Portraits littéraires, Tome III
Chapter 2
Daphnis, l'aimable bouvier (cette qualité de pasteur de _boeufs_ était la plus considérée entre toutes celles des autres conducteurs de troupeaux) se rencontre avec Ménalcas, qui fait paître ses brebis aux flancs des montagnes. Tous deux en sont à leur premier blond duvet, tous deux achèvent leur enfance, tous deux habiles à la flûte, tous deux au chant. Le petit Ménalcas commence, et lance à l'autre un défi:«Daphnis, surveillant de boeufs mugissants, veux-tu me chanter quelque chose? Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi-même en chantant.» Daphnis lui répond dans le même tour et sur les mêmes cadences: «Pasteur de laineuses brebis, flûteur Ménalcas, tu ne me vaincras jamais, même quand tu chanterais _à en mourir_.» Remarquez bien qu'il n'y a pas ce mot de _mourir_ dans le texte; un tel mot de malheur ferait tache, et les Grecs s'en gardaient soigneusement. Je rends le sens, je presse la nuance, et j'avertis que ce n'est pas tout. Les traits qui suivent nous sont connus par Virgile, qui les a semés en plus d'une églogue; mais ici ils se tiennent, ils se rapportent à l'ensemble des personnages, et leur donnent de la réalité jusque dans l'idéal; c'est le caractère constant de Théocrite. Ménalcas demande quel prix on déposera pour le vainqueur: Daphnis propose un petit veau contre un agneau déjà grand. Ménalcas, qui n'est ni si libre ni si noble que son ami, répond qu'il ne déposera pas un agneau, parce qu'il a un père et une mère difficiles qui comptent tout le troupeau chaque soir. Notez encore qu'il n'est pas indifférent chez Théocrite que ce trait se trouve dans la bouche de Ménalcas ou dans celle de Daphnis: de la part de ce dernier, c'eût été un vrai coutre-sens; jamais le poëte n'aurait eu l'idée d'attribuer cette réponse naïve, mais gênée, à l'enfant à demi divin qui va devenir le premier des pasteurs. Je m'efforce de faire sentir comme tout est réel, reconnaissable et distinct là où l'on serait tenté de ne voir, d'après les imitations, que des images gracieuses et pastorales assez indifféremment semées.
Ménalcas propose alors pour prix un syrinx de sa façon, qu'il décrit. Daphnis répond en reprenant et jouant sur les mêmes termes: «Et moi aussi j'ai une flûte à neuf voix, enduite de cire blanche en haut comme en bas; je l'ai construite tout dernièrement, et j'ai même encore mal à ce doigt, parce que le roseau, s'étant fendu, m'a coupé. Mais qui est-ce qui nous jugera? qui est-ce qui sera notre auditeur?»--«Si nous appelions, répond Ménalcas, ce chevrier dont là-bas, près des chevreaux, le chien blanc aboie?» Tous deux se mettent à le crier; le chevrier arrive, et la lutte commence.
On peut dire qu'un seul et même _motif_ règne à travers tout ce chant et en fait le dessin. Ménalcas, qui a provoqué, donne le thème; Daphnis le reprend, le varie, l'embellit, et en tire de nouvelles douceurs. Il tombe en cadence, non pas juste dans les mêmes traces, mais tout à côté, de manière à faire la plus gracieuse alternance. Je ne puis qu'essayer de quelques couplets. C'est Ménalcas qui parle: «Vallons et vous, fleuves, descendance divine, si jamais le flûteur Ménalcas vous a chanté quelque air agréé, faites-lui paître de toute votre âme ses petites brebis; et si Daphnis survient amenant ses tendres génisses, qu'il ne soit pas plus mal traité.» Daphnis aussitôt répond sur les mêmes idées, sur le même rhythme, il renchérit gaiement; mais ses vers enchanteurs, s'ils l'emportent sur ceux de l'autre, le doivent surtout à l'harmonie, et cette supériorité fugitive ne se saurait rendre: «Fontaines et plantes, doux jet de la terre, si Daphnis vous joue de ses airs à l'égal des jeunes rossignols, engraissez-lui ce cher troupeau; et si Ménalcas amène par ici le sien, ne lui ménagez pas votre abondance.» C'est ainsi entre ces aimables enfants, tant que dure le combat, un échange et un entrelacement de toute sorte de bon vouloir et de bonne grâce. Tout enfants qu'ils sont encore, ils parlent d'amour, non pour l'avoir senti autrement qu'on peut le sentir à douze ou treize ans; ils en parlent toutefois à ravir, soit par ouï-dire et sur parole, soit par un précoce instinct. Ménalcas le premier jette ce ravissant couplet: «Partout le printemps, partout de frais pâturages, partout les mamelles se gonflent de lait, et les petits se nourrissent, là où la belle enfant porte ses pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitôt se sèche, et les herbes aussi.» J'avoue qu'ici Ménalcas me paraît supérieur, et que l'autre, dans la réplique qui suit, a beau renchérir, il ne l'atteint pas. Mais bientôt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que voici serait assez pour lui assurer le triomphe: «Je ne souhaite point d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d'avoir des talents d'or, ni de courir plus vite que les vents; mais, sous cette roche que voilà, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux confondus, et devant nous la mer de Sicile!» Voilà ce que j'appelle le Raphaël dans Théocrite: trois lignes simples, et l'horizon bleu qui couronne tout.
La traduction même que j'ai donnée est bien impuissante; car dans le dernier vers du poète, grâce à l'heureuse liaison des mots, c'est à la fois le troupeau qui descend vers la mer de Sicile, et le regard du berger qui s'y dirige insensiblement; tout cela est dit ensemble: tout va d'un même mouvement vers cette mer et s'y confond.
Il n'y a plus après cela qu'à glaner deux ou trois jolis passages encore. Ménalcas, qui vient de gronder son chien endormi, dit à ses brebis, avec ce naturel de langage qui anime toute chose: «Les brebis, ne soyez point paresseuses, vous autres, à vous rassasier d'herbe tendre; vous n'aurez pas grand'peine pour la faire repousser de nouveau.»--Daphnis, à l'une de ses répliques d'amour, dira: «Et moi aussi, hier, une jeune fille _aux sourcils joints_, me voyant du bord de l'antre passer tout le long avec mes génisses, se mit à dire: «Qu'il est beau! qu'il est beau!» Malgré cela, je ne lui répondis pas une parole amère; mais, baissant les yeux à terre, j'allai mon chemin.» Ici l'enfant rentre bien dans son rôle; il parle avec sa pudeur ingénue et encore sauvage, considérant cette parole flatteuse de la jeune fille comme une manière d'offense. Le moment où Daphnis obtient le prix, et où le chevrier le déclare vainqueur, est une fin délicieuse, et qui achève le tableau: «L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu, comme un faon de biche qui bondirait vers sa mère; mais l'autre se consuma et eut le coeur bouleversé de chagrin, comme une jeune épousée s'affligerait à l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint le premier des pasteurs, et, à peine à la fleur de la jeunesse, il épousa la nymphe Naïs.»
Ainsi, jusqu'au bout, est observé le ton des âges, et les couleurs pudiques terminent comme elles ont commencé. A propos de cette image du petit Ménalcas qui se dévore de honte d'avoir été vaincu, et que le poète compare à la jeune vierge pleurant sur son hyménée, il faut se rappeler cet admirable cri de Sapho, par lequel une nouvelle mariée s'adresse à Diane, la déesse virginale: «Déesse, déesse, tu me fuis! pour combien de temps?--Je ne reviendrai plus jamais vers toi, jamais plus!»
Pour ceux maintenant qui s'empresseraient de conclure que Théocrite n'est un poëte supérieur que quand il est aimable et riant, et qu'il excelle surtout à mettre en scène de charmants petits bergers, il est temps d'en venir à la plus riche et à la plus opulente de ses pièces, à la reine des Églogues, aux _Thalysies_.
II
Les _Thalysies_, comme qui dirait _fêtes verdoyantes_, se célébraient en l'honneur de Cérès après la récolte. L'idylle qui en est le tableau se rapporte au séjour de Théocrite dans l'île de Cos; c'est un souvenir de ses années de jeunesse et de florissant bonheur qu'il veut consacrer, et qu'il dédie à ses amis, à ses hôtes. La plénitude de la vie, la fraîcheur des amitiés premières, l'essor des espérances poétiques qu'anime et couronne déjà le premier rayon de la gloire, ces vives sources d'inspiration s'y jouent au sein d'une nature radieuse et féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien peu de la vie de Théocrite; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau moment du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un coeur déjà épanouis. Bien des poëtes pourraient lui envier de n'être ainsi connu que dans son meilleur jour et à travers l'idéal même qu'il s'est donné. Les anciens, s'ils ont eu à subir bien des outrages du temps, lui ont dû cet avantage du moins d'échapper à l'analyse de la curiosité biographique. Ceux qu'a épargnés et laissés debout le grand naufrage ne nous apparaissent de loin qu'avec la beauté de l'attitude.
Suivons donc, autant que nous le pourrons, le poëte dans sa marche printanière, et attachons-nous, chemin faisant, à faire sentir ce que nous ne rendrons pas.--«C'était le temps, dit-il, que moi et Eucrite nous allions de la ville vers le fleuve Halès, et en tiers avec nous était Amyntas; car Phrasidame et Antigènes célébraient les fêtes de Cérès,--deux enfants de Lycopée, de vieille et haute souche s'il en fut jamais.» Ici le poëte entre dans quelques détails généalogiques et mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces détails mêmes, relatifs à un ancêtre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel de cette fontaine, jette tout d'abord de l'ombre.--«Nous n'avions pas encore achevé, poursuit-il, la moitié du chemin, et le tombeau de Brasilas ne nous apparaissait pas encore, que nous rencontrâmes un voyageur de bonne race qui allait toujours en compagnie des Muses, Lycidas de Crète, c'était son nom; il était chevrier, et on ne pouvait s'y méprendre en le voyant.» Suit un compte minutieux de l'accoutrement du personnage; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le costume et à le faire paraître vraisemblable: «De ses épaules pendait une blonde peau de bouc à longs poils, _qui sentait encore la présure_; autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier, et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et doucement il me dit, en montrant les dents, d'un regard souriant, et le rire jouait sur sa lèvre.»
Au sujet de cette peau _qui sent encore la présure_, et que je n'ai pas voulu dérober par fausse bienséance, on remarquera que ce sont là des circonstances qui plaisaient aux anciens, bien loin de leur répugner; ils les recherchaient plutôt volontiers. Ici le poëte fait allusion, comme on voit, aux fromages et à la substance aigrelette qui sert à cailler le lait: il en reste aisément une odeur au vêtement rustique où l'on s'essuie. Ces menues particularités, jetées en passant, donnent au récit un air parfait de vérité. Il est manifeste d'ailleurs que, sauf le costume, ce personnage de Lycidas n'est pas une invention, et que le poëte, en insistant sur cette physionomie à la fois avenante et railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lèvre fendue où siège l'enjouement, a dessiné un portrait d'après nature[4]. Le ton de Lycidas répond d'abord à son air, et tout ce qu'il touche s'anime aussitôt: «Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Théocrite s'est ici personnifié), où donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi, quand le lézard lui-même dort sur les haies et que l'alouette huppée ne vague plus? Est-ce quelque repas où tu te hâtes comme convive? ou bien t'en vas-tu de ton pied léger vers le pressoir de quelque bourgeois, que tu fais ainsi en marchant chanter sous tes clous chaque pierre du chemin?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque continuels dactyles qui sont l'âme du vers bucolique (comme l'un de nos meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après Valckenaer, l'a récemment démontré), et l'on aura idée de l'allégresse singulière du propos; tout cela bondit, tout cela chante. Il était bien vrai de dire que ce Lycidas ne voyage qu'avec les Muses: il sème la poésie au-devant de lui. Simichidas ou Théocrite répond. Dans sa réponse percent à la fois l'admiration sincère, l'émulation sans envie, une confiance modeste, ardente pourtant, et une espérance généreuse:
Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand joueur de flûte entre les pasteurs et les moissonneurs; ce qui m'échauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter l'égal de toi. Nous allons de ce pas à une fête de Thalysies; c'est chez des amis qui préparent un repas à l'auguste Cérès avec les prémices de leur opulence, car la Déesse a comblé leur grange d'une grasse mesure de froment. Mais allons, et puisque la route nous est commune et aussi l'aurore, bucolisons à l'envi; peut-être nous ferons-nous plaisir l'un à l'autre. Car moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent; mais moi je ne suis pas près de les croire. Non, par le ciel! car, à mon sens, je n'en suis pas encore à vaincre ni le bon Asclépiade de Samos, ni Philétas, avec mes chants, et je me fais plutôt l'effet de la grenouille qui le dispute aux sauterelles.---Ainsi je parlais _exprès_; et le chevrier reprit avec un doux sourire...»
[Note 4: Dans l'_Épitaphe_ de Bion par Moschus, on retrouve (vers 97) ce même Lycidas de Crète: «Lui qui toujours auparavant était Brillant à. voir avec le regard souriant, maintenant il verse des pleurs.»]
Arrêtons-nous un moment à ces traits vivants de caractère; nous savons dès l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile: _Me quoque dieunt vatem pastores..._; ils nous frappent davantage ici comme se rapportant à la personne même de Théocrite et nous donnant jour dans ses pensées. Le jeune poëte est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il en a l'air; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'y décider, il combine la louange et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein; tout-à l'heure il se relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe: _Et moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses_!
Lycidas, en répondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en d'expressives images: «Cette houlette, dit-il en montrant le bâton qu'il tient à la main, je te la donnerai en présent, parce que tu es une pure tige de Jupiter, toute façonnée pour la vérité. Autant m'est odieux l'architecte qui chercherait à élever une maison égale à la cime du mont Oromédon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses qui s'égosillent à croasser à rencontre du chantre de Chio.»--Ainsi la ligne littéraire de Théocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est nettement dessinée: il vient à la suite des maîtres et n'a d'ambition que de se voir accueilli par eux; il se sépare des _criailleurs_ de son temps, c'est le mot qu'il emploie; mais, d'autre part, il ne croit nullement que la barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-même nous l'apprend) de gens de mauvaise humeur et occupés d'intérêts positifs, qui disaient que _c'était bien assez pour tous d'un seul Homère_. Théocrite proteste; il les réfute, et surtout par son exemple. C'est ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homère et les grands, il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.
Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui prédit une navigation heureuse, même au coeur de l'hiver; et lorsqu'il apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du bouvier Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce Comatas, il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages, très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce n'était pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire mourir: «Nous allons «voir pour le coup, disait-il, à quoi te serviront tes «Muses maintenant.» Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une année, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'était l'oeuvre des abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir le prisonnier. S'exaltant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie: «O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles douceurs! et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une saison durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles. Que n'étais-tu de mon temps parmi les vivants? comme j'aurais aimé à te faire paître tes belles chèvres sur les montagnes pour ouïr ta voix! Et toi, étendu sous les chênes ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs, divin Comatas!» Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre respect et comme d'adoration enthousiaste pour les choses enchanteresses et désintéressées de la vie humaine; chaque accent s'élance d'un coeur que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.
Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait supprimer: c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se pourrait rapprocher sans trop d'effort de cette légende du _bienheureux Comatas_. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens d'autrui; elle fit des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutôt du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du rapprochement, ou des érudits qui auraient à coeur de comparer les fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner de l'idéal pur, et ne pas venir mêler sans nécessité le Moyen-Age à la Grèce, Gautier de Coincy à Théocrite.
Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est évidemment bien plus un poëte qu'un amoureux; il se console aisément de l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu; maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se sent, et il relève à son tour son front de poëte: «Cher Lycidas, à moi aussi pasteur sur les montagnes, «les Nymphes m'ont appris bien d'autres belles choses «que la Renommée peut-être a portées jusques au trône de «Jupiter; mais en voici une, entre toutes, de beaucoup supérieure, «avec quoi je prétends te récompenser. Or écoute, «puisque tu es ami des Muses.» Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une certaine Myrto, il en vient à célébrer celui de son ami, le poëte Aratus, passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré. Dès qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau sa houlette; et comme ils sont arrivés, chemin faisant, à l'endroit où leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur destination. C'est là qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle on dirait que le poëte a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a été, en quelque sorte, que prélude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle commence à cet endroit:
Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant poussé jusqu'à la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes fraîches, le coeur joyeux. Au-dessus de nos têtes s'agitaient en grand nombre ormes et peupliers; tout auprès, l'onde sacrée découlait de l'antre des Nymphes en résonnant. Dans la ramée ombreuse les cigales hâlées s'épuisaient à babiller; l'oiseau plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin entendre son cri dans l'épais fourré des buissons; les alouettes et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle; les blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des fontaines. Tout sentait en plein le gras été, tout sentait le naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient jusqu'à terre. Les tonneaux de quatre ans lâchaient leur bonde. Nymphes de Castalie, qui occupez la hauteur du Parnasse, dites, est-ce d'un cratère de pareil vin que le vieillard Chiron fit fête autrefois à Hercule dans l'antre de Pholus? Et ce pasteur des rives d'Anapus, le puissant Polyphème, qui lançait des quartiers de montagne aux vaisseaux d'Ulysse, dites, quand il se prit à danser à travers ses étables, est-ce qu'il était poussé d'un nectar pareil à celui que vous nous versâtes ce jour-là, ô Nymphes, autour de l'autel de Cérès, gardienne des granges? Sur son monceau sacré, oh! puissé-je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs, et voir la déesse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et des pavots!»
Que Vous en semble maintenant? Quelle royale et plantureuse abondance! quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens (dpôra [Grec]), qui n'était pas le tardif automne comme à l'époque déjà embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans la plénitude des fruits! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect de cette riche peinture, Rabelais et Rubens; mais ici on a de plus la pureté des lignes et la sérénité des couleurs.
Certes le poëte qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts délicats des bergers Ménalcas et Daphnis, et qui s'élève tout à côté à ces larges et chaudes magnificences, est un grand poëte en son genre, et ce genre, en le créant, il lui a donné tout d'abord l'étendue la plus diverse. Il faudrait encore, si l'on voulait tout faire toucher, passer aussitôt, comme contraste, à cette idylle des deux _Pécheurs_, si pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rêver qu'il avait pêché un poisson d'or; mais toute cette richesse, comme celle du _Pot au lait_, s'est évanouie en un clin d'oeil. La sensibilité naïve et compatissante qui sait nous intéresser à cette chétive et laborieuse existence, à la pauvreté toujours en éveil dès avant l'aurore, cette expression simple du réel qui rappelle presque le poète anglais Crabbe, mise surtout en regard des richesses de ton où s'est complu l'ami de Phrasidame, montrerait à quel point Théocrite eut véritablement toutes les cordes en lui.