Portraits littéraires, Tome II
Chapter 11
Ayant été conduit à Rouen par son père, le jeune Bernardin à qui on faisait regarder les tours de la cathédrale: «Mon Dieu! comme elles volent haut!» s'écria-t-il; et tout le monde de rire.--Il n'avait vu que le vol des hirondelles qui y avaient leurs nids. Instinct déclaré encore d'une âme que les seules beautés naturelles raviront, que l'art né des hommes touchera peu ou même choquera, et qui, dans _Paul et Virginie_ (seule tache peut-être en ce chef-d'oeuvre), ira jusqu'à déclamer en quatre endroits très-rapprochés contre les _monuments des rois_ opposés à ceux de la nature!
Après des études fort distraites et fort traversées, qu'entrecoupa un voyage à la Martinique avec un de ses oncles, Bernardin, qui avait poussé assez loin les mathématiques, devint une espèce d'ingénieur sans brevet fort régulier; et c'est en cette qualité un peu douteuse qu'il fit la campagne de Hesse en 1760, qu'il s'en fut à Malte, et de là successivement en Russie et à l'Ile-de-France. Mais ce rôle d'ingénieur n'était, en quelque sorte, pour lui que le prétexte. Une idée fixe l'occupait et le passionnait au milieu de cette vie aventurière, dans laquelle son caractère ombrageux et sa position mal définie lui donnaient de perpétuels déboires. Cette idée, qu'enfant il avait conçue en lisant _Robinson, Télémaque_ et les récits des voyageurs, c'était d'avoir quelque part, dans un coin du monde, son île, son Ithaque, sa Salente, où il assoirait par de sages lois le bonheur des hommes. Il portait dans cette utopie bienveillante autant de persévérance qu'en eut jamais son célèbre homonyme l'abbé de Saint-Pierre, celui qu'on a appelé le plus maladroit des bons citoyens. Bernardin, qui devait être un prêcheur aussi séduisant que l'autre était un rebutant apôtre, projetait tout d'abord son arrangement de société imaginaire sur des fonds de tableau et dans des cadres dignes de Fénelon, de Xénophon et de Platon. Montesquieu, Bodin et Aristote n'étaient pas ses maîtres; pour sa manière de concevoir et de régler la société, comme pour sa méthode d'étudier et d'interpréter la nature, il remontait vite par une sorte d'attrait filial dans l'échelle des âmes, jusqu'à la sagesse de Pythagore et de Numa. L'histoire des révolutions civiles et politiques, l'établissement laborieux et compliqué des sociétés modernes, se réduisaient pour lui à peu de chose. Plutarque, qu'il lisait dans Amvot, composait le fonds principal de sa connaissance historique. Entre les anciens que j'ai cités et les modernes les plus récents, entre Aristide, Épaminondas d'une part, et Fénelon ou Jean-Jacques de l'autre, il plaçait encore Bélisaire; le reste de l'histoire des siècles intermédiaires n'existait à ses yeux que comme une agitation inutile et insensée. A l'origine de chaque société, en Gaule comme en Arcadie, il rêvait quelqu'un de ces vieillards de l'école de Sophronyme et de Mentor; il faisait descendre de cet oracle permanent la sagesse et la réforme jusque dans les détails de la vie actuelle. Partout, dans ses voyages, son but secret et cher était de trouver, d'obtenir un coin de terre et quelques paysans pour fonder son règne heureux; comme Colomb, qui mendiait de cour en cour de quoi découvrir son monde, Saint-Pierre allait mendiant de quoi réaliser son Arcadie et son Atlantide.
Mais ces Arcadies, ces îles Fortunées n'existent que dans les nuages de l'espérance ou du souvenir. Elles fuient et reculent quand on les cherche; lors même qu'elles se bornent à des beautés naturelles dans des lieux trop célébrés, il n'est pas bon d'en vouloir de trop près vérifier l'image: cette Arcadie alors se hérisse de broussailles. «Quand j'ai visité les rives du Lignon sur la foi de D'Urfé, disait Jean-Jacques à Bernardin dans une de leurs promenades hors Paris, je n'ai trouvé que des forges et un pays enfumé.» Vaucluse, dit-on, est un pays brûlé du soleil et où il faut gravir longtemps avant de reconnaître quelques-uns des traits immortels. L'église et l'allée des Pamplemousses ne valent pas, assure un récent voyageur, la description qu'en a donnée notre poëte. Ascrée, ce plus antique des séjours consacrés et harmonieux, Ascrée près de l'Hélicon, n'était qu'un pauvre bourg, nous dit Hésiode, d'un mauvais hiver et d'un été pire encore [54].
[Note 54: Il faut lire la spirituelle lettre de M. de Guilleragues à Racine sur son désappointement à la vue de cette Grèce si peu faite comme on se le figurait sous Louis XIV.]
Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux rêvés d'avance et embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de mécomptes en mécomptes. Il est certain que son caractère en souffrit et qu'une aigreur désormais incurable se glissa au revers de cette imagination tendre, à travers cette sensibilité charmante. Bernardin, cet écrivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes âmes à l'intelligence de la nature, ce père de Virginie et de Paul, si béni dans ses enfants, était-il donc un homme dur, tracassier, comme l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des témoins honnêtes et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forçant sa faible voix: «C'était un homme _dur, méchant?_» Avait-il en effet contracté, dans le cours d'une vie dépendante et gênée, des habitudes de sollicitation peu dignes? Avait-il conçu dans ses querelles avec les savants, et sous prétexte de défendre Dieu contre les athées, des haines violentes qui s'exhalaient en toute circonstance [55]? était-il de peu d'esprit, à part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres Mémoires où chaque trait porte, d'un caractère encore au-dessous de son esprit? Cela serait triste à penser; un tel désaccord entre le caractère et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable après tout dans des hommes de génie plus ou moins ironiques ou égoïstes, ne se peut admettre aisément chez celui dont le talent a pour inspiration et pour devise principale l'amour des hommes, la miséricorde envers les malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans sa belle pièce de _la Cloche_, a donné de ces désaccords une explication poétique qui s'étend à beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets que ceux d'un timbre éclatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien à l'origine un talent gratuit, une sorte de prédestination non méritée, une grâce en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et janséniste, indépendamment de la volonté et des oeuvres ordinaires de la vie. C'est, au sein de l'individu doué, un de ces mystères qui marquent combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes les mêmes problèmes que la théologie. Particularisons le mystère. Bernardin de Saint-Pierre, retiré du monde après tant de recherches errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, écrivant, au haut de son pauvre logis de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, sous ces mêmes toits autrefois sanctifiés par Rollin, les belles pages de ses _Études_ qu'il mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurément ni aux autres ni à lui-même. Les susceptibilités et les souillures se noient dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la prière, abreuvent, purifient, baptisent de nouveau une âme. Il est seul; son chien couché est à ses pieds; sa vue s'étend vers un horizon immense par delà les fumées du soir, jusqu'à la colline qui sera bientôt celle des tombeaux[56]; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine, faute de quelque argent qui lui permît de prendre une voiture, et il n'a pas reçu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe? il tient la plume, la grâce céleste descend, la magie commence, la première beauté de coeur a brillé. Sitôt que ce talent se lève, c'est comme une lune qui idéalise tout, môme les monceaux et les terres pelées et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au dehors, un manteau lumineux et velouté s'étend sur toutes choses.
[Note 55: M. Viollet-le-Duc m'a raconté que, dînant un jour chez Édon avec Bernardin de Saint-Pierre, la conversation s'engagea sur les philosophes révolutionnaires pratiques, les athées en bonnet rouge, les Dorat-Cubières, Sylvain Maréchal, etc., et que le beau vieillard s'indignait au point de s'écrier, tout en rougissant, que s'il les tenait entre ses mains, il les _étranglerait_, tant son exécration contre eux était violente! Mais il ne faudrait pas prendre au mot ces éclats de haine chez les âmes honnêtes. Le premier président de Lamoignon ne faisait sans doute que rire, quand, à force d'être _pompéien_, il applaudissait, dans son beau jardin de Bâville, Guy Patin s'écriant: «Si j'eusse été au sénat quand on y tua Jules César, je lui aurais donné le vingt-quatrième coup de poignard.» Mais M. de Malesherbes (ce qui était plus sérieux) disait à propos de ses anciennes liaisons rompues avec les philosophes: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, je ne me ferais aucun scrupule de l'assassiner.» Mauvaises manières de dire en ces nobles bouches, qui prouvent la part de l'infirmité humaine et du vieux levain toujours aisé à soulever; pas autre chose.]
[Note 56: Le Père la Chaise.]
Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus particulière encore: car il est l'exemple le plus souvent invoqué et le plus désespérant de ce désaccord que je veux amoindrir, si je ne peux le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de l'irritation plus grande qu'elles reçoivent des contacts et des piqûres. Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y prend garde, il s'ensuit des maladies singulières. Quand la religion précise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en épreuve et en sujet de bénédiction, il y a danger que les plus grandes tendresses soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus. Racine, qui était aisément caustique autant que tendre, n'échappa peut-être à ce mal d'aigreur que par la vraie dévotion. Qu'on se figure en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilité très-fine, très-exquise, qui pénètre vite les motifs cachés, les racines mauvaises des actions, qui saisit la pensée sous l'accent, la fausseté à travers le sourire, qui subodore en quelque sorte les défauts des autres mieux qu'eux-mêmes, et s'en incommode promptement[57]. Qu'on se figure ce que c'est qu'un talent, une supériorité comme celle de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se la prouver ou à soi-même ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui vous renfoncent douloureusement ce talent ignoré qu'on tient contre son coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourné en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber à chaque coudoiement sous ces pointes rentrantes!
[Note 57: «Une seule épine me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir..... La meilleure compagnie me semble mauvaise si j'y rencontre un important, un envieux, un médisant, un méchant, un perfide...» (Préambule de l'_Arcadie_.)]
Bernardin de Saint-Pierre était donc foncièrement bon, j'aime à le croire; mais il était devenu, par la fâcheuse expérience des hommes, irritable, méfiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanité, comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il était tel que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades au mont Valérien avec Rousseau, quand il reçut de lui, comme on l'a dit heureusement, le manteau d'Élie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour réveiller ses âcretés et ses humeurs.
Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France à Paris en 1771, il n'était pas encore ainsi ulcéré; mais les mécomptes qu'il eut à subir dans la société parisienne achevèrent vite ce qu'avaient commencé ses infortunes au dehors. Il fut adressé par M. de Bretceuil à d'Alembert, qui le reçut bien, et qui l'introduisit dans la société de mademoiselle de Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette personne, si distinguée par l'esprit et par l'âme, a laissé deux volumes de lettres passionnées, dans lesquelles il y a chaleur à la fois et analyse, mais pas une scène peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Plâtrière. Le crédit de d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage à l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en 4773, sans qu'il y mît son nom, eut du succès et en méritait. Quoique l'auteur s'excuse presque d'avoir oublié sa langue durant dix années de voyages et d'absence, le style est déjà tout formé, et l'on y retrouve plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup écrit; il composait des mémoires pour les bureaux, il rédigeait des journaux pour lui; arts, morale, géographie, affaires du temps, il tenait compte de tout. Ses lettres particulières étaient fort soignées; il citait à M. Hennin Euripide ou Épictète; Rulhière lui disait dans une réponse: «Votre lettre, mon cher ami, est une véritable églogue.» Bernardin avait fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent une quantité d'esquisses et d'_aquarelles_ dans leurs cartons. Le _Voyage à l'Ile-de-France_ est donc déjà d'un écrivain exercé, et par endroits éloquent. Dès la première page je lis ce mot, qui révèle tout le caractère du peintre: «Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine.» La lettre quatrième, écrite au moment du départ, m'apparaît, dans sa sensibilité discrète, comme toute mouillée de pleurs: «Adieu, amis plus chers que les trésors de l'Inde!... Adieu, forêts du Nord que je ne reverrai plus! Tendre amitié! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la vie.» C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de félicité en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette passion, dont on peut lire le récit complaisamment tracé par le biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'idéal des amours romanesques, comme je me les figure: être un grand poète, et être aimé avant la gloire! exhaler les prémices d'une âme de génie, en croyant n'ûtre qu'un amant! se révéler pour la première fois tout entier, dans le mystère!
D'autres pages touchantes du _Voyage_, et qui trahissent bien, dans sa sincérité première, ce talent de coeur tout à fait propre au nouvel écrivain, sont celles où il se reproche comme une faute essentielle de n'avoir pas noté dans son journal les noms des matelots tombés à la mer. Parmi les esquisses déjà neuves et vives, qui plus tard se développeront en tableau, je recommande un coucher de soleil[58], dont on retrouve exactement dans les _Études_, au chapitre _des Couleurs_, les effets et les intentions, mais plus étendues, plus diversifiées: c'est la différence d'un léger pastel improvisé, et d'une peinture fine et attentive. Bien des pages de _Paul et Virginie_ ne sont que le composé poétique et coloré de ce dont on a dans le _Voyage_ le trait réel et nu. Pour n'en citer qu'un exemple, le pèlerinage de Virginie et de son frère à la Rivière-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagné de son nègre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des Trois-Mamelles, il faut traverser la rivière à gué, le nègre passe son maître sur ses épaules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant, transfigure et divinise tout dans la souvenir.
[Note 58: Pages 47 et 48, tome Ier de l'édition de M. Aimé-Martin.]
En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que médiocrement enthousiaste de cette nature que bientôt, l'horizon aidant et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaumée. Lemontey, dans son _Étude sur Paul et Virginie_, a remarqué que ces mêmes sites, qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de l'univers et un Éden ravissant, ne sont représentés ici que comme une terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exagération à dire cela, il faut convenir que Bernardin parle à chaque instant de cette terre _raboteuse, toute hérissée de roches_, de ces vallons _sauvages_, de ces prairies _sans fleurs_, pierreuses et semées d'_une herbe aussi dure que le chanvre_; mais la tristesse de l'exil rembrunissait tout à ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant: «Je préférerais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé.... Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et la prairie où il courut, et le verger qu'il ravagea!» Le voyageur lassé va même jusqu'à préférer Paris à toutes les villes, parce que le peuple y est bon et qu'on y vit en liberté. Que de promptes amertumes de toutes sortes suivirent et corrigèrent ce vif élan de retour, cet embrassement de la patrie! Refoulé de nouveau et contristé dans le présent, le séjour déjà lointain de l'Ile-de-France s'embellit pour lui alors, et sa pensée y revola, comme la colombe au désert, pour y replacer le bonheur.
Un endroit du _Voyage_ touche directement à l'innovation pittoresque de l'auteur et à la conquête particulière que méditait son talent: «L'art de rendre la nature, dit-il, est si nouveau, que les termes môme n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de manière à la faire reconnaître: quand vous aurez parlé de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de variété dans ces formes bombées, arrondies, allongées, aplaties, cavées, etc.! Vous ne trouvez que des périphrases; c'est la même difficulté pour les plaines et les vallons. Qu'on ait à décrire un palais, ce n'est plus le môme embarras.... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom.» Bernardin triompha de cette difficulté et de cette disette en introduisant, en insinuant dans le vocabulaire pittoresque un grand nombre de mots empruntés aux sciences, aux arts, à la navigation, à la botanique, etc., etc.; il particularisa beaucoup plus que Rousseau en fait de nuance. Dans la description du coucher de soleil citée, plus haut, il est question des vents alizés qui le soir _calmissent_ un peu, et des vapeurs légères propres à _réfranger_ les rayons; deux mots que le Dictionnaire de l'Académie n'a pas adoptés encore. Tous ces tons d'origine diverse se fondaient sous son pinceau facile en une simple et belle harmonie. Mais s'il savait toujours être idéal dans l'effet de l'ensemble, il ne reculait pas sur la vérité, infinie familière, du détail. Les noms bizarres d'oiseaux lointains ne l'effrayaient pas; les couleurs de _fumée de pipe_ aux flancs des nuages avaient place sur sa toile à côté des réseaux de safran et d'azur. La lecture du Plutarque d'Amyot l'avait de longue main apprivoisé à la naïveté franche. La merveille, c'est que chez Bernardin l'innovation n'a pas le moins du monde le caractère de l'audace, tant elle est ménagée sous des jours adoucis, tant elle nous arrive dans la mélodie flatteuse. Toujours et partout suavité et charme; toujours le contraire de la crudité et de la discordance[59].
[Note 59: Quelqu'un l'a dit d'une manière assez vive et assez plaisante: «Chateaubriand est le père du _romantisme_, Jean-Jacques le grand-père, Bernardin l'oncle, et un oncle arrivé de l'Inde exprès pour cela.»]
La publication du _Voyage à l'Ile-de-France_ fut suivie, pour Bernardin, de longues tracasseries et de désagréments dont il s'exagéra sans doute l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal, à ce qu'il crut, dans la société de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en retira malgré une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas en meilleure veine plus tard dans la société de madame Necker, qu'il fréquenta quelque temps; et le triste succès, si souvent raconté, delà lecture de _Paul et Virginie_ dans ce cercle, était bien fait pour le décourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre ménage de la rue Plâtrière, lorsqu'il avait tant de peine à lui faire accepter un petit présent de café, et qu'il s'avançait avec des alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarité du grand homme méfiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait être pris très-prochainement lui-même d'une maladie misanthropique toute semblable, engendrée par les mêmes causes. Il nous a confessé ce misérable état dans le préambule de _l'Arcadie_; c'est la crise de quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: «... Je fus frappé d'un mal étrange; des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue; tous les objets se présentaient à moi doubles et mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour d'été, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans éprouver des anxiétés intolérables... Si je passais seulement dans un jardin public, près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvements de spasme et d'horreur... Je ne pouvais traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire...» Il n'y a de comparable à ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses _Dialogues_. On voit combien Bernardin mérite d'être associé à ce dernier, à Pascal, au Tasse, à toute cette famille d'illustres malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir qu'il se mit à rassembler avec feu et à mettre en oeuvre les matériaux de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son séjour dans la rue de la Madeleine-Saint-Honoré, à l'hôtel Bourbon, et plus tard dans la rue Neuve-Saint-Étienne, _maison de M. Clarisse_, qui répond à ces années d'hypocondrie, de misère, de solitude et d'enfantement, est naïvement retracé dans les lettres à M. Hennin. On peut y relever les traces d'un esprit méfiant, inquiet, d'un homme vieillissant, solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni ensevelir les petites misères, parlant trop des _ports de lettres_, comme bientôt dans ses préfaces il parlera des _contrefaçons_. J'aime mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvreté et la détresse ôtant à la dignité du génie, ce génie ne craignant pas de mendier comme une mère pour l'enfant qu'elle sent près de naître, le peintre ne demandant qu'un gîte, le vivre et une toile pour déployer à l'aise ses couleurs et ses pinceaux: «J'ai à mettre en ordre des matériaux fort intéressants, et ce n'est qu'à la vue du ciel que je peux recouvrer mes forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l'été à la campagne;» les anciens disaient un _trou de lézard_. Combien il est touchant d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M. Hennin de lui épargner les voyages inutiles à Versailles; car il les fait à pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive que trempé et brisé! Puis un peu après, quand il s'est mis _dans ses meubles_ rue Neuve-Saint-Étienne; quand, jouissant de quelques rayons de février et de la première satisfaction du chez-soi, il écrit gaiement à M. Hennin: «J'irai vous voir à la première violette,» on rajeunit avec lui et l'on espère.--«Enfin j'ai cherché de l'eau dans mon puits,» disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si familière; cela signifiait qu'il travaillait sérieusement à tirer de lui-même sa principale ressource et à se faire jour par ses écrits. Les _Études de la Nature_, fruit mûr de cette longue retraite et de cette élaboration solitaire, parurent en 1784.