Part 6
Pendant le repas, il réfléchit et parla peu. Ensuite, renversé dans le fauteuil de paille à dossier dur où il se tenait chaque soir, il continua de se taire. Guicharde, ayant un peu de migraine, dormait déjà. Nous étions seuls. Par la fenêtre entrait cet air brûlant que rien ne pouvait alléger, plus chargé chaque jour de toutes les odeurs malsaines qu’il laissait stagner dans les ruelles étroites; et, dans le bleu nocturne du ciel, où éclatait la lune jaune, se continuait une ardeur sans repos. Fabien souriait longuement aux fumées de sa pipe. Enfin il déclara:
--Tout est bien simple maintenant. Tu vas t’arranger pour revoir François, ce qui n’est pas bien difficile, et tu lui demanderas de venir te rendre visite. Mme Landargues seule empêchait ce rapprochement entre nos familles; mais elle est morte et son intransigeance avec elle. Rien ne s’oppose plus à ce que ton cousin--le mien par conséquent,--fréquente chez nous désormais.
Dans son regard s’affirmait cette volonté bornée et tenace contre quoi toutes mes révoltes étaient inutiles. Je dis simplement:
--Tu te rappelles qu’autrefois...
--Je sais, dit-il, avec quelque impatience, que tu plaisais à François, ce qui est bien naturel, et que vous avez fait ensemble quelques promenades. Mais vous avez été fort convenables et prudents en somme, et je crois bien être la seule personne du pays qui vous ait jamais rencontrés. Tout cela est loin maintenant et ces petites amours ont peu d’importance. Elles s’oublient vite, mais elles laissent généralement derrière elles une sympathie qu’il faut avoir l’intelligence de savoir exploiter. Comprends bien que Fardier est très vieux maintenant et au bout de sa course. Mandel intrigue déjà pour le remplacer et non point seulement auprès des Landargues... mais on tient par ceux-là toute la clientèle importante du pays... Eh bien! si nous savons être adroits, ce n’est pas Mandel qui l’emportera, ce sera moi... Comprends cela aussi, et encore...
Il parlait... Je le laissai dire sans plus lui répondre. Mais lasse à la fin et tout irritée:
--Bien... c’est entendu... n’insiste plus. Je demanderai à François de venir ici... je le lui demanderai.
Et certes, je n’entendais point tenir cette promesse. Mais voici que Fabien prit l’habitude chaque soir en rentrant de me chercher par toute la maison avec une grande impatience. Et il me demandait aussitôt:
--Quoi de nouveau?... L’as-tu revu?
Alors, l’exaspération m’empêcha de plus réfléchir. Je ne cherchai point à éviter François Landargues, et, le jour qu’il se retrouva devant moi, je lui parlai comme il m’était ordonné de le faire. C’était une fois de plus sur la place ronde et près de l’ormeau. Une cloche, à petits coups engourdis et comme étouffés dans l’air chaud, sonnait la fin de l’office du soir. Des vieilles sortaient de l’église, obscures et chuchotantes, faisant lever la poussière à leurs glissantes semelles. Et le son épais de cette cloche, celui de ces pas traînants, restent mêlés pesamment à l’humiliation qui m’écrasa quand, m’ayant entendue, François posa sur moi son impitoyable regard.
Les calculs de Fabien, son exigence, ma faible révolte, et mes soumissions résignées, il pénétrait aussitôt tout cela; il en tirait une gaîté violente et cruelle. Et souhaitant qu’elle me fût évidente, souriant de son méchant sourire, il prit bien soin de laisser d’abord le silence se prolonger entre nous.
--Mais certainement, dit-il enfin, j’irai vous voir... c’est-à-dire...
Il désigna sa maison.
--J’irai, quand il vous plaira, vous rendre la visite que vous deviez me faire... et que j’attends toujours.
Curieuses, nous épiant, les sombres vieilles rôdaient autour de nous. L’une d’elles, plus hardie, surgit brusquement à nos côtés. Sans doute elle avait pensé ainsi surprendre quelque chose de notre entretien. Mais, s’excusant très humblement, elle dit à François qu’elle voudrait bien lui recommander son fils, désireux de trouver un emploi aux carrières... Il dut lui répondre. Je m’éloignai aussitôt... Et je pus répondre ce soir-là aux pressantes questions de Fabien:
--Je l’ai revu...
--Eh bien?
--Je ne pense pas qu’il vienne jamais ici.
Alors Fabien s’emporta, déclarant qu’il ne pouvait rien comprendre à ce refus et que j’avais évidemment présenté ma demande avec beaucoup de sottise et de maladresse.
* * *
Par les journées torrides comme celles que nous subissions alors, il advient quelquefois que l’on voit tout à coup fumer et flamber le foin mis en meule. Le moindre vent qui passe attise cet incendie que n’alluma personne, gonfle, soulève, emporte les brindilles enflammées, et, dangereusement, les répand au hasard. Ainsi, dans les petites villes resserrées où fermente l’ennui, la calomnie naît sans cause; elle grandit tout à coup, se disperse et retombe, et chacun examine le débris qui s’est venu poser à sa fenêtre ou sur le banc de son jardin.
* * * * *
Celle qui commença sournoisement de réunir le nom de François et le mien, dut se former ainsi de bien peu de chose, peut-être d’un chuchotement de ces vieilles sortant de l’office et qui laissaient au coin de leur bonnet blanc couler un avide regard... Peut-être seulement de cette langueur traînant par toute la ville, inactive et fiévreuse, tant de rêves malsains et de relents décomposés... Toujours est-il que ce mauvais bruit commença de naître et de s’enfler, doucement d’abord, si doucement que l’on n’y pouvait prendre garde.--Un soir, en rentrant, Fabien me demanda, presque mécontent:
--Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu avais revu Landargues?
--Mais, répondis-je simplement, parce que je ne l’ai pas revu.
--Ah! par exemple! On m’a affirmé que vous étiez passés hier, tous les deux, sur le chemin de la Bastide.
--Et qui donc affirme cela?
--Bernard, le vieux retraité, que j’ai soigné aujourd’hui. Il le tenait du frère de la receveuse des postes.
--Ce n’est qu’une sottise.
Il me crut, et d’ailleurs il n’eût point jugé mauvaise cette rencontre. Mais pourquoi les gens imaginaient-ils de raconter ce qui n’était pas vrai? Cela prouvait bien qu’ils s’occupaient de nous, et d’une façon maligne, que Fabien n’aimait pas. Et il demeura tout le soir inquiet et étonné.
Il ne tarda point, toutefois, d’oublier cette petite chose comme je l’avais oubliée moi-même; mais il se trouva que la semaine suivante, dans la rue des Licornes que bordent seulement de hauts murs de jardins, je rencontrai de nouveau François Landargues. Il demeurait en ce moment dans sa maison de la place, et, plus malade chaque jour, sans force pour monter bien souvent aux carrières, continuant comme il avait fait pendant ses longues absences d’abandonner à Romain de Buires tout le soin des affaires, il errait dans la ville au soir tombant, promenant ses désœuvrements inquiets et son inquiète fébrilité. Guicharde le croisait ainsi presque chaque jour et notre rencontre une fois de plus n’avait rien que de naturel.
M’ayant aperçue et ne me laissant pas le temps de l’éviter, il marcha vers moi rapidement et me prit par le bras en me disant bonjour. Je voulus m’écarter; mais il me serrait avec force. A ce moment, Mlle Tarride ouvrait la petite porte de son jardin; avec sa bouche toujours ouverte, ses sourcils haut remontés dans son front bas et qui se plisse, elle est fort sotte et sans bonté. Elle nous regarda, baissa les yeux aussitôt et fila le long du grand mur.
--Elle emporte la nouvelle, dit François, la nouvelle que nous nous donnons rendez-vous dans les petites rues désertes où ne s’ouvrent point de fenêtres. Grands dieux!... vous aurais-je compromise!... Mais que dira votre mari?... Est-il jaloux?... Alvère, dites-le... ce serait si drôle! Gourdon jaloux!... Jaloux de moi!... Je me demande vraiment...
Il riait... Soudain il se tut. Une curiosité perverse, un rêve dangereux, s’égaraient dans ses yeux mornes où brûlait la fièvre.
--Vos paroles sont de mauvais goût. Elles me déplaisent, lui dis-je sèchement.
* * * * *
Je le quittai ainsi et, pour ne plus le revoir, prétextant de cette chaleur qui me rendait un peu souffrante, pendant quelques jours je ne sortis plus de la maison. Mais Guicharde m’apprit que François Landargues, changeant de caprice, était retourné s’installer dans la maison de la Cloche, et je m’en allais alors quelquefois, avec ma sœur, m’asseoir au soir tombant dans le jardin de la maison Mondragone, qui est ouvert pendant les beaux jours aux habitants de la ville. Dans l’air trop lourd, la bonne odeur verte qui monte des feuillages nocturnes ne parvenait pas à s’exhaler des buis métalliques et des platanes desséchés. Quelques vieilles près de nous se ramassaient sur les bancs. Je pensais quelquefois avoir leur âge. Guicharde, entre ses doigts, tournait de petites feuilles craquelantes et consumées. Nous ne disions rien.
Les quelques amis que nous pouvions avoir étaient partis pour la montagne. La ville était vide. Rien ne paraissait plus traîner de ce méchant bruit qui, mêlant mon nom à celui de François, s’en était allé comme tant d’autres commérages... Pourquoi donc, dans cette grande tranquillité, oppressante et morne, Fabien commença-t-il soudain de se montrer tout plein d’une aigre inquiétude? Sans doute, il ne pouvait me faire aucun reproche précis, et, paisiblement persuadé qu’il m’inspirait tout l’amour nécessaire, il ne souffrait point dans sa jalousie; mais, en rentrant, il m’interrogeait quotidiennement sur l’emploi de ma journée avec une minutie âpre et qui m’eût impatientée si j’avais senti moins de fatigue. Pendant les repas, il parlait à peine. Soudain ses sourcils se contractaient, il baissait la tête; sans raison, son poing tout à coup faisait trembler la table; avant même que nous eussions terminé, se levant brusquement, il se mettait à marcher à travers la salle et quelquefois son pied heurtait le sol si fortement que des carreaux, tremblant dans leur alvéole de ciment, montait un petit nuage de poudre rougeâtre et vaporeux.
--Mais qu’a-t-il donc? Que peut-il se passer? demandais-je à Guicharde quand nous étions seules.
* * * * *
Elle s’étonnait et s’effrayait avec moi. L’irritation de Fabien était telle que nous n’osions là-dessus lui dire aucune parole; elle croissait chaque jour; ses gestes, mesurés d’ordinaire, devenaient brusques et comme incohérents. Il renversait une chaise en voulant l’écarter. Un soir, en se servant à boire, il brisa son verre. Une rage presque haineuse, sournoise cependant et qui savait se contenir, luisait quelquefois dans ses yeux, et son visage se gonflait alors et se tachait de rougeurs enfiévrées.
--Il doit être malade, expliquait Guicharde; la route en ce moment brûle les yeux, et il disait hier qu’en menant sa voiture il avait senti comme un étourdissement.
* * *
Ma sœur, à Lagarde, s’est fait une amie, une seule, mais qu’elle affectionne. C’est une demoiselle Jeanniot, âgée de près de cinquante ans, fort vive et intelligente, curieuse de tout. De longs bandeaux coulent au long de son visage qui est lisse et paisible comme celui des saintes en cire. Dans sa vieille maison de la rue Puits-aux-Bœufs, sur la table du vaste et humide salon, une collation est toujours prête pour les visiteurs toujours attendus. Ils sont nombreux, quotidiens, et lui portent des quatre coins de la ville les nouvelles dont elle est avide, mais qu’elle sait ensuite ne répandre que prudemment.
Guicharde, quand elle va la voir, s’y installe pour l’après-dîner. Or, un jour de ce mauvais été qu’elle était partie ainsi, emportant son ouvrage, elle me revint vers trois heures; et, sous la sueur qui luisait à ses joues, son visage était tout animé d’une indignation qui me surprit. Elle arracha son chapeau et le jeta sur la table; elle battit l’air devant elle de son petit éventail noir, et elle me déclara:
--Ce François Landargues est un misérable.
Je ne fus pas étonnée. Il me semblait maintenant que, depuis quelques jours, dans mon inquiétude, je ne cessais point d’attendre que l’on prononçât ce nom. Je demandai simplement:
--Qu’y a-t-il encore?
Alors, s’asseyant, elle tira sa chaise tout près de moi et me rapporta ce que Mlle Jeanniot connaissait depuis une semaine et s’était décidée à lui apprendre. Elle le tenait d’un de ses neveux qui fréquentait des amis de Landargues et de Romain de Buires, d’une autre personne encore et d’une troisième. Mais ces petits détails ne sont plus dans mon esprit. Je me rappelle seulement les paroles, et non point le chemin qu’elles avaient dû prendre pour venir jusqu’à moi. Je tenais encore mon aiguille. Toute machinale, regardant bien loin, j’en piquais à petits coups la toile abandonnée sur mes genoux. Et dans la pénombre de la pièce chaude, aux volets clos, j’entendais frémir à mon oreille la voix de Guicharde.
* * * * *
François Landargues se vantait, paraît-il, de mon amour pour lui... L’aventure, laissait-il entendre, était agréable, et il ajoutait en riant que Fabien Gourdon n’était ou ne pouvait être un bien dangereux obstacle. Ces calomnies, Mlle Jeanniot l’affirmait, ne dépassaient pas un certain monde où l’on avait le bon goût de les juger indignes et de les arrêter. Elles ne pouvaient me toucher, et l’impudent cynisme de François Landargues était dans toute cette affaire la seule chose dont on se scandalisât.
--C’est un misérable, répétait Guicharde, un misérable et un fou. Comment peut-il parler ainsi?... Pourquoi?...
Mais je continuais de n’être pas étonnée. Je me rappelais ce regard ennuyé de malade et ce que j’y avais vu soudain monter d’animation perverse et de méchanceté grandissante, tandis que François me demandait: «Votre mari est-il jaloux? Jaloux de moi... ce serait si drôle!» Ce serait drôle, en effet, de savoir ce que deviendraient en un tel cas la soumission et la déférence de ce Fabien Gourdon, dont on pouvait, quand on s’appelait M. Landargues, se moquer si bien... Que ferait-il? Tout le jeu était là. Et François jugeait bon d’y amuser ses désœuvrements, se souciant peu que l’insulte m’atteignît, mais prenant grand soin évidemment que tous les propos qu’il tenait vinssent aux oreilles de Fabien. Oui, je comprenais cela... Je comprenais aussi d’autres choses, et quand Guicharde répéta pour la dixième fois peut-être:
--Il est fou! Que dirait Fabien s’il venait à savoir?
--Mais je crois qu’il le sait, dis-je d’une voix si lente qu’elle paraissait tranquille.
--Allons donc! s’indigna-t-elle.
--Il sait... il sait...--et ma voix continuait de traîner parce qu’en disant ces petit mots, je pensais à trop de choses...--Je le crois... j’en suis même sûre... Mais il n’osera jamais rien dire à François Landargues... jamais.
--Cependant... murmura-t-elle, plus effrayée peut-être de cette supposition que de toutes les autres...
Mille petits bruits craquelaient le silence. Il semblait que l’on entendît se fendre et grésiller sous le soleil les tuiles du vieux toit.
* * * * *
--Écoute... ce soir même... ce soir... devant lui... je ferai une allusion à toutes ces vilenies... Nous verrons bien...
--Ah!... comme tu voudras.
Guicharde hésitait encore...
--Mais si c’est par moi, cependant, qu’il vient à apprendre... qu’arrivera-t-il?
--Rien... rien... sois tranquille...
--J’ai presque peur.
--Et de quoi donc?
--Je ne sais pas...
--Alors?
De longues minutes passaient entre nos courtes phrases. S’éveillant tout à coup, une colombe, captive dans sa cage d’osier, au mur de la maison voisine, fit rouler dans l’air sa plainte obsédante et qui ne cessa plus... Une angoisse singulière descendait sur nous...
* * *
Le soir de ce jour-là, commença de se former à l’horizon la buée lourde qui annonce les grands orages de l’automne; et quand nous fûmes à table, Guicharde, pour n’être point tentée de dire tout de suite autre chose, demanda d’abord à Fabien:
--Pensez-vous enfin que nous ayons la pluie?
--Je n’en sais rien, dit-il.
--Il serait grand temps...
--Évidemment.
Et, coupant son pain, il le fit avec une violence si maladroite qu’il s’entailla le bout du doigt.
--Laisse donc! ordonna-t-il comme je me levais pour aller chercher un bol et un peu de linge.
Rageusement, il tamponnait la plaie avec sa serviette que couvrirent aussitôt de larges taches de sang. Guicharde était superstitieuse. Elle me regarda, et je vis bien que maintenant, avant de parler, elle hésitait davantage... Cependant elle avait aujourd’hui senti trop d’indignation pour se pouvoir entièrement contenir. Ses gestes peu à peu s’énervaient à leur tour. Au dessert enfin, comme Adélaïde venait de quitter la salle, ayant posé sur la table un grand plat d’amandes fraîches, elle se décida:
--Fabien, dit-elle résolument, savez-vous ce que l’on m’a raconté aujourd’hui?...
Il parut inquiet et la regarda.
--C’est à propos de François Landargues, continua ma sœur... Il parle de vous, paraît-il...
Aussitôt, le regard de Fabien, qui s’était détourné, revint sur elle; cette fois, il était presque haineux, lourd de violences comme un coup au visage.
--Taisez-vous, s’écria-t-il, taisez-vous!
Il se leva, mais il restait debout devant la table; une espèce de frisson le secouait et, tout immobile qu’il fût, il avait l’air de se débattre. Je l’observais tranquillement. Un papillon épais tournait autour de la lampe, et ma pensée comme lui était incertaine et lourde dans cette atmosphère de tourment et d’orage.
--... Vous êtes renseigné... je le vois.--Et Guicharde maintenant n’était plus prudente, mais se laissait emporter.--Alors que pensez-vous faire? Cela ne peut continuer.
--Taisez-vous! répéta Fabien.
Comme à son tour elle s’était levée, il marcha sur elle; il la prit aux poignets; et sans que, tout effrayée, elle eût prononcé une parole:
--Taisez-vous! proféra-t-il une troisième fois, mais très bas, d’une voix rauque et qui s’étranglait. Est-ce que vous perdez la tête? Vous ne le voyez donc pas que, depuis des jours et des jours, je me contiens pour ne pas faire un malheur...
Et, furieusement, il la repoussa. Il n’avait pas lâché sa serviette qui pendait toute sanglante à sa main gauche. Soudain, la chiffonnant avec rage, il la jeta à ses pieds, et son poing serré avait l’air de s’abattre sur un visage exécré. Un instant il tourna sur lui-même, haletant, hésitant, exaspéré. Enfin, claquant les portes, il alla s’enfermer dans son cabinet... et nous écoutions dégringoler les menus gravats, derrière le papier gonflé par la chaleur, le long des vieux murs tout ébranlés par la violence de cette sortie.
--Oh! dit Guicharde, venant se presser contre moi... tu vois bien qu’il fallait avoir peur... Qu’est-ce qui arrivera maintenant? Il avait la mort dans les yeux...
Je demeurai tout indifférente.
--Ne t’inquiète donc pas... Je le connais trop... Ses emportements signifient peu de chose.
Et tranquillement, commençant d’ouvrir quelques amandes, je mis un peu de sel au coin de mon assiette pour qu’elles y prissent plus de goût.
* * *
Malgré ce beau calme que je pensais avoir, il me fut, après une telle scène, impossible de dormir. N’osant allumer la lampe par crainte de réveiller Fabien, tout anéanti dans son lourd sommeil, j’implorai le secours d’une rumeur au loin qui permît à mon esprit fatigué de se distraire à la suivre. Vainement. Ces nuits de province sont les plus mortes de toutes. Dans la campagne même, le froissement des feuilles, l’aboiement d’un chien, le cri du mulot, la plainte argentée du grillon sous les herbes, mettent, dans ces heures obscures, l’animation secrète des mille petites vies qui s’inquiètent et qui veillent. Mais des pierres et des murs, des grosses portes bien closes, des lourds volets, ne monte, à travers le silence des rues désertes, qu’un plus pesant silence.
* * * * *
Le subissant jusqu’à m’en sentir étourdie, je laissai donc, sans fermer les yeux, se traîner cette trop longue nuit. Et voici que soudain, deux heures venant de sonner, je fus comme soulagée d’entendre au loin, très loin, un pas qui marchait vite et qui sonnait durement.
Je me dressai pour mieux l’entendre. Amoureux attardé ou travailleur trop matinal? Délaissant un instant mes tourments, je m’amusais à de petites imaginations. Le pas approchait rapidement. A présent il semblait courir... Je n’imaginais plus rien... Une espèce d’angoisse commença de me faire trembler... j’attendais... le pas allait-il venir jusqu’à notre porte?
Il y vint et s’arrêta. Aussitôt le marteau retomba avec force trois fois de suite, et je criai:
--Fabien!... Fabien!
Ce n’était pas la première fois que semblable réveil nous surprenait en pleine nuit. Fabien, habitué à ces alertes, eut tout de suite les yeux ouverts, le cerveau lucide.
--Eh bien! dit-il, on vient me chercher pour un malade. Ce n’est pas la peine de crier comme une affolée.
Calme, il alluma la lampe. Tandis qu’il attendait avec une insupportable patience que la petite flamme eût achevé de couronner la mèche ronde, le marteau résonna de nouveau cinq ou six fois, et les coups précipités, ne se détachant pas l’un de l’autre, faisaient un seul roulement bondissant et tragique.
--Vite, Fabien, vite!
--Que tu es ridicule! dit-il simplement.
Il s’habilla, prit le temps d’ouvrir l’armoire pour y prendre un foulard qu’il se noua autour du cou; il sortit enfin, emportant la lampe, et descendit tranquillement, tandis que le marteau, sur la porte, recommençait de frapper éperdument. Presque aussitôt, Guicharde, son bougeoir à la main, entra dans ma chambre:
--Ah! me dit-elle, ton mari est descendu enfin. Je croyais qu’il n’entendait pas. Et cependant quel tapage!
Je demandai:
--Il t’a réveillée?
--Je ne dormais pas, dit-elle.
Et elle vint s’asseoir sur mon lit.
Je me penchai vers son épaule; mais, comme mon front allait s’y appuyer, elle tressaillit et se mit debout. Fabien en courant remontait l’escalier. Il ordonna, d’une voix troublée et rauque:
--Mes chaussures... mon manteau... ma casquette... vite.
Je me levai en hâte. Son visage, éclairé seulement par la bougie de Guicharde et tout creusé de grandes ombres, me paraissait redoutable. Tout en me précipitant vers le cabinet de toilette, je demandai:
--Qui est malade?
Il répéta:
--Vite.
Et il s’appuyait tout haletant contre le mur.
--Voulez-vous que j’aille ouvrir la remise? proposa Guicharde.
Déjà il laçait à la diable, ne prenant qu’un crochet sur trois, les grosses chaussures en cuir de bœuf que je venais de lui remettre et qui servaient pour ses courses nocturnes.
--Je ne prends pas la voiture... c’est tout près... ou du moins... pas loin.
Une émotion que je ne pouvais comprendre essoufflait sa voix et faisait ses gestes désordonnés. Je demandai encore:
--Qui est malade?
Il me regarda; mais ses yeux un peu fixes ne me voyaient pas. Enfin ses paupières battirent nerveusement, et se détournant sans me répondre:
--Ma trousse, dit-il, jetant cet ordre à Guicharde. La petite trousse avec les aiguilles; et la boîte noire qui est dans le placard, derrière le bureau. Voilà la clef.
--La noire? répéta Guicharde prudente, sachant que chacune des quatre boîtes enfermées dans ce placard contenait des produits différents.
--Oui... la noire... vite.
Elle sortit. Je courus derrière elle. En bas, dans le vestibule, la lampe posée sur une petite table éclairait un vieil homme qui se tenait debout, les bras croisés. Bien qu’il y eût là trois chaises toujours prêtes pour ceux qui attendaient, il ne voulait pas s’asseoir tant son impatience était grande, et le talon de son gros soulier paysan ne cessant de battre la dalle, cet homme semblait tout agité d’un tremblement continu qui le secouait jusqu’aux épaules et jusqu’au bout de ses grandes mains, stupidement pendantes à son côté et comme écartées d’épouvante.
--Pardon, dit Guicharde en passant devant lui, j’ai besoin un instant de la lumière.