Part 4
Elles discutèrent à ce propos des avantages de l’amidon cuit sur celui qui ne l’était pas et comparèrent la durée des tissus de toile et des étoffes de coton. Durant tout le repas, nous nous entretînmes ainsi de petites choses, et cela m’était bon. Mais que ce repas fut bref! Jamais il ne m’avait paru aussi misérable qu’après le potage on pût se nourrir d’un légume seulement et de quelques fruits. Vingt minutes! notre souper ne durait que vingt minutes! Ensuite, la table desservie, Guicharde prenait son carnet de comptes et maman son tricot. Elles se taisaient. Et j’avais peur de ce silence qui allait venir; je le sentais se former autour de moi, tout plein de pensées redoutables, d’émotions trop violentes, de résolutions immédiates et que je ne connaissais pas encore.
--Guicharde, suppliai-je, si nous faisions une partie de loto?
--Demain, mon petit. Ce soir, j’ai mon relevé de la quinzaine et je voudrais pourtant me coucher de bonne heure.
--Moi, dit maman, j’ai déjà sommeil. On dort bien par ces premiers froids.
Il me fallut donc prendre un livre et je m’assis entre elles. L’heure passa. Les longues aiguilles de maman se mouvaient lentement entre ses mains somnolentes. Enfin, Guicharde serra son carnet dans la poche profonde de son tablier noir: elle se leva pour mettre à leur place, au coin de la cheminée, l’encrier et la plume, et puis elle sortit pour aller fermer la grosse porte du vestibule et la petite porte de la cuisine. Éperdument je prêtais l’oreille. Mais les serrures, chez nous, toujours huilées avec soin, ne faisaient aucun bruit. Cette complicité, prévue cependant, me parut étonnante; elle préparait, appelait et décidait tout.
--Comme ce sera facile de sortir! pensai-je... comme il sera simple de rentrer!
Et désormais il me parut que je n’hésitais plus.
«Allons, pensai-je, dès qu’elles vont être couchées...» J’attendais fiévreusement le retour de Guicharde. Elle parut enfin, alla jusqu’à la fenêtre, s’assura que les volets tenaient bien et que le vent, s’il se levait cette nuit, ne les pourrait rabattre.
--Eh bien! dit-elle, ayant achevé d’accomplir toutes ces petites besognes, nous montons?
Je croyais bien maintenant être tout impatience. Je croyais ne pouvoir assez rapidement me séparer d’elles, et cependant je suppliai:
--Pas encore.
--Oh! si! déclara maman. Je n’en puis plus, mes petites; mes yeux se ferment.
Déjà elle se soulevait dans son fauteuil et Guicharde, debout, préparait nos bougeoirs au coin de la table. Je les regardai l’une et l’autre, et je suppliai tout bas:
--Ne me laissez pas sortir ce soir... ne me laissez pas sortir...
Maman se pencha sur le bras d’acajou couvert de vieux velours, qui nous séparait l’une de l’autre.
--Sortir!... Tu avais donc l’intention de sortir?... à cette heure-ci!
Mais à Guicharde, les mauvais rêves de la journée avaient donné de subtiles et amoureuses clairvoyances. Elle gronda, toute haletante de trouble et de sévérité:
--Pour aller retrouver qui?
--Alvère! cria maman.
Et malgré que je tinsse mes yeux fermés, je sus toute l’horreur qui lui jaillissait au visage. La tête droite, sans me cacher de mes deux mains qui demeuraient jointes au bord de la table, je pleurais en silence, et le tremblement incessant de mes épaules, secouant mon être tout entier faisait passer sous mon front d’insupportables douleurs. Je ne sais combien de minutes cela put durer et je ne sais ce qu’elles purent à ce moment comprendre, ces deux femmes silencieuses que pénétrait ma souffrance... Je ne sais ce qu’elles purent comprendre, l’une avec ses souvenirs, l’autre avec ses regrets, chacune avec sa peine, qui venait de l’amour. Maman dit très bas:
--Ma pauvre petite...
--Ma petite, dit Guicharde.
Chacune me touchait au bras et je dus écarter mes deux mains pour les leur donner. Je tenais toujours mes yeux serrés, je pleurais toujours. Cependant je m’apaisais peu à peu, et c’est elles maintenant dont je sentais les pauvres doigts trembler passionnément dans les miens.
* * *
La pluie tombe depuis huit jours. Nous serons bientôt en décembre. Une odeur froide, qui semble venir des pierres trempées d’eau et prêtes à se dissoudre,--pierres des vieux murs ruisselants, pierres des pavés entre lesquelles bondissent de petits flots ininterrompus, monte de toute la ville. Une danse enragée et lourde, qui menace de tout enfoncer, ne cesse de bondir et de piétiner là-haut les tuiles du vieux toit. Il y a dans ce bruit, pressé et continu, je ne sais quelle monotonie affolée qui étourdit, engourdit, et mêle à la somnolence un insupportable malaise.--Automne tout pareil à celui d’alors, à l’automne qui suivit ce soir où je n’allai pas chez François Landargues, pour supporter le mal qui vient de vous, il faudrait être au fond de soi très riche ou d’une entière pauvreté. Mais je suis également loin de la force et de la stupeur. Les médiocres comme moi ne savent que sentir.
... Nul jour ne se détache entre les mornes jours qui suivirent. Je ne vois pas ce temps derrière moi comme une suite d’heures formant des semaines avec leurs dimanches. C’est une seule masse grise et pesante comme ces vapeurs qui roulent en novembre sur les prairies crépusculaires. Le temps était mauvais; la nuit tombait vite. Émue encore des confidences que j’avais dû lui faire, maman me considérait trop souvent avec une frayeur désolée. Et puis elle fermait les yeux, et la méditation qu’il lui fallait subir creusait en quelques minutes son visage si pâle et si fin. C’est elle, dans ces moments, qui portait mes remords et elle ne se consolait point de tout ce que sa chair et son âme avaient mis en moi de faible et de passionné.--Elle ne me parlait de rien d’ailleurs. J’avais supplié qu’il en fût ainsi, elle admettait ma prière, et le nom des Landargues qui, dans nos heures provinciales, revenait jusqu’alors assez souvent entre nous, n’était plus jamais prononcé.
Je ne me plaignais d’aucune peine, je n’en voulais point éprouver, et, m’appliquant à rire souvent, je mettais toute ma bonne volonté à m’occuper sans cesse et utilement, aidant au ménage comme à la couture, pliant le linge et préparant les pommes et les figues pour les conserves de l’hiver. Mais ma souffrance, que semblaient écarter tant de petits gestes, dès qu’ils s’interrompaient revenait aussitôt se serrer contre mes épaules, et tout mon mal, se remuant avec force, étirait ses griffes au dedans de moi. D’une imagination ou d’une mémoire tout à la fois inlassable et épuisée, je cherchais François, ses phrases durant nos rencontres, ses regards et ses gestes. Et souvent je chérissais tout de lui, ses tristesses et ses sourires, et jusqu’à son cœur sec, jusqu’à ses méchancetés douloureuses; mais souvent aussi, le comprenant plus clairement, je n’avais plus pour lui que de la répulsion.
Deux fois déjà, dans la rue Puits-aux-Bœufs et sur le quai du Rhône, je l’avais revu. On ne me permettait plus de sortir seule, je ne le demandais pas; Guicharde chaque fois marchait auprès de moi. Et, sans presser ni ralentir le pas, il avait salué, d’un geste indifférent, laissant toutefois s’attacher sur moi un regard d’où ne venaient ni regrets ni prière, mais seulement, blessante de cette façon aiguë qu’il savait trop bien faire sentir, la plus méprisante ironie. M’aimait-il, m’avait-il aimée? Était-ce de l’amour, ce que moi-même j’avais éprouvé pour lui?... Mais les jours passèrent et je commençais de ne plus bien connaître les causes de ce grand tourment qui m’occupait encore... Lui-même peu à peu s’en allait de moi. Et je me rappelle, comme le printemps allait venir, les belles heures que je passais à la fenêtre de ma chambre, qui était la plus petite au bout du couloir blanchi à la chaux. Quel bonheur me venait alors de mon cœur vide, paisible et léger! Le soleil disparaissait derrière les monts de l’Ardèche, et devant moi, du ciel où s’étaient dissous les derniers rayons au fleuve qui le recevait avec eux, la couleur du miel occupait tout l’espace.
Pauvres âmes que les petites et les ignorantes comme la mienne, tour à tour paisibles et brûlées, savourant leur folie, appréciant leur sagesse, et ne sachant jamais bien où il leur convient de s’établir!
* * *
Le printemps fut aigre et changeant comme il est souvent dans nos pays, avec des coups de vent glacé qui secouent sur leur tige et font tomber les fleurs naissantes, et des soleils si chauds que le blé vert semble s’allonger dans la minute que l’on met à le regarder. Je recommençais de sortir seule dans les petites rues qui tournent autour de la maison et j’apercevais quelquefois le docteur Gourdon. Il venait là pour soigner l’enfant d’un charpentier, atteint de tuberculose osseuse et auquel s’intéressait Mme Livron qui est fort riche, et grande amie de la vieille Mme Landargues. Il me saluait avec un grand respect et me regardait longuement.
Un jour, il me parla. C’était devant la «Maison des Têtes», où trois seigneurs et quatre dames, du temps du roi François Ier, sculptés merveilleusement dans la pierre brunie, penchent au-dessus des fenêtres à croisillons leurs têtes coiffées de plumes ou de perles. La rue est malpropre et fort étroite. Au moment que je passai auprès du docteur, je glissai sur une pelure de pomme et manquai de tomber. Il étendit le bras pour me retenir et, comme je le remerciais, en riant de ma maladresse, il rit avec moi. Ensuite, il me demanda si ma santé était bonne, et s’informa avec un grand intérêt de ma mère qu’il apercevait quelquefois le dimanche et qu’il trouvait, me dit-il, un peu pâle et fatiguée. Je répondis qu’elle était, en effet, d’une santé fragile, et nous demeurions l’un devant l’autre, ne sachant plus bien ce qu’il fallait ajouter.
Alors, ayant, me parut-il, hésité légèrement, il me demanda:
--Y a-t-il longtemps, mademoiselle, que vous n’avez vu M. François Landargues?
La question n’était que banale. Elle me troubla cependant, car je ne l’attendais point et je répondis: «Très longtemps», avec une indifférence excessive et maladroite. Fabien Gourdon ne fut point assez délicat pour ignorer mon trop visible malaise:
--Oh! dit-il, baissant un peu la voix, je vous demande pardon d’avoir réveillé des souvenirs...
--Il n’y a pas de souvenirs, ripostai-je.
--A la bonne heure! approuva Gourdon.
Et il soupira, parce qu’il supposait sans doute que j’avais le cœur gros et qu’il tenait à me rendre évidente toute sa sympathie:
--Que voulez-vous!... Il était bien à prévoir que Mme Landargues, si intransigeante, ne permettrait pas à son petit-fils de se marier selon sa tendresse!
Avait-il donc pu croire que François désirait m’épouser? Je fus touchée, et cela me flatta de découvrir chez quelqu’un cette pensée qui ne m’était jamais venue. Je regardai mieux Gourdon. Il était admiratif, pitoyable et sincère. Alors je pensai qu’il était honnête de cœur et de cerveau, et je le fus sans doute moins que lui, car, ayant fait un geste vague qui pouvait marquer un grand détachement pour ces choses déjà lointaines, je ne le détrompai pas.
* * *
Quelques jours plus tard, maman, ayant rendu visite à Mme Périsse qui était veuve d’un notaire de Vaizon et lui montrait de la sympathie, en revint tout agitée: elle avait rencontré là le docteur Gourdon qui, fort aimablement, lui avait demandé la permission de la venir voir. Elle ne pouvait comprendre cet événement dont elle ne cessa plus de discuter avec Guicharde, et toutes deux, aidées d’Adélaïde, commencèrent de grands nettoyages dans notre salon qui était une pièce humide et sombre, où nous n’entrions jamais, meublée d’un canapé d’acajou, de quatre fauteuils et d’un petit guéridon.
Mais Fabien Gourdon ne leur laissa pas le temps de le mettre en état; il arriva dès le surlendemain, et nous dûmes le recevoir sur la terrasse et lui offrir simplement une de nos chaises de paille que, d’ailleurs, il déclara très confortable. Il dit aussi que notre vue était la meilleure du pays, notre jardin le mieux soigné, et il ne cessait d’appeler maman «madame Landargues», mettant à prononcer ce nom une déférence qui la flattait extrêmement. Je vis tout de suite qu’il lui plaisait beaucoup et qu’il plaisait à Guicharde. Il s’en aperçut de son côté, et, prolongeant sa visite qui dura plus de deux heures, il nous apprit dès ce jour-là complaisamment sur lui-même tout ce qu’il était possible d’en savoir.
Il nous parla de ses fatigues, de ses malades, et de son dévouement. Il nous parla de sa famille, de son enfance, de sa mère, qui, restée veuve très jeune, l’avait élevé. Ses vertus, nous déclarait-il, et sa bonne entente de toutes choses étaient remarquables. «C’était une femme d’ordre; chez nous une servante n’aurait pu manger un croûton de pain en sus de sa ration sans qu’elle s’en aperçût.» Il déclarait encore: «C’était une femme pratique.» Et il nous racontait comment, quand il avait dix-huit ans, elle avait discuté avec lui du choix d’une carrière, comme ils avaient pesé les moindres dépenses, escompté dans les bénéfices que le pays est assez malsain, en somme, avec la chaleur et le grand vent et que ces chauds et froids qui font longtemps tousser les malades autorisent le médecin à de fréquentes visites. Ces calculs lui inspiraient une grande admiration et il les offrait à la nôtre. On voyait bien qu’il continuait de les pratiquer et menait tous ses actes avec une prudence étroite et réfléchie.
J’enviais ma mère et ma sœur de savoir si bien l’écouter, avec toutes les marques d’un contentement sincère, un peu penchées et modestement repliées sur elles-mêmes, et les mains jointes au bord de leurs genoux. Pour moi, pendant ce temps, j’étais tout occupée de me défendre contre un souvenir, le souvenir du jour où Fabien Gourdon m’avait saluée pour la première fois, dans l’ombre ronde du gros orme où François Landargues était à mes côtés...
Les paroles de François à ce moment, le rire de François m’obsédaient au point que, pour ne plus les entendre, il me venait l’envie de presser mes deux mains contre mes oreilles. Sentant peut-être au fond des jours futurs ce qui se préparait pour moi, j’aurais voulu supplier Fabien Gourdon de ne point parler ainsi quand certaines de ses phrases, plus déplaisantes que les autres, me semblaient trop bien justifier d’autres phrases ironiques et dédaigneuses... Et ce fut surtout quand, revenant à sa famille, il se mit à parler de tous ces Gourdon, établis à Lagarde depuis plus de trois cents ans.
--Noblesse bourgeoise, affirma-t-il, mais plus ancienne que bien d’autres, et de très grand mérite.
Et, non sans orgueil, il entreprit de nous conter l’histoire des plus considérables d’entre ces ancêtres. L’un d’eux, médecin, attaché pendant six mois à la personne d’un marquis de Saint-Restitut, qui fut ambassadeur du roi en Italie, l’accompagna dans ses voyages, et Fabien visiblement en sentait encore la gloire. Un autre, notaire, eut, vingt ans durant, la confiance d’un puissant descendant des seigneurs de Mornas. Et cela paraissait au docteur beau comme une légende... «Petites gens, avait dit François, petites vanités, grandes platitudes...» Et, me les dépeignant avec son rire mauvais tels qu’il me fallait bien les connaître aujourd’hui, serviles et médiocres, ne cessant de tourner, dans leur avidité vaine, autour de la puissance et de la richesse, n’avait-il pas dit encore: «La race est immuable et celui-ci leur ressemble»?...
Souvenirs détestables! Sur la terrasse paisible que baignait le soleil d’avril, aux côtés de maman et de Guicharde si doucement satisfaites, je continuais de me défendre contre eux. Et de toute ma force, imitant la sagesse de mes chères femmes, je m’appliquais à considérer tout ce que cet homme nous apprenait de sa famille et de lui-même, selon les apparences qu’il en voulait donner et qui étaient excellentes.
* * *
Maman prit à cette visite tant de plaisir qu’elle osa prier le docteur de revenir. Il le fit la semaine suivante et désormais fréquenta chez nous très régulièrement. Selon ses occupations, il arrivait quelquefois à l’heure de midi quand, par les beaux jours de printemps, la maison la plus modeste sent les fraises et le pain chaud. Il venait plus souvent vers le soir, quand les rondes chauves-souris commencent de tourner et de palpiter autour du figuier, pareilles à de petits cœurs obscurs et frémissants. Un matin qu’Orphise nous avait offert une poule encore savoureuse, maman le pria de partager notre repas. Un soir il resta si longtemps qu’on ne pouvait plus voir quand il partit les maisons de la plaine; il n’y avait plus d’éveillé devant nous que le grand Rhône et sa course bondissante qui voulait emporter avec elle, mais ne savait que briser en éclats la douceur des étoiles.
Après qu’il était parti, Guicharde et maman demeuraient silencieuses. Elles évitaient de me parler de lui et je voyais bien qu’une espérance trop belle les oppressait l’une et l’autre. Cependant elles s’inquiétaient si je paraissais rêver à mon tour et Guicharde me disait:
--Allons à la feuille.
Car pour augmenter de quelques dizaines de francs nos petites rentes, elle avait décidé, comme on dit à Lagarde, de «faire des vers à soie.» Elle avait acheté trois onces de graine et les magnans venaient d’éclore. Nous avions installé les «canisses» qui les portaient dans un petit bâtiment de la terrasse où mon grand-père autrefois avait son atelier; nous y faisions de grands feux de broussailles et de branches et trois fois le jour, dans les champs inclinés qui couvrent la colline, nous allions prendre aux mûriers ronds leur feuille épaisse et tendre qui nous mouillait les doigts.
La terre était toute frissonnante de sa vie nouvelle; pour aller d’un arbre à l’autre, nous devions prendre bien garde de ne pas fouler l’orge et le blé nouveaux qui sortaient de terre. L’acacia aux fleurs fragiles, le micocoulier qui, pendant quelques jours, dans son immense et neigeux épanouissement, semble n’avoir plus de feuilles, le roncier rose et les quelques fleurs de grenadier qui rayonnent çà et là dans les jardins provençaux étaient tout éclatants de leurs belles couleurs et d’un tumulte d’abeilles. «Écoute-les, disais-je à Guicharde, écoute les abeilles.» Et nous entendions aussi, de l’autre côté du fleuve, sur la grande route, les sonnailles nostalgiques des longs troupeaux qui de la Camargue remontent vers les Alpes pour y passer la saison chaude. Elles résonnent de l’aube au soir pendant ces jours de printemps. Et la poussière que font lever tant de bêtes en marche traîne au-dessus des platanes réguliers et semble dans le grand soleil un nuage plus bas que les autres et comme alourdi d’un or plus pesant.
... Or, un jeudi de grande lessive où Guicharde avait dû rester à la maison, j’étais allée seule à la feuille et portant au bras le grand panier où s’entassait ma récolte, je revenais lentement par le roide chemin qui monte à la ville. J’eus la surprise de voir ma sœur qui descendait ce chemin presque en courant. Sans doute elle venait au-devant de moi, car elle s’arrêta en me voyant. Elle avait sa blouse de toile qu’elle portait seulement dans la maison et point de chapeau. Elle me cria:
--Viens vite!
--Qu’est-ce qu’il y a donc?
Sa présence et son agitation m’effrayaient. Quand je fus près d’elle, elle me saisit le bras; et elle riait en me regardant avec des larmes plein les yeux.
--Non! n’aie pas peur. Viens vite, maman t’attend.
--Mais qu’y a-t-il?
--Maman te dira.
Dans notre marche rapide, je sentais les bonnes odeurs du printemps glisser sur mon visage comme deux mains qui l’eussent enfermé. Nous entrions dans la ville. Le bleu qui coulait du ciel pénétrait par les fenêtres ouvertes jusqu’au fond des maisons. Les miroirs accrochés le recueillaient pour en répandre la bienfaisance à travers les sombres pièces; de beaux cuivres luisaient sur les meubles luisants.
--Guicharde, c’est du bonheur?
--Tu vas savoir.
Quand nous fûmes à notre porte, elle cria: «La voilà!» et j’entendis maman qui courait dans la salle. Elle se jeta dans mes bras, elle m’entraîna; et quand Guicharde eut refermé la porte derrière nous:
--Alvère!... le docteur Gourdon est venu tout à l’heure te demander en mariage.
Elles se mirent à pleurer l’une et l’autre, tandis que, m’appuyant au bord de la table, je tournai les yeux vers le beau ciel qui pénétrait aussi notre maison.
--Un mari pour toi, un mari! disait maman, grave jusqu’à la ferveur et joignant les mains.
--Un mari!... répétait Guicharde.
Elles me pressaient contre elles, puis, s’écartant un peu, me regardaient tout éblouies. On eût dit qu’un miracle avait passé sur moi.
--Tu l’aimes, n’est-ce pas, tu l’aimes? demandait Guicharde.
Et maman disait gravement:
--Ah! comme il te faudra l’aimer!
Il devait, me dirent-elles, revenir le soir même pour chercher ma réponse, dont il ne doutait pas. Avant qu’il fût là et comme la nuit déjà commençait de descendre, je m’en allai dans notre jardin et je m’assis au bord du bassin sur la margelle de briques. Tout mon cœur désirait se remplir d’espérance; cependant mes paupières étaient lourdes et je baissais les yeux. La lune reposait comme une perle au fond de l’eau noire et, quand un souffle passait, elle tremblait et semblait se dissoudre en petits flots pressés et magnifiques.
* * *
... A ce point où j’en suis de mon pauvre récit, il faudrait raconter, je le comprends, ce que furent les premières semaines et les premiers mois de notre mariage, et comme d’abord, en dépit de tout ce que j’avais pu redouter, il me parut bien que j’étais heureuse, Fabien peut-être me répétait un peu trop souvent: «François Landargues t’aimait, n’est-ce pas... il t’aimait?» Et peut-être dans ces moments-là, cette admiration passionnée que je lui inspirais, cette tendresse violente, cet amour emporté prenaient plus de passion, de violence et d’emportement. Mais négligeant tout, oubliant tout, il semblait au long des journées ne plus pouvoir se séparer de moi; la douceur d’être aimée empêchait qu’il me fût possible de connaître nulle autre chose; et quand Fabien commença de reprendre ses visites et d’aller depuis le matin à travers la campagne, il me faut bien me rappeler que j’occupais seulement mes journées à l’attendre et qu’entre tous les bruits du soir aucun ne me plaisait autant que le halètement pressé du petit moteur qui emportait sur les routes et ramenait vers moi sa voiture grise, un peu basse et lourde, pareille à quelque gros cloporte roulé dans la poussière.
... Oui, maintenant sans doute il me faudrait dire tout cela... Mais ce temps dura peu. Ce que Fabien appelait sa raison lui revint aussi rapidement que l’eau des marais recouvre le sable un instant tiédi et délivré par le soleil et le grand vent, et tout aussitôt, recommençant de me vanter les sèches vertus de sa mère et ne cessant plus de me les donner en exemple, il organisa notre vie selon cette prudence et ces petits calculs qui menaient non seulement ses moindres actes, mais tout ce qu’il pouvait avoir de pensées et de sentiments.