Pour moi seule

Part 7

Chapter 73,810 wordsPublic domain

Elle prit la lampe pour aller dans le cabinet de Fabien et je demeurai dans l’ombre auprès de cet homme qui tremblait. Mon frisson, comme le sien, ne cessait pas. Et le bruit continu de son talon sur les dalles blessait mes nerfs au point que je crus dire très bas:

--Taisez-vous... oh! taisez-vous!

Sans doute, je ne prononçai pas ces paroles. Mais je demandai, et ce fut aussi très bas:

--Qui est malade?

--M. François Landargues, dit l’homme brièvement. Une crise comme jamais... J’ai couru chez M. Fardier... Il était avec un autre malade... loin... dans les Iles... Alors M. Romain m’a dit qu’il fallait venir ici.

Il eut un dernier coup de talon, plus furieux, et commença de marcher vers la porte.

--Ah! mais qu’il se dépêche, le docteur!... Ces crises-là, on y reste, si c’est pas soigné à temps.

--Il va venir..., dis-je, il vient.

Et je m’en allai vers la lumière qui passait sous la porte du cabinet. J’entrai. Je m’appuyai au bord de la table.

--Guicharde... C’est pour François Landargues qu’on est venu le chercher!...

Elle s’appliquait en ce moment à serrer une courroie qui liait ensemble la boîte noire et la trousse. Elle leva brusquement la tête et l’ardillon de la boucle se mit à danser devant les petits trous ronds percés dans le cuir sans pouvoir entrer dans aucun d’eux.

--Oh!... dit-elle sourdement et tout épouvantée, mais c’est impossible!... c’est une chose impossible!... Pourquoi est-on venu le chercher?... Il y a d’autres docteurs à Lagarde... Mandel n’habite pas bien loin... Il faut que cet homme aille jusque-là. Je vais lui dire.

Et, se précipitant aussitôt, elle heurta Fabien qui venait d’entrer; il l’avait entendue.

--Qu’est-ce que vous alliez dire? demanda-t-il brutalement, et de quoi donc vous mêlez-vous? Est-ce que tout est prêt?

Lui-même acheva de boucler la courroie, mais ses mains étaient plus nerveuses encore et maladroites que les mains de Guicharde. Enfin ce fut prêt. Il mit le paquet sous son bras, boutonna précipitamment son manteau et, nous voyant l’une et l’autre tout interdites:

--Qu’est-ce que vous avez, cria-t-il, de quoi vous étonnez-vous?

Il s’éloignait. Il se retourna pour ajouter, presque solennel:

--Est-ce que ce n’est pas là mon devoir?

La porte du cabinet claqua derrière lui et, aussitôt après, la porte de l’entrée. Je m’appuyai encore à la table et Guicharde était debout de l’autre côté. La lampe, qui contenait peu de pétrole, commençait de charbonner. Je regardais fixement sa mèche grésillante où se soulevait par moment une pauvre flamme épuisée. Il en venait une odeur atroce qui se mêlait à l’odeur de toutes les drogues et de tous les poisons contenus dans le petit placard dont la porte était restée ouverte.

* * * * *

--Il est sublime! soupira enfin Guicharde avec son exaltation habituelle.

--Qui cela? demandai-je, déconcertée.

--Mais ton mari, dit-elle, ton mari...

Et elle avança de trois pas pour venir me secouer.

--Tu dors, Alvère? Ne regarde donc pas la lumière de cette façon. Tu seras ensuite tout éblouie.

Elle répéta, joignant et serrant ses mains maigres qui devenaient peu à peu comme des mains de servante, avec une peau rude et de grosses veines en saillie:

--Hier, il détestait cet homme... Je le voyais bien... il l’aurait tué... Et maintenant... parce que c’est son devoir... Il a bien dit cela, et c’est très beau.

Je ne bougeais pas. Alors, elle vint me prendre par le bras.

--Viens... Essayons de dormir un peu... Ah!... j’ai le cœur plus léger! Il me semble que cela va tout arranger... François Landargues fera des excuses... Fabien pardonnera.

* * * * *

Sa vive et simple imagination l’emportait déjà. Elle rentra dans sa chambre et moi dans la mienne. Je me jetai sur mon lit.

Je voulais ne rien redouter... ne rien espérer... ne penser à rien... Cependant, bien plus encore que tout à l’heure, l’ombre était pesante à mon insomnie et j’agitais la main quelquefois comme pour soulever cette ombre de mon visage. Enfin, une morne vapeur commença de paraître et de s’élargir au cadre de ma fenêtre. Un peu plus tard, une carriole bondit sur les pavés dans un grand tapage de ferraille mal jointe et de pots en métal se heurtant l’un à l’autre.--La laitière de la Bastide... Il est donc six heures... six heures déjà! Pourquoi Fabien n’est-il pas rentré?--La vapeur blanche aux fentes des volets de bois était devenue du soleil et, par toute la rue des Massacres, tous les autres volets claquaient le long des murs. Au-dessous de moi, j’entendais Adélaïde qui tirait les meubles pour balayer la salle. Elle parlait par la fenêtre à des femmes qui passaient; elle disait: «Il fait beau temps.» Je me levai à mon tour.

A ce moment, j’entendis ouvrir avec violence la porte de l’entrée. Elle retomba presque aussitôt, et si lourdement que ce fut bien sûr la muraille elle-même qui l’avait rabattue. Ce fut bref, et celui qui venait d’entrer avait dû se glisser bien précipitamment entre les deux bonds de cette porte claquante. Qu’avait-il à nous dire pour montrer tant de hâte? J’attendais... mais tout de suite la patience me manqua et je criai:

--Fabien!

Il ne me répondit pas, et je fus bien surprise de ne pas l’entendre monter, ce qu’il faisait toujours assez bruyamment. Alors, je demandai à Guicharde qui venait d’ouvrir la fenêtre du palier et restait là comme une chatte, une longue chatte noiraude et maigre, à cligner des yeux dans le soleil matinal:

--Qui est donc entré? Je croyais que c’était Fabien.

--C’est lui, dit-elle, mais il s’est enfermé dans son bureau.

--Enfermé?... pourquoi?

--Je n’en sais rien... Je me demande comment les choses se sont passées?... As-tu dormi un peu?...

--Faut-il des raisins? criait Adélaïde dans la cage de l’escalier. Ils sont à douze sous. Et puis voilà Milo qui vient avec des anguilles. En voudrez-vous?

--Je descends, dit Guicharde, je descends.

Et se tournant vers moi:

--Paresseuse, dépêche-toi donc de faire ta toilette. Fabien nous racontera, pendant le déjeuner...

Je lui obéis. Des pigeons se promenaient sur le toit. Quand cessait le bruit frais de l’eau ruisselante autour de moi, j’entendais le petit bruit griffu de leurs pattes sèches sur les tuiles desséchées.

* * * * *

«Pourquoi Fabien n’est-il pas monté encore? Que fait-il?» Une buée lourde enveloppait le soleil. Je respirais avec peine, mes mains brûlaient. Enfin, je fus prête avec ma robe de tous les jours, en grosse toile à rayures grises bien serrées, correcte et peu salissante. «Est-il encore dans son cabinet?» Et, dans mon anxieuse curiosité, l’idée me vint de le surprendre. Du temps d’un Gourdon qui était notaire, cette même pièce qui faisait aujourd’hui le cabinet de Fabien servait d’étude. Afin de pouvoir surveiller les clercs, on avait aménagé dans l’escalier, au ras de la quinzième marche en descendant, un petit judas qui se trouvait, dans l’étude, percer le mur non loin du plafond. Je sortis de ma chambre et quand j’eus atteint cette quinzième marche, je me mis à genoux sur le bois bien ciré.

Le loquet un peu rouillé, mais fragile, ne grinça pas sous ma main prudente. Et d’abord je sentis une odeur nauséabonde, celle de la lampe qui durant une heure de nuit avait charbonné et fumé dans cette pièce. La fenêtre n’avait pas été ouverte; les volets demeuraient appliqués aux vitres, mais pas très hermétiquement, et dans toute cette ombre glissait un jour suffisant pour qu’il me fût possible de distinguer mon mari assis devant sa table et la tête dans ses deux mains. Un des minces rayons qui traversaient la pièce suspendait au-dessus de ces mains ses dansantes poussières, et ces mains, terriblement lumineuses et pâles, étaient la seule chose qui se distinguât bien au-dessus de l’être confus, replié sur soi-même et tout anéanti. Je pensai:

--Il s’est endormi.

Mais ces mains n’étaient pas les mains paisibles dans lesquelles un front abandonné cherche son repos. Elles se tordaient, ou plutôt elles s’étaient tordues; elles se pressaient, ou plutôt elles avaient dû se presser. Maintenant elles ne bougeaient plus, mais leur crispation immobile, la saillie plus blanche des os à l’angle des doigts repliés exprimaient quelque chose d’effrayant... Et, les ayant bien regardées, je sentis que mes mains se pressaient et se tordaient à leur tour. Je voulais courir, mais je ne pus achever de descendre l’escalier qu’avec une lenteur extrême en m’appuyant à la rampe.

* * * * *

Dans la salle à manger les tasses de grosse faïence étaient disposées sur la nappe à carreaux bleus avec le beurre et le pain. Cette pièce donnait sur la rue des Massacres. A travers les rideaux d’étamine un peu fanée on voyait passer les marchandes qui criaient la figue et l’amande fraîche, les beaux œufs et les pommes; et Guicharde était là, debout, avec des yeux qui avaient peur et un visage pâle, si pâle! effrayant dans la grande lumière comme étaient effrayantes dans l’ombre de la pièce voisine les mains pâles de mon mari.

Quelle stupeur s’était donc abattue sur la maison tout entière? Mais il me fallait maintenant éprouver. Je sentis cette stupeur tournoyer en moi-même. Je compris... Et je crois bien que ma plainte s’éleva et que je tendis en avant mes deux mains ouvertes avant même que Guicharde, me voyant entrer, eût prononcé:

--François Landargues est mort cette nuit!

--Il est mort!

Je pus faire le tour de la table et je vins tout près d’elle.

--Guicharde, comment est-il mort?

--Je ne sais pas.

Sa voix passait à peine entre ses lèvres serrées. Mais elle savait... je voyais bien qu’elle savait. Ah! que pouvait-elle savoir?

--Par pitié, dis-le!

* * * * *

A ce moment, elle dut s’asseoir, et cette défaillance chez ma forte Guicharde défit ce peu de courage auquel je m’essayais. Je m’affolai tout à fait et je suppliai, penchée sur son épaule:

--Dis-le... dis-le...

--Ah! qu’est-ce que je peux dire? La crise a été d’une gravité exceptionnelle, et peut-être bien qu’il serait mort tout de même. Mais enfin... Le docteur Fardier est arrivé plus tard... un peu plus tard... trop tard... Et peut-être que Fabien s’est trompé de piqûre...

--Exprès!... criai-je, il l’a fait exprès!

Son geste fut vague, mais il y avait quelque chose de terrible dans la lenteur de ses paroles:

--Mais non... voyons!... on dit seulement... maladroit.

--Qui ose parler de cela?... qui donc?

--Tout le monde, cria-t-elle, me montrant la rue d’un grand geste vague et parvenant enfin à sangloter.

* * *

... Je m’écartai de la fenêtre et j’eus envie de demander que l’on fermât les rideaux. Ces commères avec leurs paniers au bras et les quelques dames dont je distinguais l’ombrelle ou le chapeau ne venaient-elles pas pour s’assembler devant ma porte et la montrer du doigt? La discrétion que mettait Adélaïde à ne point poser le lait sur la table à l’heure habituelle me sembla, tout injurieuse, n’être que son obéissance à l’indignation générale. Sans doute cette fille avait déjà quitté la maison et nous étions seules, Guicharde et moi, seules avec l’homme qui, dans la pièce voisine, serrait ses deux mains sur son front...

--Qu’est-ce que tu crois, toi?... Pour moi, il l’a fait exprès... j’en suis sûre... Il l’a tué exprès... Il l’a tué.

C’est Guicharde, relevée et s’appuyant à moi, qui soufflait ces mots contre ma joue. Oh! ma Guicharde, tout à la fois emportée et raisonnable, ne voyant rien que simplement, mais aussi avec violence! La vie l’agitait comme une main dans un bassin étroit fait aller et venir les petites vagues de l’un à l’autre bord. Cette nuit elle trouvait mon mari sublime parce qu’il avait prononcé quelques paroles qui pouvaient le paraître, et maintenant, avec la même passion, elle décidait dans son épouvante:

--Il l’a tué.

--... Tu le crois, Guicharde, tu le crois?

Tout bas, je disais à mon tour:

--Il a tué!... il a tué!... Fabien Gourdon, le docteur Gourdon, mon mari, a tué... Il a _osé_ tuer monsieur François Landargues.

Et je demandais encore:

--Tu le crois, Guicharde, tu le crois?

Déjà, regrettant ses paroles, elle recommençait de dire: «Je ne sais pas.» Mais sans plus l’interroger, je lui saisis la main parce que, derrière la vitre, j’avais vu trois femmes qui s’arrêtaient. Elles me semblaient observer la maison. J’avais peur de leur regard, peur aussi de me sentir trop près de Fabien.

--Allons-nous-en!

--Où cela?

--Viens!

Je l’entraînai. Fabien, d’un instant à l’autre, pouvait entrer dans ma chambre, et je ne songeai point à m’y réfugier. Nous montâmes les deux étages. Tout au fond du vieux grenier, des planches recouvertes d’une peinture à la chaux formaient une petite chambre où nous avions relégué quelques meubles qui nous venaient de maman et que Fabien n’avait point jugés dignes d’être vus dans sa maison. Il y avait au dedans de la porte un pauvre verrou dont les clous ne tenaient plus. Je le poussai cependant. La buée orageuse, plus blanche et lourde que la veille, recommençait de tendre le ciel; par la lucarne sans vitres, dont le volet pendait sur son gond rouillé, entrait et s’amassait dans ce réduit la plus suffocante chaleur.

* * * * *

Guicharde s’assit sur la petite chaise où s’asseyait maman pour apprendre de son oncle Jarny à tenir les livres, et moi sur une caisse qui renfermait ses pauvres robes noires et son dernier chapeau. Nous ne disions plus rien et rien au-dessous de nous ne bougeait dans la maison silencieuse. Vers midi, le marché ayant pris fin, les rumeurs qui nous venaient par-dessus les arbres et les murs s’en allèrent par tous les chemins de la campagne. Alors, juste au-dessous de nous, le bruit pressé d’un moteur haleta dans ce silence. J’entendis grincer la grosse serrure de notre porte charretière. La trompe gémit à l’angle de la rue.

--Il s’en va, dis-je à Guicharde.

--Ah! qu’il s’en aille!

Et nous respirions mieux malgré l’orage qui déjà était sur nous. Il stagna cependant plus de deux heures avant que d’éclater. Voyant le ciel s’assombrir, je murmurais de temps en temps:

--C’est la nuit, déjà la nuit!

--Mais non, disait Guicharde, il est trois heures seulement... il est quatre heures.

* * * * *

Enfin le premier éclair enflamma notre lucarne, et les toits au delà, et tout l’horizon. Le ciel entier croula dans un grondement formidable et prolongé. Les premières gouttes, pesantes, pressées, crépitaient si violemment sur les tuiles, au-dessus de nous, qu’elles semblaient les rompre en éclats.

Je n’aime pas l’orage; quand il vient, je ne puis le supporter qu’en me réfugiant dans les pièces basses de la maison et je demande plus de six fois à Adélaïde si toutes les fenêtres sont bien fermées. Mais, ce jour maudit, je ne pouvais recevoir du dehors et sentir dans ma chair aucune frayeur. Je ne cessais pas d’entendre un tumulte plus fort que ce bruit que font les nuages; je ne cessais d’être éblouie par une lumière plus effrayante.

--As-tu peur?... demandait Guicharde étonnée de mon calme. Veux-tu descendre?

--Non... non... je n’ai pas peur... nous sommes bien ici.

Mais voici que quelqu’un essaya d’ouvrir notre porte et, n’y parvenant point, la heurta d’un doigt pressé. Alors cette frayeur qui m’empêchait si bien d’être effrayée par l’orage, me mit debout toute haletante. Je criai:

--Va-t’en! va-t’en!

--Mais tu es folle, dit Guicharde... tu es folle, ce n’est pas...

--C’est Adélaïde, cria la jeune voix de notre servante. Voyons, mesdames, est-ce que c’est sérieux de rester là-haut par un temps pareil? Et puis de n’avoir pas mangé de toute la journée?

Elle continuait, après que Guicharde eut ouvert la porte:

--Et pourquoi tant d’affaires... je vous demande un peu!... M. François Landargues est mort, et après?... Comme on disait tantôt chez Mme Favier, l’épicière, c’est des histoires qui arrivent tous les jours aux médecins... Et comme on disait encore: sûr que c’est embêtant pour le docteur Gourdon... vexant, si vous voulez... mais pas plus...

--Pas plus... répéta Guicharde, songeuse.

Et le simple bon sens de ces paroles la réconfortait déjà.

--Elle a raison... elle m’a fait du bien, disait-elle tandis que nous descendions l’escalier derrière Adélaïde.

Cette fille avait montré de l’héroïsme en venant par ce temps nous chercher sous le toit, et dans sa frayeur des coups de tonnerre, elle dégringolait maintenant trois marches à la fois.

Elle nous avait dressé, dans la cuisine bien close, un petit couvert. Je pris seulement un peu de thé. Mais l’appétit revenait à Guicharde. Les phrases rudes et sensées d’Adélaïde continuaient de la rassurer et il lui devenait peu à peu évident que cette mort de François Landargues était pour tout le monde prévue et naturelle.--Nous avions été bien ridicules de ne pas tout de suite la juger ainsi; et elle me le dit tout bas avant qu’une demi-heure eût passé, souriant presque, tant elle commençait à sentir de soulagement.

L’orage s’apaisait. Vers sept heures, nous nous décidâmes à ouvrir les fenêtres et je sortis de la cuisine. Alors je tressaillis en voyant Fabien dans le vestibule. Sans doute il venait à l’instant de rentrer. Ses vêtements et son visage étaient ruisselants d’eau. Il me demanda précipitamment:

--Qui est venu aujourd’hui?

--Mais personne... personne.

* * *

Aussitôt il monta dans notre chambre où je ne voulus pas entrer; Guicharde, cette nuit-là, me garda auprès d’elle. Rassurée à demi, elle voulut me persuader qu’il fallait l’être complètement; et, tout en me démontrant l’absurdité de nos premières angoisses, brisée de fatigue, elle commença de s’endormir. Mais je fermai les yeux à l’aube seulement, et quand je m’éveillai ma sœur n’était plus là.

Elle ne tarda pas à remonter, et je la vis tout animée: elle avait déjeuné en face de Fabien, qui paraissait très ennuyé, mais, jugeait-elle, assez calme en somme, plus calme qu’il n’était depuis bien des jours. Naturellement, elle ne l’avait interrogé sur rien et ils avaient parlé seulement du pain, qui était mal cuit ce matin-là, et d’une planche du buffet que les souris avaient rongée pendant la nuit.

--Il pense comme moi qu’il nous faudrait un chat. Je ne les aime pas, mais dans une maison aussi vieille que celle-ci on ne saurait s’en passer.

Laissant ce sujet, elle me rapporta les nouvelles déjà recueillies par Adélaïde pendant ses courses matinales. Toute la ville naturellement ne s’entretenait que de François Landargues; mais à courir les rues comme ils faisaient depuis la veille, tant de commérages s’étaient déformés. Pour certains, aujourd’hui, Fardier seul se trouvait à la Cloche au moment de cette agonie, et, dans son affolement, il avait fait appeler non seulement Fabien, mais le docteur Mandel. D’autres racontaient comme le père de François était mort, aussi brusquement et presque au même âge. Et l’on s’intéressait surtout à Romain de Buires qui se trouvait recueillir un héritage considérable, et qu’il était vraiment bien chanceux de n’avoir pas attendu plus longtemps.

--Tu vois, me répétait Guicharde, tu vois bien, personne ne songe à ces sottises qui nous avaient, hier, absurdement effrayées.

Maternelle, et me voyant encore accablée, elle s’était mise à me coiffer comme elle faisait dans mon enfance; les bras abandonnés sur mes genoux, je regardais dans la glace mon visage si pâle et mes yeux toujours effrayés... Or, tandis que Guicharde fixait la dernière épingle, Adélaïde en courant monta nous dire que le docteur Fardier venait d’arriver et que Fabien s’était enfermé avec lui dans son cabinet.

--Sans doute, dit Guicharde que rien n’inquiétait plus, ont-ils à régler certains détails.

Et elle me demanda:

--Quand vas-tu descendre?

--Je ne veux pas voir Fabien... Je ne veux pas.

Il me fallut pourtant en venir là, car, l’angélus de midi ayant sonné, le docteur Fardier sortit de la maison et presque aussitôt mon mari m’appela... J’hésitais encore. Il répéta mon nom deux fois d’une voix lourde et sans impatience. Alors je descendis et je le trouvai assis devant son bureau comme je l’avais vu la veille; ses épaules, qui cherchaient l’appui du fauteuil, me parurent plus étroites, et la tête penchait en avant, très pâle et presque pitoyable, avec ses yeux trop ouverts et son regard un peu fixe.

Il chercha plus d’une minute sa première phrase, et puis, ce grand silence entre nous deux le gênant peut-être, il se mit à parler précipitamment.

--D’abord, qu’est-ce que tu as depuis hier? Je ne comprends rien à ton attitude avec moi. Elle est ridicule. Il m’est arrivé un ennui, un malheur si tu veux, mais à quoi nous autres médecins sommes exposés tous les jours. François Landargues était perdu. Je l’ai bien vu en arrivant. Cependant j’ai fait l’impossible pour le sauver. Fardier me le disait encore tout à l’heure... Il me le disait. Il est venu... C’est tout de même un brave homme. Nous avons parlé longtemps. Alors, voilà... Il me trouve malade, très malade. Tu sais comme j’étais nerveux et surmené depuis bien des jours. Il me faut maintenant du repos, et tout de suite... Fardier me conseille de partir pour Avignon, aujourd’hui même.

--Aujourd’hui!...

--Oui, ce soir... Pourquoi es-tu si singulière, avec cette même figure crispée que tu avais hier quand je suis rentré?... Je ne veux pas supposer que cette mort te désespère. Alors?... Qu’est-ce que tu as? Pourquoi me regardes-tu comme tu le fais?... A quoi penses-tu?

Son buste, par-dessus la table, se tendait vers moi. Une méfiance effrayée se lisait dans ses yeux. Je tournai la tête.

--A rien... Je ne pense à rien... Alors il faut que tu partes ce soir?...

--Il faut..., répéta-t-il, continuant de m’observer avec inquiétude, il ne faut rien du tout. On me donne un bon conseil... Je le suis.

--C’est bien...

Et dans ma hâte de ne plus être devant lui, je n’ajoutai aucune question.

--Je vais tout préparer.

--Attends encore, dit-il, attends. Je voudrais...

Il hésitait; il recommençait de baisser la tête. Sa pâleur était effrayante. Une de ses mains pendait à son côté et tout le sang de l’être semblait s’être réfugié dans cette main inerte et rouge dont se gonflaient toutes les veines. Il hésitait... Et de nouveau ses paroles se précipitèrent fébrilement.

--Il faudrait que tu partes avec moi, Alvère. Ainsi tout le monde comprendrait mieux. Tout le monde serait bien sûr que je suis vraiment malade. Je le suis, d’ailleurs... Je le suis. Cette terrible nuit m’a achevé. Alors, je m’en vais... et toi tu m’accompagnes... pour me soigner. Comme cela, tout est naturel, n’est-ce pas? bien naturel!...

Mais son regard, qui m’interrogeait anxieusement, recommença de m’épouvanter, et il répéta, d’une voix sourde:

--Qu’est-ce que tu as?

--Je ne sais pas...--Et comme lui, je parlais très bas.--Je ne sais pas ce qu’il est naturel de faire... Je ne sais pas ce que le monde doit comprendre... Mais je ne partirai pas avec toi... Je ne partirai pas.

--Pourquoi? pourquoi?...

Je voyais bien que son étroite et tenace volonté était maintenant sans force et tout incohérente. Je répétai:

--Je ne partirai pas...

Et, sortant de la pièce, j’appelai Adélaïde pour lui donner l’ordre d’aller au grenier chercher les valises. Je voulais m’occuper aussitôt de ce départ, et que Fabien s’en allât au plus vite... Ah! qu’il s’en allât...

* * *

La chambre, quand j’y entrai, était toute pleine encore de son désordre nocturne. Toute machinale et sans regarder rien, incertaine et brusque, j’allai vers une armoire. Je l’ouvris et commençai d’en tirer un peu de linge. Mais il me fallut bientôt m’asseoir et serrer mes tempes entre mes deux mains...

* * * * *