Part 13
--Mais si, tu comprenais... Et tu as été très gentille... A la fin, tu étais même arrivée à me distraire un peu. Tu me forçais à penser à autre chose. Je m’ennuyais quand tu n’étais pas là... Mais tout de même... ça ne pouvait pas me suffire. Je trouvais le temps long... Alors, ma foi, je me suis décidé à écrire à Fardier. Et j’avais une peur de sa réponse... une peur!... Ça aussi tu l’as bien vu.
--Je l’ai bien vu.
--Eh bien! cria-t-il se mettant debout d’un bond, et tout triomphant, elle est venue la réponse, et je vais te la lire... Mais le meilleur est entre les lignes. Fardier me dit: «J’allais justement vous écrire. J’espère que maintenant vous êtes plus calme. Revenez-nous vite. Votre absence est une maladresse. Elle contrarie beaucoup M. de Buires.» Et sais-tu ce que cela veut dire, ça?--Cela veut dire: «Je ne suis qu’un vieil imbécile.»--Sans doute, il n’a pas été bavarder dans tout le pays; maintenant que je suis plus tranquille, que je suis content... je me rends bien compte que c’était une chose impossible... Mais tout de même... tout de même... ce qu’il m’a dit, quelqu’un a pu l’entendre... Un domestique... Un mot, il suffit d’un mot, pas même entendu, deviné. Alors Romain de Buires est ennuyé, très ennuyé, que l’on puisse ne pas juger excellent le médecin qu’il a fait lui-même appeler auprès d’un homme dont il était le seul héritier. Il ne veut pas de cela. Je vois les choses, moi. Je sais les voir. Et j’en lis beaucoup plus qu’on n’en a mis sur le papier, quand Fardier écrit: «Vous trouverez ici le meilleur accueil. Nous ne cessons, M. de Buires et moi, de dire de vous le plus grand bien.»--Parbleu!--Et il écrit encore, figure-toi,--tout est là!--il écrit...
Il se rapprochait de la lampe, dépliait cette lettre. Courbé vers la lumière il cherchait fiévreusement les phrases l’une après l’autre; et le papier ondulait, se froissait avec un petit bruit entre ses mains qui tremblaient de plaisir:
--Il écrit encore: «Je me fais vieux; vous pourriez commencer de me rendre service auprès de quelques clients.» Comme cela, tu comprends, avec cette preuve de confiance qu’il me donne, que de Buires a demandée sans doute, exigée peut-être, personne ne pourra rien dire... Et ça y est! Ça n’est pas Mandel qui l’aura, la succession du père Fardier... Ce sera moi!
Laissant la lettre étalée sur sa main gauche, il la frappa avec tant de force que le papier se rompit.
--En fin de compte, il se trouve m’avoir rendu un fameux service en mourant comme il a fait, cet excellent Landargues.
Il répéta:
--Le succession de Fardier!
Silencieux un moment, il savoura le bonheur dont il suffoquait, le plus éclatant bonheur qu’il pût concevoir. Mais déjà il s’y accommodait. Le rayonnement de la première surprise disparaissait de son visage. Il réfléchit encore, puis, grave, important, détaché:
--Tout cela d’ailleurs n’a rien que d’assez naturel.
Et il dit pour la troisième fois:
--Un homme comme moi!
* * * * *
... Tout occupé de lui-même, il n’avait vu que lui tandis qu’il me parlait. Mais se remettant peu à peu il me regarda enfin; et c’était pour la première fois depuis mon entrée dans la chambre.
--Qu’est-ce que tu as?... demanda-t-il avec surprise, on dirait...
Mais tout épouvantée de ce qu’il allait peut-être remarquer, je me hâtai de l’interrompre:
--Je n’ai rien... Je suis comme toi... contente.
Et je jugeai nécessaire de répéter, d’affirmer avec plus de force:
--Très contente!
--Je le pense bien, riposta-t-il. Tu serais difficile de ne pas l’être.
Et il recommença d’aller et de venir, tournant sur lui-même, repoussant un meuble, ouvrant bruyamment la porte de la pièce voisine, et tout agité d’un rire contenu et satisfait, qui n’écartait pas ses lèvres, mais ne cessait de faire tressauter sur sa poitrine les revers fripés et tachés du vieux veston qu’il portait dans la maison. Ayant tout dit, il cherchait à présent une manière nouvelle de se soulager de sa joie; car elle était de cette grosse espèce à quoi les manifestations extérieures sont nécessaires. Il s’arrêta enfin au milieu de la pièce, réfléchit un moment, les deux mains dans ses poches, et tout à coup:
--Vite, dit-il, mets une autre robe. Nous allons faire un bon dîner.
--Oh! non, suppliai-je, non!... Restons ici...
Mais avant même qu’il eût formulé son «pourquoi?» étonné, dans l’espace d’une précise et terrible seconde, j’avais vu ce que serait la soirée dans cette chambre, imaginé le tête-à-tête, entendu les moindres paroles: celles de Fabien, se répétant inlassablement, les miennes, celles qu’il me faudrait répondre... Et je me levai brusquement.
--Oui... tu as raison... c’est une excellente idée... Partons vite. Je vais être prête.
Mais mon premier refus, qui l’avait visiblement choqué, continuait de le préoccuper. Il se rapprocha de moi, il me regarda mieux; et je maudissais cette lampe nue, cette lumière qui, se répandant avec une impitoyable violence, me faisait bien voir son visage dans le convulsif éclat de sa vulgarité heureuse et devait, trop clairement aussi, montrer tout le mien. Il me regarda... et il répéta:
--Pourquoi est-ce que tu as dit non, d’abord?... Et puis pourquoi as-tu cet air... ce drôle d’air... cet air d’être triste?... Dans un moment pareil!... C’est ahurissant!...
C’est vrai!... Pourquoi avais-je l’air triste?... Et pourquoi l’apparence de cette tristesse n’était-elle rien auprès de la tristesse même qui me pénétrait et de l’amertume dont s’enflaient et crevaient goutte à goutte, au plus profond de mon cœur, les petits flots empoisonnés?--Pourquoi?... Parce que j’avais maintenant la certitude que mon mari n’était pas un assassin? Car c’était pour cela... seulement pour cela... Je ne savais plus maintenant ce qu’avaient pu être mes craintes...--mes espérances!...--Je ne savais plus si ma vie se nourrissait depuis quelques semaines d’imaginations absurdes ou des plus profondes et poignantes réalités sentimentales. Le fait seul m’apparaissait dans son évidence, brutal et nu comme la lumière de cette lampe; et ma douleur devant lui ne pouvait être que grotesque ou que monstrueuse. Je le compris... il ne me fut plus possible de comprendre autre chose. Et, voulant me défendre de moi-même et de tout ce que j’éprouvais d’effrayant, je criai presque:
--Triste! moi!... après ce que tu viens de me dire!... Triste!... ah! par exemple!...
Et voici que, soudain, je me mis à rire. C’était un rire terrible et violent qui ne pouvait plus s’apaiser. Je riais sur Fabien et sur son visage satisfait. Je riais plus encore sur moi-même et sur mes grandes émotions. Et ce rire, qui secouait convulsivement mes épaules, faisait monter à mes yeux des larmes brûlantes tandis que le spasme du sanglot serrait dans ma gorge son nœud dur et douloureux.
--A la bonne heure, s’exclama Fabien tout épanoui. Vois-tu... J’ai été comme toi d’abord... Le contentement semblait m’abrutir. Je n’ai bien compris qu’au bout d’un instant. Mais alors, dame, j’ai été pris d’une espèce de folie. Comme toi, vois-tu... tout à fait comme toi.
* * *
... Je ne sais plus le nom de ce restaurant vers lequel nous allions par les petites rues obscures, ni tout ce que Fabien me racontait de sa vieille renommée et des personnages importants de la ville qui ont coutume d’y fréquenter. Mais je me rappelle bien l’entrée dans la salle basse, pleine et chaude, le gros tapage des voix et des vaisselles, l’odeur des nourritures dans laquelle se mêlait à l’acidité des plats vinaigrés, le relent de l’huile bouillante et le fumet lourd des gibiers. Je me rappelle cette vapeur qui flottait, faite de l’exhalaison des plats et des haleines et de la fumée du tabac, cette vapeur embuant aux murs les grandes glaces encadrées de guirlandes peintes, de fruits, de jeunes femmes coiffées du ruban provençal, et qui noyait également dans son opacité les figures décoratives, aux couleurs crues, et les visages vivants, enluminés avec violence. Et je me rappelle le soin que prit Fabien de choisir, pour nous y installer, une table qui fût bien en vue, au beau milieu de la salle.
Il appela le garçon; il lui donna ses ordres à voix très haute, satisfait de voir que la plupart des dîneurs se retournaient vers lui; et le regard qu’il promena sur tous, quand il fut assis, était un regard triomphal. En ce moment il était plus heureux encore qu’il n’avait pu l’être en recevant la lettre de Fardier, et plus heureux que tout à l’heure, en me faisant son récit haletant de fièvre et de joie. Véritablement son apparence était celle de la résurrection. Il semblait de minute en minute s’épanouir davantage. Il prenait sa revanche de ces quelques semaines pendant lesquelles il avait vécu, terré, caché, se mourant de honte et de peur, à imaginer autour de lui le sourire et la raillerie des hommes; il la prenait avec éclat, sans mesure et presque insolemment.
Je m’étais assise de façon à tourner le dos à la salle. Parmi tant de visages qui nous entouraient je ne voyais devant moi que le visage de Fabien; parmi tant de gestes qui s’accomplissaient, je ne voyais que ses gestes. Chacun exprimait l’orgueil, la satisfaction absolue, la suffisance mesquine et profonde. La manière qu’il avait de trancher son pain, d’attirer à lui la salière, de reposer fortement son verre sur la table, révélait, me semblait-il, mieux qu’aucune parole, de quelle étoffe grossière était faite sa joie... Et je pensais que, dans la même étoffe, avait été taillé et façonné son désespoir, ce désespoir sur lequel je m’étais penchée et dont j’avais nourri ma vie la plus frémissante et la meilleure pendant tant d’heures qui me paraissaient belles.
Je commençais maintenant à me rappeler ces heures-là. Je ne faisais que commencer... Dans cette salle bruyante et chaude, dont l’air s’épaississait d’odeurs désagréables, je les retrouvais l’une après l’autre, ces heures d’angoisse et de tourment, redoutées d’abord, et qui peu à peu m’étaient devenues si chères... Je n’avais devant moi que le visage de Fabien, mais quand il avançait ou tournait la tête, ce qui, dans son agitation, lui arrivait à tout moment, un autre visage m’apparaissait dans la glace étroite, gravée d’étoiles mates, qui décorait derrière lui le pilier octogone, un visage pâle, avec des yeux un peu élargis et fixes. Ces yeux, qui étaient les miens, étaient aussi les yeux de maman que je croyais revoir. Ils contenaient ma vie tout entière, ils l’expliquaient toute. Ils étaient à la fois avides et résignés, exigeants et craintifs. Et je n’avais jamais su voir comme aujourd’hui qu’à leur humilité soumise pouvait se mêler un désarroi infini et qu’ils se troublaient à la fois des plus étroits scrupules et de passionnées inquiétudes.
La tête de Fabien, se tournant et s’agitant sans repos, me cachait ces yeux un instant, et puis de nouveau, je les voyais m’apparaître confusément dans l’eau de la glace obscurcie de vapeurs et de fumées. Et ce qui vivait en eux maintenant, ce n’étaient plus que ces dernières semaines, ce n’étaient que ces dernières heures de mon existence... Un temps bien court, plus vaste cependant que tout le reste des jours où j’avais respiré sur la terre. Je me souvenais... je continuais de me souvenir... Il y avait eu cette nuit à Lagarde... l’horreur de cette nuit! Il y avait eu, mystérieuses, menant mes gestes, dictant mes paroles et cependant comme inconnues à moi-même, ma résolution soudaine de ne pas abandonner Fabien, ma volonté de le suivre. Il y avait eu... Mais tant de choses aboutissaient à une seule...--et c’est une pensée unique à présent qui me torturait, c’est parmi tous ces souvenirs le souvenir d’une seule minute--il y avait eu, devant cette douleur que je voyais si grande, si absolue, capable d’enrichir de ses tourments l’âme la plus misérable, il y avait eu mon amour, l’élan merveilleux de mon amour.--Et maintenant il y avait cela seulement; la révélation que cette âme n’avait pas changé, la certitude qu’elle ne changerait pas. Il y avait cela... rien que cela.
«Ah! peut-être j’aurais préféré qu’il tuât réellement... qu’il tuât... et qu’il ne fût pas ce qu’il est...»
A ce moment Fabien se redressa, et je ne vis plus mes yeux dans la glace; je n’eus plus devant moi que son regard à lui, un peu vague et tout chavirant d’excitation et de plaisir.
--Garçon! appela-t-il... Et jetant son ordre avant que l’autre fût tout près de lui... Du châteauneuf des papes... Une bonne bouteille.
Il se pencha vers moi, ricanant et confidentiel:
--Ça va me coûter cher, ce petit dîner... Mais puisque ce sont eux qui paient.
--Qui cela? demandai-je.
--Mais, dit-il, les clients du père Fardier. D’où sors-tu donc?... Depuis une demi-heure, nous ne parlons pas d’autre chose.
Il disait: «nous ne parlons», sans remarquer qu’avant cette brève question je n’avais encore prononcé aucune parole. Ma distraction, qu’il crut soudaine, l’égaya. Il se servit pour la deuxième fois des cailles placées devant nous, qui dressaient et recroquevillaient sur des croûtons de pain gras leurs petites pattes noires et métalliques, et il reprit cet entretien que je n’entendais pas. Ne cessant de parler et de manger avec une égale abondance, il ne cessait non plus de s’avancer de droite et de gauche, de se dresser, de se pencher, d’observer qui le regardait. Et revoyant à tous moments derrière lui, dans la glace, ces yeux qui me regardaient, je continuais, tout éperdue, de leur répondre et de les interroger.
«N’eût-il pas mieux valu qu’il tuât réellement... qu’il tuât?... L’être est-il plus avili par l’acte passionné d’une seule minute, que peuvent essayer de racheter tous les repentirs, ou par la continuité paisible de la médiocrité et de la platitude?...»
Mais de cette même façon réelle dont je voyais Fabien couper sa viande et se verser du vin rouge, je voyais maintenant que le crime même, s’il eût été commis, n’eût éveillé dans cette âme qu’un ennui, qu’un repentir et que des craintes à sa taille. Et désespérément alors, pour ne plus rien voir de lui ni de moi-même, me détournant moins de ces deux visages dressés devant moi que de l’âme secrète et trop douloureuse à connaître dont s’animait chacun d’eux, je regardais la salle, moi aussi, j’attachais mon attention, toute mon attention, au chapeau extravagant d’une jeune femme, aux remarques faites par nos voisins, deux couples brésiliens, dans le plus divertissant langage, aux courses des garçons glissant prestement au milieu des tables serrées, à la caissière ronde et brune qui paraissait tant s’ennuyer derrière son haut bureau fleuri de roses. Je m’appliquais à écouter jusqu’au petit bruit de la monnaie tombant dans les plateaux de métal, et j’entendais venir de la salle voisine, où trois billards étalaient sous les lampes leurs tapis d’un vert éclatant, le choc léger des boules d’ivoire, les voix des joueurs annonçant les points, et quelquefois aussi s’élevant avec violence pour discuter d’un «coulé» douteux ou pour applaudir un coup difficile.
Dans un de ces moments où tous les secours m’étaient bons pour échapper à moi-même, regardant une fois de plus, pour regarder le plus loin qu’il me fût possible, dans cette salle où s’agitaient les joueurs de billard, je vis un homme qui venait sur le seuil, le chapeau sur la tête, boutonnant son pardessus, prêt à sortir, un vieil homme robuste et grand dont l’aimable visage était tout rayonnant sous d’épais cheveux blancs; et je le reconnus brusquement... Alors, me penchant vers Fabien, je me mis tout à coup à répondre à chacune de ses phrases, à lui demander de petits détails, à l’entretenir avec une animation fébrile de toutes ces questions qui l’intéressaient. Il fallait que sa pensée en ce moment s’attachât à moi seule, que son regard se fixât sur moi seule, car je ne voulais pas qu’il vît cet homme à son tour et qu’il le reconnût, je ne le voulais pas... Mais il ne remarqua pas plus mon attention qu’il ne s’était inquiété de mon indifférence. Et malgré mes pressantes paroles, mon visage tendu vers lui, mes yeux qui cherchaient les siens, se tournant de tous les côtés comme il continuait de le faire, il fallut bien enfin qu’il se tournât de ce côté.
Aussitôt une rougeur plus violente monta à son visage déjà empourpré. Il s’exclama; il frappa joyeusement sur la table, et d’une voix forte, à travers tout ce monde, il cria:
--Fabréjol!
Je vis le petit mouvement surpris de M. Fabréjol, je vis son regard se promener de table en table, cherchant avec étonnement qui pouvait l’interpeller ainsi, et je vis son sourire qui n’était peut-être pas seulement de cordialité, tandis qu’ayant aperçu Fabien qui s’était levé et lui faisait de grands gestes, il prenait le parti de venir nous rejoindre. Aussitôt mon mari donna l’ordre que l’on apportât des liqueurs, bouscula nos voisins afin de placer une chaise de plus entre leur table et la nôtre, rappela le garçon pour demander des cigarettes, et attira sur nous de telle sorte l’attention générale que M. Fabréjol me parut un peu gêné.
--Mais je vous en prie, ne cessait-il de répéter, ne vous donnez pas tant de mal... Ne dérangez pas ainsi tout le monde...
--Laissez donc, disait Fabien... laissez!... Ah! mon ami, mon cher ami, je suis si heureux de vous revoir... Quelle chance que cette rencontre! Justement, figurez-vous, je quitte Avignon demain.
M. Fabréjol m’avait saluée avec cette cordialité amicale, cette bonté affectueuse et presque paternelle qu’il m’avait témoignées déjà en me recevant chez lui. Et il allait me parler. Fabien ne lui en laissa pas le temps.
--Hé! oui, reprit-il, demain. Je ne pensais pas partir aussi brusquement, mais que voulez-vous! Les malades me réclament... Les confrères aussi. C’est à croire vraiment qu’à Lagarde on ne peut plus vivre--ni mourir, ajouta-t-il plaisamment--sans que je sois là. Alors je repars, je sacrifie ma santé... mon repos... Il le faut bien.
--Votre santé, me semble-t-il, est meilleure maintenant, remarqua M. Fabréjol.
--Meilleure, déclara Fabien, oh! certes, et même aujourd’hui tout à fait bonne. Ce n’est pas comme le jour où je vous ai rencontré, Fabréjol,--avouez, mon ami, que j’avais une tête à faire peur--ni comme cet autre jour où j’ai eu le grand regret de ne pouvoir accompagner ma femme à votre déjeuner. Ah! j’ai été vraiment très mal... Mais c’est fini, bien fini... De la chartreuse, Fabréjol, ou de la fine?...
Jamais il n’avait parlé aussi familièrement à M. Fabréjol. Même quand nous étions seuls et qu’il m’entretenait de lui, il le faisait avec plus de déférence. Mais il se sentait aujourd’hui tout magnifique, il était tout hors de lui-même, et je crois bien qu’il n’eût pas imaginé sur la terre entière quelqu’un à qui il ne pût s’égaler.
--L’une et l’autre, ajouta-t-il en débouchant les flacons de liqueurs. Et je vous ferai raison.
--Ni l’une ni l’autre, dit M. Fabréjol couvrant son verre de sa main. Je vous remercie. D’ailleurs je vais être obligé de vous quitter. Il est bien tard. J’ai six kilomètres à faire pour rentrer chez moi. Un vieux cheval... un vieux cocher. Ma sœur qui s’inquiète et veille en m’attendant. Mais j’ai voulu ce soir prendre congé de quelques amis.
--Allons donc!... s’exclama Fabien, vous repartez déjà! Moi qui comptais vous demander de venir nous voir un de ces jours à Lagarde.
Il prononça ces derniers mots avec désinvolture. D’un trait il vida son verre qu’il avait rempli de chartreuse. Et il éprouva le besoin d’ajouter, important et confidentiel:
--Ma situation là-bas, vous savez, est en train de devenir considérable!
Il répéta, tapotant la table de sa main ouverte, comme pour bien pénétrer de ce mot le marbre lui-même:
--Considérable.
--Je n’en doute pas, dit M. Fabréjol avec politesse. J’ai toujours pensé qu’il en serait ainsi. Et je vous félicite bien sincèrement.
Autant qu’il m’était en ce moment possible de remarquer quelque chose, je remarquai que le ton de Fabien le surprenait ce soir, et peut-être même l’agaçait un peu. Ce fut vers moi qu’il se tourna pour ajouter:
--J’ai conservé de Lagarde le meilleur souvenir... Et j’aurais eu grand plaisir, madame, à vous y rendre de nouveau visite. Malheureusement, je vous le répète, je pars, ou plutôt nous partons, mon fils et moi.
J’acquiesçai de la tête. Je crois même que je souris. J’avais tremblé en apercevant M. Fabréjol. J’avais souhaité qu’il ne nous vît pas ce soir, qu’il ne vînt pas auprès de nous. Mais je ne savais plus d’où m’était venue cette frayeur; je ne me représentais pas bien en ce moment ce fils qui devait partir avec lui; je ne souffrais pas en l’écoutant.
--Philippe, continua M. Fabréjol, était un peu hésitant. Il avait, je crois, l’intention de prolonger son séjour en France d’un ou deux mois. Et sa tante, ma pauvre vieille sœur, en eût été bien heureuse. Mais vous savez comme sont les jeunes gens. Il a maintenant changé d’avis. Et tout à l’heure même, il vient de me déclarer que sa résolution était enfin prise et qu’il préférait m’accompagner.
--Quand partez-vous? demanda Fabien.
--Le douze, dit Fabréjol.
--Le douze, répéta mon mari d’une façon machinale.
Ce fut ce petit mot qui réveilla tout. A cause de cette date qu’il avait prononcée au musée Calvet et que j’avais répétée comme Fabien venait de le faire, je revis le musée et Philippe devant moi. J’entendis sa demande et mon refus. J’entendis ma voix sourde et sincère qui prononçait: «J’ai l’amour...» Et voici que de nouveau, comme tout à l’heure, rue des Trois-Faucons, dans la chambre vilainement éclairée par la lumière nue de la lampe, j’éclatai de rire. Et c’était comme tout à l’heure, un rire terrible, violent, qui ne cessait plus de secouer mes épaules et faisait monter à mes yeux des larmes brûlantes, tandis que le spasme du sanglot serrait dans ma gorge son nœud dur et douloureux.
M. Fabréjol me considérait, étonné; mais Fabien expliqua avec une grande indulgence:
--Elle est très gaie... Que voulez-vous!--(Et j’avais l’impression précise que chacune de ses paroles serait répétée à Philippe, et chacune de ses paroles me déchirait comme une lame grinçante et froide.)--C’est que la journée d’aujourd’hui a été pour elle une bonne journée.
* * *
... Sur le toit de tuiles rousses que je vois de ma fenêtre, une fumée voudrait monter, que rabat le grand vent. Elle bouillonne au sortir de la cheminée comme un jet d’eau sans force; elle se couche et s’échevèle, et, comme le soir va venir, elle est blanche sur le ciel gris.
Nous sommes en hiver, maintenant. Nous approchons de la Noël. C’est le temps, à Lagarde, où l’on se rend des visites. J’ai été très occupée à en faire, à en recevoir aussi. Et j’ai dû m’interrompre souvent d’écrire, si souvent que quelquefois je ne savais vraiment plus bien pourquoi j’avais entrepris de conter toutes ces choses...
A quoi bon l’avoir fait? C’est fini d’ailleurs, c’est fini. Je n’ai plus rien à dire. Je fréquente beaucoup de monde maintenant. Cela est naturel. Je donne à goûter et quelquefois à dîner. La situation de Fabien m’impose ces obligations, qui ne sont pas désagréables. Ce dernier soir en Avignon, dont j’ai parlé pour finir, il avait bien raison d’être si content. Tout s’est parfaitement arrangé. Le vieux Fardier a commencé déjà de lui passer la plus grande partie de sa clientèle. Nous le voyons assez souvent. Il dîne ici demain avec Romain de Buires, qui est maintenant tout à fait de nos amis.
Bien entendu, on ne parlera de rien. Je veux dire: on ne parlera pas de toute cette histoire. On n’en parle jamais. Elle est vieille d’ailleurs: un an déjà. Personne n’y pense plus. Moi-même, bien souvent, je crois l’avoir oubliée.