Pour moi seule

Part 3

Chapter 33,823 wordsPublic domain

--Elle me fait cet honneur, dit le docteur.

--C’est entendu, conclut François, tendant la main, et lui donnant son congé. Portez vos petites machines à la Cloche un de ces jours. Je vais annoncer votre visite et si par hasard je me trouve là, je vous ferai goûter de mon châteauneuf. Au revoir, Gourdon.

Mais comme l’autre, m’ayant de nouveau respectueusement saluée, allait s’éloigner, François le retint, et, du bout de sa canne, touchant les guêtres trop neuves:

--Dites-moi... si je ne suis pas indiscret... où donc les avez-vous achetées? Elles sont superbes.

--Chez Luscassé, à Avignon, dit négligemment le docteur.

--Ah! parfait... Je me disais aussi... il me semblait reconnaître le modèle.

Il l’accompagna longuement de son regard moqueur. L’ayant vu disparaître sous la voûte profonde de la rue des Quatre-Vents, il se mit à rire et son rire était méchant.

--Le plat personnage! dit-il en haussant les épaules. Honnête homme certes et très scrupuleusement... mais plat... plat jusqu’à la bassesse et jusqu’à la sottise. Je ne puis souffrir cela et je ne puis souffrir cette admiration qu’il affecte d’avoir,--qu’il a peut-être réellement,--pour moi, pour ma famille, nos amis, notre fortune. Il comprend tous mes goûts, il les apprécie, il les partage. Il n’est pas riche et tient à son argent assez âprement. Cependant le voici maintenant qui fréquente chez mon bottier, et il le fera bientôt sans doute chez mon tailleur, quitte à souper pendant un mois de tomates et de pois chiches. Ce garçon n’est point un sot, mais la mesquinerie de son esprit, la misère de ses ambitions me sont insupportables. Savez-vous quel est le rêve de Gourdon? le but de sa vie? la hantise de ses jours? Savez-vous qu’elle est pour lui la forme de la gloire?... Devenir mon médecin, celui de ma grand’mère et des quelques personnes importantes de la contrée qui sont de nos amis. Cela vous fait sourire... C’est que vous ne connaissez pas encore bien la province et ces vieilles familles de petites gens chez qui la même âpreté, la même ténacité se poursuivent à travers les siècles. Il y a trois cents ans qu’on trouve le nom des Gourdon sur les registres de Lagarde. Je connais un peu leur histoire et je m’amuse à constater qu’ils se ressemblèrent tous, petits notaires, petits magistrats, petits médecins, médiocres, prudents, serviles, plats devant la noblesse d’alors comme celui-ci est plat devant moi, s’accrochant à elle comme celui-ci voudrait s’accrocher à nous, et recevant, si besoin en était, les coups de pied, chapeau bas, comme celui-ci reçoit l’ironie en plein visage. Vous l’avez vu... Il sait quand je lui parle ne point entendre le ton, mais seulement les paroles qui sont évidemment selon la politesse.--Et il ne bronche pas quand je lui vante Fardier qui me soigne depuis ma naissance et qu’il déteste, dont il compte les années, observe la lassitude, attend la mort...

Tout en parlant, avec une volubilité presque fiévreuse, âpre, mordant, méchant et se réjouissant de l’être, François Landargues continuait de rire et de hausser les épaules. Brusquement, il s’interrompit.

--Ah! dit-il, laissons tout cela, et ces gens de Lagarde si ennuyeux!... Je m’ennuie, si vous saviez, je m’ennuie!

Une mélancolie soudaine, et qui le faisait plus charmant, apaisait tout son visage.

--Vous me parlerez de Paris, n’est-ce pas? Je n’ose pas y retourner parce que j’ai la peur absurde, honteuse, d’y mourir tout d’un coup, seul, comme est mort mon père. Mais vous en arrivez, vous le sentez encore.

Ses narines pâles s’élargissaient et son visage, penché vers mon épaule, était tout près du mien.

--Dites-moi, n’allez-vous jamais sur le chemin de Saint-Étienne? Il longe le Rhône. Personne n’y passe jamais et l’on s’y croirait aux premiers temps du monde.

--J’y suis allée une fois.

--Il faut y retourner... Jeudi, par exemple, vers cinq heures, n’est-ce pas? Quand la chaleur commence à tomber.

--Guicharde se fâchera.

--C’est votre sœur? Elle ne me plaît pas, je l’ai aperçue deux fois et je lui trouve l’air méchant. Vous n’avez besoin de rien lui dire.

--Cependant...

--Ah! que d’hésitations, fit-il avec impatience. Quel âge avez-vous donc?

--Vingt-quatre ans.

--Alors, vous êtes vraiment un peu ridicule. Mais vous êtes aussi tout à fait charmante, et je vous pardonne. C’est bien entendu, n’est-ce pas: jeudi, sur le chemin de Saint-Étienne? Au revoir, Alvère... Ne vous scandalisez point une fois de plus. «Mademoiselle» est bien cérémonieux entre gens de la même famille qui renoncent aux hostilités, et «ma cousine» sent par trop sa province.

--Au revoir.

--Appelez-moi François, je vous prie.

--Au revoir, François.

--Et dites-moi à jeudi.

--Je ne le dirai pas.

--Soit, mais vous viendrez, et c’est l’essentiel. A jeudi, Alvère.

Il partit, désinvolte et las, souple dans sa démarche, mais courbant malgré sa jeunesse ses épaules trop étroites. Un instant, je demeurai sous le vieil ormeau dont l’ombre était ronde à mes pieds comme le cercle magique des enchantements...

Et cette rencontre-là fut suivie de toutes les autres.

* * *

J’allai le jeudi sur ce chemin de Saint-Étienne qui semble un chemin des premiers temps du monde, tant le fleuve tumultueux et les arbres pressés y ont de désordre et de sauvagerie, et je retournai peu de jours après dans la vallée où repose la Chartreuse abandonnée; mais cette fois je n’étais plus seule et je n’observais plus l’ombre bourdonnante, les pierres sèches où glisse la couleuvre. François Landargues tenait mon bras et s’y appuyait quelquefois. Il ne me parlait pas d’amour, il ne m’en a jamais parlé; mais, chaque jour plus confidentiellement, cela du moins me paraissait ainsi, nous nous entretenions un peu de moi et beaucoup de lui-même.

Il ne croyait à rien, ni en lui, ni hors de lui, ni sur la terre, ni ailleurs. Je crois qu’il était très intelligent; je crois aussi que sa maladie, affectant tout à la fois le cœur et les nerfs, lui donnait une grande amertume et des irritations par lesquelles s’était détruit tout ce qu’il pouvait avoir de tendresse. Et je crois enfin qu’il restait seulement capable, dans ses goûts et ses désirs, d’une certaine violence sèche et passionnée. Mais comment le juger aujourd’hui et que pouvait valoir mon petit jugement d’alors? Je sais seulement que certaines de ses phrases et de ses façons me déplaisaient jusqu’à ne pouvoir le cacher, et je sais que j’en rapportais d’autres au fond de ma pensée pour en entretenir jusqu’au moment de le revoir ce trouble émoi qu’il m’inspirait.

Il disait trop souvent avec une trop parfaite sincérité:

--Il ne m’est possible d’aimer personne. Mes parents moins que les autres, parce que je les connais mieux. Et je n’ai pour moi-même que peu de sympathie.

Mais il disait aussi:

--Je ne suis qu’un malheureux. J’ai des heures d’abattement qui vont jusqu’au désespoir. Cela me fait du bien, Alvère, ces promenades avec vous, et de voir votre indignation si gentille quand je dis ce que je pense, et d’entendre quelquefois vos petits mots raisonnables.

Je rentrai chez moi toute incertaine et enfiévrée. Maman était assise dans son fauteuil. Avec des bouts de laine de toutes couleurs, achetées par écheveaux dépareillés aux bonnetiers ambulants, elle nous tricotait pour l’hiver d’étranges pèlerines; nous ne pourrions évidemment les mettre que dans la maison, mais elles seraient chaudes et peu salissantes. Elle me demandait:

--D’où viens-tu encore, ma petite fille? Je n’aime pas à te voir courir seule et si tard dans la campagne. J’ai peur pour toi des mauvaises rencontres.

--Laissez donc! intervenait Guicharde. La campagne est sûre et Alvère, à pied, ne peut aller bien loin; la marche lui fait du bien. Voyez comme ses yeux brillent et comme elle est animée!

Le regard qu’elle posait sur moi était tout plein d’une tendresse déjà maternelle; quelquefois, il se mêlait à cette tendresse une espèce de pitié douloureuse et je connaissais alors que Guicharde était dans ses mauvais jours. A trente ans passés, elle souffrait de ne pas avoir connu de joie et de n’avoir pas de joie devant elle. Le plus souvent elle triomphait de cette amertume; mais il advenait parfois qu’elle en fût tout envahie et suffoquée. A sa peine se mêlait je ne sais quelle fureur de l’éprouver qui faisait ses yeux presque effrayants. Alors, n’imaginant ma vie que semblable à la sienne, elle étranglait de sanglots en me regardant. J’étais elle-même avec dix ans de moins, et je ne sais vraiment sur laquelle de nous deux elle s’apitoyait le plus. Mais alors, elle se fondait toute d’indulgence et de douceur et je la chérissais plus pour ces instants éperdus que pour toute sa raison qui cependant nous était précieuse.

--Laissez... Cela lui fait du bien... Où as-tu été ce soir, Alvère?

Je le disais, et toujours avec franchise, mais je ne disais pas qui j’avais rencontré. Le soir seulement, me glissant auprès de maman déjà couchée, tandis que Guicharde vérifiait en bas la fermeture des portes et des volets, j’avouais tout bas:

--J’ai revu François Landargues.

--Encore!... s’émerveillait ma pauvre maman. A-t-il au moins été bien aimable?

* * *

Un jour vint cependant où je sentis que cette confidence ne m’était plus possible: le jour où, pour la première fois, les lèvres de François touchèrent ma joue, puis mes lèvres, là-bas, près des ruines abandonnées de cette villa où tint sa cour le beau cardinal Julien de La Rovère. Alors mes promenades dans la campagne devinrent plus fréquentes, mais je cessai d’en indiquer l’endroit. Si j’étais montée vers les sauvages collines, je vantais au contraire les chemins humides et bas qui vont retrouver les ruisseaux de la plaine; et si j’étais allée dans la plaine, je parlais des rochers de Mornas et de leurs belles couleurs de cuivre rouge et blond. Je mentais et je n’en avais point de déplaisir. Je n’avais pas de bonheur non plus. Une espèce de révolte me soulevait, mais je la tournais vers ma mère et vers Guicharde, et c’est d’elles que je jugeais nécessaire de me défendre.

Ainsi passèrent le mois d’août et les jours de septembre. François devenait plus avide de me voir et moi de le retrouver, et, si nous marchions côte à côte dans les chemins brûlés par l’été finissant, ou si nous allions nous asseoir dans les bois sur la terre odorante et broussailleuse, il nous advenait de laisser se prolonger entre nous un redoutable silence. Il m’oppressait soudain; j’avais l’impression de m’y débattre, et, voulant qu’il se dissipât, je disais au hasard n’importe quelle petite phrase brusque et ridicule. Alors, François me regardait avec son irritant et douloureux sourire, et il me prenait dans ses bras.

* * *

Il voulut une fois me mener dans ces bois d’où la vue est si belle et qui s’étendent au delà des carrières.

Je le retrouvai à la fontaine de Tourde. Il n’avait pas voulu prendre sa voiture, ne se souciant pas qu’un de ses serviteurs pût connaître nos rendez-vous, et nous gagnâmes le sommet de la montagne par un chemin pierreux et roide où les sauterelles abondantes qui se levaient sous nos pas faisaient en retombant le bruit de la grêle. Les petits chênes à cet endroit étaient durs et rabougris. Aucune ombre ne nous protégeait et je voyais se soulever les épaules de François qui haletait un peu sous le pesant soleil.

Enfin nous aperçûmes les grandes carrières montrant leurs blancheurs fraîches et leur profondeur sombre dans le rocher déchiré. Mais mon compagnon ne me conduisit pas de ce côté et je le suivis sur le chemin d’où l’on voit la plaine avec ses villages nager dans une vapeur bleue. Bientôt nous entrâmes dans le bois. La terre était couverte déjà de feuilles tombées. Il se levait de leur amas des souffles brûlants et l’on eût dit que, toutes craquelantes et sèches, elles n’étaient point consumées par les ardeurs du ciel, mais par un feu qui continuait de brûler sous la terre. François semblait triste et las et, me taisant avec lui, je laissais doucement sa main trop chaude caresser mon bras nu.

Or, dans cette solitude profonde, comme nous traversions une sorte de clairière, je fus surprise d’apercevoir un homme qui fouillait la terre d’un long bâton ferré. Il était vêtu misérablement d’un vêtement amolli qui avait la couleur flétrie des feuilles tombées. Et sous son feutre aux bords fatigués, avec ses bottes déformées, blanchâtres et fendillées, j’eus d’abord bien de la peine à reconnaître le docteur Fabien Gourdon. Mais François n’eut point cette hésitation. Une joie cruelle éclaira soudain son visage souffrant. Il s’approcha; et savourant bien la confusion de l’autre, honteux d’être surpris ainsi dans sa tenue misérable de braconnier:

--Eh bien! docteur, demanda-t-il, elles sont bonnes, les trouvailles d’aujourd’hui?

--J’arrive seulement, dit Fabien Gourdon.

Il souffrait dans sa vanité si visiblement qu’il en avait rougi. Cependant son regard, déférent toujours quand il se levait sur mon compagnon, m’enveloppait de cette déférence et il s’y mêlait une espèce d’admiration sincère et presque violente. François, impitoyable, examinait le vieux feutre, les vieilles bottes, le vieux vêtement.

--Bonne chance, dit-il enfin sans s’attarder davantage. Songez, docteur, et le pli se formait à sa bouche ironique, que l’Académie de Privas attend votre mémoire. Ne la faites donc pas languir.

Et sous les petits chênes, quand nous nous fûmes éloignés, il se mit à rire méchamment comme il avait ri déjà sur la place ronde où sont les maisons des chanoines.

--Ah..., disait-il, ce Gourdon!... que de qualités!... Économe, n’est-ce pas, je vous l’avais bien dit, prétentieux et économe, avare peut-être même, le charmant garçon! Il ne se soigne point pour lui-même, mais pour l’impression qu’il veut produire. Quand il pense n’avoir personne à étonner, il se néglige honteusement. Vous avez pu l’admirer... Le moindre de mes gardes, dans les bois de Valbonne, est mieux tenu que lui... Ah! qu’il était vexé, qu’il avait raison de l’être et que cela est bien fait! Vous avez remarqué ses bottes, Alvère... Sûrement, celles-ci ne viennent pas de chez Luscassé, puisque la maison n’est ouverte que depuis dix ans.

Marchant devant moi, de sa canne il frappait les ronces pour les rompre et que je pusse passer; et il continuait de rire nerveusement. Soudain il se tut, réfléchit un peu, et se retournant:

--Savez-vous, Alvère, me dit-il, je crois bien que le docteur Gourdon est amoureux de vous.

--Amoureux!... dis-je bien étonnée, et pourquoi serait-il amoureux de moi?

--Parce que je vous aime, déclara François avec une nonchalance insolente.

Nous étions maintenant au pied de quelques ruines qui furent autrefois, sur cette hauteur, un château formidable, et nous nous assîmes à leur ombre, déjà longue devant nous. Une espèce de langueur qui venait du temps orageux et de notre fatigue nous pénétrait, et, les membres abandonnés, nous fermions les yeux à demi, dans l’air pesant où les odeurs mêlées de la menthe et du thym étaient lourdes comme un baume. François était très pâle dans la grande lumière, et je crois bien qu’à ce moment sa maladie le faisait souffrir. Un frisson passait quelquefois sur sa joue maigre; ses mâchoires se serraient jusqu’à la crispation.

Je le devinais, ou je l’imaginais, triste aujourd’hui jusqu’à l’angoisse, et je dis très doucement:

--François.

Il se tourna, me regarda en silence, puis brusquement:

--Alvère, me demanda-t-il, est-ce que vous n’en avez pas assez de nos sottes rencontres dans la campagne et de nos promenades d’écoliers?

--Assez?... répétai-je.

Et je ne pouvais pas le comprendre, car je voyais bien à l’ardeur de ses yeux que cet «assez» ne voulait point exprimer la lassitude.

--Oui, poursuivit-il avec cette impatience, cette espèce d’avidité qui suivaient ses minutes indifférentes, n’aimeriez-vous point, comme moi, que nous puissions nous voir avec plus de tranquillité?... Voici l’automne, les nuits promptes, et les grandes pluies vont venir... Écoutez,--et sa fiévreuse parole ne me laissait pas le pouvoir de réfléchir,--vous connaissez, sur la place où est l’ormeau, notre vieille maison. Ma grand’mère n’a pas voulu que j’attende sa mort pour en pouvoir disposer: cette maison m’appartient.

--Je sais...

Avec le jour déclinant, les humides odeurs de l’automne commençaient à monter des sous bois, et, dans le ciel, d’un bleu verdâtre et très pur, s’étendaient de paisibles grèves de sable lumineux vers lesquelles nageaient d’autres nuages, d’apparence tourmentée, qui portaient de longues plaies rouges dans leurs masses violettes.

--La bicoque, continuait François, est assez curieuse. Les fenêtres ont encore leurs petits carreaux épais à travers lesquels se déforme le paysage. Vous verrez...

Sa phrase prudente, une seconde, demeura en suspens.

--Vous verrez, au premier, dans la grande salle, la cheminée avec les deux faunes et de petites salamandres ciselées sur chaque pierre. J’ai fait là ma bibliothèque. Ma chambre est à côté. Je suis capricieux. Quelquefois il me semble mieux respirer dans cette maison que dans l’autre, où nous habitons. Alors je viens m’y installer pour huit jours ou davantage. Tout est prêt pour me recevoir...

Il hésitait encore. Puis brusque, tout à coup, et suppliant:

--Vous viendrez, n’est-ce pas? Dites que vous viendrez, Alvère, dites-le... Ah! je suis malade, ce soir, malade et triste. Depuis deux mois nos rencontres sont toute ma joie et le mauvais temps bientôt va les empêcher... Vous viendrez pour que je ne sois pas trop malheureux. Ce serait si simple... le soir, parce que dans le jour on pourrait vous voir entrer; mais le soir, la ville est si sombre... On doit se coucher de bonne heure, chez vous?

Les grands nuages, au-dessus de nos têtes, continuaient d’étirer leurs formes sanglantes. Je les regardai longuement, et, me levant pour partir:

--... Comment voulez-vous?...

--Oh! que vous êtes empruntée! Y a-t-il donc à vos portes des serrures qui grincent très fort? Que redoutez-vous? Vous sortirez et vous pourrez rentrer un peu plus tard sans que personne entende rien. Si vous avez peur, je vous accompagnerai... Vous viendrez... Il faut avoir pitié. Il me semble quelquefois que vous me comprenez bien et cela m’est si doux!... Vous ne savez pas comme je vais les attendre tout le long des journées, ces petits instants du soir que vous voudrez bien me donner! Vous viendrez... vous viendrez...

Sa véhémence savante, toute mêlée d’ailleurs de sincérités douloureuses, m’étourdissait un peu et il le voyait bien.

--Quel jour? dites-moi quel jour?

--Ah! ne fixons pas de jour, m’écriai-je.

Déjà je courais dans le chemin. François marchait derrière moi, mais paisiblement et sans me poursuivre. Quand je fus dans le bois, j’eus peur de me perdre. Je m’arrêtai pour l’attendre. Je me retournai. Et l’air de contentement que je vis sur son visage me blessa d’une façon que je devais me rappeler bien souvent.

* * *

Je me rappelle aussi, deux semaines après ce jour-là, un autre jour... François m’avait dit: «Je vous attends demain!» Et ce demain était venu. Il pleuvait. C’était une de ces pluies d’automne abondantes et furieuses qui défoncent les routes et font s’écrouler dans la campagne les maisons fragiles, aux murs de terre et de cailloux. Je pensais:

--Si cela continue, je n’irai pas. Je ne pourrai pas y aller, et il le comprendra. On reconnaîtrait demain la trace mouillée de mes pas dans le couloir. On s’étonnerait de mes vêtements mouillés.

Et de chaque rafale, de chaque ruissellement plus fort s’écrasant sur le toit, giflant les murs, menaçant de crever les vitres, je tirais une espèce d’apaisement. Mais, vers le milieu de la journée, les gros nuages qui se précipitaient en remontant vers le Nord, cessèrent d’être suivis par d’autres nuages. Une teinte d’un gris doux et vite blanchissant s’égalisa dans le ciel. Le vent tomba. Avec une angoisse qui suspendait ma vie, je regardais s’éclaircir ces dernières brumes; bientôt, le bleu pur du ciel transparut au-dessous; peu à peu, les taches qu’il formait s’étendirent, se multiplièrent, et ce terrible azur, l’emportant enfin, remplit tout mon horizon, des toits les plus proches, ruisselants encore et lumineux jusqu’aux lointains sommets dont les chemins, et les arbres, et les pierres même, semblait-il, devinrent visibles.

Adélaïde ouvrit les fenêtres. Une odeur délicieuse montait de la plaine. On y retrouvait les aromes mêlés de la terre pénétrée d’eau et de toutes les herbes, mais par-dessus leur délicatesse la saveur plus forte de la menthe humide semblait perceptible aux lèvres et les faisait s’entr’ouvrir.

Je sortis sur la terrasse, et Guicharde vint avec moi. Le soleil déjà bas, qui maintenant se montrait, envoyait vers nous d’insoutenables brûlures, et l’ardeur qu’il avait tenue cachée durant cette triste journée cherchait en ces dernières minutes à se dépenser toute. De nos trois figuiers aux platanes de la route se répondaient des oiseaux éperdus. Mais bientôt sifflèrent au loin les petites chouettes crépusculaires. Bientôt le croissant pâle de la lune devint plus clair que le ciel.

Guicharde soupira:

--La nuit sera belle.

Elle avait son visage tourmenté, ses yeux durs des mauvais jours. Et je lui en voulus, car toute cette souffrance qu’elle me laissait trop bien voir me permettait d’imaginer en ce moment que n’importe quelle autre souffrance lui serait préférable. Très bas au-dessous de nous, la vieille Mélie marchait dans son jardin étroit: elle s’arrêtait et secouait la tête devant les petits choux d’hiver, plantés de la veille, et tout écrasés par la pluie. Plus bas encore, sur la route, une petite fille menait au bout d’une corde une chèvre grise. La bête affamée se cabrait au long des haies, ruisselantes encore, et secouait les branches avec une fureur avide.

--Cette enfant est trop sotte, remarqua Guicharde. Elle devrait attendre que la feuille et l’herbe soient plus sèches pour mener paître sa chèvre. Elle la fera crever. Si j’étais sur la route, je le lui dirais.

J’admirais comme de petits soucis la pouvaient facilement distraire de ses tristesses. Même quand l’emportaient des rêves un peu désordonnés, son bon sens demeurait toujours là et lui portait secours aussitôt.

A son exemple, je cherchais, moi aussi, dans tout ce qui nous entourait, quelque chose à quoi pût s’attacher mon attention. Mais je vis seulement, derrière la petite gardeuse de chèvre, trois hommes qui marchaient sur la route. C’étaient des ouvriers de la carrière; je le reconnus à leurs chaussures et à leurs vêtements qu’avaient blanchis les poudres de la pierre, et je ne pus que penser:

--Sûrement, avec cette grande pluie, il ne sera pas allé là-bas aujourd’hui. Il est resté chez lui, dans cette maison; il m’a attendue... il m’attend.

Hélas! tout me ramenait vers lui et il n’y avait plus à me défendre. De la salle à manger, maman, qui mettait le couvert avec Adélaïde, nous cria:

--Prenez garde aux moustiques!

Et quoique je n’en eusse pas senti un, je répondis:

--Vous avez raison. Je rentre. On ne peut pas tenir ici...

Je montai dans ma chambre; je mis une blouse fraîche et me recoiffai avec soin. Pauvre toilette naïve, pendant laquelle mon cœur battait avec tant de force que je croyais l’entendre!... Quand je fus assise à table, maman remarqua ces recherches et Guicharde dit en riant:

--As-tu l’intention, Alvère, de suivre la mode anglaise et de t’habiller chaque soir avec tant de soin?

Puis elle observa raisonnablement:

--Cette blouse est charmante, mais elle se chiffonne vite. Tu aurais mieux fait de la conserver fraîche pour dimanche.

--On pourra la repasser de nouveau.

--Oui, dit maman, mais cela finit par brûler le fil.