Portraits littéraires, Tome III
Chapter 4
«Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme prit feu, misérable! ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus à cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison; mais une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit gisante dix jours et dix nuits.
«Écoute mon amour, etc.
«Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes? Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.
«Écoute mon amour, etc.
«C'est ainsi que j'ai dit à la servante le véritable mot: Allons, allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le Myndien me tient tout entière possédée; mais va guetter vers la palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il lui est doux de passer le temps.
«Écoute mon amour, etc.
«Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et dis: «Simétha t'appelle,» et mène-le par ici.--Ainsi je parlai, et elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger;
«(Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!)
«Tout entière je devins plus froide que la neige; du front la sueur me découlait à l'égal des rosées humides; je ne pouvais plus parler, pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point pareille en mon beau corps à une image de cire.
«Écoute mon amour, etc.
«Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à terre, il s'assit sur le lit et là il dit cette parole...»
Arrêtons-nous, reposons-nous un instant ici après de si fortes images: tel apparaît l'antique quand on l'envisage sans aucun fard et dans toute sa vérité: J'ai parlé du tableau de Stratonice; chez Théocrite c'est la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus; c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glacée inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement pendant l'un à l'autre. Le Delphis de Théocrite va nous offrir à sa manière et d'un air dégagé, comme un homme qu'il est, quelque chose du contraste qui brille sur le front animé et sur le visage presque souriant de Stratonice.
Il est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux et que Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu. Au moment où elle montre Delphis franchissant le seuil d'un pied léger, Simétha qui, à cette fin de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre parenthèses, et le sens se continue après cette suspension d'un instant. En un mot, le sens passe à travers le refrain comme sous l'arche d'un pont. Fontenelle a trouvé une occasion de raillerie dans cette irrégularité qui est une grâce.
Nous en sommes au moment où Delphis prend la parole; et quoique ce soit Simétha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle continue certainement de le trouver plein de séduction et tout fait pour persuader, il nous est impossible, à nous qui sommes de sang-froid, de ne pas juger que ce beau Delphis était passablement fat et qu'il ne s'est guère donné la peine de paraître amoureux. Une de ses victoires lui en rappelle aussitôt une autre: «Oui, certes, Simétha, dit-il, tu m'as prévenu juste autant qu'il m'est arrivé l'autre jour de devancer à la course le gracieux Philinus.» Par là pourtant il veut dire (car il est galant) qu'elle ne l'a devancé que de très-peu. Il donne presque sa parole d'honneur que, si elle ne l'eût mandé, il venait de lui-même à sa porte et pas plus tard que cette nuit; il y venait avec trois ou quatre amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une sérénade; et si on l'avait reçu, c'était bien, il n'aurait demandé que peu pour cette première fois; mais si on l'avait repoussé et si la porte avait été fermée au verrou, oh! c'est alors que les haches et les torches auraient fait rage. Quant à présent, poursuit-il, il n'a que des actions de grâces à rendre à Cypris d'abord, et puis à celle qui, en l'envoyant appeler, l'a tiré véritablement du feu où il était déjà à demi consumé. Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le sérieux, et trahissent tout haut sa réflexion secrète: «A ce qu'il semble, dit-il, Amour brûle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare. Avec ses méchantes fureurs il met en fuite la vierge elle-même hors de la chambre virginale, et il arrache l'épousée à la couche encore tiède de l'époux.»--Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconté comment, la crédule! elle lui a pris la main pour toute réponse; elle sent d'ailleurs qu'il n'y a guère à insister sur ce qui suit, et elle semble craindre d'en parler trop longuement à la _chère Lune_ elle-même. Depuis ce jour tout était bien entre eux, jusqu'à ce que l'infidélité ait éclaté par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu déchaîner la jalousie. Simétha termine ce solennel et lugubre monologue par des menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont impuissants; et disant adieu à la Lune brillante, qui lui a tenu jusqu'à la fin compagnie fidèle, elle congédie en même temps la foule des autres astres qui font cortège au char paisible de la nuit.
Telle est dans sa réalité et sans aucun déguisement cette Simétha qu'il ne faut comparer ni à la Didon de Virgile ni à la Médée d'Apollonius, si riches toutes deux de développements et de nuances, mais qui a sa place entre l'ode de Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu, et l'ensemble offre cette beauté fixe qui vit dans le marbre.
Qu'on n'aille pas trop se hâter de conclure d'après cela ni croire que toutes les femmes de l'antiquité se ressemblaient. A côté d'Hélène il y avait Pénélope, et Alceste à côté de Phèdre. Ici même, sans sortir de Théocrite, en regard de l'ardente Simétha, il faut mettre sans tarder la douce, la pure et chaste Theugénis.
Cette dernière était une belle Ionienne, femme du médecin Nicias de Milet, de celui à qui Théocrite a dédié _le Cyclope_. Il lui adresse à elle en particulier une ravissante petite pièce, pleine de calme et de suavité, intitulée _la Quenouille_. L'estimable auteur des _Soirées littéraires_[5] raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV: cette idylle y était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est bien Louis XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut être un jour que Mme de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je ne saurais dérober aux lecteurs le délicieux petit tableau de Théocrite, et je m'imagine même que je le leur dois comme un adoucissement après les violences passionnées de tout à l'heure.
LA QUENOUILLE.
«O Quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleus, ton travail sied bien aux femmes qui vaquent aux soins de la maison. Suis-nous avec confiance dans la ville brillante de Nélée, où le temple de Vénus verdoie du milieu des roseaux; car c'est de ce côté que je demande à Jupiter un bon vent qui me conduise, afin de me réjouir en voyant mon hôte Nicias et d'en être fêté en retour,--Nicias, rejeton sacré des Grâces à la voix aimable; et toi, ô Quenouille, toute d'un ivoire savamment façonné, nous te donnerons en présent aux mains de l'épouse de Nicias. Avec elle tu exécuteras toutes sortes de travaux pour les manteaux de l'époux, et nombre de ces robes ondoyantes comme en portent les femmes. Car il faudrait que deux fois l'an, par les prairies, les mères des agneaux donnassent à tondre leurs molles toisons en faveur de Theugénis aux pieds fins, tant elle est une active travailleuse! et elle aime tout ce qu'aiment les femmes sages. Aussi bien je ne voudrais pas te donner dans des maisons chétives et oisives, toi qui es issue de noble terre et qui as pour patrie cette cité qu'Archias de Corinthe fonda jadis, qui est comme la moelle de la Sicile et la nourrice d'hommes excellents. Désormais pourtant, entrée dans une maison dont le maître connaît tant de sages remèdes pour repousser les maladies funestes des mortels, tu habiteras dans l'aimable Milet parmi les Ioniens, afin que Theugénis soit signalée entre les femmes de son pays pour sa belle quenouille, et que toujours tu lui représentes le souvenir de l'hôte ami des chansons! car on se dira l'un à l'autre en te voyant: «Certes il y a bien de la grâce, même dans un petit présent; et tout est précieux, venant des amis.»
[Note 5: Coupé, _Soirées littéraires_, tome XIII, pages 3 et 183.]
Comme variété de femmes chez Théocrite, et aussi éloignées du caractère pur de Theugénis que de la nature passionnée de Simétha, il faut placer _les Syracusaines_, qui sont le sujet de tout un petit drame piquant et satirique. Ces femmes de Syracuse sont venues à Alexandrie pour assister aux fêtes d'Adonis: on les voit au début qui s'apprêtent à sortir ensemble pour aller au palais; elles jasent entre elles de leur logement, de leur toilette; elles disent du mal de leurs maris. Il y a là un enfant _terrible_ qui entend tout et qui pourra bien tout redire. Puis elles se mettent en route à travers la foule, à travers les chevaux. Au moment d'entrer au palais, elles sont en danger d'étouffer. Un _monsieur_ les aide, et elles le remercient; un autre se raille de leur accent dorien, et elles lui répondent de la bonne sorte. L'auteur de _la Panhypocrisiade_, voulant rendre le mouvement d'une foule sur le passage de François Ier, s'est ressouvenu de Théocrite:
Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'âme! Au voleur!...--Insolent, respectez une femme!...--On m'étouffe!--Poussons! enfonçons!--Je le voi! Vivat!--Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.
Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en l'honneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise qu'il est tard, que son mari n'a pas dîné; et là-dessus elles s'en retournent au logis. Ce tableau de moeurs mériterait une étude à part. Un critique allemand a eu raison de dire que, lors même qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule pièce de Théocrite, on serait encore fondé à le placer au rang des maîtres qui ont excellé à peindre la vie.
Parmi les morceaux dont il me resterait à parler, et qui ne se rapportent ni au genre bucolique ni au genre élégiaque, le plus remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite encore, est intitulé _les Grâces_ ou _Hiéron_. Cette expression de _Grâces_ était très-générale et très-large chez les Grecs; elle signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas séparables des Muses. D'après la plainte amère qu'il exhale, on voit que Théocrite n'a pas échappé au destin commun des poëtes, à cette souffrance des natures idéales et délicates aux prises avec la race dure et sordide.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur Joignait aux duretés un sentiment moqueur,
a dit La Fontaine dans _Philémon et Bancis_. Il semble que le contemporain d'Hiéron et de Ptolémée, l'hôte d'Alexandrie et l'enfant de Syracuse, malgré tous ces noms qui brillent à distance, a souvent lui-même habité dans l'ingrate bourgade. Oui, bien souvent, comme il le dit, ses _Grâces_, qu'il envoyait dès l'aurore tenter fortune le long des portiques, s'en revinrent à lui le soir nu-pieds, l'indignation dans le coeur, lui reprochant d'avoir fait une route inutile, et elles s'assirent sur le fond du coffre vide, _laissant tomber leur tête entre leurs genoux glacés_: «A quoi bon ces chanteurs? disait-on déjà de son temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. Homère suffit pour tous. Le meilleur des chanteurs est celui qui n'emportera rien de moi.»--Les malheureux! s'écrie le poëte; et, dans un élan plein de grandeur, il revendique le privilège immortel de la Muse; il montre aux riches que sans elle leur orgueil d'un jour est frappé d'un long, d'un éternel oubli. Il énumère les puissants d'autrefois, qui ne doivent de survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchés: car autrement, une fois morts, et _dès qu'ils ont versé leur âme si chère dans le large radeau de l'Achéron_, en quoi le plus superbe différerait-il du plus gueux, de celui dont la main calleuse se sent encore du hoyau? Et les héros de Troie, et Ulysse lui-même qui a tant erré parmi les hommes, et le bon porcher Eumée, et le bouvier Philoetius, et le sensible Laërte aux entrailles de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?
On a reconnu là le sentiment du beau passage d'Horace... _carent quia vate sacro_. Déjà Sapho, s'adressant à une riche ignorante, l'avait pris sur ce ton, et Pindare a merveilleusement comparé un homme qui a beaucoup travaillé et qui meurt sans gloire, c'est-à-dire sans le chant du poëte, à un riche qui meurt sans la tendresse suprême d'un fils, et qui est obligé dans son amertume de prendre un étranger pour héritier. Ce même sentiment qui est celui de la puissance et du triomphe définitif du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu'à la seule gloire des beaux vers, parlait à Elvire avec cet intime accent:
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, etc., etc.
Et Chateaubriand, qui n'a cessé d'avoir le grand culte présent, a dit en s'adressant à un ami qu'il voulait enflammer: «C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps.» On aime à entendre à travers les âges ces échos qui se répondent et qui attestent que tout l'héritage n'a pas péri.
Je terminerai ici avec Théocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule durable ne l'a point trompé; c'est, après tant de siècles, un honneur en même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont le texte présent avec ses délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna: on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du moins pour donner le vif sentiment de la fraîcheur.
Novembre-décembre 1846.
VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.
Ce titre demande tout d'abord une explication. Tout le monde connaît la IVe églogue de Virgile adressée à Pollion: _Sicelides Musoe_... Le poète y célèbre la naissance d'un divin enfant qui doit ramener l'âge d'or. Or il existe, parmi les oeuvres de l'historien ecclésiastique Eusèbe, un discours grec qui passe pour la traduction d'un discours latin attribué à Constantin, et dans ce discours, qui n'est qu'une démonstration du Christianisme, l'Empereur s'appuie sur le témoignage des Sibylles, et particulièrement sur la IVe églogue qu'il produit et commente. Cette églogue se lit aujourd'hui en vers grecs dans le discours. Mais la traduction diffère notablement de l'églogue latine, et en altère plus d'une fois le sens en le tirant vers le but nouveau qu'on se propose. De qui peuvent venir ces altérations? M. Rossignol, qui se pose cette question et plusieurs autres encore, est ainsi amené de point en point à douter de l'authenticité du discours attribué à l'Empereur, et, rassemblant tous les indices qu'une critique sagace lui fournit, il n'hésite pas à conclure que c'est Eusèbe lui-même qui l'a fabriqué. Telle est l'idée générale de ce volume qui se compose d'une suite de petits Mémoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet principal que comme un prétexte à quantité de remarques nouvelles, à des dissertations curieuses, et, ainsi qu'on aurait dit autrefois, à des _aménités_ de la critique.
Par exemple, il débutera par se poser et par traiter les trois questions suivantes:
1° Pourquoi les _Bucoliques_ de Virgile ont-elles été si souvent traduites en vers français, et pourquoi ne peuvent-elles pas l'être d'une manière satisfaisante?
2° Quel est, d'après les événements de l'histoire et les détails que nous avons sur la vie de Virgile, l'ordre de ces petits poëmes?
3° Quel est le véritable sens allégorique de l'églogue adressée à Pollion?--Et quand il est arrivé sur ces divers points à des résultats nets et précis; quand, ayant franchi les préliminaires, et s'étant pris au texte même de la traduction en vers grecs, il l'a restitué et expliqué, ne croyez pas que l'auteur s'enferme dans les limites trop étroites d'un sujet qui pourrait sembler aride. Les questions continuent, en quelque sorte, de naître sous ses pas, et ici elles retardent bien moins la marche qu'elles ne fertilisent le chemin. «A mesure qu'on a plus d'esprit; a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux.» A mesure qu'on a plus de science et de sagacité dans l'érudition, on trouve qu'il y a plus de questions à se faire, et, là où un autre aurait passé outre sans se douter qu'il y a lieu à difficulté, on insiste, on creuse, et parfois on fait jaillir une source imprévue. C'est ainsi qu'au sortir de l'étude toute grammaticale du texte qu'il a restitué, M. Rossignol en vient à l'appréciation littéraire, et le coup d'oeil qu'il jette sur la composition d'une seule églogue le mène aux considérations les plus intéressantes sur ce genre même de poésie, sur ce qu'étaient sa forme distincte et son rhythme particulier chez les Grecs, sur ce qu'il devint, chez les Romains, déjà moins délicats d'oreille, et qui se contentèrent d'un à peu près d'harmonie. Si j'avais à choisir dans le volume de M. Rossignol et à en tirer la matière d'une étude un peu développée, ce serait sur cette première partie, relative à la belle époque et antérieure à la portion byzantine du sujet, que je m'arrêterais le plus volontiers et que je m'oublierais comme en chemin.
M. Rossignol établit, avant tout, ce soin scrupuleux et presque religieux que mirent les Grecs à distinguer les genres divers de poésie, et à maintenir ces distinctions premières durant des siècles, tant que chez eux la délicatesse dans l'art subsista:
La nature dicta vingt genres opposés D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés; Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, N'aurait osé d'un autre envahir les limites...
André Chénier s'est fait, dans ces vers, l'interprète fidèle de la poétique de l'antiquité. «C'est ainsi, dit à son tour M. Rossignol, que depuis la majestueuse épopée jusqu'à la vive épigramme aiguisée en un simple distique, chaque poëme eut son style et son harmonie, ses mots, ses locutions, son dialecte propre, son rhythme particulier; et quoique la limite qui séparait deux genres fût quelquefois légère et peu sensible, il n'en fallait pas moins la respecter, sous peine d'encourir l'anathème d'un goût difficile et ombrageux.» L'auteur donne ici de piquants exemples tirés de la métrique des anciens; le déplacement d'un seul pied suffisait pour changer tout à fait le caractère et l'effet d'un chant. Ces races héroïques et musicales qui faisaient de si grandes choses, restaient sensibles jusqu'au plus fort de leurs passions publiques à la moindre note du poëte ou de l'orateur, et l'applaudissement soudain n'éclatait que là où la pensée tombait d'accord avec le nombre, là où l'oreille était satisfaite comme le coeur.
Théocrite le bucolique n'usait donc point du même dialecte qu'Apollonius de Rhodes et que les autres épiques de la descendance d'Homère. Mais du moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur est commune... Non pas. Dans l'églogue, le vers hexamètre différait essentiellement, par plusieurs endroits, du même vers hexamètre appliqué à l'épopée: «On a déjà décrit avec assez d'exactitude, dit M. Rossignol, les caractères généraux de la poésie pastorale; on a déterminé avec assez de précision quels devaient être le lieu de la scène, le rôle des acteurs, le ton du discours, les qualités du style; mais l'organisation intérieure, le mécanisme secret, la structure savante et ingénieuse de cette poésie, ont été jusqu'ici peu étudiés. Je ne suis pas un si fervent adorateur de Théocrite que l'était Huet, qui nous apprend lui-même que, dans sa jeunesse, chaque année au printemps, il relisait le poëte de Sicile; j'ai pourtant fait plus d'une fois le charmant pèlerinage, et chaque fois, après avoir admiré la vivacité spirituelle et ingénue des personnages, la grâce piquante et naïve du dialogue, la vérité des peintures, je me suis préoccupé de la construction du vers, de ces ressorts cachés que le poëte met en jeu pour produire plusieurs de ses effets.» Le résultat de ces observations multipliées et patientes, c'est que le dactyle peut s'appeler _l'âme de la poésie bucolique_, et que, sans parler du cinquième pied où il est de rigueur, les deux autres places qu'il affectionne dans le vers pastoral sont le troisième pied et le quatrième, avec cette circonstance que le dactyle du quatrième pied termine ordinairement un mot, comme pour être plus saillant et pour mieux détacher sa cadence. Théocrite, dans le très grand nombre de ses vers, fait sentir le mouvement de légèreté et d'allégresse que rend, par exemple, ce vers de Virgile:
_Huc ades, o Meliboee! caper tibi salvus et hoedi_.
Les anciens grammairiens avaient déjà fait en partie ces remarques, et l'illustre critique Valckenaer les avait confirmées. M. Rossignol y a ajouté quelque chose, et l'observation du dactyle au _troisième_ pied est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Théocrite, il y en a sept cent quatre-vingt-six qui offrent cette circonstance métrique; et pour quiconque a pénétré la délicatesse habile et même subtile des anciens en telle matière, ce ne saurait être l'effet du hasard. Ceux qui seraient tentés d'accueillir avec sourire ce genre de recherches intimes, poursuivies par un homme de goût, peuvent être de bons et d'excellents esprits, mais ils ne sont pas entrés fort avant dans le secret du langage antique, et nous les renverrions pour se convaincre, s'ils en avaient le temps, à Denys d'Halicarnasse et aux traités de rhétorique de Cicéron.