Pour moi seule

Part 1

Chapter 13,814 wordsPublic domain

ANDRÉ CORTHIS

POUR MOI SEULE

ROMAN

PARIS ALBIN MICHEL, Éditeur 22, RUE HUYGHENS, 22

DU MÊME AUTEUR

Chez FASQUELLE, Bibliothèque Charpentier.

_Gemmes et Moires_ (poésies). _Mademoiselle Arguillès_ (roman). _Le Pauvre amour de doña Dalbine_ (roman). _Le Pardon Prématuré_ (roman).

EN PRÉPARATION:

_L’Entraîneuse_ (roman).

Chez PIERRE LAFFITTE.

_Petites vies dans la Tourmente_

A PARAITRE:

_Les Rameaux rouges_ (roman).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10

25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25

Tous droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays. Copyright by ALBIN MICHEL 1919.

A ma chère Maman je dédie ce livre

POUR MOI SEULE

Sur le toit de tuiles rousses que je vois de ma fenêtre, une fumée voudrait monter, que rabat le grand vent. Elle bouillonne au sortir de la cheminée noire comme un jet d’eau sans force; elle se couche et s’échevèle. En la regardant, je pense à beaucoup de choses que je ne saurais pas bien dire. Certes, j’ai de l’instruction. A Paris, j’ai suivi des cours. Je lis quelquefois. Et l’on m’a toujours affirmé que je fais bien les lettres. Mais il est difficile de connaître ce que l’on éprouve et de l’exprimer exactement.

Je voudrais cependant m’y appliquer. Les journées sont longues et ma sœur Guicharde me décharge de tout le soin de la maison. En ce moment (c’est aujourd’hui samedi), elle s’occupe en bas à changer le papier bleu sur les planches du buffet. Elle est prompte dans ses gestes, et les vaisselles déplacées font en se heurtant un tapage qui inquiéterait bien mon mari, plus ménager que moi-même, et qui devrait peut-être m’émouvoir.

Seule dans ma chambre, devant ce papier que je viens de prendre, je me trouve toute sotte, comme on dit ici. Et qu’est-ce que je vais raconter, puisqu’il ne s’est rien passé qui ne fût au dedans de moi? Cependant, je voudrais essayer... Ce sera bien ordinaire sans doute, et tourné maladroitement, mais personne n’en pourra rire et le feu seul connaîtra ces pages, quadrillées de bleu, après que mon écriture les aura couvertes.

... Notre maison est sombre et froide avec un seul étage et de très grands greniers. Point de jardin. Une cour seulement, par derrière, nous sépare de la chapelle désaffectée d’un ancien couvent; un acacia maigre y puise un peu de vie. Ses branches balancées touchent à nos fenêtres et s’allongent de l’autre côté jusqu’aux petits vitraux jaunes et bleus; ses fleurs, flétries presque en naissant mais cependant odorantes, recouvrent au printemps avec la même abondance notre toit aux fortes lucarnes et le toit ovale que surmontent encore la cloche et la croix. Pas de vue de ce côté et pas de vue sur la rue, qui est étroite. Elle s’appelle la rue des Massacres en souvenir d’horribles choses qui s’accomplirent là pendant les guerres de religion... Mais ce n’est pas ainsi que je dois commencer.

Il y a cinq ans que je suis venue dans cette ville, il y en a quatre que je suis mariée et que j’habite cette maison. Les premiers jours...

Ah! ce n’est point encore cela. Vais-je enfin y parvenir? Tout à l’heure ils m’appelleront pour le souper et je n’aurai pas écrit quatre lignes. Il me faudrait les premières phrases; le reste sera bien facile... Cette fois, j’ai trouvé; voici qui est vraiment pour moi le commencement de tout:

Je me souviendrai ma vie entière du jour où maman nous raconta son histoire.

* * *

Nous étions à Paris alors, quelques mois après la mort de mon père, et nous occupions rue des Feuillantines ce petit appartement propre et triste où j’avais toujours vécu. Un brouillard vert, traversé d’or, flottait entre les branches des arbres lointains où commençaient de naître les premières feuilles. Penchée à la fenêtre ouverte, je les regardais; je regardais le ciel, bleuâtre sous ses voiles gris étirés déjà et prêts à se rompre, et je dis tout à coup:

--Maman, n’est-ce point cette année que nous irons à la campagne dans votre pays?

--Ferme la fenêtre, Alvère, dit maman. Je m’enrhume et tu vas prendre froid.

--Mais il ne fait plus froid... c’est le printemps.

Cependant j’obéis. Guicharde, avec des ciseaux qui grinçaient, taillait sur la table un corsage d’étoffe noire. Nous étions dans la salle à manger où se passaient nos journées, car il n’y avait pas de salon et nos deux chambres étaient obscures et petites. Je me rappelle ces pauvres meubles que nous avons dû vendre, car ils ne valaient pas ce que leur transport eût coûté, le bureau de mon père, dans un coin, avec le papier à lettres et les livres de comptes, les six chaises dont le cuir très usé commençait à blanchir, et la petite étagère à côté du buffet bas où les vieux journaux étaient rangés soigneusement, près de quelques boîtes ayant contenu des poudres ou de la mercerie, vides, mais fort nettes, et qui pouvaient servir un jour.

--J’aimerais bien aller dans votre petite maison, maman. J’ai rêvé cette nuit des trois figuiers autour du bassin et du potager en terrasse d’où l’on voit toute la plaine avec le Rhône, et les Alpes au loin quand l’air est bien limpide, après les grandes pluies.

--Avec nos pauvres rentes, dit Guicharde, nous pourrions là-bas vivre mieux qu’à Paris. J’ai payé les œufs quatre francs ce matin et nous n’aurons pas de dessert à dîner parce que les châtaignes se finissent et que les confitures ont augmenté encore.

--Hélas! soupira maman, ce serait mieux sans doute. Oui, ce serait mieux...

Elle secouait la tête. Une détresse profonde qui montait de son cœur serré à son pauvre visage faisait trembler et se crisper chaque muscle sous la peau mince et pâle. Des larmes montaient à ses yeux toujours beaux.

--Ce serait mieux, je me le répète souvent. Mais je n’ose pas retourner là-bas. J’ai peur de «les» revoir. «Ils» lui ont fait trop de mal. «Ils» m’ont trop fait souffrir.

Elle parlait des parents de mon père, nous le savions. Nous savions que la misère de notre vie était due à cette laide colère qu’ils avaient sentie en voyant un des leurs épouser une fille pauvre et de naissance presque ouvrière. Et, sans les avoir jamais vus, comme nous les haïssions, ces Landargues, de Saint-Jacques, directeurs des grandes carrières de Saint-Jacques au bord du Rhône où mon père aurait dû faire sa fortune comme chacun des fils de cette famille y faisait la sienne depuis plus de deux cents ans! Cependant nous ne redoutions point de nous trouver en leur présence. Guicharde, rancunière et point timide, souhaitait le plaisir insolent de les bien regarder et puis de détourner la tête en gonflant une bouche méprisante, et moi je ne jugeais pas qu’ils valussent ce sacrifice que nous leur faisions, de n’occuper point une maison qui nous venait des parents de maman et dont le loyer ne nous coûterait rien.

--Vraiment, dit ma sœur, interrompant son ouvrage et s’asseyant au bord de la table, le temps serait venu, je crois, de prendre une décision. Pourquoi nous obstiner à rester ici et que pourrions-nous regretter de Paris? Nous ne voyons jamais personne, nous ne prenons pas un plaisir, et nous mangeons très mal, quoique dépensant pour notre nourriture beaucoup d’argent.

--Je sais, continuait de soupirer maman, je sais bien.

J’insistai à mon tour.

--Le jardin nous donnerait quelques légumes. Nous pourrions porter des souliers de toile avec des semelles en corde, qui ne coûtent pas bien cher. Et le bon air de Lagarde nous ferait à toutes tant de bien!

--Oui, oui, disait maman... l’air est bon... mais les gens ne le sont pas...

--C’est ridicule, s’exclama Guicharde, tout à fait ridicule. Ces Landargues, en somme, ne sont pas tout le pays.

--Mais, dit maman, et jamais elle ne m’avait paru si humble et si découragée, ce ne sont pas seulement les Landargues, c’est tout le pays que je redoute.

--Tout le pays, répéta Guicharde,--et comme elle n’éprouvait rien qu’avec violence, elle n’était pas en ce moment surprise, mais stupéfaite.--Vous redoutez tout le pays!... Et pourquoi cela?

--Parce que tu étais déjà au monde depuis plusieurs années quand je me suis mariée, ma petite fille, et que là-bas, les gens le savent bien.

* * * * *

Maman dit cela sans baisser la voix. Elle avait porté son secret trop longtemps et maintenant elle le laissait aller devant nous, simplement, parce que le cœur s’ouvre de lui-même comme font les mains quand elles sont trop lasses et que toute la volonté ne peut plus servir de rien. Elle ne parut pas gênée du silence qui suivit ses paroles, et le petit soupir qu’elle poussa était comme de soulagement... Je la regardais, et, dans cette seconde, me rappelant toutes les sévérités de notre éducation, les livres défendus, les coiffures sans fantaisie, les belles phrases impérieuses sur l’honneur féminin, je sentais, je le crois bien, plus de trouble encore que de désespoir et je ne pouvais plus rien comprendre... Mais Guicharde avait dix ans de plus que moi. Elle posa doucement ses ciseaux. On eût dit qu’elle écoutait quelque chose, et sûrement se lamentaient autour d’elle toutes les détresses qui s’étaient un jour levées autour de notre mère. Et puis elle se jeta vers elle, l’enveloppa de ses deux bras, et glissant sur les genoux:

--Oh! maman, ma pauvre maman! gémit-elle, sur un ton de tendresse que n’avait jamais eu sa voix un peu rude.

* * *

Maman appuya sa tête sur l’épaule de Guicharde et se laissa bercer ainsi. Dans le silence, j’entendais rouler une lente et lourde voiture sur les pavés de notre rue. Un fouet claquait allégrement, mais on devinait bien qu’il ne touchait pas aux bêtes et rythmait seulement au-dessus de leur fatigue une chanson entraînante. La fenêtre était demeurée ouverte. Un petit souffle faisait doucement trembler sur la table l’étoffe que tout à l’heure taillait Guicharde.

--Vous comprenez, disait maman rêvant à mi-voix, tout inconsciente et apaisée, quand je suis entrée à l’usine pour y tenir certains comptes, ils étaient tous très aimables pour moi. Il y avait le père Landargues qui vivait encore; mais il ne s’occupait plus de grand’chose et il n’a pas tardé à mourir. Et puis Mme Landargues qui faisait tout marcher. Elle avait déjà les cheveux blancs, à cette époque, et aussi étincelants que peut l’être au soleil la cime du mont Ventoux, et la figure bien fraîche, mais pas trop bonne, avec une bouche toute serrée et sans lèvres, et des yeux gris, très durs. Il y avait aussi Robert, le fils aîné qui était veuf et déjà bien malade, et puis son fils à lui, le petit François.

Elle réfléchit et calcula:

--Il doit bien avoir plus de trente-cinq ans aujourd’hui. C’est lui qui sera l’héritier de tout.

Je m’étais rapprochée d’elle, moi aussi; je m’appuyais maintenant à son fauteuil et, moins effrayée, quelquefois, doucement, j’embrassais ses cheveux. Elle continuait, lentement et comme heureuse que nous fussions enfin ses confidentes:

--Ils étaient bien aimables pour moi au début, oui, et même ils avaient l’air assez simple et de ne pas trop s’en croire. Ils m’ont invitée deux fois à déjeuner... Mais après, oh! après! quand ils ont vu que Georges devenait amoureux de moi...

Tout maigre et consumé que fût son visage, tout enveloppé de misérables cheveux gris, qu’il paraissait jeune en ce moment, avec cette flamme qui se levait soudain au fond des yeux, ces yeux de maman, un peu gris, un peu bleus, verdâtres quelquefois, d’une couleur indécise, hésitante, eût-on dit, et timides comme l’était ce cher être tout entier! qu’il paraissait jeune, ce visage, à ce tourner ainsi vers l’amour d’autrefois!

--Alors, voilà, vous comprenez, mes petites... Moi, vous le savez, j’étais la fille d’un menuisier, bien artiste, c’est vrai, et qui aimait les livres, et qui savait parfaitement réparer les vieux meubles, avec leurs pieds tordus et toutes leurs petites sculptures, mais enfin, un ouvrier tout de même, et qui employait seulement deux ouvriers. Et Georges, c’était M. Georges Landargues, le second fils des Landargues, de Saint-Jacques... Alors, ses parents à lui, n’est-ce pas, c’était bien naturel qu’ils ne soient pas très contents... Après seulement ils auraient pu être moins méchants. Oh! oui... après... parce que voilà... Quand Guicharde a été sur le point de venir au monde, nous sommes partis tous les deux pour Paris à cause du scandale... tout le monde savait... et nous ne pouvions plus rester au pays. Ma mère était bien en colère. Elle m’aurait gardée cependant, je le crois, parce que... le mal, c’est avec un Landargues que je l’avais fait, et les Landargues, dans notre région, vous ne pouvez pas savoir ce que c’est comme importance... Mais c’est mon père qui ne pardonnait pas... Une fille bien élevée comme j’avais été, avec de l’instruction et toutes ces habitudes de dame qu’on m’avait données...

--Maman, disait Guicharde quand elle se taisait, la tenant toujours serrée comme un enfant et lui caressant la joue de ses lèvres, ma petite maman.

--... Oh! ma grande... si tu savais... la honte... comme ça peut faire du mal, mal comme de se couper ou de se brûler, aussi fort... seulement ça ne guérit pas... Alors nous sommes venus à Paris, dans une petite chambre d’abord, presque misérable. Georges n’avait pas voulu demander un sou à ses parents parce qu’ils lui avaient dit sur moi et sur lui de trop vilaines choses... Il a travaillé, mais il connaissait seulement les carrières et comme il faut commander à trois cents ouvriers. Dans les tissus, il n’y entendait rien, et dans la porcelaine non plus, ni dans l’ameublement. Il a essayé de tout ça. Il ne gagnait pas grand’chose. Un hiver nous étions trop malheureux. Il a écrit à sa mère. Elle a répondu: Si tu renonces à tes droits sur mon héritage, que tu ne mérites pas, et si je dois n’entendre plus jamais parler de toi, je veux bien te donner cent mille francs... Naturellement il a renoncé à tout... Cent mille francs... pensez donc...

--Tout de même, dit Guicharde qui était pratique.

--Ah! il fallait voir où nous en étions... A cause de ces cent mille francs, pendant quelques mois nous avons été bien heureux. Georges me disait: je cherche une bonne affaire, et j’y entrerai comme associé. Je ne sais pas bien être employé. Je n’ai pas été dressé à ça... mais comme patron, tu vas voir... Et il a bien trouvé l’affaire: seulement, elle était mauvaise et les cent mille francs ont failli être perdus. On a pu en sauver la moitié; mais nous avions eu si peur... si peur, que nous ne voulions plus risquer rien. Nous les avons placés en fonds d’État pour être tranquilles et votre père a trouvé chez Marpeau cette petite place de caissier où il est resté plus de vingt ans, jusqu’à sa mort...

Nous savions certains de ces détails, mais les plus familiers aujourd’hui étaient pour nous comme les inconnus et nous écoutions avec un étonnement triste et passionné cette histoire nouvelle...

Guicharde baissa la voix pour demander:

--Et alors, maman... votre mariage?...

--Voilà, dit-elle. C’est quand mon père allait mourir. Il ne voulait pas me revoir et j’en avais du chagrin... Georges,--il était si doux... et un: peu craintif aussi... comme moi!--il espérait toujours que sa mère pardonnerait, et qu’elle autoriserait notre mariage. Comme il avait été très bien élevé, et ne pouvait pas se passer de ce consentement... Il me le disait et je le comprenais bien. Mais il a fini par se rendre compte qu’elle le détestait pour la vie et que sa colère contre lui, rien ne pouvait la faire plus grande. Alors, un jour, après en avoir bien parlé, nous sommes partis tous les deux pour la mairie et pour l’église sans rien dire à personne. Comme à Paris on m’appelait déjà Madame Landargues, ça n’a rien changé; mais tu te rappelles bien, Guicharde? c’est ce matin où, quand nous sommes rentrés, nous t’avons apporté la belle poupée avec sa robe rose, et il y avait un gâteau pour le dessert tout couvert de crème glacée et de fruits confits.

--Mais oui, dit Guicharde, je me rappelle très bien... J’étais si contente!... Ah! c’était pour cela le gâteau et la poupée... On ne sait pas comprendre quand on est petit.

Maman se redressa dans son fauteuil, et regardant par la fenêtre le ciel et ces vilains toits gris qui commençaient de devenir bleus:

--Voilà, dit-elle encore... voilà... Vous comprenez, mes petites, pourquoi je vous ai élevées comme j’ai fait. Deux heures tous les matins dans une petite pension du quartier. Et je vous conduisais moi-même, et j’allais vous chercher. Comme instruction, c’était bien suffisant puisque je ne voulais pas que vous fassiez aucun travail qui vous aurait éloignées de moi... Ah! non! j’avais trop peur... Dans toutes ces maisons où l’on emploie des jeunes filles, dans tous ces bureaux, c’est mon histoire qui recommence... Non!... non!... Je ne voulais pas... J’aimais mieux que vous ne gagniez aucun argent. J’aimais mieux notre misère et vous garder là, près de moi, toujours... Alors, si je vous ai élevées bien sévèrement, si j’avais peur de tout, des amies, des livres, des théâtres, de la rue, si vous vous êtes toujours bien ennuyées, vous comprenez, maintenant, il ne faut pas m’en vouloir...

Elle n’avait pas su nous dire de bien grands mots et elle n’attendait pas que nous lui en disions. Mais je crois que depuis longtemps elle éprouvait un grand besoin de ne plus nous mentir sur elle-même, et presque vieille déjà, languissante et affaiblie, de se remettre entre nos mains. Elle se pressait maintenant contre Guicharde, et quelquefois contre moi, avec une tendresse touchante et rassurée. Nous étions désormais ses confidentes et son soutien. Et quand, ce même jour, un peu plus tard, ma sœur, dans sa sagesse, eut décidé qu’un passé aussi lointain, suivi des années les plus honorables, ne pouvait vraiment nous empêcher d’organiser notre vie selon la raison et l’économie, elle approuva aussitôt, obéissante et résignée.

* * *

La maison de mon grand-père le menuisier était au cœur même de la très vieille ville. D’autres maisons la pressaient; son toit se confondait parmi des toits inégaux. Le soir de notre arrivée, au sortir de la petite gare, quand maman étendant le bras nous dit: c’est là! nous ne vîmes rien d’abord au flanc de la colline qu’un enchevêtrement de tuiles, couleur d’amandes brûlées, sur de petits murs couleur de rouille et de miel. Le clocher carré de l’église portait, visible à tout le ciel dans une belle couronne de fer forgé, sa plus grosse cloche, et toutes les cheminées des maisons s’élevaient vers lui, surmontées chacune de deux briques, inclinées et unies par leur pointe comme sont les doigts roides des saintes en prière dans les sculptures primitives et dans les tableaux d’autrefois.

C’était à la fin d’avril et, comme le vent soufflait, il faisait encore froid. La nuit tomba dans le temps que nous gravissions le chemin qui monte. Par les petites rues tournant sous des voûtes, par les petites places qui s’empanachent d’un gros orme ou de trois acacias, nous gagnâmes la ruelle où s’ouvre notre maison. Le vent plus fort y coulait comme une lame et déchirait les poumons. Nos valises liées de cordes et le gros sac de moleskine où étaient nos provisions de route, tout alourdi de verres et de bouteilles qui résonnaient à brinqueballer ainsi et à se heurter les uns contre les autres, nous coupaient les doigts. Et personne ne nous attendait que la simple maison mise en état par une servante de quinze ans que Guicharde avait engagée par lettres adressées à la mairie deux semaines auparavant.

Il fallut heurter trois fois, et cette fille enfin se décida à nous ouvrir. Elle avait l’air niais et bon, la gorge déjà hardie dans un corsage à raies roses, et de fausses pierres vertes, enchâssées de cuivre, pendeloquaient à ses oreilles. En nous voyant, elle demeura bêtement à rire sur le seuil sans même songer à nous débarrasser. Mais déjà, dans les autres maisons, des rideaux se soulevaient derrière les vitres verdâtres des petites fenêtres. Une porte s’entr’ouvrait. Quelqu’un, d’un balcon, se penchait vers nous. Une voix souffla:

--La femme de Georges Landargues, avec ses deux filles.

--Entrons, dit maman, entrons vite.

Et elle passa la porte, toute roide et violente de gestes, avec une sorte de courage désespéré. Mais Guicharde, sur le seuil, demeura derrière elle: elle fixa les fenêtres derrière lesquelles frissonnait sournoisement une curiosité sans bienveillance et j’eus l’impression que son dur et hardi regard faisait se détourner, derrière les rideaux fanés, d’autres regards invisibles. Ensuite elle entra à son tour et la petite servante referma la porte. Je dis tout bas:

--Nous sommes chez nous.

Je regardais le couloir que remplissait l’escalier de bois, les deux portes ouvertes, à gauche sur la salle qu’enfumait une lampe coiffée de jaune, à droite sur la cuisine où flambaient de menues branches dans une large et noire cheminée... Déjà Guicharde relevait la mèche de la lampe, ouvrait les placards, s’inquiétait de la façon dont passeraient par l’escalier trop étroit nos malles que l’on devait porter le lendemain. Maman se taisait. Il me semblait qu’elle baissait la tête et serrait les épaules. Elle s’approcha d’une fenêtre qui devait donner sur le jardin et regarda la nuit. Elle tremblait doucement. Peut-être elle pensait à ces rideaux soulevés sur son arrivée, et peut-être ce qui se chuchotait à cette heure, dans les maisons obscures, venait jusqu’à elle.

--Je n’aurais pas dû revenir ici, dit-elle.

--Mais puisqu’il était impossible de faire autrement, remarqua Guicharde, avec son bon sens un peu brusque.

Et elle demanda une bougie pour monter aux chambres.

Maman soupira:

--C’est vrai!

Résignée, elle s’assit devant la table où le couvert était mis. Elle avait retiré sa jaquette noire garnie de faux astrakan, mais elle conservait son petit chapeau de crêpe tout déformé et déplacé par le voyage. Je le lui fis remarquer.

--Enlevez-le, maman. On dirait que vous n’êtes pas chez vous, et que vous allez repartir.

Aussitôt elle obéit avec une tranquillité douce.

--C’est vrai, tout de même, dit-elle, que je suis chez moi... m’y voici donc revenue, dans ma maison.

Elle me montra dans un coin une chaise de paille, très basse, dont le simple dossier portait en relief trois abeilles sculptées dans une couronne d’olivier.

--Tu vois, c’est là que je m’asseyais quand j’étais toute petite.

Et elle me montra encore, près de la fenêtre, une table carrée avec des pieds en torsade qui luisaient sous la lampe:

--C’est là que j’écrivais mes devoirs. J’y ai préparé mon certificat d’études. Après, je faisais surtout des comptes. C’est mon oncle Jarny qui m’apprenait. Il avait été caissier à Paris dans une grande maison de tissus.

Elle se tut, regardant de nouveau la fenêtre, et ce qu’elle voyait maintenant, je le savais bien, était au delà des meubles et des murs... Sa tristesse, en ce moment, me pénétra jusqu’au désespoir. Son pauvre cœur saignait et pleurait dans mon cœur, et, doucement, je passais ma main sur la petite main si pâle. Mais Guicharde entrait à grands pas. Parlant des malles, elle déclara:

--Elles passeront, mais il faudra prendre garde à ne pas érafler le mur.