Pour moi seule

Part 5

Chapter 53,832 wordsPublic domain

Quoi qu’il demandât cependant, et quoi que valussent ses conseils, il m’était doux encore de n’examiner rien et de lui marquer de l’obéissance, et je m’appliquais à bien considérer qu’il avait raison en toutes choses... Mais peu à peu cette bonne volonté qui comblait tout mon cœur, ce cher aveuglement auquel je m’obstinais, allaient se défaisant malgré tout mon effort... Peu à peu... peu à peu... Ah! pour bien expliquer cela, sans doute faudrait-il avoir lu plus de choses, connaître plus de mots et, dans ce ténébreux et délicat domaine des exigences secrètes et des blessures indéfinies, savoir se conduire avec moins d’inquiétude et de maladresse... C’est un mot, une fois, que l’on voudrait n’avoir pas entendu; l’imprudence, un autre jour, de demander: à quoi penses-tu? et d’apercevoir, quand cette pensée vous est dite dans sa sincérité, tout ce qu’elle a de vulgaire et de déplaisant. Et c’est enfin, après tant de froissements, la révélation plus précise de cette misère d’âme que depuis tant de jours on se défendait si tristement de connaître ou de soupçonner...

L’automne était à son milieu; les jours de pluie déjà s’emmêlaient aux beaux jours, et, dans la même minute, le souffle qui passait, remuait, avec toute l’ardeur des derniers soleils, l’acidité piquante du froid qui allait venir. Comme le soir tombait, le vent du nord commença de tordre et de dresser à la cime de notre acacia les petites feuilles sèches; il secoua durement les portes, glissa aux fentes trop larges des volets et, déjà frissonnante, j’allumai dans ma chambre un grand feu de bois, le premier feu de l’année. La pièce morne aussitôt en fut tout embellie: une âme claire dansait au flanc lourd des vieux meubles; la mélancolie inquiète que je commençais quelquefois de sentir et qui m’avait tenue tout le jour se dissipa; et j’attendais Fabien au coin de ce feu aussi tendrement, je pense, que je l’avais attendu, pendant nos semaines amoureuses, à ma fenêtre ouverte sur le beau temps.--Mais il arriva tout agité, et, me racontant sa journée, il m’apprit aussitôt que, passant devant la Cloche, il y était entré pour rendre visite à la vieille Mme Landargues et qu’elle l’avait fort bien reçu.

Or, cette femme impitoyable, de cœur si orgueilleux et dur dans ses rancunes, pas plus qu’elle n’en prêtait à quoi que ce fût de nos humbles vies, n’avait prêté d’attention à mon mariage. Elle avait eu l’insolence de dire à Fabien qui le lui annonçait: «Ne me parlez pas de ces personnes, je vous prie, si vous désirez rester de mes amis...» Depuis cette parole il ne l’avait pas revue; il n’avait pas revu François, voyageant en Espagne,--avec Julie Bérard, affirmait-on--et qui lui avait envoyé sur sa carte quatre mots exactement de félicitations. Sans doute il se vantait de rencontrer quelquefois au café un certain Romain de Buires, neveu de François par sa mère, et qui, durant ses absences, le suppléait dans la direction des carrières. Il disait, en parlant de ce jeune homme: «Mon ami de Buires...» Mais cela était seulement un peu ridicule. Et je voulais espérer que les Landargues maintenant seraient ignorés de nous comme ils entendaient, avec tant de mépris, que nous le fussions d’eux-mêmes.

Je ne pus donc, en écoutant Fabien, me tenir de m’exclamer. Il me considéra avec une extrême surprise.

--Mais, me dit-il, elle s’est toujours montrée fort aimable à mon égard. Je ne serai pas si sot que de laisser perdre une semblable relation.

Et ce furent, je crois bien, la simplicité, la sincérité avec lesquelles il prononça cette petite phrase qui me firent le plus de mal.

--Et... elle t’a demandé de mes nouvelles?

Les larmes déjà me montaient aux yeux. Ma voix tremblait.

--Mais non, dit-il toujours simplement et sans ressentir l’offense pour lui plus que pour moi-même. Que veux-tu? Elle est ainsi. Nous avons parlé, absolument comme autrefois, d’histoire et de médailles. A ce propos, elle m’a conseillé...

--Ah!... criai-je, tu ne comprends donc pas!...

Il haussa les épaules, en déclarant:

--Je comprends que tu penses seulement à tes susceptibilités et que cela est ridicule. Il faut dans la vie avoir plus d’adresse.

Et, sans me laisser rien ajouter, il m’apprit aussitôt que François était revenu d’Espagne, mais fort malade, et que Fardier l’avait engagé à faire dans les montagnes un séjour qui pouvait être de longue durée. A ce propos, haussant les épaules, il s’emporta contre ce vieil homme dont les Landargues faisaient tant de cas, déclarant ses ordonnances stupides, et qu’il était un âne; les pires malheurs pouvaient bien arriver aux imbéciles capables de se remettre entre ses mains... Et certes, je savais bien qu’il n’aimait pas Fardier, ni Mandel, d’ailleurs, son autre confrère à Lagarde; mais jamais encore il ne m’avait paru mettre dans ses jugements tant d’aigreur brutale et de visible envie.--Enfin, il me quitta pour aller chercher le courrier dans son cabinet et ce départ me fit du bien. Mais les joyeuses flammes de tout à l’heure s’étaient éteintes derrière les hauts chenets rouillés. Une âcre et sifflotante fumée montait des bûches noircies, et, serrant contre ma poitrine mes deux bras croisés, je tremblais dans la pièce sombre, entre les meubles pesants, d’un petit frisson interminable et douloureux.

* * * * *

C’est ce jour-là, oui, ce jour-là, que je revis pour la première fois mon mari tel qu’il n’avait point cessé d’être, avec son cœur courtisan, son imagination petite et pesante, et toute la misère de ses moindres sentiments. Mais que de jours encore il me fallut avant de revenir à la désolante assurance que, bien réellement, il était ainsi! Que de luttes, que de décourageantes certitudes, sans cesse plus nombreuses et pressantes, venant tourner autour de moi, se faisant accepter malgré ma défense et me laissant chacune sa blessure et son tourment! Hélas! il me fallait bien voir maintenant que ce qu’il voulait m’apprendre par tous ses conseils pour la bonne tenue de notre maison, c’était seulement cette méfiance à l’égard des serviteurs, cette haineuse exigence, cette espèce d’avarice enseignée par sa mère et qu’il entendait bien me faire pratiquer. Ses recommandations au moment où j’allais faire ou recevoir une visite étaient toutes pénétrées de la plus mesquine et de la plus aigre vanité. Et je ne sais rien de plus lamentable que ses inquiétudes quand, me parlant de lui-même et de ses talents abondants, il enrageait de n’occuper pas à Lagarde la situation qu’il méritait et déclarait qu’il y saurait bien parvenir... Il avait dans sa clientèle quelques bourgeois riches et deux propriétaires importants de la plaine, et sans cesse il rappelait leurs noms, soucieux de leurs plus vagues malaises et si satisfait de les approcher que, volontiers, je le crois bien, il n’eût accepté d’eux aucun payement. Mais il enrageait d’avoir surtout à soigner de pauvres gens et se montrait avec eux d’une impitoyable âpreté.

Deux fois par semaine avait lieu sa consultation. Alors il fallait qu’un religieux silence occupât la maison. La femme qui nous servait devait mettre un tablier à volants de dentelle comme dans les villes et, dans la salle à manger où attendait l’humble clientèle aux faces brûlées, aux mains noires, inquiète et respectueuse dans ses vêtements du dimanche, il fallait que les quatre pièces d’argenterie que nous possédions fussent bien en évidence au milieu de la table. Moi-même, si je traversais la pièce, je devais retirer le petit tablier gris qu’il m’obligeait de porter sur mes vieilles robes: elles étaient, dans la maison, le seul négligé qu’il tolérât.

--Mais, lui disais-je, que veux-tu que tout cela fasse à ces pauvres gens?

--Cela fait, riposta-t-il, qu’ils me croient riche et me permet de les faire payer davantage.

Vainement je m’appliquai à découvrir chez lui la noblesse de quelque bel emportement enthousiaste et généreux. Il n’éprouvait rien que de médiocre et d’étroitement réfléchi. Son honnêteté même était de cette qualité craintive et intéressée qui la rend insupportable. Et vainement je voulais forcer mon amour de s’attacher à lui: il n’y trouvait rien qui ne le repoussât. Alors les heures commencèrent souvent de me sembler trop longues, et plus souvent, les voyant aussi régulièrement se lever, tourner et disparaître, je suffoquais à leur passage comme au passage du grand vent.

Fabien m’avait introduite dans une société supérieure à celle que, par maman, j’avais pu connaître; mais on se visite peu à Lagarde, et les gens y sont de mince intérêt. Je passais donc mes journées dans ma maison, occupée à des rangements d’armoires ou des travaux de couture, mais une mélancolie sourde et continue, une amertume découragée, se mêlaient à tous mes actes et m’enlevaient jusqu’au goût des petites satisfactions que je pouvais avoir. Or je savais depuis l’enfance que ma vie serait humble et toute occupée par de simples besognes; le bonheur que je tenais était, dans sa forme, bien supérieur à toutes les ambitions que l’on m’avait permis d’avoir; et mon mal ne venait pas de l’ennui ou du besoin des plaisirs.

Les journées d’hiver n’avaient point de gaîté, mais plus mélancoliques encore étaient les longs jours du printemps. Alors j’ouvrais ma fenêtre. L’odeur de la campagne et les bruits de la rue se mêlant autour de moi m’apportaient leur apaisement. Un petit enfant riait. Une carriole sautait sur les pavés aigus. Des femmes, vers le soir, allaient à la fontaine; j’entendais le grincement de la pompe, le ruissellement de l’eau dans les cruches de grès; mais je sentais de nouveau toute mon inquiétude, quand je voyais sur le mur, en face de moi, l’ombre monter peu à peu, comme un chat sournois qui s’étire et qui glisse, car je redoutais maintenant les retours de Fabien et les récits qu’il m’allait faire de sa journée, et tout ce que, durant l’interminable soirée, il remuerait devant moi de petits projets, de petites rancunes et de petites idées...

* * *

Cependant, maman, chaque matin, quand j’allais la voir, aussi pénétrée que le premier jour quand elle m’avait fait l’annonce merveilleuse de mon mariage, ne cessait pas de me répéter:

--Tu es heureuse.

Et sa conviction était si profonde qu’il me fallait bien répéter avec elle:

--Je suis heureuse.

Mais sa fragile santé ne cessait de s’affaiblir et elle prit mal sur la terrasse un jour de grand vent. La fièvre en quelques heures devint très forte et je vis bien qu’elle allait mourir. Vainement, désespérée, je suppliai Fabien d’appeler en consultation, sinon l’un de ses confrères de Lagarde, du moins quelque docteur de Valence ou de Lyon. Il me déclara que le cas de la malade étant grave peut-être, mais fort simple, il n’avait point à supporter cette humiliation; et maman elle-même me désapprouvait, répétant de sa voix sans force que les soins de son gendre étaient les meilleurs de tous et qu’elle n’en voulait point d’autres. Il me fallut donc laisser ainsi se défaire cette chère vie... Ce fut au petit jour, après une nuit plus tranquille. Guicharde et moi étions seules auprès d’elle. Elle se tourna brusquement dans son lit et nous regarda. Ma sœur, à genoux près du feu, tournait une potion qu’il fallait prendre chaude et dans de la tisane; mais je me précipitai vers ces yeux où l’âme se levait pour la dernière fois.

--Maman!

Elle voulut sourire.

--Garde... dit-elle très bas... garde bien ton bonheur.

Et ce fut fini dans le temps que Guicharde mit à faire dix pas pour venir à côté de moi tomber en pleurant sur ce lit.

Ah! chère morte, comme vous deviez nous rester présente, et comme, dès ce moment, et aujourd’hui encore, nous devions sentir que vous étiez toujours là, chaude et gonflée de sang au fond de notre cœur!--Dans notre désespoir nous ne cessions, Guicharde et moi, de parler d’elle. Chacune de nous s’épuisait à rechercher ce que l’autre conservait de souvenirs et d’images. Nous les mêlions en sanglotant; quelquefois aussi avec d’attendris et désolés sourires. Et nous ne pouvions plus nous séparer. Alors Fabien proposa que Guicharde vînt habiter avec nous. Je fus bien touchée qu’il eût ainsi compris notre secret désir. Mais après qu’il eut accepté mes remerciements, il acheva d’expliquer sa pensée.

--Cela me permettra, dit-il, de louer la maison de votre mère. Le rapport en sera petit, mais rien n’est à dédaigner. Ensuite, il sera d’un bon effet que nous n’abandonnions pas ta sœur à sa solitude. Mme Périsse m’a posé hier à ce sujet plusieurs questions qui m’ont bien montré l’opinion générale et clairement indiqué ce qu’il est convenable de faire. Enfin Adélaïde la suivra sûrement. Cette fille est honnête; elle se contente de petits gages et cela nous permettra de réaliser sur le service une intéressante économie.

* * *

La présence de Guicharde ne devait pas seulement me soutenir dans mon désespoir. Elle me fut bonne aussi dans cette autre peine qui commençait de ne plus me quitter. Un peu vieillie, plus maigre avec des yeux plus beaux, toujours autoritaire, exaltée, douloureuse, elle me réconfortait par cette admiration passionnée, cette envie généreuse et enchantée que ne cessait pas de lui inspirer mon bonheur. Elle trouvait ma maison vaste, mes meubles beaux, mes ressources abondantes; elle trouvait surtout,--et c’est par là qu’elle m’était secourable,--Fabien plein de sagesse, tendre autant qu’on le peut souhaiter et fort remarquable dans ses moindres paroles; car, satisfaite des apparences, elle ne s’inquiétait jamais d’aller derrière elles chercher ce fond de l’âme qui est la suprême et seule réalité. Elle me dépeignait donc mon mari tel qu’elle savait le voir à travers les tourments de sa solitude et dans la sagesse ou la simplicité de son esprit; je l’écoutais docilement et, ne cessant de me répéter qu’elle avait raison, il m’arrivait d’en être persuadée. Alors je goûtais un grand contentement à reconnaître que de ma sottise seulement, de mon ignorance et des maladresses de mon pauvre jugement venaient toutes les raisons de ma peine, et ranimant ainsi ce misérable amour qui m’était nécessaire, je parvenais quelquefois encore à en tirer un peu de joie.

* * *

Il y avait deux ans que maman était morte quand la vieille Mme Landargues mourut à son tour. Fabien, assez souvent, l’avait revue, mais il n’osait plus m’en parler; il apprit la nouvelle sur la route, un jour, en rentrant de ses visites, et, me l’apportant aussitôt, feignit de ne vouloir me la dire qu’avec ménagement. Quand il vint enfin au bout de ses phrases prudentes et déjà consolatrices, je le regardai tout étonnée:

--Eh bien! dis-je, elle est morte. D’autres, qui sont meilleures, vivent moins longtemps. Croyais-tu que j’allais me mettre à pleurer?

Il riposta:

--Quelques larmes seraient décentes: c’était la mère de ton père.

Marchant à travers la chambre, soucieux et la tête basse, il s’interrogeait gravement.

--Je me demande s’il convient que tu paraisses aux obsèques. Elles vont être fort belles.

--Aux obsèques de cette femme!...

--Mon Dieu, dit Fabien, que tu es donc ridicule avec tes surprises et tes exclamations! Tu es de son sang, n’est-ce pas? Et puisque la voici morte, elle ne peut plus s’opposer à ce que tu le proclames un peu plus haut que tu n’as pu le faire jusqu’à présent. Cela ne nuirait ni à toi, ni à moi.

Il comprit cependant que je ne céderais pas, et il en fut mécontent; mais cette mort faisait se lever en lui trop de pensées importantes et agitées pour qu’il s’acharnât sur une seule.

--Soit, condescendit-il, j’assisterai seul à la cérémonie, mais tu dois bien te rendre compte que cette mort forcément changera certaines choses... Je ne parle pas de la fortune. Ton père s’est arrangé assez sottement pour qu’il n’y ait rien à attendre; je le savais en t’épousant et je ne te reproche rien... Mais il faut profiter de cette circonstance pour bien montrer à tout le monde que la famille Landargues est notre famille, et tu vas me faire le plaisir de préparer ton deuil.

--Mon deuil!

Je m’indignai cette fois jusqu’à la révolte.

--Je ne veux pas... je ne veux pas... Elle nous détestait tous, et je la détestais...

--Oh! pour cela, dit Fabien venant sur moi et me fixant avec dureté, je tiendrai bon, et d’autant plus que cela ne coûtera pas un sou, puisque tu as encore les robes noires que tu portais pour ta mère.

... Ce n’était pas le premier feu de l’année qui brûlait aujourd’hui dans la cheminée, mais le dernier sans doute, car le temps était doux; déjà, le matin, par la fenêtre du grenier, j’avais pris à notre acacia quelques fleurs odorantes. Et, considérant ces flammes inutiles, je dis à Fabien, désespérément, comme je le lui avais dit un autre soir:

--Tu ne comprends donc pas!

--Qu’il est irritant, cria-t-il, de s’entendre toujours répéter: «Comprends donc!» par une femme qui ne sait jamais rien comprendre!

* * * * *

Il insista de telle sorte, il m’ordonna enfin avec tant de violence d’aller prendre dans l’armoire une de mes robes noires et d’examiner immédiatement quelles réparations pouvaient y être nécessaires, qu’il me fallut bien me soumettre. Et je sus que, dans les jours suivants, il disait à tout le monde en parlant de moi:

--Elle a été très affectée par la mort de sa grand’mère, Mme Landargues.

* * *

L’étoffe de ma robe était déjà vieille, elle commençait de rougir sous le grand soleil; cela humiliait Fabien quand il sortait avec moi, et, ne voulant pas faire la dépense de m’acheter une autre robe, qui servirait peu, il me permit au bout de trois mois de quitter le deuil.

J’obéis une fois de plus, simplement et sans ajouter là-dessus aucune parole. Mais les entretiens de Guicharde, l’indulgence satisfaite de ses jugements ne pouvaient plus maintenant m’être d’aucun secours tandis que, par les longues heures de l’été pesant, assise auprès d’elle, je laissais trop souvent l’aiguille reposer entre mes mains inactives. Toute craquelante de soleil, la maison, pour se défendre, tenait ses volets clos sur les chambres obscures. La sécheresse en cette fin d’août ravageait la terre. Dans les champs, les grands millets à graine noire se desséchaient comme s’ils eussent été touchés par la flamme. Les paysans étaient pris de fièvres subites et quelquefois d’une folie qui les menait sur les routes, hurlants et tournoyants, ou les abattait avec des plaintes animales dans l’herbe roussie des fossés. Un air trop lourd, que ne rafraîchissaient point les nuits éclatantes, ne cessait d’oppresser et de brûler les poumons; et le malaise du corps, se mêlant à celui de l’âme, faisait les journées pleines d’angoisse.

C’est à ce moment que je retrouvai François Landargues un jour, chez Mme Livron à qui j’étais allée rendre visite. Elle n’est point des clientes de Fabien et se contente de lui recommander ses fermiers ou quelques pauvres gens que soutient sa charité; mais il se satisfait de cela, en attendant mieux, et m’enjoint de témoigner à cette vieille dame les plus grands égards.

La maison de Mme Livron, au bas de la côte, possède une terrasse qui est célèbre dans tout le pays. Par-dessus les balustres de pierre blanche et de briques, on voit le Rhône bleu courir et se gonfler. La plaine est au delà avec ses saules gris, ses peupliers souples, ses herbes pâles, et, quand un souffle de vent passe, courbant dans un même élan la campagne tout entière, frissonnante et couleur d’argent, elle semble courir avec le fleuve et se précipiter dans la mer.

Mme Livron se tenait sur cette terrasse, dans l’ombre épaisse que font six grands platanes mêlant leur branches et leurs feuilles, avec deux dames amies venues d’Avignon pour la voir; et François Landargues était auprès d’elles. Depuis mon mariage, n’ayant guère cessé de voyager pour ses plaisirs ou sa santé, il vivait loin de Lagarde et je ne l’avais pas revu. Je ne l’avais pas revu depuis le soir d’automne où, près d’un petit feu de feuilles mortes dont tournoyait vers nous la piquante fumée, il m’avait dit: «A demain!» Et j’avais si bien cessé de penser à lui, après tant de joies vaines et de vaines angoisses, que j’éprouvais seulement à le retrouver un peu de surprise, de l’ennui peut-être, mais nulle autre chose.

Toujours élégant et gardant ce charme irritant qui ne me touchait plus, il avait toutefois beaucoup vieilli. Ses cheveux commençaient de blanchir; il était plus maigre et plus las; et chacun des os de son visage formait, quand il parlait, une luisante et mouvante saillie sous la peau sèche et mince. Ses yeux, plus larges, avaient pris une espèce de fixité fiévreuse et dure. Sa bouche était plus blanche et serrée, et le sourire d’autrefois, qui ne l’avait pas quittée, la tordait aujourd’hui d’une espèce de grimace crispée et continue. A le regarder mieux, il m’effraya presque et je lui trouvai l’air méchant.

* * * * *

M’ayant saluée, il me demanda cérémonieusement de mes nouvelles et répondit à mes questions polies qu’il était extrêmement malade; mais il en avait assez des voyages et ne bougerait plus désormais. A ce moment, Mme Livron s’étant levée pour emmener ses amies jusqu’au bout de la terrasse, d’où la vue est plus belle, il vint aussitôt s’asseoir auprès de moi. Et, désinvolte autant que si notre séparation eût daté de la dernière semaine:

--Eh bien! Alvère, me demanda-t-il, êtes-vous heureuse?

--Très heureuse.

--Ah! remarqua-t-il, vous vous êtes appliquée pour le dire, et cela se voit. Vous ne saurez donc jamais bien dissimuler, ma pauvre enfant. Cependant, vous aurez bientôt trente ans, si je ne me trompe, et vous devriez avoir plus de finesse.

Son ton était bien celui d’autrefois, mais il dédaignait et blessait davantage. Et il se fit plus blessant et dédaigneux encore pour prononcer:

--Votre mari va bien?

--Très bien.

--Content des affaires? Je veux dire... enfin, oui, content?

--Assez.

--La saison est excellente pour lui. Savez-vous que par cette sécheresse les «launes» se vident, les poissons y meurent et pourrissent dans la vase? Il commence à venir de là des émanations pestilentielles et l’on nous annonce, si ce temps continue, les pires maladies. Voilà de quoi réjouir un médecin qui, comme lui, sait bien entendre son métier.

Ayant insolemment prononcé ce dernier mot, il se tut et commença de me regarder. Mais il vit bien que désormais je n’entendrais plus ce que disait ce regard. Alors, tout irrité, se vengeant aussitôt, et riant d’un petit rire dur qui sautait dans sa gorge:

--J’espère bien que vous avez oublié,--en oubliant tant d’autres choses,--les réflexions que j’ai pu vous faire sur lui. Elles étaient peu indulgentes, me semble-t-il, et je vous en demande pardon... mais je ne pouvais pas prévoir...

Je me levai sans lui répondre et comme Mme Livron me conviait à goûter, je m’approchai avec elle de la petite table où étaient servis, avec du vin muscat et des galettes sèches, les premiers raisins. François Landargues nous suivit, mais il refusa de rien prendre et se retira presque aussitôt.

* * *

Fabien, quand je revenais de mes visites à Mme Livron, m’interrogeait avec minutie. Il me fallut donc bien lui dire que j’avais rencontré François Landargues et il en parut fort satisfait.

--C’est un heureux hasard, déclara-t-il, très heureux... Romain de Buires que j’ai vu l’autre jour m’avait bien dit qu’il devait revenir, mais je ne pensais pas que ce fût aussi tôt, et je ne pensais pas surtout que tu aurais la chance d’être là le jour même qu’il ferait sa première visite à Mme Livron... Les choses s’arrangent au mieux.

Tirant sa chaise devant la table mise, il ajouta:

--J’avais d’ailleurs prévu tout cela depuis longtemps.