Portraits littéraires, Tome III
Chapter 5
Ces observations techniques, que nous ne pouvons qu'effleurer, et dans lesquelles M. Rossignol nous a rappelé un critique bien délicat aussi d'oreille et de goût, feu M. Mablin, ces curiosités d'un dilettantisme studieux mènent à l'intelligence vive et entière des modèles qu'il s'agit d'apprécier. De même qu'on est disposé à mieux sentir Théocrite au sortir de ces pages, on mesure avec plus de certitude le degré précis dans lequel Virgile s'est approché du maître: car c'était bien un maître que Théocrite pour Virgile dans la poésie pastorale; et M. Rossignol, qu'on n'accusera pas d'irrévérence envers aucun génie antique, établit la différence et la distance de l'un à l'autre par des caractères incontestables. Virgile, jeune, amoureux de la campagne, mais non moins amoureux des poésies qui la célébraient, s'est évidemment, à son début, proposé Théocrite pour modèle presque autant que la nature elle-même. Il semble véritablement avoir lu Théocrite plume en main, et avoir voulu bientôt en imiter et en _placer_ les beautés, assez indifférent d'ailleurs sur le lieu. La forme dans laquelle il a reproduit et comme enchâssé à plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est là ce qui a fait la fortune des _Bucoliques_. Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez à écarter cette molle et suave mélodie pour ne vous attacher qu'à la pensée, vous serez frappé du défaut d'unité dans le lieu et dans le sujet, du vague de la scène, et du caractère bien plus littéraire que réel de ces bergeries. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui rend la traduction des _Bucoliques_ impossible et presque nécessairement insipide; car ce charme de la forme s'évanouissant, il ne reste rien de nettement dessiné et qui marque du moins les lignes du tableau. Jusque dans les _Bucoliques_ pourtant, Virgile, ce génie naturellement grave, sérieux et mélancolique, présage déjà son originalité sur deux points: la Xe églogue, si passionnée, en mémoire de Gallus, laisse déjà éclater les accents du chantre de Didon, et la IVe églogue à Pollion, toute religieuse et sibylline, toute _digne d'un consul_, fait entrevoir dans le lointain les beautés sévères et sacrées du VIe livre de l'_Enéide_.
Je ne redirai pas ici comment l'amour si profond et si vrai qu'avaient les Romains pour la campagne ne les inclinait pourtant point à l'églogue pastorale; c'était un amour mâle et pratique, tout adonné à la culture, et dont les loisirs mêmes, si bien décrits dans les _Géorgiques_, se ressentaient encore des rudes travaux de chaque jour. Lorsque Tibulle, le plus affectueux après Virgile, et le plus doux des Romains, dit à sa Délie, en des vers pleins de tendresse, qu'il ne demande avec elle qu'une chaumière et la pauvreté, il mêle encore à l'idéal de son bonheur ces images du labour:
_Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim Jungere, et in solo pascere monte pecus; Et te dum liceat teneris retinere lacertis, Mollis et inculta sit mihi somnus humo._
Le voeu ici est le même que dans la VIIIe idylle de Théocrite, quand le berger Daphnis chante ce couplet qu'on ne saurait oublier, et où il ne souhaite ni _la terre de Pélops_, ni les richesses, ni la gloire, mais de tenir entre ses bras l'objet aimé, en contemplant _la mer de Sicile_. Le tableau de l'élégiaque romain est touchant dans sa réalité, mais on sent aussitôt la différence: il y manque, pour égaler le rêve sicilien, je ne sais quoi d'un loisir tout facile, je ne sais quel horizon plus céleste.
S'attachant particulièrement à la IVe églogue, et après en avoir déterminé le sens, selon lui, tout mystique, tout relatif aux traditions de l'oracle, après avoir assez bien démontré, ce me semble, que le poëte n'a fait qu'y prendre un thème, un prétexte à la description de l'âge d'or vers l'époque de la paix de Brindes, et que le mystérieux enfant promis n'était pas tel ou tel enfant des hommes, mais un de ces dieux _épiphanes_ ou _manifestés (proesentes divos)_ très-connus de l'antiquité entière, M. Rossignol nous fait bien comprendre la transformation que subit peu à peu dans l'imagination des peuples cette sorte de vague prédiction virgilienne, portée sur l'aile des beaux vers et revêtue d'une magique harmonie. La superstition populaire, qui allait cherchant dans les derniers souffles de la Sibylle la promesse du Sauveur nouveau, n'eut garde, parmi ses autorités, d'oublier Virgile. Dès le second siècle du Christianisme, des esprits plus fervents qu'éclairés se complurent à cette confusion bizarre qui, au moyen de quelques centons alambiqués, à la faveur même de misérables acrostiches, mariait ensemble les deux cultes, et contre laquelle devait tonner saint Jérôme. «Reproches inutiles! dit M. Rossignol; la fureur de ces jeux d'esprit redoublera, entretenue par la superstition et le faux goût; et l'écrivain sur qui ce zèle extravagant s'exercera de prédilection, c'est Virgile.» Le critique suit dans tout son cours la nouvelle destinée que fit au poëte l'illusion superstitieuse. La IVe églogue, il faut en convenir, y prêtait assez naturellement, et le sujet s'en trouva bientôt travesti au point d'être donné sans détour pour une prédiction de l'avènement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce travestissement sur le fait, dans la traduction grecque produite par Eusèbe. Le divorce, ou plutôt la confusion insensible commence dès le début même. Tandis que Virgile invitait les Muses de la Sicile à élever un peu le ton accoutumé de l'églogue, le traducteur les exhorte nettement à célébrer _la grande prédiction_. Là où Virgile annonçait le retour d'Astrée et de Saturne, le traducteur ne parle que de _la Vierge amenant le Roi bien-aimé_. Lucine, toute chaste que l'appelait le poëte (_casta_, _fave_, _Lucina_), n'est pas plus heureuse qu'Astrée; elle disparaît pour devenir simplement _la lune qui nous éclaire_; et si, dans le texte primitif, on la suppliait de présider, comme déesse, à la naissance de l'enfant, le traducteur lui ordonnera d'_adorer le nourrisson qui vient de naître_. C'est ainsi que les noms des divinités mythologiques se trouvent l'un après l'autre éliminés au moyen de synonymes adroits ou de périphrases complaisantes. Il serait curieux de suivre en détail avec le critique cette traduction habilement infidèle et toute calculée, dans laquelle l'églogue païenne de Virgile est devenue un poëme chrétien, et qui transforme définitivement le dieu épiphane de la Sibylle en la personne même du Rédempteur. Grâce à ce rôle nouveau qu'une semblable interprétation créait à Virgile, et que la vague tradition favorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux poëte (le poëte pourtant de Corydon et de Didon) a pu être pris sous le patronage de deux religions si différentes et si contraires, comment le Christianisme du moyen-âge s'est accoutumé peu à peu à l'accepter pour magicien et pour devin, et comment Dante, le poëte théologien, n'hésitera point à se le choisir pour guide dans les sphères de la foi chrétienne. Il n'est pas jusqu'à Sannazar enfin, qui, aux heures de la Renaissance, dans un poëme dévot d'un style païen, ne fasse chanter l'églogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.
Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute d'imagination qui pourrait ici étonner et choquer, si l'on s'y était tenu. Virgile est un poëte véritablement religieux; il y a dans l'inspiration de sa muse un souffle doux, puissant, pacifique, qui lui fait adorer et invoquer en toute rencontre les divinités clémentes. En lui s'est rassemblé, comme dans un harmonieux et suprême organe, l'écho mourant de cette voix sacrée qu'entendirent, à l'origine de la fondation romaine, les Évandre et les Numa. Il n'y avait donc rien que de simple et plutôt d'heureux à un rapprochement et à un sentiment de tendre sympathie, tel qu'en pouvait éprouver pour lui un Dante touché du mystique rayon, ou encore un saint Augustin à travers ses larmes. A une certaine hauteur toutes les piétés se tiennent et communiquent aisément par l'imagination et par la poésie. Ce qui devient bizarre, ce qui devient mensonger et adultère, c'est l'appropriation prétendue littérale, c'est le détournement frauduleux de l'Églogue à un avènement qui n'avait pas besoin d'un tel précurseur.
J'en ai dit assez pour signaler aux curieux l'espèce d'intérêt philosophique et historique qui s'attache aux recherches philologiques de M. Rossignol. Sa méthode m'a rappelé plus d'une fois, par sa direction circonscrite et sa rigueur, l'ingénieux procédé que M. Letronne a si souvent appliqué à des points d'histoire, de géographie ou d'archéologie. J'oserai ajouter que M. Rossignol est de cette école, de même qu'il est aussi de celle du digne et fin M. Boissonade en philologie. Esprit tout à fait français pour la netteté et la fermeté, M. Rossignol a le mérite de combiner en lui les traditions et quelques-unes des qualités essentielles de ces hommes qui sont nos maîtres, et à la fois de s'être formé lui-même avec originalité, avec indépendance, dans une étude approfondie et solitaire qui devient de plus en plus rare. Le pur où sa modestie lui permettra de sortir des questions trop particulières et de se porter avec toutes les ressources de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intérêt plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveauté son rang dans la critique et pour se classer en vue de tous. Ce volume, qui doit être suivi d'une seconde partie, est un premier pas dans cette voie d'application où nos voeux l'appellent et où de plus compétents le jugeront.
J'ai oublié de dire que le volume est dédié à M. le comte Arthur Beugnot; il y a des noms qui portent avec eux des garanties de bon esprit, de critique exacte et saine, exempte de toute déclamation.
28 décembre 1847.
FRANÇOIS Ier POËTE
POÉSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIÉES PAR M. AIMÉ CHAMPOLLION-FIGEAC, 1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.
C'est une chose grave assurément pour un roi que de faire des vers. Il n'est point permis aux poëtes d'être médiocres; Horace le leur défend au nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi, telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère, et telle qu'Achille la dictait par avance à Alexandre, consiste _à toujours exceller, à être en tout au-dessus des autres_[6]. Voilà deux obligations bien hautes, deux royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument, chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine. Hors de l'Orient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer dans sa pleine majesté un roi poëte, il ne faudrait pas remonter au Roi-Prophète ou à son fils. Il y a eu des degrés toutefois; ce même Homère, de qui nous tenons l'adieu du vieux Pélée donnant à son fils cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le moyen fige, comme l'antiquité héroïque, nous offrirait çà et là de ces heureuses surprises, depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp des Danois, jusqu'à Richard Coeur-de-Lion appuyant à la fenêtre de sa prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a été un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas été de pures métaphores, on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment que les vers, ramenés à l'état de simple composition littéraire, devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se coucher _par écriture_, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant toutes métaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver à l'indispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près impossible d'être à la fois roi et poëte avec bienséance. Que gagne la gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand ils seraient un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille, à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins prouvée, pour n'être point consignée dans des pièces soi-disant légères, signées _Sans-Souci_ et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a réussi, par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a très-bien remarqué, un peu de Trissotin dans le héros. On sait qu'un jour Louis XIV aussi s'était avisé de rimer; c'était sans doute dans le court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des carrousels, dont un passage de _Britannicus_ le guérit. Cette fois la leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi.» Louis XIV, avec son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer, de favoriser les arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au peuple romain lui-même:
Tu regere imperio populos, Romane, memento. Hae tibi erunt arles.....
[Note 6: _Iliade_, XI, 783.]
On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop rigoureusement aux _Poésies_ de François Ier ce que les précédentes observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers d'amateur ne sont plus guère de mise eu français depuis Malherbe; mais Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François Ier avait pu lire à un Despréaux n'importe lesquelles de ses épîtres ou même de ses rondeaux, il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs poëtes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe siècle, à cet égard, nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement. François Ier, dès le jour où il monta sur le trône, donna le signal à ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en définitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il communiqua d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps, une prétention petite, était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple. Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de belles dames elles-mêmes, de très-grandes dames de la veille, manier la pelle et la bûche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce fut là en partie le rôle de François Ier poëte, et celui des Valois, y compris plus d'une princesse.
Ce qu'on appelle la _Renaissance_ dans notre Occident constitue véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne; cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand la France retardait encore. Les expéditions de Charles VIII et de Louis XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits; mais rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François Ier est d'avoir, à peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François Ier, Louise de Savoie, écrivant en son _Journal_: «Le 22 septembre 1314, le roi Louis XII, fort antique et débile, sortit de Paris pour aller au-devant de sa jeune femme la reine Marie.» Et quelques lignes plus bas: «Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.» Son fils, son _César pacifique_, ou encore son _glorieux et triomphant César, subjugateur des Helvétiens_, comme elle le nomme tour à tour. Ainsi, succédant à ce bon roi _antique et débile_, et dont les rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de goût, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que François Ier faisait consister l'idée et l'honneur des lettres; il embrassa la Renaissance dans toute son étendue. Épris de toute noble culture des arts et de l'esprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme de Léonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de décorer d'eux _sa nation_, comme il disait, et son règne, propagateur de la langue vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d'un haut enseignement libre en dehors de l'Université et de la Sorbonne, il justifie, malgré bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans telle ou telle fondation particulière, que dans l'esprit même dont il était animé et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré de la passion de Pétrarque, le grand précurseur, pour le triomphe des sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent à voir cette flamme en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a montré son digne père, homme de plus de zèle que de savoir, «eschauffé de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy François premier embrassa les lettres et les mit en crédit,» et l'imitant de son mieux dans sa maison, toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui _comme personnes saintes_. «Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime bien, mais je ne les adore pas.» Ce fut cette sorte de culte que François Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en aller à cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé de corriger l'_épreuve_, cette chose avant tout pressante et sacrée. Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables commencements et compromirent les destinées finales du règne; mais l'élan, une fois donné, suffisait à produire de merveilleux effets; les semences jetées au vent pénétrèrent et firent leur chemin en mille sens dans les esprits; la politesse greffée sur la science s'essaya, et l'on en eut, sous cette race des Valois, une première fleur. Voilà de quoi excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le roi poëte; et, comme circonstance atténuante, il convient de noter aussi qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité, ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car _que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?_ et que devenir dans une prison à moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon René d'Anjou, captif en sa jeunesse, avait usé ainsi de musique et de vers, en même temps qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions mélancoliques et d'emblèmes. Le grand-oncle de François Ier, Charles d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François Ier fut loin d'y réussir aussi bien, l'idée, l'intention du moins était délicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander à ce prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.
Le recueil des _Poésies_ de François Ier, que vient de publier M. Aimé Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne, possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original. Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:
«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a meury mon esperit en ce pénible lieu...»
Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur, et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il redit la même chose dans la longue épître où il raconte son _parlement de France et sa prise devant Pavie_:
Car tu sçaiz bien qu'en grande adversité Le recorder donne commodité D'aulcun repoz, comptant à ses amys Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.
On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son oeuvre; dans cette même épître, il commence en parlant bien modestement de son _escript_ et de cette idée qu'il a eue de
Cuider coucher en finy vers et mectre Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.
L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité: il serait difficile, en effet, de _coucher_ ses pensées en plus _mauvais mètre_. L'épître se peut dire une gazette en vers de la force de tant de chroniques rimées qui avaient cours alors, et dont, au siècle suivant, la _Muse historique_ de Loret a été la dernière. A titre de témoignage officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a publié sur la _Captivité de François Ier_[7], s'en est utilement servi pour rétablir le vrai sur quelques particularités contestées; mais, au point de vue littéraire, que pourrait-on dire en présence d'une enfilade de vers comme ceux-ci:
De toutes pars lors despouillé je fuz, Mays deffendre n'y servit ne reffuz; Et la manche de moy tant estimée Par lourde main fut toute despecée. Las! quel regret en mon cueur fut bouté!
On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure, que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans laquelle respire l'ardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute militaire; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit: