Portraits littéraires, Tome II

Chapter 9

Chapter 93,837 wordsPublic domain

Delille ne quitta Paris qu'après le 9 thermidor, c'est-à-dire au moment où c'était plutôt le cas de rester; et, une fois parti, il ne parut occupé que de rentrer le plus tard possible et à son corps défendant, comme s'il eût boudé contre son coeur. Cette bizarrerie est restée inexpliquée. On a dit plaisamment qu'une faute de français, un _cuir_ d'un membre du Comité de salut public qu'il rencontra, le fit s'écrier: «Décidément on ne peut plus habiter ce pays-ci.» On a raconté non moins plaisamment[37] que l'abbé de Cournand, alors son ami, et qui depuis crut lui jouer un mauvais tour en retraduisant _les Géorgiques_, étant de garde aux Tuileries, reconnut le poëte qui se promenait malgré sa mise en arrestation au logis, qu'il fit mine de le vouloir reconduire chez lui au nom de la loi, et que depuis lors Delille avait peur de la garde nationale et de l'abbé de Cournand. Delille était encore à la rentrée publique du Collége de France, le 1er frimaire an III, et y récitait des vers. Le 15 ventôse, sa présence était accueillie aux Écoles normales avec des applaudissements réitérés. On a pensé que la préférence accordée au poëte Le Blanc pour les récompenses nationales (17 floréal an III) l'aurait mortifié et décidé au départ. Peut-être sa gouvernante, qui avait pris sur lui un empire absolu, espérait-elle, en le retenant à Paris, se faire dès lors épouser. Peut-être, voyant la Révolution, sinon close, du moins sur le retour, songeait-il, en émigrant (bien qu'un peu tard), à se mettre en règle avec l'avenir. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on essayait de sonder ses vrais motifs et qu'on lui parlait de revenir à Paris, il demandait toujours si l'abbé de Cournand y était encore. Dès qu'il y avait quelque chose de sérieux, il s'en tirait volontiers ainsi, par une plaisanterie et une gentillesse.[38]

[Note 37: M. Michaud, en tête du recueil des _Poésies_ de Delille, 1801.]

[Note 38: Quand il eut épousé sa gouvernante, il allait lui-même au-devant de ses souvenirs d'abbé, en plaisantant sur ce qu'il aurait été fait clerc, et peut-être sous-diacre, _mais par l'évêque de Noyon_, et l'évêque de Noyon ne faisait rien de sérieux.--L'abbé Delille eut de tout temps son abbé de Cournand attaché à lui comme une puce à l'oreille pour le harceler; il se vengeait par maint bon mot. Ils passèrent leur vie à se faire des niches. En 89, l'abbé de Cournand, très-avancé dans la Révolution, parlait, écrivait pour le mariage des prêtres, et Delille disait de lui, en parodiant la chanson:

Cournand pleure, Cournand crie, Cournand veut qu'on le marie.

Et il ajoutait (ce que je cache au bas de la page):

Et de ses larges flancs voit sortir à longs flots Tout un peuple d'abbés, pères d'abbés nouveaux!

_It nigrum campis agmen!_--Voilà le vrai Delille causant. Il jouait, batifolait perpétuellement avec son esprit, _comme un chat avec un marron_; c'est M. Villemain qui dit cela.]

Delille gagna à ce parti pris d'un exil tout volontaire des sentiments plus vifs que d'habitude, et le droit d'exhaler une inspiration plus profonde qu'il n'en avait marqué jusqu'alors. L'inspiration directement religieuse ne fut jamais la sienne; l'inspiration puisée dans la nature avait été une de ses prétentions et de ses illusions plutôt qu'une source véritable. Il n'avait pas connu l'amour, point de passion de coeur, peu d'ardeur de sens, du moins rien de pareil ne s'entrevoit dans le détail de toutes ses coquetteries et de ses caresses de beau monde.[39] Enfin, grâce aux tourmentes publiques et à l'impression qui en resta sur son coeur, une inspiration réelle lui vint; il se fit le poëte du passé, des infortunes royales, le poëte du malheur et de la pitié. Cette veine de larmes, en fécondant la seconde partie de ses oeuvres, donna à sa renommée poétique un caractère sérieux et touchant, que salua avec transport la société renaissante, et qui couronna dignement sa vieillesse.

[Note 39: Il faut tout dire: on a pourtant cité de lui un fils naturel ou adultérin, né d'une relation toute bourgeoise.]

De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, où il alla d'abord et où il acheva la traduction de _l'Enéide_, Delille partit pour la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beautés de la nature lui arrivaient çà et là gaiement dans un rayon. De près, il ne voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux. A Bâle, fut-il en effet témoin du bombardement de Huningue et y apprit-il à décrire le jeu de la bombe:

De son lit embrasé, tantôt l'affreuse bombe, etc.?

Grave question. On a avancé cela dans une note de ses ouvrages, mais qui n'est pas de lui. Lors du bombardement, il était déjà à Glairesse. Habitant ce village, il dut à l'aspect de l'île de Saint-Pierre d'ajouter dans son poëme de _l'Imagination_ le morceau sur Jean-Jacques. Ainsi, à chaque pause de son exil, il allait décrivant et ajoutant quelque pièce à ses anciens cadres. Il passa de la Suisse à la petite cour du duc de Brunswick, où il travailla à son poëme de _la Pitié_. A Darmstadt, il avait visité _incognito_ les jardins du prince dessinés et calqués dans le temps, livre en main, sur le poëme. A Goettingue, il avait connu l'illustre Heyne, qui lui en fit les honneurs, et qui même le consulta, dit-on, sur un passage de l'Enéide. Vous figurez-vous bien le tète-à-tête de ces deux hommes? tout le clinquant de l'antiquité et tout son or pur. A Hambourg, il rencontra Rivarol, plus à sa taille, et se réconcilia avec lui. Ils se dirent des choses plaisantes; ils échangèrent leurs tabatières;[40] ce fut un assaut de grâce; du coup, un bourgeois, là présent, eut presque de l'esprit. Il s'y dépensa plus de bons mots en un quart d'heure, que durant des siècles de la Ligue hanséatique.

[Note 40: Diomède et Glaucus, _Iliade_, VI.]

C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractère de Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et désarmer l'agression. Le Brun, parlant de Fréron dans _la Métempsycose_, avait dit:

Mais il prôna l'ingénieux Delille, Qui, sous le fard se donnant pour Virgile, Si bien lima son vers mince et poli, Que le grand homme est devenu joli. Ainsi masquant de grâces fantastiques Le noble auteur des douces _Géorgiques_, Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succès... Oh! que Le Franc a bien fui cet excès!

Dans une épigramme de date postérieure, Le Brun semble s'adoucir, et il convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre,

L'adroit et gentil émailleur Qui brillanta _les Géorgiques_, Des poëtes académiques Delille est encor le meilleur.

Enfin dans d'autres épigrammes suivantes, il se montre tout à fait apaisé, et le nom de Delille ne revient plus qu'en éloges. Ainsi Marie-Joseph Chénier, qui, dans une petite épitre au poëte émigré rentrant:

Marchand de vers, jadis poëte, Abbé, valet, vieille coquette, Vous arrivez, Paris accourt, etc.;

avait été satirique des plus âpres, n'hésita pas à lui rendre bientôt dans son _Tableau de la Littérature_, des hommages consciencieux et réfléchis.

Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de là passait en Angleterre, on se demandait en France de ses nouvelles avec un intérêt qu'attestent toutes les feuilles du temps. Le premier réveil de l'attention littéraire s'occupait à son sujet. Lalande (décembre 96) donnait dans _la Décade_ une espèce de petit bulletin de ses voyages et de ses poëmes entamés ou terminés. On traduisait du _Mercure allemand_ de Wieland, un article de Bottiger sur le poëte dont la réputation grossissait chaque jour à distance. L'Institut national lui faisait écrire pour le prier de rentrer en son sein, et ce ne fut qu'après trois ans d'un silence par trop boudeur, qu'on le remplaça dans la _section_ de poésie. Enfin, de Londres, où il venait de traduire en dix-huit mois _le Paradis perdu_, il laissa échapper une seconde édition, très-augmentée, du poëme des _Jardins_, et _l'Homme des Champs_ (1800), dont l'impression était retardée depuis trois ans.

On publia, vers ce temps, un recueil de ses poésies diverses et fragments, auquel M. Michaud ajouta une notice biographique, car on était avide des moindres détails. Les _extraits_ de Fontanes au _Mercure_ et de Ginguené à _la Décade_, sur _l'Homme des Champs_, étaient insérés dans le volume; on tâchait d'y réfuter les critiques, d'ailleurs fort modérées et respectueuses, de Ginguené.[41] Bref, Delille entrait vivant dans la gloire incontestée, et prenait rang parmi ceux qui règnent.

[Note 41: Je trouve dans l'extrait de Ginguené que l'homme d'esprit réfuté aux premières lignes de la préface de _l'Homme des Champs_, M. de M., est _Sénac de Meilhan_; ce qui me paraît plus vraisemblable que _M. de Mestre_, qu'on lit dans beaucoup d'éditions subséquentes de Delille.]

Cette monarchie, bien suffisamment légitime, où il allait s'asseoir, ne se déclarait pas moins par certaines attaques démesurées et désespérées, et qui étaient en petit comme les conspirations républicaines de même date contre Bonaparte.

En regard du trophée poétique que lui dressaient ses amis, il parut une brochure intitulée _Observations classiques et littéraires sur les Géorgiques françaises, par un Professeur de belles-lettres_ (an IX). Il y était dit: «Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage qui, même avant la publicité, était _dévoué à l'apothéose?_» On y supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait:

643 répétitions, 558 antithèses, 498 vers symétriques, 294 vers surchargés, 164 vers léonins.

Total: 2,157.

En tête du volume se voyait une caricature d'après le dessin d'un élève de David. Le poète, en costume d'abbé, tournait le dos à la Nature et dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Goût. Des farfadets lui présentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte Raton était à ses pieds; il se couvrait la tête d'un parasol, et on lisait au-dessous ces deux vers de _l'Homme des Champs_:

Majestueux Été, pardonne à mon silence! J'admire ton éclat, mais crains ta violence.

M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle préface des _Études françaises et étrangères_, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous sommes venus tard, et n'avons, même là-dessus, rien inventé.

Il ne rentra en France que deux ans après, en 1802, pendant l'impression du poème de _la Pitié_. L'apparition de ce livre fut un événement politique[42]. Absent et plus hardi de loin, Delille avait été dans quelques vers jusqu'à invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre la France: cela sortait de la pitié. Il avait toutefois insisté pour que les vers restassent. De près, il sentit le péril. Six vers, qu'il ne désavoua pas, furent, sans façon, substitués par un ami plus sage, et qui prit sur lui d'ôter au poète l'embarras de se rétracter. A cela près, l'inspiration de _la Pitié_ ne parut pas moins suffisamment royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Fiévée à Bonaparte (avril 1803) le frémissement de colère qu'excitait autour du Consul un succès impossible à réprimer. Il y eut une brochure intitulée _Pas de pitié pour la Pitié!_ de Carrion-Nisas ou de quelque autre pareil. On n'y approuvait du poème que les six vers qui avaient été substitués à ceux de Delille[43]. A partir de ce moment, les ouvrages amassés en portefeuille par Delille se succédèrent rapidement et dans un flot de vogue ininterrompu: _l'Enéide_, 1804; _le Paradis perdu_, 1805; _l'Imagination_, 1806; _les Trois Règnes_, 1809; _la Conversation_, 1812. C'était le fruit des vingt années précédentes; de plus, Delille aveugle ne sortait guère, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans désemparer.

[Note 42: Les circonstances sociales s'en mêlèrent et y mirent le sens. D'ailleurs, à la politique proprement dite, est-il besoin de le dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour (à Londres, je crois), dans un dîner où était l'abbé Dillon, il avait jasé sur ce chapitre à tort et à travers. Quand il eut fini, l'abbé Dillon lui dit: «Allons, l'abbé, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour nous le faire avaler.»]

[Note 43: Mais rien n'égale, comme violence et infamie, un certain pamphlet intitulé _Examen critique du, poème de la Pitié, précédé d'une Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone_ (Paris, 1803). L'anonyme, qui paraît avoir connu depuis longtemps Delille, s'attache, en ennemi intime, à flétrir toute sa vie; il fait d'ailleurs de la publication de _la Pitié_ un crime d'État, et le dénonce au Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne rachètent pas suffisamment, même pour les curieux et indifférents, l'odieux de semblables libelles.]

Tous ces ouvrages, excepté le dernier, le poème de _la Conversation_, eurent un succès de vente et de lecture dont il est piquant de se souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire à vingt mille exemplaires, pour la première édition. L'_Enéide_, par exception, se publia à cinquante mille exemplaires. Elle fut achetée à l'auteur quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout, ce n'était pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de notes. Dans les châteaux, dans les familles, en province, partout, abondaient les poèmes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile et jolie, toutes choses qu'on aimait à apprendre ou à se rappeler, des souvenirs classiques, des allusions de collége à la portée de chacun, des épisodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des infortunes ou des gloires aisément populaires, des descriptions de jeux de société ou d'expériences de physique, des notes anecdotiques ou savantes, qui formaient comme une petite encyclopédie autour du poëme, et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai connu le manoir où en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on avait dans le grand salon un jeu de _solitaire_, un orgue avec des airs nouveaux; on apportait quelquefois une _optique_ pour voir les insectes ou les vues des capitales. Un volume de Delille était sur la cheminée, et, sans aucun décousu, on passait de l'insecte de l'optique à _l'araignée de Pellison_[44]. Mais si, le doigt s'égarant, on remontait dans le volume à quelques pages de là, si on lisait à haute voix le portrait de Jean-Jacques:

Hélas! il le connut ce tourment si bizarre, L'écrivain qui nous fit entendre tour à tour La voix de la raison et celle de l'amour, etc.;

oh! alors, comme l'émotion croissante succédait! comme on chérissait le poëte et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une heure!--à moins que quelqu'un pourtant, ouvrant _les Trois Règnes_ qui étaient à côté, ne tombât sur le _Jeu de raquette_, ce qui en donnait l'idée et faisait diversion.

[Note 44: _Imagination_, chant VI.]

Aujourd'hui encore, si, à la campagne, un jour de pluie, vers une fin d'automne, reprenant le volume négligé, on retrouvait tout d'abord (sujet de circonstance) _le Coin du feu_, celui de _l'Homme des Champs_ ou celui des _Trois Régnes_, diversement spirituels ou touchants, on serait charmé à bon droit, on s'étonnerait d'avoir pu être si sévère pour le gracieux poëte, et l'on s'écrierait en relisant la page: _Son génie est là!_

Je n'aborderai pas en particulier chacun des ouvrages publiés par Delille à dater de 1800; ce serait répéter à chaque examen nouveau les mêmes critiques, les mêmes éloges, et je n'aurais guère rien à en dire d'ailleurs qui n'ait été trouvé par des contemporains mêmes. Ginguené a jugé _l'Homme des Champs_ avec un mélange de sévérité et de bienveillance qui fait honneur à son esprit et à la critique de son temps. Geoffroy, quoique du même parti politique que Delille, s'est montré beaucoup plus sévère dans la nouvelle _Année littéraire_ qu'il essaya alors, et il ménagea moins l'aimable auteur que l'ancienne _Année littéraire_ ne l'avait fait. Fontanes, bien qu'ami du poëte et défenseur du poëme, cacha sous beaucoup d'éloges des critiques moins détaillées, mais au fond à peu près les mêmes que celles de Ginguené, et qui acquièrent sous sa plume favorable une autorité nouvelle. Ginguené encore a jugé dans _la Décade_ la traduction de _l'Énéide_, et cette fois sa sévérité plus rigoureuse va chercher les négligences et le faux jusque dans les moindres replis de ce faible ouvrage[45]. Les amis de Delille se rejetaient sur quelques morceaux où ils admiraient un grand mérite de difficulté vaincue, l'épisode d'Entelle et de Darès, et en général la description des _jeux_. Bientôt _la Décade_ cessant, le parti philosophique perdit son organe habituel en littérature et son droit public de contradiction: le champ libre resta aux éloges. Même dans ces éloges des amis triomphants de Delille, nous retrouverions toutes les critiques suffisantes sur l'absence de composition et les hasards de marqueterie de ses divers ouvrages. M. de Feletz a écrit le lendemain de sa mort: «J'oserai dire qu'il a été plus heureusement doué encore comme homme d'esprit que comme grand poète.» En y mettant moins de _prenez-y-garde_, nous ne dirions guère autrement. Mais il convient d'insister sur une seule objection fondamentale qui embrasse tous les ouvrages et l'ensemble du talent de Delille: nous lui reprocherons de n'avoir eu ni l'art ni le style poétique.

[Note 45: «Le traducteur, dit-il, ajoute de son chef à la description de la tempête dont les Troyens sont assaillis en quittant la Sicile:

Son mât seul un instant se montre à nos regards!

Aux regards de qui? A quoi pensait-il donc en faisant ce vers? Avait-il imité cette tempête de Virgile pour la placer dans un autre ouvrage?... Aurait-il ensuite replacé dans sa traduction cette imitation libre, sans songer à en retirer ce qu'il y avait mis d'étranger? Il faut bien qu'un si inconcevable _quiproquo_ ait une cause. Quelle tête anti-virgilienne que celle qui médite pendant plus de trente ans une traduction de _l'Enéide_, et qui y laisse subsister dès la seconde centaine de vers une telle marque d'oubli!»]

Racine et Boileau l'avaient à un haut degré, bien que cette qualité, chez eux, ne soit pas aisément distincte de la pensée même et se dissimule sous l'élégance d'une expression d'ordinaire assez voisine de l'excellente prose. C'est là ce qui a égaré leurs successeurs, qui, en croyant être de leur école en poésie, n'ont pas vu qu'ils ne leur dérobaient pas le vrai secret, et qu'ils n'étaient ou que correctement prosaïques ou que fadement élégants. Tout ce que Boileau se donnait de peine et d'artifice pour élever son vers, qui souvent ne renfermait qu'une simple idée de bon sens, et pour le tenir au-dessus de la prose, mais dans un degré qui ne choquât pas, est inouï. Un mot bien sonnant, pris en une acception un peu neuve, une inversion bien entendue, une quantité de petits secrets qui nous fuient dans ses vers devenus proverbes, mais qui furent nouveaux une fois et frappants, lui servaient à composer son style.

De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents,

ne lui paraissait pas du tout la même chose que s'il avait mis: _Du Styx, de l'Achéron_; et il sentait juste. En un mot, Boileau suppléait par une quantité de moyens savants, et depuis assez inaperçus, au rare emploi qu'il faisait et qu'on faisait en son temps, de la métaphore et de l'image. Son vers voisin de la prose, et qui en était si distinct pour Racine et pour lui, ressemble, j'oserai dire, à ces digues de Hollande qui paraissent au niveau de la mer et qui pourtant n'en sont pas inondées. Le XVIIIe siècle ne se douta pas de cela. On y reprocha même à Boileau des fautes de grammaire qui souvent, chez lui, n'étaient que des nécessités ou des intentions de poésie. Ce qui est vrai à mon sens, c'est que le genre de style poétique de Boileau et même de Racine avait besoin d'être modifié après eux pour être vraiment continué. Pour rester poétique, la prose montant comme elle fit au siècle de Jean-Jacques et de Buffon, il fallait changer de ton et hausser d'un degré les moyens du vers. Boileau, je n'en doute pas, revenant à la fin du XVIIIe siècle, eût fait ainsi et eût été au fond un novateur en style poétique, comme il le fut de son temps. Delille n'eut rien de tel. Il ne comprit pas de quelle réparation il s'agissait. Les modifications matérielles qu'il apporta à la versification, ses enjambements et ses découpures ne furent que des gentillesses sans conséquence, et qui n'empêchèrent pas chez lui, en somme, le rétrécissement de l'alexandrin. De style neuf et souverainement construit, il n'en eut pas. Sa seule direction fut un vague instinct de mélodie et d'élégance à laquelle sa plume cédait en courant. Du commerce des anciens il ne rapporta jamais ce sentiment de l'expression magnifique et comme religieuse, ce voile de Minerve, où chaque point, touché par l'aiguille des Muses, a sa raison sacrée.

On l'a comparé à Ovide. Le docte et élégant auteur des Métamorphoses, comme ne craint pas de l'appeler M. de Maistre, est bien supérieur à Delille en invention, en idées. Mais, par beaucoup de côtés et de détails, le rapport existe. Ovide, par exemple, en était venu à ne faire du distique qu'une paire de vers tombant deux à deux, tandis qu'auparavant, et surtout chez les plus anciens, comme Catulle, la phrase poétique se déroulait libre à travers les distiques. Delille et son école en étaient ainsi venus à accoupler deux à deux les alexandrins.

La différence entre Ovide et Catulle est un peu la même qu'entre Delille et André Chénier. Ovide a de l'esprit, de l'abondance, de jolis vers, de jolies idées, mais du prosaïsme, du délayage. Jamais, par exemple, l'inspiration ne lui viendra de terminer une pièce de vers, comme celle de Catulle à Hortalus, par cette image et ce vers tout poétique, tournure imprévue, concise et de grâce suprême, comme André Chénier fait souvent; oubli du premier sujet dans une image soudaine et finale qui fait rêver:

Huic manat tristi conscius ore rubor.

Jamais l'idée ne serait venue à André Chénier d'intituler le premier chant d'un poème de l'Imagination: L'homme sous le rapport intellectuel.

Delille est le metteur en vers par excellence. Tout ce qui pouvait passer en vers lui semblait bon à prendre. Les vers même tous faits, il les dérobait sans scrupule à qui lui en lisait, et il les glissait dans ses poèmes. Il en prit un certain nombre à Segrais, à Martin, pour ses Géorgiques, et Clément en a fait le relevé. Il en prit à l'abbé Du Resnel de fort beaux pour l'Homme des Champs [46], à Racine fils pour le Paradis perdu. Il disait quelquefois après une lecture: «Allons, il n'y a rien là de bon à prendre.» Mais la prose surtout, la prose était pour lui de bonne prise. On aurait dit d'un petit abbé féodal qui courait sus aux vilains: rime en arrêt, il courait sus aux prosateurs. Aveugle. non pas comme Homère ni comme Milton, mais comme La Motte, au rebours de celui-ci qui mettait les vers de ses amis en prose, Delille mettait leur prose en vers. Il venait de réciter à Parseval-Grandmaison un morceau dont l'idée était empruntée de Bernardin de Saint-Pierre, ce que Parseval remarqua: «N'importe! s'écria Delille; ce qui a été dit en prose n'a pas été dit.» Les élèves descriptifs de Delille avaient tous, plus ou moins, contracté cette habitude, cette manie de larcin, et M. de Chateaubriand raconte agréablement que Chênedollé lui prenait, pour les rimer, toutes ses forêts et ses tempêtes; l'illustre rêveur lui disait: «Laissez-moi du moins mes nuages!»

[Note 46: Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton, etc.]

Les poésies fugitives de Delille n'ont rien de ce qui donne à tant de petites pièces de l'antiquité le sceau d'une beauté inqualifiable. Ce sont d'agréables madrigaux, de faciles et ingénieuses bagatelles, mais qui n'approchent pas du tour vif et galant des chefs-d'oeuvre de Voltaire en ce genre. On aime pourtant à se souvenir des jolis vers à mademoiselle de B., âgée de huit jours, qui remontent à 1769: