Part 12
Je m’assis donc pour l’attendre; et ce fut sur ce même banc de vieux bois luisant où, l’autre jour, j’étais restée si longtemps. Les mêmes figures m’observaient. Et les mêmes pensées, je crois, qui m’avaient étourdie à cette place revenaient peu à peu tourner autour de moi. Je continuais de ne pas les bien voir et de ne pas connaître de quoi elles étaient faites. Mais au lieu de les subir passivement, j’avais l’impression aujourd’hui que je voulais m’en défendre. Les mains croisées au bord de mon genou, regardant quelquefois la robe bleue d’une sainte, ou les arbres obscurs d’un paysage, ou simplement les dessins réguliers du beau parquet luisant, je devais présenter toute l’apparence d’une attente paisible et sans impatience. Et j’avais cependant l’impression de me défendre, de me débattre, d’être écrasée enfin et de tirer de ma soumission je ne sais quel douloureux et magnifique bonheur.
Tout cela me parut durer un temps infini, et tout cela dut être bien court cependant, car le clocher de Saint-Agricol n’avait pas encore annoncé qu’il fût quatre heures quand Philippe Fabréjol parut au seuil de la salle. Il marcha vers moi d’un pas rapide, serra ma main de cette manière forte et franche qu’il avait, et sans s’étonner de me voir ni me remercier d’être venue, il s’assit près de moi.
L’expression d’une grande joie animait son beau visage, et d’abord, après les premières banales paroles, parce qu’il n’osait pas exprimer cette joie et qu’il n’aurait pas su la dissimuler, il préféra rester silencieux. Je me taisais avec lui. Nous ne nous regardions pas. Et, dans ce silence, je revoyais une fois encore--une dernière fois--le pavillon de la Reine Jeanne, les roses défleurissant au bord du banc de marbre, la maison heureuse... Je revoyais le salon dans la rue des Trois-Faucons, et les glaces profondes, et le petit jardin. Et je sentais au dedans de moi, une fois encore, une dernière fois, la possibilité, l’éblouissement, le frémissement de cette joie...
Enfin Philippe prit ma main. Il la souleva un peu, la pressa contre sa poitrine, et, me forçant par ce petit geste de tourner vers lui mon visage:
--Eh bien?... me demanda-t-il.
--Eh bien!... je vous l’avais dit l’autre jour et je suis venue pour vous le redire.
Je sentis une secousse brève dans la main qui serrait la mienne.
--Répétez-le donc, voulez-vous?
Je me taisais.
--Vous m’avez dit l’autre jour?...
Je me taisais.
--Vous redoutez d’être franche. Pourquoi? Je dois partir maintenant, n’est-ce pas?
--Oui.
Il retint ma main une seconde encore, et puis la laissa doucement aller.
--Pourquoi?
--Il le faut.
--Pourquoi?... demanda-t-il encore. Ne pouvons-nous donc être deux amis... et mieux que cela? Chaque fois que je vous ai vue, il me semblait,--que mes paroles ne vous offensent pas!--il me semblait que vous étiez très seule et que vous en souffriez, et que, malgré toute votre apparence raisonnable, vous aviez... plus que le désir... le besoin profond de l’amour... d’un amour...
Il hésitait, mais il n’eut pas le loisir de chercher la fin de cette phrase.
--Vous vous trompez... Je ne souffre pas de cette solitude... J’ai l’amour...
Ma voix sourde, profonde, sincère, m’était tout à coup étrangère, et j’avais la curiosité, j’avais l’étonnement, j’avais la stupeur des paroles qu’elle prononçait.
--Oh!... murmura Philippe Fabréjol, pardonnez-moi!
Ses paupières, un peu nerveusement, battirent sur ses yeux bleus dont s’assombrissait la lumière, mais il n’ajouta aucune parole. Au bout d’un petit moment il se leva et commença d’examiner les tableaux qui se trouvaient dans la salle. Il avait bien l’air de les regarder, car il s’en approchait d’abord, déchiffrait la signature, semblait étudier la matière, et puis se reculait un peu pour mieux les juger. Mais bientôt il revint vers moi, et, calme comme il était toujours, avec son beau regard un peu moins animé et qui restait amical:
--Voyez-vous, dit-il, combien la franchise est préférable à toutes choses. Je croyais que vous étiez libre... Je veux dire... de cœur, ce qui est la vraie liberté, et j’allais, je le pense, devenir amoureux de vous. Mais vous n’êtes pas coquette, et je vous remercie. Une autre aurait pu s’amuser quelque temps de mes trop simples paroles et me rendre bien plus malheureux encore que je ne vais l’être. Vous avez raison. Je partirai tout de suite. Là-bas je saurai bien chasser la sottise de certains rêves s’ils viennent me retrouver. Et à mon retour, dans longtemps, si je vous revois, je vous raconterai si tranquillement mes pensées, toutes mes absurdes pensées, pendant cette semaine où j’ai vécu dans la joie d’attendre votre réponse, que vous en rirez avec moi.
Et je voyais bien qu’il voulait rire tout de suite, avant que ce temps fût venu; mais je voyais bien aussi qu’il ne pouvait y parvenir. Il me quitta donc une fois de plus pour s’en aller tourner au fond de la salle autour du sarcophage gallo-romain de saint Eutrope, évêque d’Orange. Et quand il revint sa résolution était bien prise de ne plus rien dire que de mondain et de banal.
--Je quitte Avignon dans huit jours. Sans doute n’aurai-je pas le temps de venir vous présenter mes hommages. Vous m’excuserez.
--Dans huit jours!...
Je ne sais quel ton j’avais donné à ces trois mots. Philippe me regarda. Alors je dis très vite:
--Ce sera le douze.
--Oui, le douze.
Il me regarda encore. Il attendait. Puis, quand le silence eut atteint les limites extrêmes où il se peut supporter, d’une voix un peu brève, mais sans rancune ni sécheresse:
--Adieu, madame.
Une poignée de main cordiale et longue. Un dernier regard qui se détourne. Un salut. Le pas jeune et ferme s’éloignant à travers les salles désertes. Et puis le silence, le vide... et la soudaine secousse d’une espèce de révolte désespérée:
--Pourquoi est-ce que j’ai fait cela?... Pourquoi ai-je parlé ainsi?... Pourquoi?...
* * *
Deux dames anglaises entrèrent dans la salle. Elles portaient des voiles à ramages épais sur leurs feutres d’un vert éclatant, et des ceintures de cuir serraient à la taille leurs jaquettes à larges poches. Le gardien les accompagnait. Elles lui posaient mille questions sur le musée, sur ce vieil hôtel où il est installé, sur le docteur Calvet dont il porte le nom, sur saint Eutrope lui-même, me sembla-t-il. Et sans s’inquiéter de leurs paroles, citant d’autres noms que ceux dont elles s’occupaient, évoquant d’autres personnages, il leur répondait en récitant la tirade machinalement apprise une fois pour toutes. Je les regardais, je les écoutais, je m’attachais ardemment à l’incohérence grotesque de cet entretien. Mais bientôt la présence de ces femmes, leurs voix acides et pressantes me furent insupportables. Et je m’en allai, marchant vite, avec l’impression de fuir et de chercher un refuge.
Je m’en allai à travers les rues, presque au hasard, tournant le dos à la rue des Trois-Faucons, et n’y voulant pas, n’y pouvant pas retourner en ce moment, malgré que cette lettre y fût arrivée peut-être et que l’on m’y attendît... Il me semblait que je ne pourrais accomplir aucune action, prononcer aucune parole avant d’avoir répondu à ce «pourquoi» désespéré que j’avais presque sangloté tout à l’heure, quand s’était éloigné Philippe Fabréjol. Il me semblait que je ne pourrais pas continuer de vivre avant d’avoir compris.
Une femme, devant moi, monta les marches de Saint-Agricol. Elle était lasse, avec des traits tirés; mais elle regardait avidement le portail étroit de l’église et ses lèvres remuaient déjà sur la prière qu’elle allait dire. J’eus la pensée de la suivre, de me réfugier avec elle derrière ces murs; dans leur ombre, je saurais m’attacher peut-être à la méditation nécessaire. Mais on m’avait mal enseigné quel secours peut se trouver dans les églises. Je n’y pouvais prononcer que de machinales paroles... Et je m’en allai plus loin encore, jusqu’à la porte de l’Oulle, je passai devant ce cabaret où j’avais vu un jour Fabien attablé, et, sortant de la ville, j’atteignis le quai du Rhône où l’herbe poussiéreuse achevait sous le vent d’automne de mourir et de se dessécher.
Alors, je marchai plus lentement. Quand je fus devant le pont Saint-Bénézet, je m’assis tout près de l’eau sur une grosse pierre qui branlait un peu dans la terre détrempée, si près de l’eau que les petites vagues paisibles du bord, quand elles s’allongeaient, venaient doucement toucher le bout de mon soulier.
--Pourquoi ai-je repoussé Philippe Fabréjol? Au nom de quoi?... N’était-il pas tout l’amour que je voulais connaître?...
Je croisais mes deux mains sur mon genou. Je voyais en levant la tête le vieux pont aux arches rompues, la chapelle ronde et les plus hautes feuilles de ce figuier qui avait poussé entre les pierres. Je voyais en baissant la tête l’eau paisible à mes pieds et, plus loin de la rive, si furieusement torrentueuse. Et je voyais aussi, entre ces pierres et cette eau, toute ma petite vie devant moi.
Non pas toute ma vie peut-être, mais toutes celles de ses heures qui avaient approché de l’amour. Les plus lointaines, les plus exigeantes, ne contenaient que les beaux rêves de mon adolescence sans gaîté, sans plaisir, sans amies, sans études. Les plus troubles gardaient le souvenir de François Landargues... Les plus douloureuses étaient celles où j’avais compris toute la médiocrité de Fabien Gourdon... Les plus belles...
Quelles étaient celles-là? Je le cherchais encore et j’approchais peut-être de ces régions profondes de l’âme où trop souvent repose et tout à coup se réveille le meilleur de nous-mêmes. Mais je savais mal m’y diriger, et toutes ces pensées qui me tiraient vers elles, je continuais de les distinguer à peine, comme on voit se dorer au soleil matinal la fine pointe des arbres dont la masse reste confuse encore dans la campagne brumeuse. Je revenais à François, aux petits bonheurs, aux petites blessures que j’avais reçues de lui, et tout cela n’était rien. Je revenais à Fabien, à mes désenchantements, et tout cela n’était rien. Et voici que tout cela n’était rien encore que le regard de Philippe Fabréjol, et la grande joie sentie à ses côtés, et jusqu’à mon chagrin de tout à l’heure... Mais je revenais aussi à ces jours douloureux vécus auprès de Fabien avec sa hantise, avec ses remords, avec sa détresse... Et je commençais à comprendre que cela était tout.
Cela était tout d’avoir approché profondément cette âme, et d’avoir eu le désir, plus que le désir, la sensation réelle et pesante de porter avec elle tout le fardeau de sa peine. Cela était tout d’avoir cru sentir quelquefois que cette peine encore secrète venait se réfugier et trembler contre moi. Cela était tout!... Et mes plus belles heures d’amour je les ai vécues dans le petit logis, seule, tandis qu’il se promenait à travers la ville et qu’il me semblait errer à ses côtés, misérablement. Je les avais vécues quand, ma pitié voulant devenir agissante, j’avais commencé de préparer tout mon cœur pour cet aveu qu’il devait me faire et toute ma force pour supporter cette expiation que nous subirions tous les deux. Je les avais vécues dans tout ce soin que j’avais pris pour obtenir qu’il sortît enfin de lui-même et qu’il osât de nouveau regarder la vie. Et je continuais de les vivre, et j’avais bien parlé selon mon cœur le plus sensible et le plus secret en disant à Philippe Fabréjol: «Je ne souffre pas de cette solitude; j’ai l’amour.»
Une médiocrité trop constante, trop profonde, avait pu malgré moi rebuter ma tendresse. Vainement, pendant les années de notre vie commune, cette tendresse avait cherché en Fabien quelque chose à quoi elle se pût attacher, vainement!... Et je pensais alors qu’il m’eût été nécessaire de trouver dans son âme un peu de beauté. Mais il n’y a pas que la beauté d’une âme, qui se puisse chérir. Il y a aussi sa douleur, quand celle-ci est si grande... si grande... que disparaît en elle tout le reste des petits et pauvres sentiments.
Les cloches du soir sonnaient sur Villeneuve et sur Avignon. Cette grande lumière qui m’avait semblé sortir un autre soir de la cime pierreuse et blonde des collines, de la cime éclatante du mont Ventoux, ne descendait pas aujourd’hui sur le brumeux paysage. Mais je la portais au dedans de moi. Je ne pensais plus à Philippe; je n’avais plus de chagrin... Je ne pouvais souhaiter rien d’autre que ce que j’éprouvais, et qui était plus beau que le bonheur.
Les cloches du soir sonnaient sur les deux rives du Rhône, à «Empire» comme disaient les bateliers, et à «Royaume». Déjà la nuit rapide de novembre commençait de se fondre dans le jour gris. Alors tant de grandes émotions me ramenèrent passionnément à la pensée de cette chambre où Fabien souffrait, où il m’attendait, où je n’aurais pas, aujourd’hui, dû le laisser seul. Et ne pensant plus qu’à lui, comprenant bien que j’avais mis en lui ma vie tout entière, impatiente et avide de le retrouver, je me hâtai si bien sur le chemin du retour que je ne mis pas dix minutes à atteindre cette rue des Trois-Faucons, si sombre le soir, sans boutiques, éclairée seulement par une lampe faible à l’angle de la rue Petite-Fusterie.
* * *
Je l’imaginais qui m’attendait dans l’ombre, comme ce dimanche où déjà je l’avais abandonné; j’imaginais, dans le cadre plus clair de la fenêtre, la silhouette pesante et repliée... Mais dès que j’eus franchi notre seuil, je m’aperçus qu’un peu de lumière se répandait dans l’escalier, et cela me fit plaisir qu’il eût trouvé le courage d’allumer la lampe. Il avait dû laisser là-haut notre porte ouverte afin de mieux m’entendre, car il cria aussitôt:
--Viens vite.
Et je montai en courant.
La lampe en effet éclairait la chambre, mais il en avait enlevé l’abat-jour, et dans cette clarté désagréable et nue, son visage m’apparut, un peu rouge, tout luisant et gonflé d’un contentement fébrile qui ne cessait d’en agiter et d’en distendre les traits. Une valise était ouverte sur la table et notre petite malle, avec sa toile grise, occupait la place de la commode arlésienne qui avait été repoussée contre la fenêtre.
--Tu vois, dit Fabien. J’ai commencé immédiatement de tout préparer. La lettre de Fardier est arrivée depuis une heure. C’est fini. Demain nous retournons à Lagarde.
Je murmurai dans ma stupeur:
--Qu’est-ce qui est fini?
--Mais la corvée de notre séjour ici, s’exclama-t-il. Tu devais en avoir assez, hein?... Et moi donc! Et tout s’arrange, figure-toi... tout s’arrange si bien... C’est inespéré... quoique pourtant...
Les paroles se pressaient de telle sorte sur ses lèvres qu’il ne pouvait parvenir à les prononcer entièrement. Il balbutiait, riait à demi, devait s’interrompre entre chaque phrase pour respirer avec force. Et devant cet homme si différent de l’homme anxieux et bouleversé que j’avais quitté tout à l’heure, je croyais à présent m’être trompée dans la rue obscure, avoir ouvert une autre porte, être entrée dans une autre maison.
--Qu’est-ce que tu fais? Cela est impatientant de te voir debout.--Assieds-toi que je te raconte... Voilà... je te dis que c’est inespéré... Inespéré... entendons-nous... En somme, cela m’était bien dû... Avoir eu la malchance, la guigne...
--La malchance?...
--Que ce Landargues, dit-il, se soit laissé si bêtement mourir entre mes mains. Je t’avais défendu de m’en parler. Cela m’exaspérait... Mais tout de même, est-ce que par hasard tu l’aurais oublié?
Et, dans son contentement, il se mit à rire comme s’il venait là de me poser la plus plaisante question.
--Non... oh! non.
--Voyons, dit-il, s’asseyant au bord de la malle, et, dans son agitation, se relevant aussitôt... Il faut que je me calme un peu... et puis je vais te raconter... Maintenant, tu comprends, ça m’est bien égal d’en parler, ça me fait même plaisir puisque tout se trouve tourner au mieux de mes intérêts... Mais que j’ai souffert! Ah!... ça n’était pas drôle.
Il secouait la tête et soufflait de ses lèvres entr’ouvertes un interminable soupir.
--Tu as souffert...
Quelques minutes avaient suffi, et devant tant de gaîté violente l’image de cette souffrante était partie si loin de moi que je n’y pouvais revenir.
--Tu as souffert... Pourquoi?...
--Tu en as de bonnes, s’exclama-t-il, en recommençant de rire.
--Ah!... oui... Landargues peut-être aurait pu être sauvé... Tu n’as pas...
--J’ai fait tout ce qu’il fallait, proféra-t-il. Tout! J’en suis bien sûr. C’est Fardier qui s’est imaginé de me soutenir le contraire... Ah!... cette scène!... Mais je ne lui en veux plus... puisque...
--Quelle scène?...
--Eh bien! voilà, dit-il, n’hésitant plus devant aucun souvenir, du moment que toute cette aventure se terminait si heureusement--«Au mieux de mes intérêts», avait-il dit.
Il avait repris sa place au bord de la malle; et il commença de raconter avec une grande animation. La lumière nue de la lampe projetait durement son ombre et ses gestes vifs palpitaient comme de gros papillons nocturnes à l’angle du plafond.
--Figure-toi... D’abord, j’étais bien satisfait, n’est-ce pas, de ce bon hasard qui m’appelait enfin dans la maison Landargues.
--Tu étais satisfait...!
--Naturellement, dit-il... Oui, je sais... Il y avait les sottises de François à ton sujet, au mien... que veux-tu!... Cela m’avait ennuyé évidemment... plus qu’ennuyé, tu l’avais bien vu... Mais je t’assure qu’à ce moment je ne m’en inquiétais plus beaucoup. J’étais tout bouleversé de cette surprise inattendue et je pensais: «Ce brave de Buires!... C’est gentil à lui de m’avoir envoyé chercher au lieu de Mandel. Et je pensais aussi: Je tendrai tout de suite la main à Landargues... Je serai très aimable... J’aurai l’air de ne rien savoir de ses bavardages. Cela vaudra mieux.» Mais quand je suis arrivé, il avait déjà perdu connaissance, et j’ai bien vu tout de suite qu’il était très mal... Oh! je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si mal. Cela m’a troublé un peu, naturellement. Malgré ça, je n’ai pas perdu la tête. J’ai fait le nécessaire... tout le nécessaire... Romain de Buires était là... et deux domestiques... Ils savent toute la peine que je me suis donnée... Mais ça n’allait pas mieux, au contraire... J’ai commencé à voir qu’il n’en reviendrait pas... Là-dessus, comme il faisait déjà grand jour, voilà que Fardier arrive. Il avait été retenu une partie de la nuit par son malade des Iles.
Il examine le moribond, écarte tout le monde, m’interroge... Et alors, assez bas, c’est vrai, mais trop haut tout de même, il commence à me dire des choses... des choses très dures..., qu’il fallait faire ceci... et cela... et qu’on aurait pu le sauver peut-être... C’était son avis, je te le répète, ça n’était pas le mien... Mais enfin, il le disait tout de même, et comme... comme il est beaucoup plus vieux que moi, n’est-ce pas, je ne pouvais pas répondre grand’chose... Je recevais donc toutes ces sottises, et du moment que j’étais seul à les entendre, mon Dieu, cela n’avait pas une bien grande importance... Mais tout d’un coup, j’ai pensé que Fardier pouvait aller raconter ça dans toute la ville, et alors j’ai été atterré, écrasé... Je n’en pouvais plus... Je suis rentré à la maison comme un fou. J’ai essayé de réfléchir... Mais il me semblait tout le temps que les gens allaient frapper à ma porte, pour venir me regarder et me rire à la figure... Alors je suis parti... je me suis sauvé dans ma voiture... et j’ai continué de rouler malgré l’orage. Je ne voulais plus rentrer... Je ne voulais plus voir personne de Lagarde... Qu’une pareille histoire me soit arrivée! Pense donc!... Un homme comme moi!...
--Oui... un homme comme toi...
--N’est-ce pas?... C’est une humiliation que je ne pouvais pas supporter. J’ai passé une nuit atroce. Je me disais tout le temps: «Si au moins cette histoire m’était arrivée avec un de ces imbéciles de paysans que personne ne connaît, dans les fermes de la montagne!» Avec ces gens-là, si on a commis une erreur,--je n’en ai commis aucune, moi, note-le bien... je dis: _si_...--on s’en console en se promettant: «La prochaine fois, j’agirai différemment... l’exemple me servira pour un autre...» Et c’est tout. On n’y pense plus... Mais avec François Landargues!... Tout le monde ici ne s’occupant plus que de cette mort, la discutant... chuchotant... Et ce Fardier... une seule parole de ce Fardier pouvant donner l’apparence de la vérité à toutes les suppositions imbéciles... Oh!... quelle nuit!... Je devenais fou, je te dis, absolument fou. Au matin, ma résolution était prise: je voulais m’en aller pour quelque temps, me sauver comme j’avais fait la veille sous l’orage, ne plus voir personne de Lagarde... ne pas entendre les gens me dire: «Et alors... ce pauvre M. Landargues?...» Oh!... ça... vois-tu, ça, je ne l’aurais pas supporté... Là-dessus, Fardier arrive... Je croyais qu’il avait l’intention de me faire des excuses... mais il n’a pas été jusque-là... non... Il m’a seulement demandé encore quelques détails sur cette mort...
«J’ai commencé de les lui donner, et puis tout d’un coup je lui ai dit: «D’ailleurs, je m’en vais... J’aime mieux m’en aller.--Et pourquoi donc?» Mais il m’était difficile de lui avouer que j’avais peur de tout ce qu’il pouvait raconter. Alors j’ai dit que j’étais bouleversé par cette affaire, malade, et je t’assure que je ne mentais pas. Il m’a affirmé plusieurs fois que ce n’était pas le moment de partir, qu’il valait mieux rester là... Mais je ne voulais plus rien entendre. Alors je crois que vraiment il a eu pitié de moi... Il m’a parlé moins rudement. Il m’a dit: «Vous n’avez à redouter aucun ennui... mais du moment que vous le voulez absolument... partez... Et partez avec votre femme. Cela sera mieux, puisque nous dirons que vous êtes malade...» J’osais à peine te demander de m’accompagner... tu te rappelles?... J’avais peur que tu ne te moques de moi, toi aussi, comme tout le monde... Enfin, tu t’es décidée... Nous sommes partis...
--Nous sommes partis...
L’ombre de tous ses gestes continuait de faire trembler des ailes pesantes à l’angle du plafond.
--Ce qu’il y a eu de terrible, continua-t-il après un petit silence, ce sont les premiers jours de notre arrivée ici. Je m’en étais allé de mon plein gré, et j’avais l’impression d’avoir été chassé... chassé de mon pays, chassé de ma ville... Il me semblait que là-bas tout le monde ne parlait que de moi, tout le monde ricanait en pensant à moi... Oh! c’était épouvantable... Toi-même... je ne pouvais pas te regarder... Il me semblait tout le temps que tu allais me demander ce qui s’était passé... comme Fardier... Et ça ne te regardait pas... ça ne regardait personne, puisque j’avais fait tout ce que je pouvais... je veux dire, tout ce qu’il fallait. Heureusement tu as su te taire... ne me parler de rien... de rien... Je ne voulais pas... Oh! ces journées, ces promenades, avec cette idée, tout le temps, cette idée: Qu’est-ce que les gens pensent de moi, là-bas?... Qu’est-ce qu’ils en disent?...
--Cette idée seulement?...
--Hé!... Quelle autre pouvait m’intéresser? J’entendais des chuchotements, des ricanements. J’entendais dire: «Ah! ah! fameux docteur que le docteur Gourdon.» Et je me répétais: «C’est moi qui dois endurer ça... Moi! un homme comme moi...» Ici même, ici, dans la rue, c’était stupide, mais je me méfiais de tous ceux qui me regardaient... Il me semblait qu’ils avaient tous parlé avec Fardier... Et, tiens, le jour où j’ai rencontré Fabréjol, j’étais content d’abord... parce que c’est une relation bien intéressante... Mais au moment d’aller chez lui, tu l’as bien vu, cela m’a été impossible. Il connaît du monde à Lagarde... Je me suis imaginé qu’il avait reçu des lettres de là-bas..., et qu’il allait me poser un tas de questions, sans en avoir l’air bien sûr... mais pour s’amuser, pour voir quelle tête je ferais... C’était un supplice, je te dis... Et tu le comprenais.
--Je ne sais pas si je comprenais très bien.