Portraits littéraires, Tome III
Chapter 6
«Et tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point, été vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a été cause en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit mieux.... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne s'épargnoient non plus que sangliers échauffés.»
Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait, la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.
[Note 7: Collection des Documents historiques.]
Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à cette date du règne de François Ier, pour expliquer uniquement par cette imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort mêlée, et confuse; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François Ier il s'en glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et l'on est à l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier. Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prière en vers adressée au Crucifix, s'aviserait de dire:
O seur! oyez que respond ce pendu!
Le XVIe siècle, même chez les poëles en renom, est trop habituellement sujet à ces accidents fâcheux qui gâtent et, pour ainsi dire, salissent les intentions les meilleures; mais là encore il y a des degrés, et les vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on n'avait de ce prince que les longues épîtres et les pièces de quelque étendue ou même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.
Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le _Recueil_ quelques agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de suite et tout d'une haleine cette série d'épîtres plates, de rondeaux alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas chez ces poëtes, à soupçonner que ceux-ci pourraient bien n'y pas être étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutôt encore sur la conscience de l'aumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y trouve mêlé si fréquemment.
Il m'a toujours semblé que ce serait le sujet intéressant d'un petit mémoire que d'examiner à part le groupe des _poëtes rois_ et _princes au XVIe siècle_: François Ier et sa soeur Marguerite, les deux autres Marguerite, Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV enfin; car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait à discuter de près, à démêler le degré d'authenticité de certaines pièces qui ont couru sous leur nom. Brantôme, qui parle avec de grands éloges du talent poétique de la reine d'Écosse, nous apprend qu'on lui attribuait déjà, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement à ceux de l'aimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. «Ils sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa belle boutique.» Depuis lors on a paré à ce genre d'objection, et c'est plutôt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prétendue relique d'autrefois. Au XVIIIe siècle, il se glissa plus d'un pastiche dans ces recueils et _Annales poétiques_ dont les rédacteurs étaient eux-mêmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abbé de Saint-Léger que la chanson de Marie Stuart à bord du vaisseau (_Adieu, plaisant pays de France_) était de lui. Les beaux vers de Charles IX à Ronsard qui sont partout (_L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner_...), où se trouvent-ils cités pour la première fois? Où voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur _Gabrielle_ et sa chanson à _l'Aurore_[8] On a là toute une série de petites questions en perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils semblent sortir de dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait à l'appui des imprimés, devraient être eux-mêmes soumis à examen. Puis, quand la source originale serait sûrement atteinte, on aurait à discuter encore le degré de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures; car ces princes et princesses avaient tout le long du jour à leur côté; entendant à demi-mot, valets de chambre, aumôniers et secrétaires, tous gens d'esprit et du métier. Les Bonaventure des Periers, les Marot, les Saint-Gelais, les Amyot, étaient en mesure de prêter plus d'un trait à un canevas auguste, et de mettre la main à la demande en même temps qu'à la réponse. Je ne sais plus quelle dame de la Cour d'Henri III disait à Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, _qu'elle envoyait ses pensées au rimeur_. On sait positivement que c'était là l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrétaire Maynard la faisait parler en vers tendres et passionnés, et lui-même, dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit:
L'âge affoiblit mon discours, Et cette fougue me quitte, Dont je chantois les amours De la reine Marguerite.
[Note 8: Dans une _Notice sur un Recueil_ manuscrit _d'anciennes Chansons françaises_, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouvé le fameux Couplet:
Cruelle départie, Malheureux jour! etc., etc.
Il en conclut que Henri IV avait pris ce refrain à quelque chanson déjà en vogue (voir le tome XI, no 6, des Bulletins de l'Académie royale de Bruxelles).]
Au XVIIIe siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre poëte ordinaire de sa petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui traverserait l'histoire littéraire du XVIe siècle. Mais, dans aucun cas, il n'y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse, resterait hors de cause; seulement la part du métier reviendrait à qui de droit.
Tant que François Ier fut prisonnier en Espagne, il composa incontestablement sans secours et sans aide de longues épîtres non moins ennuyeuses qu'ennuyées; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons poëtes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit les _Poésies_ du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à être isolé des couplets suivants; pris à part, c'est un dizain des plus frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touché:
Estant seullet auprès d'une fenestre Par ung matin, comme le jour poignoit, Je regarday Aurore, à main senestre, Qui à Phebus le chemyn enseignoit. Et d'autre part m'amye qui peignoit Son chef doré, et viz sez luysans yeulx, Dont me gecta ung traict si gracieulx, Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire: Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx, Car la beaulté de ceste vous empire.
Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain, non moins égayé, mais qui est de Marot:
May bien vestu d'habit reverdissant, Semé de fleurs, ung jour se mist en place, Et quant m'amye il vit tant florissant, De grand despit rougist sa verte face, En me disant: Tu cuydes qu'elle efface A mon advis les fleurs qui de moy yssent? Je lui respond: Toutes tes fleurs périssent Incontinant que yver les vient toucher; Mais en tout temps de ma Dame florissent Les grans vertuz, que mort ne peult sécher.
Le dizain du prince à certainement de quoi lutter en grâce avec celui de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que, dans le _Recueil_, l'un est bien voisin de l'autre; et, en général, quand on trouve réunis un certain nombre de morceaux qu'il faut rapporter à Saint-Gelais ou à Marot, c'est presque toujours aux environs de ces endroits-là que se rencontrent aussi les petites pièces du roi qui peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sûr que la ligne de démarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque confusion sur ces points limitrophes: _Lucanus an Appulus anceps_[9].
[Note 9: Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page 96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouve que le huitain: _Cessez, mes yeulx_, etc., de la page 94, est également de l'aumônier-poëte.]
Pour ce qui est du joli dizain de l'_Aurore_ en particulier, il paraîtra piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité _de la Nature des Dieux_. C'est une épigramme tout à fait _à la grecque,_ mais la similitude de l'image reste frappante:
Constiteram exorientem Auroram forte salutans, Quum subito a loeva Roscius exoritur. Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra, Mortalis visus pulchrior esse deo.
Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, _a loeva, à main senestre._ Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces réminiscences d'érudit?
Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François Ier des traits d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par exemple:
Elle jura par ses yeulx et les miens, Ayant pitié de ma longue entreprise, Que mes malheurs se tourneroient en biens; Et pour cela me fut heure promise. Je crois que Dieu les femmes favorise: Car de quatre yeulx qui furent parjurez, Rouges les miens devindrent, sans faintise; Les siens en sont plus beaulx et azurez.
Sachons seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses _Amours_ (liv. III, élég. 3):
Perque suos illam nuper jurasse recordor, Perque meos oculos; et doluere mei.
Voici encore un sixain délicat, où le doux nenny est aux prises avec le sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:
Le desir est hardy, mais le parler a honte; Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte; L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte; L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte; L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse: Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.
L'épitaphe d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueillis par M. Vallet de Viriville doivent, nous dit-on, en confirmer l'authenticité. Mais M. Champollion a conjecturé judicieusement, selon moi, que la pièce en tercets: _Doulce, plaisante, heureuse et agréable nuict_ (page 150), est trop compliquée pour être du monarque. J'ajouterai, comme raison à l'appui, que cette espèce de chanson est traduite de l'Arioste[10], et elle l'a été depuis encore par d'autres poëtes du XVIe siècle, par Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir favorisé son entreprise amoureuse, et il part de là pour dénombrer et décrire avec complaisance chaque détail de son aventure. Mellin de Saint-Gelais, qui le premier a donné en français d'autres imitations en vers de l'Arioste, a dû tremper dans celle-ci. Un tel travail de traduction suppose en effet une application littéraire qui tient au métier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne s'amuse guère à traduire celles des autres[11].
[Note 10: Voir dans les _Rime_ de l'Arioste le _capitole_:
O piu che'l giorno a me lucida e chiara, Dolce, gioconda, avventurosa notte, etc. ]
[Note 11: Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernières pages une pièce qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste, mais qui va fort au delà; elle trouverait sa vraie place dans un _Parnasse satyrique_. Si cette espèce de blason du corps féminin était de François Ier, on devrait lui reconnaître une vigueur et une haleine dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y décèle une verve exercée qui se sera mise au service de ses plaisirs.--Cette pièce, au reste, n'est pas inédite; elle a été insérée dans le Recueil des _Blasons_ par Méon (Blason du corps); mais, sauf une ou deux corrections qui sont heureuses, le texte de Méon est peu correct, et même à la fin il y a de l'inintelligible.]
Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander, quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs, et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel auteur de l'_Anthologie_, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin, avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant, indifféremment.
L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle. Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut, à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge, qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai sens et toute sa portée.
On vient de voir dans les _Poésies_ de François Ier qu'une des pièces qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de toute la fin du siècle, _O nuit, jalouse nuit_, qui est la contre-partie de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le traducteur.
Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous dira dans une épigramme qui a pour titre: _De son amour_:
Je n'aime ny la pucelle, Elle est trop verte...
Je renvoie au feuillet 15 des _Passe-temps_. Pour le coup, on croit avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'une traduction encore d'une épigramme d'Orestes qu'on peut lire dans l'_Anthologie_[12], et que Grotius a aussi traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi que Baïf.
[Note 12: _Anthol. palat., V, 20.]
Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de Larivey. Il les donne pour les avoir faites à _l'imitation des anciens grecs, latins et modernes italiens_ voilà qui est franc; mais, en ces termes généraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on regarde de près? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce _Larivey_, sous son air champenois, fils naturel d'un des _Giunti_, fameux imprimeurs italiens, avait tourné et comme parodié en français le nom de son père (_l'arrivé, advena_). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom, il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pièces de théâtre que publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a rendues avec esprit, avec liberté et naturel, mais textuellement. Grosley avait noté le fait pour la comédie des _Tromperies_, littéralement traduite des _Inganni_ de Nicolo Secchi. Il en est de même de la pièce qui a pour titre _la Veuve_; il l'a prise tout entière, sauf quelques suppressions, de _la Vedova_ de Nicolo Buonaparte, bourgeois florentin et l'un des ancêtres, dit-on, des Bonaparte: cette _Vedova_ originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. _Les Jaloux_ encore sont traduits de _i Gelosi_, comédie de Vincenzo Gabiani, gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir été l'un des bons artisans du franc et naïf langage.
Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui se rattache à Marot et à l'époque de François Ier, est moins sujette à cette préoccupation constante et à cet artifice. Je l'accorderai sans peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit recueil des _Poésies_ de Bonaventure dès Periers, le poëte valet de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane à grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit: _les Roses_, dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.
[Note 13: C'est dans les comédies de Laurent de Médicis, de François Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se trouvent mentionnés dans la dédicace de Larivey à M. d'Amboise, qu'on aurait le plus de chances de rencontrer les imitations et traductions qui restent encore à déterminer.]
[Note 14: A Lyon, Jean de Tournes, 1544.]
Un jour de may, que l'aube retournée Refraischissoit la claire matinée D'un vent tant doulx....
un matin donc, le poëte se promène _au grand verger, le long du pourpris_; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes fraîches, _rondelettes_, et il les décrit à ravir. Il nous rend en vers gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:
L'aube duquel avoit couleur vermeille Et vous estoit aux roses tant pareille Qu'eussiez doublé si la belle prenoit Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses: Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.
Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses _Roses_ elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le dernier des anciens:
Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem, An darel, et flores tingeret orta dies.
Le vieux rimeur n'a pas indiqué son larcin, il l'a même recouvert assez ingénument quand il traduit le
Vidi _Poestano_ gaudere _rosaria_ cultu,
par
.......Là veis semblablement Un beau laurier accoustré noblement Par art subtil, non vulgaire ou commun, Et le rosier de maistre Jean de Meun.
Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.
Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par M. Nodier[15], qui s'est complu a y voir un caractère original; ils rappellent naturellement ceux de Ronsard: _Mignonne, allons voir si la rose_... L'un et l'autre poëte avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils avaient en mémoire le même modèle. Bonaventure des Periers, après avoir décrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone, les vicissitudes rapides de chaque âge des rosés, conclut comme lui:
.......Vous donc, jeunes fillettes, Cueillez bien tost les roses vermeillettes A la rosée, ains que le temps les vienne A deseicher: et tandis vous souvienne Que ceste vie, à la mort exposée, Se passe ainsi que roses ou rosée.
[Note 15: Article sur Bonaventure des Periers (_Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1839).]
Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes, Et memor esto aevum sic properare tuum.
La _rosée_ ajoutée aux _roses_ par le vieux poëte français est une grâce de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée. Bonaventure des Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire en vers blancs la première satire d'Horace: _Qui fit, Moecenas_..., il disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg: «D'où vient cela, mon amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat?» L'imitation de l'antique, au XVIe siècle, ne saurait durer bien longtemps sans détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire: «Nous ne sommes que des violons de village auprès des anciens.»