Portraits littéraires, Tome III
Chapter 7
Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi, et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée. Il ne faut pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces mots:
Le groz ventre trop pesant et massif Ne veult souffrir au vray le cueur naïf Vous obeyr, complaire et satisfaire...
Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à supporter son frère, elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus-Christ, de même qu'elle s'écriera, cri parlant de Madame d'Angoulême, leur mère, qui est restée courageusement au timon de l'État:
À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre, Comme Anchises qui délaissa sa terre?
Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse; c'est le culte de l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui:
Mais toy, qui as toujours foy conservée Et envers tous ta constance observée, Rendant content Dieu et ta conscience Par ta vertu, doulceur, foy, pacience, Tenant à tous parole et vérité, Honneur tu as, non ennuy mérité.
Elle le loue de sa clémence envers les révoltés de La Rochelle; elle l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses chevaleresques représailles envers Charles-Quint, son grand ennemi, lorsqu'il le fêta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la France:
L'Ytalien à grand peine l'a creu, Car la bonté, qui de Dieu est venue, De l'infidelle est tousjours incongnue. Celluy qui est de la foy devestu Ne peult louer en aultre sa vertu. Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande? Qu'esse que tant il loue et recommande? C'est rendre bien pour mal, voire et aymer Son ennemy: qui est le plus amer Et dur morceau qui soit en l'Escripture, D'autant qu'il est contre nostre nature. Le Roy l'a faict, et si l'a accomply: Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply, Plustost mourroit que de s'y accorder. Je me tairay du surplus recorder. Qui faict le plus, il fera bien le moings: Son cueur est pur et nettes sont ses mains.
François Ier répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:
Cuer resolu d'aultre chose n'a cure Que de l'honneur. Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur[16].
[Note 16: Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces allitérations, assonances et consonnances: _cuer, cure, corps, cueur, vainqueur_? La poésie du XVIe siècle est pleine de ces vestiges d'une versification antérieure. On lit à la page 12 du présent _Recueil_:
Ne nul plaisir que nature nous _donne_ Ne nous est riens, si bientost ne _retourne_.
La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens trouvères,]
A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.
On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de l'auteur de l'_Heptamèron_, ont fait place peu à peu à une appréciation plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux, de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants, Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément; c'était, comme le dit Marguerite, un parfait _triangle_, et une vraie _trinité_. Les expressions triomphantes dont est rempli le _Journal_ de la mère du roi, et qui rappellent le _Latonoe pertentant gaudia pectus_, se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de la sorte à elle-même:
........«C'est celluy que d'enfance Tu as veu tien, tu le voys et verras; Ainsy l'a creu et le croys et croirras. Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère; Je suis ton roy, aussy je suis ton frère. Frère et petit n'as craint de me tenir Entre tes bras; ne crains donc de venir Entre les miens, qui suis grand et ton roy: Car en croissant croist mon amour en moy.»
Ainsy parla l'oeil plain de charité, Et voz deux bras dirent: C'est veritté[17].
Un éditeur instruit[18], qui, dans un premier travail, avait jugé fort sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une interprétation laborieuse à dénoncer dans le coeur de cette princesse je ne sais quel sentiment fatal et mystérieux, dont son frère aurait été l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au nombre des témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce qu'on lit en maint endroit du présent _Recueil_:
O quelle amour! et qui jamais l'eust creue! Qui en absence est augmentée et creue; Là où jamais changement n'ay trouvé; Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé[19]!
Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de 1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:
Avancés-vous, hommes, chevaulx, Asseurés-moi, je vous supplye,
[Note 17: Page 183.]
[Note 18: M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion singulière et cette humeur acariâtre qui lui était habituelle.]
[Note 19: Page 185.]
Que nostre Roy, pour ses grands maulx, A receu santé accomplie: Lors seray de joye remplye. Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous, Et vostre oeil sa doulceur desplye, Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!
De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de verve puritaine à cette époque.
Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait de l'auteur des _Contes et nouvelles_, nous répondrions que notre impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires. Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant les longues et définitives années[21].
[Note 20: Page 58.]
[Note 21: Parmi les publications de date postérieure concernant Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La Ferrière-Percy, qui nous a donné le _Livre de dépenses_ de la digne reine,--dépenses des plus honorables, des plus généreuses,--et une _étude sur ses dernières années_ (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette princesse.]
Le _Recueil_ publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M. Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance. Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine? Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre de François Ier, que le _Recueil_ met à l'adresse de la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon. L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des précieuses:
«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.[22].»
[Note 22: Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du _Recueil_ imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.]
Les _Poésies_ de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste; les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste. Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite, qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les _Poésies_ de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille plus dignes de survivre, et dans un recueil des _Marguerites poétiques_, espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle[23], je ne vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle écrasa la première.
[Note 23: _Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes françois, tant anciens que modernes_, par Esprit Aubert, 1613.]
Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement, je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation de François Ier. La discrétion, le choix, c'est là le secret de l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie française véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de révision; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles poésies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos _Analecta_ auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'édifier un Temple du Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage très-allégé. Pour le choix du bagage, on devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut d'autre soin que d'omettre la pièce d'_Avril_, précisément la perle du vieux poëte; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse! Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce, Gohorry, avec une seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans un dialogue _rustique amoureux_, traduit de Théocrite. François Ier y serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui, pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait de vers de sa façon, il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il fit une fois à Chambord.
Mai 1847.
[Note 24: Auguis.]
[Note 25: La stance bien connue: _La jeune fille est semblable à la rose_, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de l'_Amadis_, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol, l'a rencontrée.]
Le CHEVALIER DE MÉRÉ ou DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été de ceux qui sont _frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole_; mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes, le chevalier de Méré est un _type_; et si aujourd'hui on veut étudier un des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.
Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors, bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne, et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux; mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et d'agrément, et il a laissé des traités.
Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire, l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part [26], que si quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit bon écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon homme de cheval? D'où vient donc qu'il en arrive autrement?» Il va lui-même au-devant des objections que soulève le didactique en pareille matière, lorsqu'il dit: «En tous les exercices, comme la danse, faire des armes, voltiger, ou monter à cheval, on connoît les excellents maîtres du métier à je ne sais quoi de libre et d'aisé qui plaît toujours, mais qu'on ne peut guère acquérir sans une grande pratique; ce n'est pas encore assez de s'y être longtemps exercé, à moins que d'en avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne à penser que c'est un présent de la nature[27].» Je ne saurais mieux comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre du _Courtisan_ (_Cortegiano_). Celui-ci a fait le code de l'_homme de cour_, l'autre a fait celui de l'_honnête homme_.
[Note 26: Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.]
[Note 27: _Discours de la Conversation_.]
_Honnête homme_, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien des sens en français, un peu comme celui de _sage_ en grec. Aux époques de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme _comme il faut_, et le _comme il faut_, le _quod decet_, varie avec les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot _honnête homme_ précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire disait en plaisantant:
Nos voleurs sont de très-honnêtes gens, Gens du beau monde...[28],
il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en jouant sur le mot, qu'_honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient guère ensemble_; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux, d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais honnêtes gens n'y manquaient pas.
[Note 28: _L'Enfant prodigue_, acte III, scène II.]
Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que l'esprit _se fait_ et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le remarque très-bien, les hommes sont _tout d'une pièce tant_ qu'ils restent entre eus.
En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du monde, quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est-à-dire _plus de trois_), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui vaille, et s'ennuyent plus que si elles étoient seules.» Au contraire, «il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait d'assez bonne grâce cette estimable fille), qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable femme de la terre ne sauroit faire[29].» Quand on sent si vivement des deux côtés l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien près de s'entendre ou plutôt on s'est déjà entendu, et la science de l'honnête homme a fait bien des pas.
[Note 29: _Conversations sur divers sujets_, par Mlle de Scudery, article _de la Conversation_.]