Pour moi seule

Part 8

Chapter 83,784 wordsPublic domain

Il avait tué! il avait tué!... Mes soupçons, d’heure en heure, depuis la veille, n’avaient cessé de me tirer vers cette certitude et j’y atteignais maintenant. Il avait tué!... Peut-être il avait fait le geste terrible, et peut-être seulement, pendant une minute monstrueuse, souhaitant donner la mort, il avait laissé la mort emporter devant lui ce qu’il pouvait défendre. Il avait tué! Je savais... Je savais... Que pouvait valoir là-dessus l’opinion des commères ou celle de Guicharde? Sans doute, il était bon que personne n’eût de soupçons ou ne parût en avoir. Mais cela n’avait pas toute l’importance. Que s’était-il passé, en vérité, non point autour de ce moribond, mais dans cette âme? L’intention, le mouvement secret de l’être qui détermine dans leur forme extérieure et menteuse tous les autres mouvements, qui pouvait le connaître? Fardier lui-même... On dit à quelqu’un: «Vous avez commis une erreur». On peut lui dire plus durement: «Vous êtes un maladroit!...» Mais quand toutes les apparences sont seulement celles de l’erreur et de la maladresse, on ne peut ajouter rien d’autre, rien... si ce n’est encore: «Allez-vous-en... Quittez le pays pour quelque temps, cela vaudra mieux.»

Qui pouvait savoir? Personne. Mais j’étais sûre, moi, j’étais trop sûre! Je me rappelais ces derniers jours, cette souffrance humiliée, cette exaspération contenue, et la dernière scène, et tant d’agitation quand on était venu le chercher dans la nuit pour aller auprès de cet homme. Peut-être à ce moment-là, lui-même avait-il pensé avoir plus de force. Mais brusquement, il s’était enfin révolté et ce qu’il avait senti pendant une minute, ce qu’il avait souhaité et résolu, faisait que cette minute-là, désormais, mettait devant lui une ombre qui s’allongerait jusqu’à son propre tombeau.

Je pensais: «Comme je souffrirais, si je l’aimais encore, si j’avais pu l’aimer!» Et l’horreur qui, depuis la veille, tournait autour de moi sans bien oser me toucher encore, se précipitait brusquement... Je me relevai tout incohérente, marchant à travers cette chambre où, la veille, je n’avais pas voulu entrer... Et je commençai alors de la voir telle qu’elle était dans son bouleversement. Je commençai de voir le lit aux draps froissés, l’oreiller s’écrasant sur le tapis à côté de deux livres pris et rejetés l’un après l’autre, la bougie consumée si profondément que la bobèche de porcelaine avait noirci sous la flamme; et les vêtements aussi, que Fabien portait pendant la course sous l’orage, humides encore, s’affaissant au hasard par terre ou sur les meubles: le paletot de toile grise traînait au pied de la commode; une chaise s’était renversée sous le poids du veston lancé vers elle de trop loin et avec trop de force...

Et, devant tant de désordre, dans l’odeur triste et mouillée de ces vêtements épars, j’imaginais maintenant ce qu’avait dû être cette fuite lamentable à travers la campagne qui ruisselle et s’enflamme, tandis que les yeux s’aveuglent, que les épaules tremblent aux bonds de la machine, que la terre glisse et semble se détourner sous la roue. A quoi donc pensait-il, tandis qu’il continuait de fuir ainsi jusqu’au soir, malgré le temps et malgré le danger? A quoi pensait-il cette nuit, tandis que la bougie brûlait lentement, et après qu’elle s’était éteinte?--Depuis bien longtemps déjà, dans ce détachement qu’il me fallait, hélas! sentir pour lui, j’avais cessé de me demander: «A quoi pense-t-il?» Mais, voici qu’à présent, je les cherchais, je les devinais, je les approchais l’une après l’autre, ces terribles pensées... Me forçant d’agir, bien que tous mes gestes fussent vagues et pesants, j’allais maintenant de l’armoire à la valise ouverte, pliant le linge et les vêtements... Et toutes ces pensées de Fabien continuaient de m’étourdir.

* * * * *

Elles se formaient en moi comme elles étaient en lui-même; je les repoussais, je les suppliais, je leur cédais enfin comme il devait le faire. Le souvenir d’une famille honnête, prudente dans ses moindres actes, m’écrasait tout à coup. Je connaissais la stupeur que l’on peut avoir devant soi-même, l’horreur qui ne cessera plus, le remords qui, commençant à se nourrir de vous, mordra chaque jour avec plus de force... Je connaissais tout cela, j’éprouvais tout cela, et de tout cela se préparait quelque chose que j’ignorais encore...

Je m’étais agenouillée pour disposer les objets dans le casier de toile. En me relevant, je vis Fabien qui venait d’entrer dans la chambre. Aussitôt, j’en voulus sortir. Mais il ne remarqua pas mon geste.

--... Alors, demanda-t-il de ce ton hésitant qu’il avait à présent... tu ne le veux pas?...

--...

--Partir avec moi.

Ma certitude de son crime était plus complète encore que tout à l’heure, quand il m’avait pour la première fois adressé cette demande et je ne pouvais lui faire que la même réponse. Pourquoi donc à ce moment me fallut-il lui dire:

--Peut-être...

Aussitôt, je voulus me reprendre:

--C’est-à-dire...

Mais il n’avait voulu entendre que ce semblant de promesse. Une expression de contentement, la première depuis bien des heures, passa sur son visage.

--Oh!... dit-il, soulagé, ce serait tellement mieux, vois-tu...

Et il ne sut que répéter:

--A cause du monde.

--Tais-toi... ne dis rien... n’explique rien... D’ailleurs...

Mais dès ce moment, toujours un peu hagard, plus apaisé cependant, il parla de mon départ avec assurance. Vainement, je me défendais... et ce n’était pas contre lui. Ce quelque chose d’inconnu, à quoi je cédais enfin, me forçait de me soumettre. Je voulais croire toutefois que j’hésitais encore. J’hésitais en préparant mon propre bagage... J’hésitais en donnant à Guicharde mes instructions... Et je crois bien que tout interdite, il me semblait continuer d’hésiter, alors qu’assise en face de Fabien, dans le wagon où nous étions seuls, je voyais déjà les chemins connus et les arbres familiers glisser et me fuir.

Mon mari, au départ du train, avait poussé un grand soupir. Assez calme, mais s’efforçant trop visiblement de l’être, il se tenait très droit et lisait un journal. Et, me détournant de lui, je contemplais cette nuit d’automne qui commençait de traîner sur la campagne. Déjà, elle avait mis leur robe noire aux cyprès bleus, et les brumeux oliviers la retenaient entre leurs branches, et les moutons, qui s’en allaient par petits troupeaux serrés, la portaient sur leur dos houleux et gris. Mais les platanes aux grandes feuilles, les peupliers presque nus, et toute cette broussaille qui s’échevèle au bord des champs, défendaient ce bel or dont ils étaient couverts et gardaient encore leur lumière. Ils cédèrent à leur tour. La nuit les enferma. Elle prit avec eux les maisons de terre jaune et de cailloux, les femmes revenant par les chemins, et les petits enfants jouant devant les portes... Et ne recevant plus ce secours que m’accordaient les choses, il me fallut alors revenir vers Fabien.

Il tenait toujours son journal devant lui, mais il ne lisait plus, bien que l’éclairât la petite ampoule du plafond, jaunâtre et triste. Son buste avait fléchi et s’écrasait; ses épaules remontaient, son cou se tendait avec une espèce d’angoisse et, par-dessus la feuille qu’ils ne regardaient pas, s’élargissaient les yeux un peu fixes.

--Il revoit François Landargues... il le revoit...

Mais à ce moment son regard rencontrant le mien s’emplit de cette méfiance inquiète que je semblais par instant lui inspirer... Alors, feignant de m’assoupir, je fermai les yeux.

* * *

Le trajet dura trois longues heures pendant lesquelles je ne prononçai pas une parole. L’arrêt brusque dans les petites gares nocturnes, l’entrée soudaine d’un voyageur, sa sortie bruyante, rien ne pouvait me décider à soulever mes paupières serrées. Fabien, en face de moi, immobile comme moi, gardait le même silence. Mais dès l’entrée dans les faubourgs d’Avignon, avant même que le train eût ralenti, il était debout, rassemblant notre bagage: et je savais bien que, pas plus que moi, il n’avait dormi.

La stagnation blanche des lampes électriques occupait seule les avenues désertes et, quand la traversait un frisson métallique, l’ombre des feuilles était la seule que l’on vît tout à coup danser le long des murs. Il était tard, et ce grand orage de la veille avait mis dans l’air les premières fraîcheurs de l’automne. Dans l’hôtel modeste où Fabien me conduisit, on nous servit un pauvre souper de pâté, d’olives et de fromage de chèvre. Les chambres sentaient le savon grossier, le tabac refroidi, l’odeur forte des huiles dont le carrelage rouge était lustré; et toute la médiocrité de ce gîte lamentable nous obligea enfin de prononcer les premières paroles.

* * * * *

Il nous fallait trouver un logement pour y passer ces quelques semaines et nous nous en occupâmes dès le lendemain. Fabien, dans cette ville, avait quelques amis qui nous eussent utilement renseignés. Mais il n’en parlait pas, et, comprenant trop bien qu’il ne voulût pas en ce moment penser à eux, je n’osai les lui rappeler. Tandis qu’il consultait les agences qui sont sur la place de l’Horloge, je m’en allai de mon côté, au hasard des petites rues, si bruyantes et peuplées quand elles touchent au cœur de la ville, et, dès qu’elles s’en éloignent, serrant leurs vieux murs sur de si profonds silences. Et tout étourdie que je fusse encore, recevant de tous mes actes un étonnement qui, dans certaines minutes, allait jusqu’à la stupeur, je sus cependant découvrir dès ce matin-là ce qui nous était nécessaire.

C’était une vieille maison de la rue Trois-Faucons, étroite, avec une porte romane dont le marteau figurait deux serpents enchevêtrant leurs nœuds. Elle appartenait à un antiquaire du nom de Chayère, tenant boutique près de Saint-Agricol et qui avait là son dépôt de marchandises. Les pièces, dallées de noir et de blanc, étaient occupées par tout un peuple d’armoires et d’horloges, de tables escaladant des commodes, de fauteuils portant des chaises renversées; et l’on ne voyait en entrant là qu’un pêle-mêle de panneaux luisants et de dorures fanées, qu’un enchevêtrement de pieds tors ou cambrés, tandis que pendaient des plafonds les petits lustres aux cristaux poussiéreux, et les lampes d’église au flanc desquelles se ternissaient les angelots d’argent ou d’étain. Mais, au premier étage, deux chambres étaient vides, auxquelles attenait une petite cuisine. Elles avaient encore leurs plafonds peints et les carreaux verdâtres de leurs fenêtres d’autrefois, et elles donnaient sur un humide et profond jardin auquel on pouvait descendre du rez-de-chaussée par de longues marches de pierre.

Chayère consentit à nous louer ces chambres, et sut en deux heures les rendre habitables, grâce à quelques meubles qu’il tira de ses réserves. Il y mit un lit Directoire dont la peinture gris s’ornait d’un filet bleu, une table d’acajou assez grande pour que nous y puissions prendre nos repas, une commode faite en Arles, une armoire qui venait d’Aix, des chaises, deux bergères dont la tapisserie crevée laissait échapper un crin noir mêlé de paille. Il accrocha aux fenêtres des rideaux de damas qui, tendus, semblèrent lamés de ciel, tant leur trame avait d’usure et de transparence. Enfin, une femme qu’il m’indiqua put me fournir un peu de linge et une autre de la vaisselle.

Je travaillai la journée entière avec cet homme, afin que, dès le soir, tout fût en état. Fabien rôdait à travers la ville. Il rentra comme le soir allait venir et, sans rien regarder, alla s’asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre. Elle était grande ouverte. Une mourante et délicieuse odeur d’automne venait de ce petit jardin si sombre, serré entre de grands murs, où quelques roses achevaient de fleurir. Plus défait et misérable encore que je ne l’avais vu la veille, mais aussi plus aigrement nerveux, Fabien remarqua:

--Cet enclos empoisonne l’humidité et la feuille pourrie. Et le logement doit être assez malsain... Enfin!...

Je murmurai:

--Nous y sommes pour peu de jours.

Il se tut. Un peu plus haut, j’ajoutai:

--N’est-ce pas?

--Mais je n’en sais rien, dit-il, rien...

Je soupirai peut-être, ou je fis un petit geste. Peut-être aussi j’eus l’imprudence de le regarder. Alors cette irritation, qui devenait peu à peu la forme de sa détresse, le tourna vers moi, méfiant de nouveau, presque haineux:

--Et puis, tais-toi, cria-t-il, ne me pose aucune question. Nous sommes ici. C’est bien. Cela suffit. Ne t’inquiète pas d’autre chose. Je ne veux plus entendre parler de rien. Je te le défends. Pas un mot, tu m’entends... pas une question... Jamais... jamais!... Pas un mot.

Il agitait devant lui sa main fébrile et menaçante:

--Pas un mot... jamais!

Je répétai:

--Non... non... jamais.

Et dès ce moment, je commençai d’observer, non seulement au sujet de ce qui avait pu se passer à Lagarde pendant la nuit terrible, mais au sujet de nous-mêmes, de nos moindres pensées, de ce triste voyage, ce silence qu’il exigeait, cet absolu silence... Fabien m’effrayait, mais ce n’était pas de la même façon que la veille, et je ne pouvais m’expliquer pour quelles secrètes raisons il m’était maintenant possible de rester auprès de lui.

* * *

Il prit tout de suite l’habitude de partir chaque matin dès le réveil pour des marches interminables à travers les faubourgs et dans la campagne. Une femme, à ce moment, venait pour nous servir. Mais elle ne pouvait me donner qu’un petit nombre d’heures; elle s’en allait avant midi, laissant le repas préparé. Alors, je mettais la nappe, je disposais les plats, j’attendais. Enfin, Fabien rentrait, assez tard et portant sur son visage cette souffrance, cet air d’égarement qui ne cessaient plus d’y paraître. Sans même m’avoir dit bonjour, il s’asseyait à table et se mettait à manger. Mais après les premières bouchées il relevait la tête, m’observait, et je voyais aussitôt la méfiance et l’inquiétude remonter au fond de ses yeux. J’hésitais... Je me demandais longuement ce que je pourrais lui dire... Et je finissais par poser quelques questions qui étaient toujours les mêmes et recevaient les mêmes réponses:

--Tu es allé te promener?

--Oui.

--Où cela?

--Devant moi.

--Au bord du Rhône?

--Je n’en sais rien.

Et le silence recommençait, si pesant que je ne tentais plus même un effort pour le soulever.

Il s’anima seulement la première fois que je reçus une lettre de Guicharde. Ce fut quatre jours après notre arrivée. Dès son entrée dans la chambre, apercevant sur la commode arlésienne la simple enveloppe de papier bleu, reconnaissant l’écriture, Fabien eut un geste brusque. Et tout de suite, avec une impatience fébrile:

--Eh bien! demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle dit?

Elle disait peu de chose, sortant à peine et ne voyant personne. Elle espérait que Fabien allait mieux, que ce repos nécessaire après tant de fatigues et d’émotions lui ferait du bien. Elle disait que la maison sans nous lui paraissait grande et vide, qu’elle s’occupait avec Adélaïde de tout bien mettre en ordre afin que nous soyons contents à notre retour. Et elle terminait par de petites phrases où elle avait mis toute la tendresse et tout le dévouement de son cœur.

--C’est tout?... interrompit Fabien comme je lisais ces phrases.

--C’est tout.

--Bien dit-il, c’est bien.

Ce fut la seule fois qu’il m’interrogea sur les lettres de Guicharde. Par la suite, s’il en trouvait une dans la boîte et qu’il me la montât, il la jetait sur la table avec quelquefois une indifférence et quelquefois une colère également dédaigneuses, sans jamais plus demander ce que ma sœur pouvait avoir à nous apprendre.

Il repartait aussitôt le repas terminé. Une fois encore, je restais seule. Alors, la pièce mise en ordre, j’allais m’asseoir auprès de la fenêtre. Une angoisse plus violente chaque jour et plus douloureuse m’envahissait, m’absorbait. Et quand j’en revenais, au bout de plus d’une heure, je m’apercevais que, pendant tout ce temps, j’avais rôdé dans les faubourgs et la campagne auprès de Fabien, avec lui, portant ses grands remords et sa grande misère... Et c’est de toute sa lassitude que je me sentais écrasée.

* * *

Huit jours passèrent ainsi, et chacun aggravait la détresse de Fabien et lui creusait un peu le visage. Un matin, en rentrant, il refusa de s’asseoir à table et alla se jeter sur son lit.

--Je n’en puis plus, dit-il. Je vais tomber malade.

C’était la première fois que devant moi il s’abandonnait ainsi. Je voyais bien cependant qu’il ne me permettrait encore de lui poser aucune question. Mais parce qu’il avait soupiré, je soupirai avec lui.

--Tu t’ennuies trop. Ce désœuvrement est une terrible chose.

Déjà redressé, déjà hostile, il cria presque:

--Qu’est-ce que tu veux que je fasse?

--Tu pourrais lire.

--Et quoi donc? Où les prendrais-je, les livres?

--Chez le marchand... Roumanille a beaucoup de choses.

--Tu es folle. Je ne gagne rien en ce moment, et j’irais dépenser l’argent à acheter des livres!

J’avais déjà fait cette proposition et j’avais toujours reçu la même réponse. Je voyais bien qu’il s’obstinait sombrement à ne rien faire et ne voulait tirer un secours que de ses mornes promenades. Mais pendant ces après-midi solitaires où je ne pouvais m’occuper à rien qu’à le chercher et qu’à le suivre, une âme nouvelle avait dû se former en moi; ma grande patience aujourd’hui ne se laissait point rebuter par ses rudesses. Et je proposai encore, après être allée dans la cuisine chercher l’eau fraîche et le vin:

--Quelquefois..., aujourd’hui par exemple, veux-tu que je sorte avec toi?

--Si ça t’amuse...

Il se décidait tout de même à se lever et à prendre sa place devant le repas servi. Il ajouta:

--Et si tu en as le temps.

--Je le trouverai.

--Mais ne pense pas, déclara-t-il en cassant son œuf, que je vais attendre que tu aies tout remis en ordre.

--Je te rejoindrai donc.

--Où cela?

--Où tu voudras.

--Eh bien! dit-il comme résigné, à quatre heures, au petit café qui est près de la porte de l’Oulle.

... Je fus exacte. Et tandis que j’allais vers ce morne rendez-vous, pensant à Fabien comme je ne cessais plus de le faire, et à toute cette horreur de lui-même qui paraissait chaque jour l’accabler avec plus de force, je pensais aussi que ce serait une grande charité que de sourire et de paraître heureuse en l’apercevant... Mais mon visage, au contraire, malgré cet air que je voulais lui donner, dut marquer seulement que tout mon cœur se serrait.

Ce petit café où il m’attendait, tout étroit, misérable, derrière ses fusains maigres et sous sa tente sale, avait sa terrasse envahie par des rouliers de Villeneuve et par quelques soldats. De grosses femmes, des filles en cheveux, buvaient auprès d’eux. Et Fabien était là, parmi cette racaille, avec trois soucoupes devant lui sur la petite table verte, et un verre encore plein. Il le vida d’un trait quand il m’aperçut et me rejoignit aussitôt.

--Mais, lui fis-je remarquer, tu n’as pas payé.

Je m’arrêtais. Il m’entraîna.

--Ne t’inquiète pas. On me connaît. J’ai payé ma note samedi et je payerai à la fin de cette semaine.

Il marchait un peu lourdement et avait pris mon bras pour s’y appuyer.

--Tu as donc l’habitude de venir... dans cet endroit?

--Mais oui, avoua-t-il, quand je suis fatigué de marcher.

Et, aussitôt agressif:

--Ai-je autre chose à faire?

Ayant passé la porte de l’Oulle, nous allions le long du rempart. La poussière de l’été le recouvrait encore, et la première grande pluie, sans parvenir à l’emporter, l’avait seulement délayée un peu et ramassée çà et là en croûtes épaisses. La pierre était blanche et les arbres blancs au pied desquels croissait une herbe misérable, tout à la fois boueuse et consumée. Fabien avait lâché mon bras. Silencieux, baissant la tête, il défaisait au bout de sa canne les petites mottes de terre et s’il en manquait quelqu’une, s’impatientant aussitôt, il l’écrasait du talon. De cette manière évidemment, quand il était seul, se passaient ses promenades. Je les imaginais bien ainsi. Mais j’ignorais où le menait ensuite la fatigue, j’ignorais ce cabaret, ces stations hébétées au milieu de la plus basse populace, devant le verre rempli et les soucoupes empilées... Or, voici que comprenant mieux bien des choses, non pas aujourd’hui seulement, mais me semblait-il, depuis quelque temps, je commençais à comprendre que ce n’était rien d’avoir quitté avec lui notre maison, et rien de consentir à demeurer près de lui.--Et il me semblait être maintenant responsable de cette déchéance nouvelle vers laquelle il s’en allait.

* * * * *

Que faire cependant pour la secourir, puisque, tout replié sur sa grande misère, il ne me permettait pas d’en approcher? Quelle parole, cherchant à l’atteindre profondément, ne lui eût paru injurieuse, et toute pénétrée du terrible soupçon?... Continuant de ne regarder que la terre, il s’arrêtait maintenant à chaque pas, pour écheveler l’herbe courte du bout de son soulier. Jamais son silence ne m’avait semblé si pesant et pour la première fois, au lieu de le subir avec lui, je souhaitais de l’en délivrer.

Alors, le touchant doucement au bras:

--Regarde, dis-je, ces bohémiens.

Au pied du rempart était arrêtée une roulotte misérable, faite de mauvaises planches déteintes, et montée sur deux roues. Lié par une corde à l’arbre le plus proche, un maigre cheval, grisâtre comme la pierre et desséché comme elle, humait le sol aride avec résignation. Et deux femmes, s’affairant autour d’un feu de broussailles, trempaient des linges dans un petit chaudron où fumait je ne sais quelle mixture aromatique et forte. La plus vieille avait ses cheveux serrés dans un mouchoir rouge et jaune, et l’autre, toute jeune, déformée par une grossesse dont le terme était proche, portait une robe d’indienne à fleurs roses dont les deux volants traînaient dans la poussière.

Elle tordit un des linges entre ses petites mains sales et se dandinant avec peine s’approcha d’un homme qui était couché à quelques pas, le dos soutenu par une caisse et le genou gauche empaqueté de chiffons noirâtres et sanglants. Une grande souffrance convulsait son visage. La jeune femme s’agenouilla près de lui et commença de défaire le grossier pansement.

Fabien, leur jetant un coup d’œil, avait aussitôt détourné la tête, mais je voulais maintenant qu’il s’intéressât à eux et je lui demandai:

--Que peut avoir ce malheureux?

--Je n’en sais rien.

--Mais elle infectera la plaie en la soignant ainsi.

--C’est leur affaire.

Je m’étais arrêtée, il marcha plus vite. Je dus courir pour le rejoindre, et tout animée soudain d’une idée qui me paraissait bonne:

--Fabien! si tu voulais examiner ce malheureux... si tu lui donnais un conseil...

Sans répondre, il allait toujours, de son pas rapide. J’insistai, plus pressante, et il me semblait le supplier pour lui-même et non pour cet étranger.

--Il souffre... Si tu voulais essayer de le soulager... avoir pitié!... Ces pauvres gens t’écouteraient, j’en suis sûre... Et puisque tu n’as rien à faire, tu pourrais demain revenir voir si l’homme ne va pas un peu mieux.

Mais comme je le prenais par le bras, voulant l’arrêter et le forcer de retourner vers ces misérables, il se dégagea brusquement. Et, ricanant, les épaules secouées, la bouche mauvaise:

--Alors, proféra-t-il, je ne suis plus bon qu’à soigner les bohémiens au bord des routes, et les chiens crevant au fond des fossés! Nulle autre clientèle maintenant ne saurait avoir confiance en moi... C’est cela, n’est-ce pas? que tu veux me faire entendre. Je te remercie...

--Mais, Fabien...

--Laisse-moi tranquille.