Part 2
Derrière elle venait la servante Adélaïde portant la soupière et nous prîmes place pour le repas. Nous n’avions pas grand’faim. La lampe continuait de fumer et d’éclairer mal. A travers l’odeur de sa mèche grésillante l’odeur humide et morte des vieilles pierres et des vieux plâtres tenus trop longtemps dans l’ombre nous devenait sensible. La grande force du vent, se pressant contre les murs, menaçait de faire crouler cette pauvre demeure. Dans son grondement des lanières claquaient, qui, semblait-il, retombaient sur nos cœurs tressaillants. Par instant, il semblait s’apaiser. Mais de ces silences nous venait une oppression plus grande, car nous sentions bien qu’il était toujours là, couché sur la maison, l’enveloppant de sa force pour bondir et siffler de nouveau dès qu’il aurait bien pris son repos effrayant. La fatigue maintenant pesait sur nous au point que nous ne pouvions plus parler. Et cependant il fallait s’y efforcer, car dans le silence insupportable nous étions sur le point de sangloter.
--Vous verrez demain, disait maman, la vue est très belle.
Et elle disait aussi, toute fiévreuse de la honte retrouvée ici, vivante encore après ces trente années, et ne redoutant pour nous, parmi toutes les misères, et ne souhaitant pour nous, parmi tous les bonheurs, que le mal ou le bien qui nous pouvaient venir du formidable jugement d’autrui:
--Votre vie désormais doit être si sérieuse et si retirée que personne ne puisse jamais rien dire de vous. Il est bien certain que personne ici ne songera à vous épouser. Vous n’avez donc pas à vous inquiéter des jeunes gens. Vous aurez peu de plaisir, mes pauvres petites, mais si vous pouvez un jour être considérées comme j’aurais tant voulu continuer de l’être, vous serez tout de même bien heureuses.
Ainsi ne cessait-elle, par toutes ses paroles et par l’horreur de son exemple, de nous enseigner la sagesse... Et je comprenais bien que cette prudente morale selon laquelle depuis l’enfance était réglée toute notre vie, irait, dans cette ville étroite, se resserrant chaque jour davantage autour de mes scrupules et de mes docilités...
* * *
Les premiers jours à Lagarde ne furent pas aussi tristes que nous le pouvions redouter. Toutes nos fenêtres ouvraient sur la campagne et le beau paysage habitait avec nous. Cela nous amusait d’avoir un jardin, suspendu sur la plaine, d’où l’on voyait la route, et le Rhône un peu plus loin, et les longues et sèches collines qui changent de couleur tout le long du jour. Enfin l’accueil que nous recevions des petites gens et de la modeste bourgeoisie où fréquentait de son vivant ma grand’mère maternelle, curieux sans doute, n’était point hostile. Comme l’avait dit Guicharde, cette pauvre histoire était bien lointaine et tant de dignité avait suivi!
Maman cependant préférait ne point sortir. Elle prit l’habitude de le faire seulement le dimanche pour se rendre à la première messe, par convenance, car elle avait peu de religion. Guicharde, ayant de suite pris en main la direction de la maison, décidant de tout et le faisant bien, se rendait au marché chaque matin avec cette petite fille qui nous servait et ne faisait guère d’autre promenade. Et je m’en allais seule à la découverte de la ville, dédaignant les rues neuves, la mairie blanche, l’école avec ses vitres claires, mais recherchant dans le vieux quartier aux pavés aigus les palais où vécurent des cardinaux et des capitaines dont les plus pauvres gens savaient me dire les beaux noms sonores, les ruelles où de petites portes cintrées s’ornent d’un visage dont le temps avide a mangé les lèvres ou d’une acanthe fruste, les places étroites, les balcons de fer forgé portant dans leurs entrelacs des initiales ou des devises. Une fois pourtant, je descendis tout le faubourg, je passai devant la Cloche qui est la propriété des Landargues, et j’aperçus la longue et haute maison où je n’entrerais jamais, à travers des grilles, des arbres et des fleurs.--Une autre fois, sur la route, Mme Landargues, ma grand’mère, passa près de moi dans sa voiture basse que traînaient deux chevaux blancs. Je vis ses cheveux de neige, ses yeux durs, son voile en dentelles... Et ce furent les seuls événements de ma vie à Lagarde jusqu’au jour où je rencontrai pour la première fois mon cousin François Landargues.
* * *
Je l’avais quelquefois aperçu de loin, marchant sur le cours ou sur le quai du Rhône; on m’avait dit son nom, et je savais le reconnaître; mais je lui parlai seulement quatre mois après mon arrivée, sur la place, le jour de la foire. Auprès de la fontaine, un platane étêté laissait couler le soleil, et l’eau brasillante ne se pouvait regarder; mais, tout autour, les beaux arbres pressaient leurs feuilles abondantes et les vendeuses de légumes étaient assises là, sur de petits bancs ou sur des sacs pliés, avec leurs paniers éclatants rangés devant elles. Un peu plus loin, les marchands forains avaient disposé leurs tentes et leurs tréteaux. Des jupons roses et bleus, des corsages à rayures, à pastilles ou à fleurs, des chemises solides, des rubans violents, des ceintures à boucles, pavoisaient les petits éventaires criards et gais, immobiles dans l’air lourd, tout imprégnés, semblait-il, de chaleur et de beau temps. On vendait aussi des colliers et des broches, des chaussures de cuir ou de corde, des couteaux, des parfums... Et je traversais le cours, dans l’ombre qui dansait parce qu’un petit souffle venait de se lever au milieu des feuilles épaisses. Il y avait tant de monde et l’on se pressait si bien que personne aujourd’hui ne faisait attention à cette fille de Georges Landargues que tant de curiosités d’habitude continuaient de suivre. Je la revois s’en aller ce matin-là, avec sa robe à pastilles et son simple chapeau rond. Elle ne me semble pas être moi-même. Elle n’est pas devenue ce que je suis. Et souvent, malgré les années passées, il me semble qu’elle est toujours là, dans le soleil d’un matin de juillet, au milieu d’une grande foule de gens qui la heurtent et la dédaignent, et que, jusqu’à ma vieillesse, jusqu’à ma mort, elle restera ainsi, craintive et s’émerveillant du beau temps, et laissant son cœur battre en attendant de vivre.
Parmi tous ces marchands, certains venaient du Nord et d’autres de l’Alsace, et d’autres d’un Midi plus lointain que le nôtre. J’en vis même un qui était d’Espagne et qui offrait des dentelles. Je m’approchai de celui-là, non pour lui acheter rien, car j’avais juste dans ma bourse deux francs donnés par Guicharde pour faire emplette d’un petit panier d’osier à une bohémienne qui se tenait près du pont, mais cela m’amusait de voir onduler ces grandes dentelles, fixées à des cordes tendues par quelques épingles ou par des pinces de bois. L’homme était brun, avec de beaux yeux, et, dans ses phrases engageantes et prestes, mêlait de la plus divertissante manière quelques mots du parler de Provence à tous les mots de son pays. Près de lui se tenait une petite femme au chignon luisant et tressé qui portait aux oreilles de grands anneaux d’argent. La voiture qui les menait sur les routes était derrière eux, avec sa fenêtre carrée dont un ruban rouge serrait les rideaux blancs... Et j’imaginais cette voiture passant un beau soir la frontière lointaine et s’en retournant vers les villages dorés sur la terre qui brûle et ne porte point de verdure...
A ce moment, la foule me rapprocha d’une jeune femme qui habitait au bas de la ville et s’appelait Julie Bérard. Elle n’avait pas une conduite sérieuse, portait des chapeaux singuliers qui laissaient bien voir ses cheveux éclatants, et maman m’avait bien recommandé de toujours détourner la tête quand je passerais à ses côtés. J’avançai donc d’un pas pour m’éloigner d’elle. Elle glissa derrière moi et je l’entendis qui disait, répondant à quelqu’un:
--Voyons, François... vous vous moquez! Vous savez bien que vous n’avez plus de cadeaux à me faire... Tenez: offrez donc plutôt de ces dentelles à votre petite cousine Alvère Landargues, qui les examine avec tant de soin.
Cela fut dit contre mon oreille et je ne pus me tenir de me retourner. J’entendis le rire de Julie Bérard qui s’éloignait bien vite et je vis devant moi l’héritier des Landargues de Saint-Jacques, le petit-fils de ma grand’mère arrogante, mon cousin François. Il était assez grand, très maigre, d’allure élégante. Je savais que sa santé, comme celle de son père, était mauvaise; mais, me trouvant aujourd’hui l’examiner de si près, je m’étonnais cependant que son visage rasé, très pâle, fût déjà marqué de rides profondes. La bouche un peu forte et longue avait de l’arrogance dans le gonflement de sa lèvre et de l’amertume au pli de ses coins un peu tombants. Le regard un peu voilé ne se pouvait définir. Et tout ceci d’ailleurs ne le faisait point déplaisant.
Présentés comme nous venions de l’être par cette folle de Julie Bérard, je crois bien que nous étions aussi mécontents l’un que l’autre. Mais, nous étant regardés encore, il nous devenait bien impossible de nous en aller sans rien dire. François Landargues, qui avait naturellement plus de hardiesse, parla le premier:
--Eh bien! ma petite cousine, demanda-t-il avec une désinvolture aimable, ne nous dirons-nous pas bonjour?
Je prononçai, les lèvres serrées:
--Bonjour, monsieur.
Il continua poliment:
--Ma tante Georges est-elle en bonne santé? Et votre sœur?
--Elles vont bien, merci.
Deux femmes, s’approchant pour acheter des dentelles, me repoussaient vers le milieu du cours où la circulation est plus libre. Dans ma gêne, je ne voulais pas m’arrêter et François Landargues marchait auprès de moi.
--Vous êtes ici depuis deux mois, je crois?
--Depuis quatre mois.
--Pour l’été?
--Pour toujours.
Il s’étonna:
--Pour toujours!... A votre âge... Comme vous allez vous ennuyer!
Il me regardait avec une attention plus indiscrète. Il regardait ma taille et tout mon visage.
--... C’est gentil, n’est-ce pas? de nous être rencontrés. Cela me fait plaisir. Et j’espère bien que nous nous reverrons.
A ce moment, le docteur Fabien Gourdon, que je ne connaissais pas encore et qui est aujourd’hui mon mari, traversait le cours avec un de ses amis. Je sus plus tard que cet ami remarqua:
--Elle n’est vraiment pas laide, cette petite Landargues, la fille du pauvre Georges.
--L’ai-je déjà vue? dit dédaigneusement Fabien Gourdon. En tout cas, je ne l’ai pas même regardée.
--François Landargues n’y met point tant de mépris. Il la regarde; il lui parle même, et fort aimablement.
--Monsieur François Landargues parle à ces femmes! s’étonna le docteur.
Et je sus aussi que tout de suite, et malgré qu’à cette distance il ne put bien juger de moi, il ajouta:
--En vérité, celle-ci est charmante. Monsieur François a d’ailleurs le goût fort bon.
* * *
Guicharde s’emporta quand elle connut cette rencontre, mais maman, après les premières exclamations, n’ajouta plus mot. Pendant le repas, elle fut distraite jusqu’à se couper trois fois du pain, tandis que les morceaux intacts demeuraient devant elle. Un peu plus tard, ayant à écrire une lettre pour que l’on nous portât un chargement de bois, elle demeura plus d’une heure devant sa table parce que les petites pensées consacrées à cette besogne étaient bousculées dans son esprit et mises de côté par d’autres pensées. Et dans la journée, profitant d’un moment où ma sœur était absente, elle vint s’asseoir auprès de moi. J’étais sur la terrasse avec mon métier à dentelle et, pratiquant le seul art que l’on m’eût appris, je tissais les points délicats du vieux Flandre avec soixante fuseaux de buis.
--Alors, demanda maman, après avoir hésité plus de cinq minutes, c’est bien vrai qu’il t’a parlé de moi avec politesse et qu’il a demandé de mes nouvelles?
Elle n’avait besoin de nommer personne. Je tordis quatre fils, piquai une épingle à leur entrecroisement et je pus répondre avec calme:
--Mais oui, maman, bien vrai, je vous assure.
--C’est étonnant, dit-elle.
Et je vis, malgré toute son application à l’indifférence, qu’une petite joie orgueilleuse montait à son visage.
Un peu plus tard, et bien que le silence entre nous eût été assez long pour qu’elle eût tout le loisir de changer de pensée, elle demanda encore:
--Et... tu es bien sûre qu’en parlant de moi il n’a pas dit «votre mère» ou «madame Georges»... mais bien... «ma tante»?
--Tout à fait sûre. Cela m’a surprise... et en même temps...
--Oui, dit-elle, n’est-ce pas, cela t’a fait plaisir... Oh!... d’ailleurs.
Tout heureuse, elle rapprocha sa chaise de la mienne.
--Lui est très simple, tu sais, et très gentil. Je suis sûre qu’il nous verrait bien, si ce n’était sa grand’mère. Tout enfant, je me rappelle, il me riait sur le cours quand je le rencontrais, et quand je suis devenue veuve, je sais qu’il voulait m’écrire, mais Mme Landargues le lui a défendu. Il est assez aimé dans le pays. Les gens parlent de lui comme ils parlaient autrefois de ton père. C’est-à-dire, pas tout à fait... tu comprends... mon Georges était encore plus simple... mais enfin...
Parce qu’elle me parlait ainsi, j’osai dire:
--Il m’a plu...
Elle ne parut point du tout choquée de cette libre opinion.
--Si tu le rencontres encore, sois bien aimable, ma petite fille. N’aie pas l’air de courir après lui, naturellement. Il faut garder sa dignité. Mais il ne faut pas non plus être désagréable. S’il te salue, réponds avec un petit sourire; s’il veut s’arrêter pour te parler, arrête-toi aussi et ne passe pas comme une qui fait semblant de mépriser le monde. Certainement, je ne ferai jamais d’avance aux Landargues, mais, s’ils veulent se remettre avec nous, il serait maladroit de leur tourner le dos...
Petites paroles de maman, pauvres mots ingénus et remplis d’imprudence, quel encouragement vous étiez à ce que, déjà, je désirais secrètement, et comme je me rappelle, mêlée à ma trouble joie de ce soir-là, l’odeur des pauvres jacinthes qui fleurissaient en bordure de nos cardons et de nos choux!
* * *
Je fus trop lasse le dimanche qui suivit le jour de la foire pour me lever de bon matin et me rendre à la messe de sept heures, et ma lassitude était un mensonge; mais les paroles de maman empêchaient que j’en eusse trop de confusion. François Landargues, généralement, assistait à la grand’messe; et me retrouver devant François Landargues, n’était-ce pas désormais pour moi comme une espèce de familial devoir? Je le revis donc et je vis aussi pour la première fois d’assez près ma grand’mère, Mme Landargues.
C’était une très vieille femme, fort belle et pas attirante, avec ces cheveux éblouissants dont maman nous avait parlé, cette bouche droite et serrée, ces yeux sans bonté. Tout mon cœur se souleva contre elle plus violemment encore qu’il n’avait jamais fait. François se tenait à ses côtés, attentionné à la soutenir. Dans la confusion de la sortie, il ne parut pas m’apercevoir et ne me salua pas. Et je m’en revins tout humiliée par la rue solitaire de la Tête-Noire et par la rue des Quatre-Vents, me méprisant aussi fort que mon orgueilleux cousin avait pu le faire. Je me jugeais maintenant si sotte que je ne me pouvais plus supporter. Tous mes sentiments, tout moi-même était envahi d’une irritation qui me faisait mal et je ne tournais pas au fond de moi une pensée qu’il ne m’en vînt une espèce de brûlure. La résolution même de ne plus m’occuper de François Landargues ne m’était d’aucun apaisement. Et peut-être est-ce pour cela que je ne m’y arrêtai pas...
Certes, je ne retournai plus le dimanche à la grand’messe; mais s’il fallait aller chercher un panier de fraises ou de prunes chez cette Orphise qui possède, sur le chemin des carrières, un si fécond verger, je ne permettais point que cette peine fût prise par Guicharde ou par Adélaïde. Et je m’attardais chez la maraîchère à entendre ses bavardages plus longtemps sans doute qu’il n’était nécessaire. Devant sa porte le chemin qui monte est défoncé par les voitures des carriers. Dans la boue durcie par l’été, écrasée çà et là et réduite en poussière, parmi les traces lourdement appuyées des gros chevaux de trait, il advenait souvent qu’un sabot plus fin avait frappé son croissant léger.--«Évidemment, pensais-je, c’est en voiture que François Landargues se rend aux carrières, c’est en voiture qu’il en revient.» Et j’écoutais, croyant entendre sonner ce sabot étroit derrière les yeuses aux troncs noirs et tourmentés. Je me rappelle... je me rappelle... Et je me rappelle aussi comme j’allais souvent me promener dans les bois de la Chartreuse où les Landargues possèdent autour d’une maison isolée qu’habite un vieux garde plusieurs dizaines d’hectares plantés en rouvres et en acacias. Je marchais seule et lentement. La terre était rouge entre les sombres feuilles dures des arbres bas et des buissons serrés. J’atteignais la vallée ronde et bien fermée au fond de laquelle la Chartreuse repose dans le mystère de son abandon. Je m’asseyais sur quelque tronc abattu; je voyais au-dessous de moi les petites cellules régulières, leurs toits couverts en tuiles vernissées, brunes et bleues, et miroitant comme de beaux pigeons; leurs jardins délaissés tout comblés et débordants de sauvages verdures. Et, ne pouvant me décider à rentrer encore: «Cet air est bon à respirer», me disais-je à moi-même pour me justifier d’être là...
* * *
... Ce n’est pas sur le chemin des carrières que je devais revoir François Landargues, ni dans les bois de la Chartreuse, mais un jour où, par hasard, je ne pensais pas à lui, sur la place ronde et silencieuse autour de laquelle se recueillent les maisons des chanoines. Il sortait d’une de ces maisons, inhabitée aujourd’hui, mais où, je le savais, Mme Landargues naquit et passa sa jeunesse. Au-dessus du portail de bois peint en brun et percé d’un petit judas, les pierres du mur s’élèvent pour former un arceau roman. La serrure de fer forgé, très vieille et très noire, est fixée par des clous taillés à facettes. François Landargues fit jouer une grosse clef dans cette serrure, puis, l’en ayant tirée, mais la gardant à la main sans doute pour ne pas déformer les poches de son veston en fine étoffe grise, il se tourna et se trouva juste en face de moi.
Je vis bien que d’abord, la main levée vers sa tempe, il pensait simplement me saluer; cependant, m’ayant bien regardée et souriant de voir que j’avais rougi, il s’arrêta; et tout de suite familier:
--Bonjour, dit-il, ma petite cousine.
Puis tendant la main:
--Allons, nous sommes amis, donnez-moi la vôtre.
J’obéis. François sourit encore. Il y avait dans ce sourire quelque chose qui déplaisait et attirait en même temps, il y avait de la satisfaction et du dédain, une ironie sans bonté qui demeurait le fond même de son âme, une tristesse de malade qui n’était pas moins sincère. Aujourd’hui, retrouvant ce sourire dans ma pensée qui le conserve exactement, je sais l’expliquer, me semble-t-il, mais je sais bien aussi qu’à ce moment, je ne pouvais le comprendre, et que, passant sur moi, il faisait toutes confuses mes petites pensées.
--Profitons de cette seconde rencontre pour faire un peu mieux connaissance. Le voulez-vous? Venez donc vous asseoir sur le banc du vieil ormeau; personne ne nous verra. La place est déserte, les chanoines sont à l’office, et si leurs servantes nous guettent en ce moment, derrière les grilles de ces fenêtres, elles racontent tant de choses, les dignes femmes, que personne n’y fait plus attention.
Peut-être plus que moi, à cause de cette rupture si profonde entre nos familles, se préoccupait-il en ce moment de ce qui se pourrait dire. S’étant rassuré lui-même à ses rassurantes paroles, il répéta:
--Venez.
Un banc circulaire tournait autour de l’ormeau gigantesque, vieux de trois cents ans, que l’on avait dû ceinturer de fer pour que son écorce vide et crevassée n’achevât pas de s’ouvrir et qu’il ne mourût point. François alla s’y asseoir, mais je demeurai debout devant lui. Alors, me pénétrant d’un regard aigu et trouvant tout de suite les paroles qui me pouvaient retenir, il déclara:
--J’ai parlé de vous à ma grand’mère.
Ceci me toucha en effet, mais en me blessant, et ce fut peut-être parce que s’autorisant de notre parenté pour me traiter aussi familièrement, il n’allait pas cependant jusqu’à dire «notre» grand’mère. Ma bouche se serra. Je regardais fixement à l’autre bout de la place une petite fleur jaune qui montait entre deux pierres.
--Vous en êtes fâchée. Pourquoi?
Il me reprit la main. La sienne était chaude et maigre, très sèche, et ses doigts caressants glissaient sur mon poignet. Je ne sus pas tout de suite me dégager.
--Pourquoi? Ma grand’mère a été dure envers les vôtres, je le sais. Mais elle est très âgée maintenant. Il faudra la comprendre, et lui pardonner.
Le demandait-elle? Je ne pus empêcher cette espérance de se lever dans mes yeux et je suis bien sûre à présent que François comprit mon regard et qu’il s’en amusa.
--Il le faudra... oui, il faudra... un jour... plus tard. Pour l’instant, aux premiers mots que j’ai dits de notre rencontre, elle s’est emportée si fort que je n’ai pas osé continuer.
Alors, pourquoi me parler d’elle? J’allais, je crois, le demander; mais à ce moment, d’une maison qui est celle où j’habite aujourd’hui, dans la rue des Massacres, un homme sortit et monta vers nous: le docteur Fabien Gourdon.
Plusieurs fois déjà je l’avais rencontré sur le cours ou dans les ruelles, sans prêter à sa personne plus d’attention qu’il ne m’en accordait à moi-même, et je remarquai seulement aujourd’hui son visage large et brun, un peu lourd, que ne parvenait pas à affiner la barbe noire taillée en pointe, et sa façon de marcher, assurée certes, mais d’une assurance sans désinvolture et, semblait-il, un peu appliquée. Son vêtement de coutil brun était extrêmement soigné, sportif, avec une ceinture serrant bien la taille, et les guêtres qu’il portait sur de fortes chaussures étaient trop belles, d’un cuir trop neuf, trop jaune et trop éclatant. Déjà tout près de nous, avant que de sourire ou de saluer, se redressant encore, frappant le sol avec plus de force, il observait François, puis moi-même, et les fenêtres autour de la place d’où peut-être on le regardait. Et il y avait dans toute sa personne, contrastant singulièrement avec sa robustesse un peu lourde, quelque chose d’inquiet et de prétentieux.
--Monsieur Landargues, dit-il,--et d’abord cet homme si dédaigneux de moi m’avait saluée très bas,--je vous ai vu de ma fenêtre et je n’ai pu résister au plaisir de venir vous serrer la main.
--Trop aimable, docteur, dit François.
--Votre santé est bonne?
--Excellente. Mon bon vieux Fardier,--il parlait avec nonchalance, mais il me parut que son œil fin s’égayait d’une ironie presque méchante,--me soigne parfaitement, vous le savez.
--Je sais... je sais, dit Gourdon.
Un peu de rouge était monté à ses joues brunes, mais il ajouta aussitôt, presque humblement:
--La valeur de mon excellent confrère est grande... très grande.
L’ironie de François n’était pas demeurée dans ses yeux: elle relevait maintenant le coin de sa bouche pâle. Ayant respiré un peu plus fort et regardé une fois encore tout autour de lui, Gourdon continuait, et le ton de ses moindres paroles marquait une politesse extrême:
--Je veux espérer que Mme Landargues, elle aussi, se porte bien. J’ai fait l’autre dimanche quelques trouvailles nouvelles qui, je crois, pourraient l’amuser.
--Eh bien! docteur, il faut les lui porter.
Et se tournant vers moi, mon cousin daigna expliquer:
--Le docteur Gourdon est un archéologue remarquable. Il fait chaque dimanche dans les bois qui sont derrière les carrières des fouilles qui donnent, ma foi, de bons résultats. Il trouve des poteries et des médailles. Les médailles surtout amusent ma grand’mère. Elle dit toujours à Gourdon qu’il devrait faire un rapport à l’Académie de Privas.