cette impatience, presque puérilement...
--Aujourd’hui, me déclara Fabien vers le début de l’après-midi, je ne sortirai pas. Je sens un peu de fatigue...
Il y avait encore trois courriers avant le soir. C’est par l’un de ceux-là que généralement arrivaient les lettres de Guicharde, et je comprenais bien pourquoi il ne voulait pas s’éloigner de la maison... Cependant, sur ma petite pendule posée au coin de la grande cheminée de marbre gris à volutes et à coquilles, mes yeux commençaient de suivre la marche des aiguilles et de regarder, parmi les chiffres peints en bleu, une heure entre toutes les autres, l’heure déjà si prochaine où je devais aujourd’hui, au musée Calvet, retrouver Philippe Fabréjol...
--Et toi, continuait Fabien, me montrant une fois de plus combien ma présence et mon appui lui étaient nécessaires, sortiras-tu?... Je voudrais... Cela me ferait plaisir si tu restais avec moi.
Je crois qu’il avait peur d’être tout seul quand arriverait cette lettre, il en avait peur. Ses yeux le disaient. Une fois de plus, je sentais contre moi trembler sa détresse. Et je savais que le moment allait venir, que le moment était venu de lui dire: «Remets-moi tout ton mal. Je le porterai avec toi.»--Mais il y avait ces chiffres sur la petite pendule... il y avait ce chiffre. Et il y avait en moi cette pensée parmi toutes les pensées: «Il va falloir me préparer... il le faut... Je ne puis pas le faire attendre.»
Je me levai. Mais peut-être il était encore trop tôt, et j’allai prendre une autre chaise près de la fenêtre.
--Je puis, dis-je à Fabien, rester avec toi un quart d’heure encore... Ensuite il me faut sortir... absolument... pour quelques achats...
Il demanda:
--Lesquels?
Mais j’oubliai de lui répondre et il ne m’interrogea pas davantage. Il n’osait pas insister: il n’osait pas montrer trop clairement cette crainte qu’il avait d’être seul en ce moment. Tout de même, il dit au bout de cinq minutes:
--Pars tout de suite, alors.--Tu reviendras plus tôt. J’aime mieux cela.
Je lui obéis. Déjà je commençais d’être toute machinale, déjà sans doute je savais que dans tout ce qui allait se résoudre ma petite volonté ne servirait pas de grand’chose.
* * *
... La rue Joseph-Vernet, avec ses jardins et ses vieux hôtels, la grille, le musée, le gardien qui sourit en me reconnaissant et me demande si je ne vais pas encore être malade comme l’autre jour, parce que je suis bien pâle. Tout cela est peut-être réel, aujourd’hui, et peut-être je suis encore dans mon jardin et j’imagine simplement tout cela. Voici les marches qu’il faut gravir. Voici la première salle qui est vide, et la seconde, et la troisième. Philippe Fabréjol, pour que nous y soyons plus tranquilles, doit être allé jusque-là. J’hésite un peu avant d’entrer dans cette troisième salle. Je regarde longtemps une petite nonne de pierre--du XIVe siècle, dit le cartouche--à genoux dans les plis lourds de ses voiles, et qui porte le sourire d’une énigmatique extase sur son visage aux yeux baissés. Et je me décide enfin, presque tranquillement.
Philippe Fabréjol n’était pas là. Mais j’entendis à ce moment sonner, au clocher de Saint-Agricol, les trois quarts avant quatre heures. Fabien m’avait forcée de partir trop tôt, ou j’avais marché trop vite et Philippe ne pouvait pas être arrivé encore. Je ne m’étonnai donc pas... Je me rappelai simplement que dans les imaginations délicieuses que je m’étais faites de ce moment, c’est lui qui venait au devant de moi...