Portraits littéraires, Tome III
Chapter 3
Il eut également celle de la passion, de l'amour; il le ressentit comme le font le plus habituellement les poètes, en se réservant après tout de le chanter. Il y a une petite églogue, la neuvième, qui a fort occupé les commentateurs, et qui me paraîtrait avoir un sens assez simple, si l'on supposait que le poëte l'a écrite en revenant au genre pastoral après quelque infidélité et quelque distraction qu'il s'était permise; un autre amour l'avait un moment séduit: c'est un retour, une sorte de réparation aux Muses bucoliques. Le poëte y parle en son nom; il commence par demander des couplets à deux bergers; il les applaudit et les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui-même, s'adressant aux Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme après une absence, comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs; ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et véritable amour, le voici:
La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et l'épervier aux éperviers; mais à moi la Muse et le chant! Que ma maison tout entière en soit pleine! car ni le sommeil, ni le printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les fleurs ne le sont autant aux abeilles qu'à moi les Muses me sont chères. Et ceux qu'elles regardent d'un oeil de joie, ceux-là n'ont rien à craindre des breuvages funestes de Circé.» Il semble indiquer par là que c'est un de ces breuvages de passion insensée qui l'a un moment égaré dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le perdre, parce qu'il possédait le préservatif souverain des Muses. On reconnaît dans ce charmant couplet de Théocrite la note première du _Quem tu Melpomene semel_ d'Horace.
Théocrite serait compté encore parmi les peintres de l'amour, lors même qu'il n'aurait pas composé des pièces destinées uniquement à le célébrer. Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des mouvements passionnés, et l'on est forcé d'admirer l'accent de la tendresse là où les objets sont de ceux qu'admettaient si singulièrement les Grecs, qui ne cessent de nous étonner dans l'Alexis de Virgile, et dont la seule idée fuit loin de nous. L'idylle troisième, dans laquelle un chevrier se plaint des rigueurs de la nymphe Amaryllis, et va soupirer, non pas sous le balcon, mais devant la grotte de la cruelle, est d'une grande délicatesse: «O gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'avances-tu plus la tête en m'appelant ton cher amour? Est-ce donc que tu m'as pris en haine?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille? comme j'irais dans ton antre, me plongeant à travers le lierre et la fougère dont tu te couvres!... O belle aux yeux charmants, toute de pierre! Ô Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour que je te donne un baiser: même en de vains baisers il est bien de la douceur encore.
L'idylle des _Moissonneurs_, où le plus vaillant raille son camarade amoureux, qui, hors de combat dès la première heure, ne coupe plus en mesure avec son voisin et _ne dévore plus le sillon_, nous donne une bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la nature du personnage. En voici un calque aussi léger que je l'ai pu saisir; ce n'est que par de tels échantillons fidèlement offerts qu'on parvient à faire pénétrer dans les replis du talent. Le pauvre moissonneur s'est donc pris de soudaine passion pour une joueuse de flûte, un peu bohémienne, à ce qu'il semble; et, comme lui-même il a été de tout temps assez poëte, il nous la dépeint ainsi:
«Muses de Piérie, chantez avec moi la jeune élancée; car vous rendez beau tout ce que vous touchez, ô Déesses!
«Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre et brûlée du soleil; moi seul je te trouve la couleur du miel. Et la violette aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est gravée; mais tout de même elles sont comptées les premières dans les couronnes. La chèvre poursuit le cytise, le loup la chèvre, et la grue suit la charrue; et moi je ne me sens de folie que pour toi. Que n'ai-je en mon pouvoir tout ce qu'on dit qu'a jadis possédé Crésus! tous les deux en or pur nous figurerions debout, consacrés dans le temple de Vénus, toi tenant la flûte à la main, ou une rose, ou une pomme, et moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte aux deux pieds. Gracieuse Vomvyca, tes pieds à toi sont d'ivoire, ta voix est de lin; et quant à ta manière, je ne la puis rendre.
On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de Comatas et de Lacon (idylle V); mais les deux pièces capitales, où l'idylle proprement dite se confond ou même disparaît dans l'élégie, sont _le Cyclope_ et _la Magicienne_.
Toutes deux sont célèbres; _le Cyclope_ a de quoi peut-être se faire mieux goûter des modernes: le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton et par la connaissance morale. Le poëte s'adresse à un ami, le médecin Nicias, de Milet:
Il n'existe, Ô Nicias! aucun autre remède contre l'amour, ni baume ni poudre, à ce qu'il me semble, aucun autre que les Déesses de Piérie. Ce remède-là, doux et léger, est au pouvoir des hommes: ne le trouve pourtant pas qui veut. Et je pense que tu sais ces choses à merveille, étant médecin, et entre tous chéri des neuf Muses. C'est ainsi du moins que trouvait moyen de vivre le Cyclope notre compatriote, l'antique Polyphème, lorsqu'il était amoureux de Galatée, à l'âge où le premier duvet lui couvrait à peine la lèvre et les tempes. Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, mais en proie à des fureurs funestes. Tout ne lui était plus que hors-d'oeuvre. Bien souvent ses brebis s'en revinrent des verts pâturages toutes seules à l'étable, tandis que lui, chantant Galatée sur le rivage semé d'algues, il se consumait des l'aurore, ayant sous le coeur une plaie odieuse du fait de la grande Cypris, qui lui avait enfoncé son trait dans le foie. Mais il sut trouver le remède, et, assis sur une roche élevée, les yeux tournés vers la mer, il chantait des choses telles que celles-ci...
Vient alors la célèbre complainte où il apostrophe Galatée, l'appelant à la fois dans son langage «plus blanche que le fromage blanc, plus délicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure que le raisin vert.» Après une longue suite de traits plus ou moins naïfs et passionnés, ou même spirituels (car le poëte se joue par moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce finit sur ce retour: «C'est ainsi que Polyphème conduisait son amour en chantant, et cela lui réussissait mieux que s'il avait donné de l'or pour se guérir.» Un poëte bucolique des âges postérieurs, né en Sicile comme Théocrite, Calpurnius, a résumé heureusement la recette du maître dans ce vers d'une de ses églogues:
Cantet, amat quod quisque: levant et carmina curas.
Maintenant, s'il faut dire toute ma pensée, je trouverai que la pièce, si charmante, si agréable qu'elle soit, ne répond pas entièrement à l'accent du début; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingénieuse; les adorables passages où se fait jour le sentiment, et qui nous sont plus familièrement connus par les imitations exquises dispersées dans Virgile, prennent un singulier tour dans la bouche du Cyclope amoureux, et appellent vite le sourire. Le poëte n'a pas résisté au plaisir du contraste, et ce jeu corrige par trop l'effet de la passion. Quand Polyphème, pour tenter la Nymphe, lui promet quatre petits ours, quand il lui dit qu'il l'aime mieux que son oeil unique, et qu'il consentirait à ce qu'elle le lui brûlât, c'est naturel, c'est même touchant encore; mais quand il regrette que sa mère ne l'ait pas fait naître avec des branchies afin de pouvoir nager comme les poissons, quand il se montre déjà tout amaigri, et que, pour punir sa mère de ne pas lui être serviable, pour la _faire enrager_ (comme dit Fontenelle), il menace de se plaindre de je ne sais quel mal à la tête et aux pieds, la mignardise décidément commence, et elle va jusqu'à la mièvrerie. Cela ressemble trop à une parodie moqueuse, de voir le pâtre colossal le prendre sur ce ton et faire l'enfant, comme l'Amour piqué qui s'en viendrait bouder sa mère. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphème jeune et à son premier duvet, de Polyphème à seize ans, et qu'il n'était pas encore devenu ce monstrueux géant que nous connaissons par Homère; nous le voyons tel déjà, et Théocrite l'avait également devant les yeux. Tout en admirant donc le début de l'idylle et bien des endroits sentis, j'ai regret d'y découvrir le spirituel, d'y voir poindre l'Ovide au fond, et, pour résumer la critique d'un seul mot:
A mon gré le _Cyclope_ est joli quelquefois.
Combien _la Magicienne_, toute simple, toute franche, est supérieure! Dans cette dernière il n'y a pas trace de divertissement poétique ni de bel esprit; rien que la passion pure. On y trouve à étudier dans un cadre peu étendu un des plus vrais et des plus vifs tableaux de l'antiquité. Racine l'admirait à ce titre. Cette _Magicienne_ est dans l'ordre de l'élégie ce que la pièce des _Thalysies_ nous a paru entre les églogues.
III
Si Racine admirait _la Magicienne_, La Motte n'en faisait pas de même. Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens, se croyait fort en état de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de celles de l'amour: «Les anciens, dit-il dans son discours sur l'Églogue, n'ont guère traité l'amour que par ce qu'il a de physique et de grossier; ils n'y ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daigné rarement déguiser sous les couleurs d'une tendresse délicate. Je n'impute pas aux poëtes cette grossièreté; _les hommes apparemment n'étaient pas alors plus avancés en matière d'amour_, et les poëtes de ce temps n'auraient pas plu si le goût général avait été plus délicat que le leur.» Puis, prenant à partie l'ode célèbre de Sapho, traduite par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: «L'amour n'y paraît, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont les symptômes sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu'à tâter le pouls aux amants de ce temps-là, comme Érasistrate fit au prince Antiochus quand il devina sa passion pour Stratonice.» Poussant jusqu'au bout les conséquences de son idée, La Motte en vient à déclarer sa préférence pour Ovide, qui déjà laissait bien loin derrière lui Théocrite et Virgile sur le fait de la _galanterie_; mais Ovide n'était rien encore en comparaison des modernes et de d'Urfé, qui a comme découvert le monde du coeur dans tous ses plis et replis: «C'est une espèce de prodige, remarque La Motte, que l'abondance de ces sortes de sentiments répandus dans _Cyrus_ et dans _Cléopâtre_, comparée à la disette où se trouvent là-dessus les anciens.» Et quant au fameux exemple de la _Phèdre_ de Racine, qui remet en spectacle ce même amour reproché par lui aux anciens, le critique s'en tire habilement: «Ce qui est chez eux un manque de choix, dit-il, devient ici le chef-d'oeuvre de l'art. Comme cet amour de Phèdre la jette dans de grands crimes, elle ne pouvait être excusable que par l'ivresse de ses sens (_c'est Vénus tout entière_, etc., etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, _on regagne à la noblesse des remords ce qu'on perdait à la grossièreté des désirs_.»
Il serait fort aisé de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-même, le soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine, à qui il adressait tant d'agréables fadeurs; l'Altesse y répondait comme une bergère de vingt ans, quand elle en avait cinquante. On sait qu'en guise de houlette elle lui fit un jour cadeau d'une canne à pomme d'or; il n'y manquait que la tabatière. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se l'imaginent, il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé le fond de la nature humaine, ont du moins donné à l'amour chez les modernes une tout autre forme que chez les anciens; et lorsque les peintures que ceux-ci en ont laissées nous apparaissent dans leur nudité énergique et naïve, il y a un certain travail à faire sur soi-même avant de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de l'esprit est devenu assez facile à quiconque réfléchit et compare. Hier encore, cet amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a été mis en tableau, et représenté physiquement aux yeux par un grand peintre: M. Ingres a su triompher de nos dégoûts. On est très-préparé, en un mot, à ne plus tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matière de poésie, le goût français, s'il n'y prend garde, est toujours enclin à tenir de ces deux hommes-là plus qu'il ne se l'avoue.
Cela dit par manière de précaution, j'aborderai nettement _la Magicienne_. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on l'a dit; ce n'est pas non plus une princesse comme Médée; la Simétha de Théocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnête, qui s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit délaissée de son amant; elle recourt aux enchantements pour le ramener; elle y recourt cette fois et sans être pour cela une magicienne de profession. L'idylle ou élégie où elle est en scène se compose de deux parties distinctes: dans la première, elle prépare et opère le sacrifice magique dans lequel elle immole symboliquement son infidèle pour tâcher de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manière plus sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point observé. Virgile a imité cette première moitié de la pièce dans sa huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas, comme chez Théocrite, de la bouche du personnage intéressé; on n'y assiste pas comme à une chose présente; mais le poëte les donne d'une façon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi qu'à la portion piquante et curieuse de l'idylle grecque, et en laissant de côté la seconde moitié qui est tout un ardent récit de l'égarement, Virgile a fait preuve de goût; il n'a pas essayé de lutter contre un petit poëme accompli; il se réservait de prendre ailleurs sa revanche en fait d'amour, et, sans s'attaquer à la violente et brève Simétha, il préparait les langueurs passionnées de sa Didon.
Simétha, pour nous en tenir à elle, s'est donc rendue la nuit dans un endroit désert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque jardin; elle est accompagnée de sa servante Thestylis, et s'est fait apporter tout l'appareil et les ingrédients nécessaires au sacrifice; elle commence brusquement en s'adressant à la suivante:
«Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes philtres? Couronne la coupe de la fleur empourprée de la brebis (c'est-à-dire d'une bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aimé qui m'est si accablant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux n'est plus venu, ni qu'il ne s'est informé si nous sommes morte ou vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne! Certes Amour, certes Vénus, possédant son coeur volage, s'en sont allés quelque part ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagète, pour le voir et lui reprocher comme il me traite. Quant à présent, je veux l'immoler par des charmes. Mais toi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est à toi que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur lorsqu'elle arrive à travers les tombes et dans le sang noir des morts. Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni de la blonde Périmède.»
C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit commence: Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un objet magique (_iynx_), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette première partie de la scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour à tour elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle): «Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la déesse, puisse de même le Myndien Delphis fondre à l'instant sous l'amour! Et comme je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant notre seuil sous la main de Vénus!» Cependant la lune s'est levée et plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît comme par enchantement: «Voici, la mer se tait, les haleines des vents font silence: mais mon amertume à moi ne se tait pas également au dedans de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse, a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme hippomane: pour elle courent tous en fureur à travers monts et jeunes poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi Delphis, et qu'il s'élance à travers cette maison, semblable à un furieux au sortir de la brillante palestre!» Et encore: «Cette frange de son manteau que Delphis a perdue, moi maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans le feu dévorant.» Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle ressentait une morsure: «Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant à moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon corps?» Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil auquel, malgré tout, elle se sent encore _enchaînée de coeur_. Thestylis à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde partie de la pièce commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme attend que sa servante s'en soit allée, bien que celle-ci elle-même soit au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans l'égarement.
Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et qu'aussi le grand poëte Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas dirai-je toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare) dans toute son énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au bal chez les Capulets, il voit Juliette: «Quelle est cette dame, demande-t-il aussitôt, qui est comme un bijou à la main de ce cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mêmes à luire brillamment! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je ne vis jamais jusqu'à cette nuit la beauté véritable.» Et à travers les Capulets qui l'ont reconnu, il va droit à Juliette; il lui demande sa main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée: ce gentil pèlerin ne marchande pas.--Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que dit-elle? «Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?»--«Je ne le connais pas.»--«Va, demande son nom; s'il est marié, ma tombe pourra bien être mon lit nuptial!» Pour elle tout comme pour Simétha, on va le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à l'antique par Roméo.
«Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par où viendrai-je à pleurer mon amour? par où commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apporté un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme canéphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe toutes sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait à ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.
«Écoute mon amour, etc.» (C'est le refrain de cette seconde partie.)
Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie pas non plus les circonstances singulières de cette procession qui est devenue l'événement fatal de sa vie; _et même il y avait une lionne!_ Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres détails du moment et du lieu où elle est née.
On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la corriger.--Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec une amie:
«Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, quand je vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton était plus blond que la fleur d'hélichryse, leurs poitrines étaient bien plus luisantes que toi-même, ô Lune! car ils quittaient à l'instant le beau travail du gymnase.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!