Portraits littéraires, Tome II
Chapter 10
....................................... Tous les êtres naissants ont un charme secret: Telle est la loi de la nature. Ces ormeaux orgueilleux, leur verte chevelure, M'intéressent bien moins que ces jeunes boutons Dont je vois poindre la verdure, Ou que les tendres rejetons Qui doivent du bocage être un jour la parure. Le doux éclat de ce soleil naissant Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumière Qu'au plus haut point de sa carrière Verse son char éblouissant. L'été si fier de ses richesses, L'automne qui nous fait de si riches présents, Me plaisent moins que le printemps, Qui ne nous fait que des promesses.
Rousseau a dit, par une pensée toute semblable, dans une page souvent citée: «La terre, parée des trésors de l'automne, étale une richesse que l'oeil admire, mais cette admiration n'est pas touchante; elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue n'est encore couverte de rien; les bois n'offrent point d'ombre, la verdure ne fait que poindre, et le coeur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature, on se sent ranimer soi-même; l'image du plaisir nous environne; ces compagnes de la volupté, ces douces larmes, toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur le bord de nos paupières. Mais l'aspect des vendanges a beau être animé, vivant, agréable, on le voit toujours d'un oeil sec. Pourquoi cette différence? C'est qu'au spectacle du printemps l'imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre; à ces tendres bourgeons que l'oeil aperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mystères qu'ils peuvent couvrir...» Le poète versificateur avait encore ici puisé l'inspiration dans la prose, et, bien qu'avec une liberté heureuse, il s'était souvenu de Rousseau[47].
[Note 47: M. Barbier parle, dans son _Examen critique des Dictionnaires historiques_, d'un ouvrage inédit de Charles Remard, libraire d'abord, puis bibliothécaire à Fontainebleau: «M. Remard, dit-il, m'a communiqué un manuscrit de sa composition, intitulé _Supplément nécessaire aux Oeuvres de J. Delille_, etc., dans lequel il met en évidence les emprunts innombrables qu'a faits ce poète à une foule d'auteurs qui ont traité avant lui les mêmes sujets.» L'inventaire, s'il est complet, serait en effet singulièrement curieux à connaître et guiderait utilement le lecteur dans ce véritable magasin de poésie.]
Delille ne rencontra qu'une fois (en 1803) Bonaparte, qui, dit-on, lui fit des avances et fut repoussé par un mot piquant. Ses biographes, sous la Restauration, ont assez amplifié ce refus[48]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Delille, entouré d'un monde plutôt royaliste, resta en dehors de la faveur impériale. Sa femme, jalouse de l'ascendant qu'elle avait sur lui, ne contribuait pas peu à le tenir soigneusement à l'écart de la puissance nouvelle. Delille était faible et avait besoin d'être conduit. Cette influence domestique qui s'exerçait sur lui sans relâche, et qui parfois rabaissait son brillant talent à un usage presque mercenaire, ôtait quelque dignité à sa vieillesse. Il récitait des vers au Lycée pour dix louis: on l'avait pour son ramage, comme on a à la soirée un chanteur. Mais le prestige de la renommée et l'idée de génie rachetaient tout. S'il paraissait à l'Académie pour y réciter quelque morceau; si, au Collège de France où M. Tissot le remplaçait, il revenait parfois faire une apparition annoncée à l'avance, et débiter quelque épisode harmonieux, les larmes et l'enthousiasme n'avaient plus de mesure: on le remportait dans son fauteuil, au milieu des trépignements universels: c'était Voltaire à la solennité d'_Irène_; les adieux d'un chanteur idolâtré reçoivent moins de couronnes.
[Note 48: M. Méneval, dans ses Souvenirs (t. I, p. 156), cite une requête en vers adressée à Bonaparte par le libraire de Delille, et il l'attribue sans hésiter à celui-ci; mais les vers sont si mauvais qu'on a le droit d'en douter.]
Ainsi il alla gardant et multipliant en quelque sorte ses grâces incorrigibles jusque sous les rides[49]. Cette sémillante et spirituelle laideur devenait, à la longue, grandeur et majesté. Les critiques avaient cessé; du moins elles se faisaient en conversation et ne s'imprimaient plus. La traduction de _l'Enéide_ et le poème de _l'Imagination_ étaient désignés pour les prix décennaux par des voix non suspectes. Il n'arrivait plus que des hommages. Vers 1809, un _Nouvel Art poétique_, par M. Viollet-le-Duc, petit poëme dirigé contre les descriptifs, et qui n'atteignait Delille qu'indirectement et sans le nommer, parut presque un attentat.
[Note 49: Expression de M. Villemain. Voir au Discours sur la Critique, premiers _Mélanges_, une des plus jolies papes qu'on ait écrites sur Delille.]
Il mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta exposé plusieurs jours au Collège de France, sur un lit de parade, la tête couronnée de laurier et le visage légèrement peint. Tous ceux qui habitaient Paris à cette époque ont mémoire de son convoi, qui balança celui de Bessières.
Les choses ont bien changé, et de grands revers ont suivi ce triomphe alors unanime, d'un nom poétique qui du moins vivra. Quant à nous, de bonne heure adversaire, et qui pourtant le comprenons, sur la tombe de ce talent brillant et spirituel que nous ne croyons pas avoir insulté ni dénigré aujourd'hui, près de l'autel renversé de ce poète qui régna et que nous venons de juger sans colère, en présence de celui[50] qui règne après lui, et dont la faveur, si l'on veut, a aussi quelques illusions; en face de cet autre[51] qui ne règne ni ne se soumet, mais qui combat toujours, et nous souvenant de plusieurs encore que nous ne nommons pas, il nous semble hardiment que nous pouvons redire: «Non, dans la tentative qui s'est émue depuis lui, non, nous tous, nous n'avons pas tout à fait erré. La poésie était morte en esprit, perdue dans le délayage et les fadeurs: nous l'avons sentie, nous l'avons relevée, les uns beaucoup, les autres moins, et si peu que ce soit dans nos oeuvres, mais haut dans nos coeurs; et l'Art véritable, le grand Art, du moins en image et en culte, a été ressaisi et continué!»
1er Août 1837.
[Note 50: M. de Lamartine.]
[Note 51: M. Victor Hugo.]
(Peu après la première publication de ce morceau dans la _Revue des Deux Mondes_, nous reçûmes de la part d'une personne honorable, qui avait beaucoup connu madame Delille, quelques observations que nous nous faisons un devoir de consigner ici: «Je viens, monsieur, écrivait-on, de lire votre article sur Delille; je n'appellerai pas de votre arrêt, quoique bien rigoureux: mais sur la foi de qui imprimez-vous que _pour dix louis il récitait des vers au Lycée_? Ah! monsieur!... Je n'aurais rien dit de quelques injurieuses allégations contre sa veuve. C'est chose convenue d'en faire une seconde Thérèse Le Vasseur... Je l'ai bien connue, et jusqu'à sa mort, moi qui vous parle ici, monsieur, et dans ma vie entière déjà longue, je n'ai jamais rencontré son égale, coeur et âme; ses dernières années se sont éteintes dans les plus amères épreuves, sans qu'un seul jour elle ait démenti le noble nom confié à son honneur; mais, je l'avoue, elle avait les inconvénients de ses qualités, une franchise indomptable surtout, qui lui a valu la plupart de ses ennemis: l'ingratitude a fait les autres.--Je n'ai nul intérêt, monsieur, dans cette protestation posthume; mais vous me paraissez digne de la vérité, et je viens de la dire.--Au reste, si vous teniez aux détails _réels_ de la vie intime de Delille, je vous offre le manuscrit laissé par sa veuve...» Ce manuscrit nous a été communiqué, en effet, par la confiance de la personne qui l'a entre les mains, et nous en avons tenu compte dans cette réimpression. Il renferme plus d'une particularité naïve et piquante qui s'en pourrait extraire, notamment d'abondants détails sur l'enfance de Delille, sur sa mère qui se nommait madame Marie-Hiéronyme Bérard de Chazelle. On y lit le très-amusant récit d'un voyage que fit l'abbé Delille, en 1786, à Metz, à Pont-à-Mousson, à Strasbourg, reçu dans chaque ville par les gouverneurs, par les colonels à la tête de leurs régiments, par les maréchaux de Stainville et de Contades au sein de leurs états-majors, et commandant lui-même _les petites guerres_. Dans une bonne édition complète de Delille, on aurait à profiter de ce manuscrit, qui nous apprend aussi quelque chose sur sa veuve. Sans y rien trouver qui réfute directement les traits semés dans cet article, nous avons pu y voir des marques d'une nature franche, dévouée, sincère, et il nous a paru très-concevable en effet que ceux qui ont connu madame Delille l'aient jugée autrement que le monde, les indifférents, ou les simples amis littéraires du poète. Quant à l'anecdote des dix louis qui aurait paru presque odieuse, nous la réduirons à sa valeur en dégageant notre pensée. Nous avons voulu dire simplement que, quand Delille donnait une séance au Lycée, celle séance était rétribuée, comme pareille chose se pratique tous les jours pour d'autres artistes estimables, chanteurs, acteurs; il n'y a, en fait, aucun mal moral à cela. On n'en a prétendu tirer qu'une remarque de goût.)
--On peut voir, dans les _Notes et Sonnets_ qui font suite aux _Pensées d'août_, un sonnet adressé à M. Molé en remerciement d'un bienfait, d'un secours qu'il accorda, sur notre information, à la soeur de madame Delille qui vivait encore à cette date, et dans un état de gêne voisin de la misère.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Le sentiment qu'on a de la nature physique extérieure et de tout le spectacle de la création appartient sans doute à une certaine organisation particulière et à une sensibilité individuelle; mais il dépend aussi beaucoup de la manière générale d'envisager la nature et la création elle-même, de l'envisager comme création ou comme forme variable d'un fonds éternel; d'apprécier sa condition par rapport au bien et au mal; si elle est pleine de pièges pour l'homme, ou si elle n'est animée que d'attraits bienfaisants; si elle est, sous la main d'une Providence vigilante, un voile transparent que l'esprit soulève, ou si elle est un abîme infini d'où nous sortons et où nous rentrerons. Il y a des doctrines philosophiques et religieuses qui favorisent ce sentiment vif qu'on a de la nature; il y en a qui le compriment et l'étouffent. Le stoïcisme, le calvinisme, un certain catholicisme janséniste, sont contraires et mortels au sentiment de la nature; l'épicuréisme, qui ne veut que les surfaces et la fleur; le panthéisme, qui adore le fond; le déisme, qui ne croit pas à la chute ni à la corruption de la matière, et qui ne voit qu'un magnifique théâtre, éclairé par un bienfaisant soleil; un catholicisme non triste et farouche, mais confiant, plein d'allégresse, et accordant au bien la plus grande part en toutes choses depuis la Rédemption, le catholicisme des saint Basile, des saint François d'Assise, des saint François de Sales, des Fénelon; un protestantisme et un luthéranisme modérés, que les idées de malédiction sur le monde ne préoccupent pas trop; ce sont là des doctrines toutes, à certain degré, favorables au sentiment profond et aimable qu'inspire la nature, et aux tableaux qu'on en peut faire. Comme les peintures qu'on a données de ce genre de beautés naturelles n'ont commencé que tard dans notre littérature; comme avant Jean-Jacques, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, on n'en trouve que des éclairs et des traits épars, sans ensemble, il faut bien que la tournure générale des idées et des croyances y ait influé. Dans nos vieux poètes, nos romanciers et nos trouvères, le sentiment du printemps, du _renouveau_, est toujours très-vif, très-frais, très-abondamment et très-joliment exprimé. Un chevalier ou une demoiselle ne traversent jamais une forêt que les oiseaux n'y gazouillent à ravir, et que la verdure n'y brille de toutes les grâces de mai. Les bons trouvères ne tarissent pas là-dessus. Lancelot, selon eux, portait en tout temps, hiver et été, sur la tête, un chapelet de rosés fraîches, excepté le vendredi et les vigiles des grandes fêtes. Ceux qui traitent de sujets plus religieux, et des miracles de la Vierge en particulier, redoublent d'images gracieuses et odorantes. Le culte de la Vierge, au Moyen-Age, on l'a remarqué, attendrit singulièrement et fleurit, en quelque sorte, le catholicisme. Toutes les fois qu'on vient à toucher cette tige de Jessé, comme ils l'appellent, il s'en exhale poésie et parfum. Ce catholicisme fleuri, qui a chez nous, au Moyen-Age, un remarquable interprète en Gautier de Coinsi, se retrouve dans toute son efflorescence et son épanouissement chez Calderon. Calderon a de la nature un sentiment mystique, mais enchanteur et enivrant; c'est chez lui qu'a lieu ce combat merveilleux, cette joute des roses du jardin et de l'écume des flots.
De tableau général, de peinture et de vue d'ensemble, il n'en faut pas demander à nos bons aïeux. Ils ont ces interminables chants de bienvenue au renouveau, des traits çà et là d'observation naïve. Le _Roman de Renart_ en est plein, qui sont d'avance du pur La Fontaine. Ils ont regardé la nature, et ils la rendent par instants. Ils vous diront d'un blanc manteau, qu'il est _plus blanc que neige sur gelée_; et d'une châtelaine, qu'_elle eut plus blanc col et poitrine que fleur de lis ni fleur d'épine_; mais ce sont là des traits et non pas un tableau. J'excepterai pourtant la seconde partie du _Roman de la Rose_, fort différente de la première, laquelle est simplement galante et gracieuse. Cette seconde partie, au contraire, renferme tout un système sur la nature qui sent déjà la philosophie alchimique du XIVe siècle, et qui va, en certains moments de verve, jusqu'à une sorte d'orgie sacrée. M. Ampère, dans son cours, a rapproché le sermon du grand-prêtre Génius, des doctrines panthéistiques avec lesquelles il a plus d'un rapport. Cette manière d'entendre la nature, la bonne nature, _cette chambrière de Dieu_, comme elle se qualifie (véritable _chambrière_ en effet _d'un Dieu des bonnes gens_), a eu, depuis Jean de Meun, sa continuation par Rabelais, Regnier, La Fontaine lui-même, Chaulieu. Parny était de cette filiation directe, quand il s'écriait:
Et l'on n'est point coupable en suivant la nature.
Mais cette façon d'envisager la nature, dont le discours du grand-prêtre Génius est demeuré l'expression la plus philosophique en notre littérature, a plutôt abouti à des conclusions relâchées de morale et à une poésie de plaisir; il n'en est sorti aucune grande peinture naturelle. Au XVIe siècle, Marot, et après lui Ronsard, Belleau, etc, ont eu, comme les trouvères, mainte gracieuse description de printemps, d'avril et de mai, maint petit cadre riant à de fugitives pensées; mais toujours pas de peinture. Ces jolis cadres ont même disparu, pour ainsi dire, avec l'avénement de la poésie de Malherbe. Pour se sauver peut-être de Du Bartas, qui se montrait descriptif à l'excès, Malherbe ne fut pas du tout pittoresque; on glanerait chez lui les deux ou trois vers où il y a des traits de la nature: les vers sur la jeune fille comparée à la rose, et le début d'une pièce _Aux Mânes de Damon_, qui exprime admirablement, il est vrai, la verte étendue des prairies de Normandie:
L'Orne, comme autrefois, nous reverroit encore, Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore, Égarer à l'écart nos pas et nos discours, _Et couchés sur les fleurs, comme étoiles semées_, Rendre en si doux ébats les heures consumées, Que les soleils nous seroient courts.
On glanerait également chez Boileau le petit nombre de vers qui peuvent passer pour des traits de peinture naturelle; on ne trouverait guère que l'Épître à M. de Lamoignon, dans laquelle s'aperçoivent _ces noyers, souvent du passant insultés_, accompagnés de quelques frais détails, encore plus ingénieux que champêtres. En glanant chez Jean-Baptiste Rousseau, on n'aurait, je le crois bien, que les vers à son _jeune et tendre Arbrisseau_. Corneille et Molière n'offrent nulle part rien de pittoresque en ce genre. La Bruyère a quelques lignes de parfaite esquisse, comme lorsqu'il nous montre la jolie _petite ville_ dont il approche, _dans un jour si favorable qu'elle lui parait peinte sur le penchant de la colline_. Madame de Sévigné sentait la nature à sa manière, et la peignait au passage, en charmantes couleurs, quoique ayant une prédilection décidée pour la conversation et pour la société mondaine. Mais La Fontaine, après Racan, La Fontaine surtout la sentit, l'aima, la peignit, et en fit son bien. Aucun préjugé du monde, aucune habitude factice, aucun dogme restrictif, n'arrêtèrent, dans son essor, sa sensibilité naturelle, et il s'y abandonna. Fénelon, grâce à son optimisme heureux, à son catholicisme indulgent, ne craignit pas non plus de se livrer à cette sensibilité pieuse qui lui faisait adorer la Providence à chaque pas dans la création. Son goût des anciens l'y aidait aussi; Virgile ou Orphée, tenant le rameau d'or, le guidaient dans les Dodones ou dans les Tempés. Fénelon et La Fontaine, ce sont les deux ancêtres chéris de Bernardin de Saint-Pierre au XVIIe siècle[52]. Racine l'eût été de même s'il avait plus osé s'abandonner à cette admiration rêveuse qu'il ressentait, jeune écolier, en s'égarant dans les prairies et le désert de Port-Royal, et qui lui inspirait au déclin de sa vie cette _aimable peinture_ des fleurs d'_Esther_. Mais les idées de goût qu'on se formait alors allaient à faire envisager comme sauvage et barbare tout ce qui, en pittoresque, était l'opposé de la culture savante et régulière de Versailles. Et surtout l'idée religieuse et austère, que fomentait le jansénisme, allait à ne voir partout au dehors qu'occasion d'exercice et de mortification pour l'âme, et à obscurcir, à fausser, pour ainsi dire, le spectacle naturel dans les plus engageantes solitudes. Tandis que Racine enfant, l'esprit tout plein de _Théagène et Chariclée_, ne voyait rien de plus agréable au coeur et aux yeux (comme cela est en effet) que le vallon de Port-Royal-des-Champs, les religieuses et les solitaires s'en faisaient un lieu désert, sauvage, mélancolique, propre à donner de l'horreur aux sens; ils n'avaient pas même la pensée de se promener dans les jardins. Lancelot nous raconte comment plusieurs des solitaires, réfugiés pendant la persécution de 1639 à la Ferté-Milon, se promenaient chaque soir sur les hauteurs environnantes en disant leur chapelet; mais il est bien plus sensible à la bonne odeur que ces messieurs répandent autour d'eux, qu'à celle qui s'exhale des buissons du chemin et des arbres de la montagne. Quand Racine fils, plus tard, dans son _Poème de la Religion_, a fait de si tendres peintures des instincts et de la couyée des oiseaux, il se ressouvenait plus de Fénelon que des pures doctrines de Saint-Cyran.
[Note 52: M. Villemain, dans ses deux excellentes leçons sur Bernardin de Saint-Pierre, a trop bien développé cette ressemblance connue tant d'autres heureuses analogies, pour que nous n'y courions pas rapidement, de peur de trop longue rencontre.]
Pour comprendre et pour aimer la nature, il ne faut pas être tendu constamment vers le bien ou le mal du dedans, sans cesse occupé du salut, de la règle, du retranchement. Ceux qui se font de cette terre des espèces de limbes grises et froides, qui n'y voient que redoutable crépuscule et qu'exil, ceux-là peuvent y passer et en sortir sans même s'apercevoir, comme Philoctète au moment du départ, que les fontaines étaient douces dans cette Lemnos si longtemps amère.
Bien qu'aucune doctrine philosophique ou religieuse (excepté celles qui mortifient absolument et retranchent) ne soit contraire au sentiment et à l'amour de la nature; bien qu'on ait dans ce grand temple, d'où Zenon, Calvin et Saint-Cyran s'excluent d'eux-mêmes, beaucoup d'adorateurs de tous bords, Platon, Lucrèce, saint Basile du fond de son ermitage du Pont, Luther du fond de son jardin de Wittemberg ou de Zeilsdorf, Fénelon, le Vicaire Savoyard et Oberman, il est vrai de dire que la première condition de ce culte de la nature paraît être une certaine facilité, un certain abandon confiant vers elle, de la croire bonne ou du moins pacifiée désormais et épurée, de la croire salutaire et divine, ou du moins voisine de Dieu dans les inspirations qu'elle exhale, légitime dans ses amours, sacrée dans ses hymens: chez Homère, le premier de tous les peintres, c'est quand Jupiter et Junon se sont voilés du nuage d'or sur l'Ida, que la terre au-dessous fleurit, et que naissent hyacinthes et roses.
Les jésuites, qui n'avaient pas les mêmes raisons dogmatiques que les jansénistes pour s'interdire le spectacle de la création, ont de bonne heure donné dans le descriptif, sinon dans le pittoresque. Le Père Lemoyne dans ses épîtres, Rapin, Vanière et autres dans leurs poésies latines, ont rempli à cet égard avec talent, et quelques-uns avec goût, l'intervalle qui sépare Du Bartas de Delille. Mais, en véritable peinture, rien de direct ne s'était déclaré avant Rousseau. Les grands effets du ciel, les vastes paysages, la majesté de la nature alpestre, les Elysées des jardins, il trouva des couleurs, des mots, pour exprimer lumineusement tout cela, et il y fit circuler des rayons vivifiants. Buffon eut ses grands tableaux plus calmes, plus froids au premier abord, mais participant aussi de la vie profonde et de la majesté de l'objet. Venu immédiatement après ces deux grands peintres, Bernardin de Saint-Pierre sut être neuf et distinct à côté d'eux. Il introduisit plus particulièrement la nature des tropiques, comme Jean-Jacques avait fait celle des Alpes; et cette nouveauté brillante lui servit d'abord à gagner les regards. Mais la nouveauté était aussi dans sa manière et dans son pinceau; il mêlait aisément aux tableaux qu'il offrait des objets naturels, le charme des plus délicieux reflets; il avait le pathétique, l'onction dans le pittoresque, la magie.
En 1771, lorsqu'il revint définitivement à Paris, après une jeunesse errante, aventureuse et remplie de toutes sortes de tâtonnements et de mécomptes, Bernardin de Saint-Pierre avait trente-quatre ans. Son biographe, M. Aimé-Martin [53], et une partie de la Correspondance publiée en 1826, ont donné sur ces années d'épreuves tous les intéressants détails qu'on peut désirer; et les origines d'aucun écrivain de talent ne sont mieux éclairées que celles de Bernardin de Saint-Pierre. Né au Havre en 1737, son imagination d'enfant s'égara de bonne heure sur les flots. Dès huit ans il cultivait un petit jardin et prenait part à la culture des fleurs, comme il convenait à l'auteur futur du _Fraisier_. A neuf ans, ayant lu quelques volumes des Pères du désert, il quitta la maison un matin avec son déjeuner dans son petit panier, pour se faire ermite aux environs. Il marquait une sympathie presque fraternelle aux divers animaux; il y a l'histoire d'un chat, laquelle plus tard, racontée par lui à Jean-Jacques, faisait fondre en larmes celui qui, d'après Pythagore, s'indignait que l'homme en fût venu à manger la chair des bêtes. Un autre jour, il s'avançait le poing fermé avec menace contre un charretier qui maltraitait un cheval. Ces instincts sont bien de l'ami de la nature qui réalisera parmi nous quelque image d'un sage Indien, de l'écrivain sensible qui nous transmettra l'éloge de son épagneul Favori; qui, dans _Paul et Virginie_, les louera avec complaisance de leurs repas d'oeufs et de laitage, _ne coûtant la vie à aucun animal_; et qui célébrera avec tant d'effusion la bienfaisance de Virginie plantant les graines de papayer pour les oiseaux. Tout coeur (qu'on le note bien) ému de la nature, et tendrement disposé à la peindre, quelque choix, quelque discrétion qu'il y mette, est un peu brame en ce point.
[Note 53: Nous emprunterons beaucoup à cette biographie de M. Aimé-Martin, mais sans prétendre du tout dispenser le lecteur d'y recourir, ainsi qu'aux débats qui s'y rattachent.]