Portraits littéraires, Tome II
Chapter 8
Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de grâces, de facilité, de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art véritable) dans ce genre, il le déploya; et le prestige, malgré des protestations nombreuses, dura jusqu'à sa mort. La première moitié florissante de l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770 à 89; il eut là près d'une vingtaine d'années de succès, de faveur, de délices; c'est au goût de ce moment du XVIIIe siècle qu'il se rapporte directement. Si, de 1800 à 1813, il domina de sa renommée et décora de ses oeuvres abondantes la poésie dite de _l'Empire_, il ne fut rien moins lui-même qu'un poète de l'Empire. La plupart des ouvrages publiés par lui à partir de 1800 avaient été composés ou du moins commencés longtemps auparavant; il les avait lus par fragments à l'Académie, au Collège de France, dans les salons; c'était l'esprit de ce monde brillant qui les avait inspirés et caressés à leur naissance; c'est le même esprit de ce monde recommençant, et enfin rallié après les orages, qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et une nouvelle jeunesse. Le pathétique, chez Delille, alla en augmentant à travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de toute une partie de la société pour ce qui semblait n'avoir dû être d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs.
Nommé en 1772 à l'Académie, en même temps que Suard, Delille se vit rejeté ainsi que lui par le roi, sous prétexte qu'il était trop jeune (il avait trente-quatre ans), mais en réalité comme suspect d'encyclopédisme[23]. L'abbé Delille encyclopédiste! On lui fit bientôt réparation, et il fut reçu en 1774 à la place de La Condamine. Le comte d'Artois, devenu l'un des protecteurs les plus affectueux du poëte, le fit d'abord nommer chanoine de Moissac, dans le Quercy, puis il lui donna l'abbaye de Saint-Severin, dépendante de la généralité d'Artois, et qui n'astreignait qu'aux Ordres moindres. Aussi heureux qu'on pouvait l'être en ces heureuses années, l'aimable poëte n'eut plus que des douceurs, qu'interrompaient à peine, de loin en loin, quelques critiques épigrammatiques, des plis de rose. Les Mémoires du temps, la Correspondance de Grimm, les _Souvenirs_, récemment publiés, de madame Lebrun, nous le montrent dans toute la vivacité et la naïveté de sa gentillesse. Madame Le Coulteux du Moley, chez qui il passait une partie de sa vie à la Malmaison, a tracé de lui le plus piquant des portraits[24]: «.....Rien ne peut se comparer ni aux grâces de son esprit, ni à son feu, ni à sa gaieté, ni à ses saillies, ni à ses disparates. Ses ouvrages même n'ont ni le caractère ni la physionomie de sa conversation. Quand on le lit, on le croit livré aux choses les plus sérieuses[25]; en le voyant, on jurerait qu'il n'a jamais pu y penser; c'est tour à tour le maître et l'écolier. Il ne s'informe guère de ce qui occupe la société; les petits événements le touchent peu; il ne prend garde à rien, à personne, pas même à lui. Souvent, n'ayant rien vu, rien entendu, il est à propos: souvent aussi il dit de bonnes naïvetés; mais il est toujours agréable...
[Note 23: On peut voir à ce sujet les agréables Mémoires de Garat sur Suart, t. I, p. 325, 355, 362, etc.]
[Note 24: Grimm, Correspondance, mai 1782.]
[Note 25: Illusion du goût d'alors. Pour nous, les oeuvres, la vie et la personne du poëte sont devenues ressemblantes.]
«Sa figure,... une petite fille disait qu'elle était tout en zigzag. Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais même intéressante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers. Ses yeux sont un peu gris, un peu enfoncés; il en fait tout ce qu'il veut, et la mobilité de ses traits donne si rapidement à sa physionomie un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas le temps de paraître laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se présenter en frac chez une duchesse, et courir les bois, à cheval, en manteau court.
«Son âme a quinze ans, aussi est-elle facile à connaître; elle est caressante, elle a vingt mouvements à la fois, et cependant elle n'est point inquiète. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins besoin du passé. Sensible à l'excès, sensible à tous les instants, il peut être attaqué de toutes les manières; mais il ne peut jamais être vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe aussi fort bien deux heures à caresser son cheval, que pourtant il oublie aussi quelquefois, ou bien à s'égarer dans les bois où, quand il n'a pas peur, il rêve à la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire, à ses rêveries.» Elle conclut en disant: «C'est le poëte de Platon, un être sacré, léger et volage.»
C'était du moins, à coup sûr, le plus aimable des causeurs et des hôtes familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abbé Galiani que c'était un meuble indispensable à la campagne par un temps de pluie; à plus forte raison, et en tout temps, l'abbé Delille. Madame Lebrun, qui nous le fait connaître à merveille, raconte qu'à la Malmaison, chez madame du Moley, il était convenu, pour plus de liberté, qu'en se promenant dans les jardins, on tiendrait à la main une branche de verdure, si l'on désirait ne pas se chercher ou s'aborder: «Je ne marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite, si j'apercevais l'abbé Delille.»
Madame Lebrun elle-même, avec sa facilité, son goût vif à peindre et sa séduction de coloris, me semble avoir été, dans ce même monde, une _chose légère_, assez semblable à l'abbé Delille. Elle peignait tout avec une singulière grâce, les personnes, les cascades, d'après nature ou de souvenir, promptement, fraîchement, comme Delille versifiait: «Nous allâmes d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je fus si enchantée que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitôt avec du pastel, désirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes d'eau.» Ce mot me fait l'image de son talent, et de celui surtout du poëte son ami. Tous les endroits qui n'étaient qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fanés.
Dans cette société de M. de Vaudreuil, de M. de Choiseul-Gouffier, du prince de Ligne, du duc de Bragance, des Bouflers, des Narbonne, des Ségur, au milieu de ces conversations charmantes où nul plus que lui n'étincelait, Delille croyait aimer la campagne et ne rêvait qu'à la peindre. M. Villemain, en une de ses leçons, a remarqué qu'on se trouvait alors si bien dans le salon, qu'on mettait au plus la tête à la fenêtre pour voir la nature;... et encore, c'était du côté du jardin. Il y avait pourtant, dans le poëte, un certain fonds naïf sous la coquetterie du dehors, et il était sérieusement crédule dans son prétendu amour des champs, comme La Fontaine par exemple, s'il avait cru aimer la cour[26]. Volney tenait de d'Holbach une anecdote qui ne peint pas moins Delille que Diderot, deux figures si diverses[27]: «On venait de vanter le bonheur de la campagne devant Diderot; sa tête se monte, il veut aller passer du temps à la campagne: où ira-t-il? Le gouverneur du château de Meudon arrive en visite; il connaît Diderot, il apprend son désir; il lui assigne une chambre au château. Diderot va la voir, en est enchanté, il ne sera heureux que là: il revient en ville, l'été se passe sans qu'il retourne là-bas. Second été, pas plus de voyage. En septembre, il rencontre le poëte Delille qui l'aborde en disant: «Je vous cherchais, mon ami; je suis occupé de mon poëme; je voudrais être solitaire pour y travailler. Madame d'Houdetot m'a dit que vous aviez à Meudon une jolie chambre où vous n'allez point.»--«Mon cher abbé, écoutez-moi: nous avons tous une chimère que nous plaçons loin de nous; si nous y mettons la main, elle se loge ailleurs. Je ne vais point à Meudon, mais je me dis chaque jour: J'irai demain. Si je ne l'avais plus, je serais malheureux.»--Delille aurait été un peu embarrassé, je pense, si Diderot l'avait pris au mot, et il se serait vite ennuyé de cette chambre solitaire. La campagne fut toujours, si l'on peut dire, le _dada_ de l'abbé Delille; il en parlait, même aveugle, comme d'un charme présent. Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre à sa femme, raconte que l'abbé Delille est venu s'asseoir près de lui à l'Institut: «Je l'ai trouvé si aimable et si amoureux de la campagne, dit-il, et il m'a fait des compliments qui m'ont causé tant de plaisir, que je lui ai offert de venir à Éragny...»--Après bien des lectures à l'Académie et dans les soupers, le poëme des _Jardins_, premier fruit raffiné de ce goût champêtre, parut en 1782, et n'eut pas de peine à fixer toute l'attention, alors si prompte.
[Note 26: Un homme de goût, qui dans sa jeunesse put étudier de près ce que de loin on confond, me fait remarquer que chez Saint-Lambert, au milieu de la roideur et de la monotonie qui nous choquent aujourd'hui, on saisirait un amour des champs, un sentiment de la nature tout autrement vrai que chez Delille. Saint-Lambert avait été élevé à la campagne; il y avait vécu. Sa description de l'été, par exemple, et de la Canicule, a bien de l'énergie et de la vérité; elle se couronne par ces beaux vers:
Tout est morne, brûlant, tranquille; et la lumière Est seule en mouvement dans la nature entière.
]
[Note 27: Lettres inédites de Volney, dans Bodin, _Recherches sur l'Anjou_.]
Nous aurions peu de chose à en dire de nous-même, qui n'eût déjà été mieux dit par des contemporains. La Harpe, après en avoir entendu des extraits, le jugeait par avance _un ouvrage dont les idées sont un peu usées, mais plein de détails charmants_[28] L'auteur de _l'Année littéraire_, qui d'ailleurs allégea toujours sa férule pour Delille, prononçait[29] que le poëme de l'abbé Delille était un véritable jardin anglais: «On pourrait, dit-il, être tenté de croire que le poëme est construit de morceaux détachés et de pièces de rapport réunies sous le même titre. Les idées y semblent jetées au hasard, déchiquetées par petits couplets qu'étrangle à la fin une sentence[30].» Ce reproche est fondamental à l'égard de Delille et tient à la nature même de son procédé. Lorsqu'il débuta dans le monde, on ne songeait qu'à des morceaux, et tout dépendait du succès d'une lecture. Il alla droit à cet écueil et s'y complut. Rivarol disait de lui: «Il fait un sort à chaque vers, et il néglige la fortune du poème!» Quand Delille avait achevé quelque portion descriptive, quelque morceau, il avait coutume de dire: «Eh bien, où mettrons-nous ça maintenant?» On le voit, c'était moins un poème qu'il composait, qu'un appartement, en quelque sorte, qu'il ornait et meublait selon la fantaisie ou l'occurrence.
[Note 28: Correspondance.]
[Note 29: 1782; lettre VIII.]
[Note 30: Je citerai encore ce passage judicieux: «On convient assez généralement que la manière de M. l'abbé Delille n'est ni grande ni large; que souvent même elle est froide et pénible. La grâce paraît être son caractère distinctif, mais c'est la grâce plus ingénieuse que naturelle de Boucher. Souvent il substitue l'esprit au sentiment, plus souvent il émousse et affaiblit le sentiment par l'esprit qu'il y mêle. Il affecte assez fréquemment dans son style ces tours précieux qui ressemblent aux mines des coquettes. Un autre défaut considérable de la manière de M. l'abbé Delille, c'est une vaine apparence de richesse et d'abondance qui ne consiste que dans des mots accumulés ou des énumérations fatigantes.....» (_Année littéraire_, 1782, lettre VIII.) ]
Le _Mercure_, qui donna sur _les Jardins_ un pur article d'ami[31], nous montre quelle était alors dans le monde la vraie situation du poète, en ces mots: «Voici le moment que la critique attendait pour se venger de ce _dupeur d'oreilles_, dont le débit enchanteur la réduisait au silence. M. l'abbé Delille respecte toutes les réputations, applaudit à tous les talents, ménage l'amour-propre de tout le monde; n'importe! on affligera le sien, si l'on peut; c'est la règle. Pense-t-il être impunément le poète le plus aimable et le plus aimé?» Ce caractère inoffensif et bienveillant de l'abbé Delille le rendit, jusque bien avant dans la Révolution, étranger à toutes les querelles. Il n'était pas encyclopédiste, et il voyait Diderot, et il récitait des vers, près de Roucher qu'on lui comparait encore, aux déjeuners de l'abbé Morellet. Il n'était ni gluckiste ni picciniste, au grand déplaisir de Marmontel qui, dans son poème de _l'Harmonie_, disait:
L'abbé Delille avec son air enfant Sera toujours du parti triomphant:
épigramme que Delille réfuta suffisamment dans la seconde moitié de sa vie, en étant du parti des malheureux[32].
[Note 31: Juin 1782. L'article n'est pas de La Harpe.]
[Note 32: J'emprunte cette pensée à M. Michaud, à qui j'en dois, sur ce sujet, beaucoup d'autres, puisées surtout dans sa spirituelle conversation.]
La critique la plus célèbre qui parut contre les _Jardins_ est celle de Rivarol, c'est-à-dire le Dialogue du _Chou_ et du _Navet_, qui se plaignent d'avoir été oubliés par l'abbé-poète dans ses peintures de luxe:
Le navet n'a-t-il pas, dans le pays latin, Longtemps composé seul ton modeste festin, Avant que dans Paris ta muse froide et mince Égayât les soupers du commis et du prince? ........................................... Je permets qu'au boudoir, sur les genoux des belles, Quand ses vers pomponnés enchantent les ruelles, Un élégant abbé rougisse un peu de nous, Et n'y parle jamais de navels et de choux. Son style citadin peint en beau les campagnes; Sur un papier chinois il a vu les montagnes, La mer à, l'Opéra, les forêts à Longchamps, Et tous ces grands objets ont ennobli ses chants. Ira-t-il, descendu de ces hauteurs sublimes, De vingt noms roturiers déshonorer ses rimes, Et, pour nous renonçant au musc du parfumeur, Des choux, qui l'ont nourri lui préférer l'odeur? Papillon en rabat, coiffé d'une auréole, Dont le manteau plissé voltige au gré d'Éole, C'est assez qu'il effleure, en ses légers propos, Les bosquets et la rosé, et Vénus et Paphos. La mode, au vol changeant, aux mobiles aigrettes, Semble avoir pour lui seul fixé ses girouettes; Sur son char fugitif où brillent nos Laïs, L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis, Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Préville Lui décernent déjà le laurier de Virgile.
Il courut dans le temps une épigramme qui piqua, dit-on, le poète plus que la pièce même de Rivarol; on la peut lire dans les _Mémoires secrets_ (23 décembre 1782). Piron l'eût écrite s'il eût vécu; c'est une protestation un peu crue du _Dieu des Jardins_ contre les oripeaux du poète _glacé_. Ducis, vers le munie temps, écrivait à Thomas au retour d'une course dans les montagnes du Dauphiné, et plein encore de l'impression magnifique qu'il en avait rapportée: «Le poème des _Jardins_, dont vous me parlez avec tant de goût, avec le goût de l'âme qui est le bon, ne m'a point donné de ces émotions-là.» Un peu avant la publication et au sortir d'une séance de l'Académie où Delille avait lu des morceaux, le même Ducis écrivait: «Parlons un peu du poème des _Jardins_; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante exécution! C'est véritablement _le petit chien qui secoue des pierreries_.» Ainsi, en y regardant bien, on verrait qu'à chaque époque toutes les opinions sur les talents vivants sont représentées, exprimées. On les oublie ensuite, et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les contemporains une unanimité d'admiration qui n'a jamais existé.
Notre opinion particulière sur _les Jardins_, si on nous la demande, est que, toutes réserves faites sur l'art et le style en poésie, nous aimons encore cet agréable poème, un des plus frais ornements de la fin du XVIIIe siècle. La _sensibilité_, qui y perce par endroits, est bien celle qu'on voulait alors, un peu de mélancolie comme assaisonnement de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours flatteuse, l'épisode du jeune Potaveri, l'apostrophe à Vaucluse, et, sous la forme plus complète dans laquelle le poème fut publié en 1800, la belle invocation aux bois dépouillés de Versailles. Mais, il faut en convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'André Chénier, par exemple, chantant également Versailles et ses triples _cintres d'ormeaux_:
Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le séjour...
L'épisode du vieillard du Galèse est hors de prix à côté du poème des _Jardins_; et, dans notre langue, _l'Élysée de la Nouvelle Héloïse_, avec sa peinture, la première si neuve, reste le bosquet sacré d'où Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-même, déjà, dans le _Songe de Vaux_, avait introduit et fait parler _Hortésie_ ou _l'art des jardins_, qui dispute le prix à _Palatiane_, _Appellanire_ et _Calliopée_ (les arts de l'architecture, de la peinture et de la poésie). Quoique ce morceau soit de sa première et un peu fade manière, on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme, par exemple, quand Hortésie étant introduite devant les juges et ne parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine à ne se pas laisser corrompre _aux charmes même de son silence_. Dans _les Amours de Psyché_, La Fontaine a aussi décrit les merveilles naissantes de Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois éclairés d'un reflet d'âme inattendu, que je ne retrouve pas à travers le bel esprit de Delille:
L'onde, malgré son poids, dans le plomb renfermée, Sort avec un fracas qui marque son dépit, Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit. Mille jets, dont la pluie alentour se partage, Mouillent également l'imprudent et le sage.
Malgré les critiques qu'on fit des _Jardins_, Delille ne continua pas moins d'être le plus brillant et le plus enfant gâté des poëtes. Il ne publia rien de nouveau jusqu'après la Révolution; mais il travailla dès lors, et par fragments toujours, à la plupart des ouvrages qui parurent ensuite coup sur coup à dater de 1800. M. de Choiseul-Gouffier l'emmena ou plutôt l'enleva sur le vaisseau qu'il montait comme ambassadeur à Constantinople[33]. Delille visita Athènes, composa des morceaux de son poëme de _l'Imagination_ aux rivages de Byzance. Une lettre écrite par lui en France sur son voyage était à l'instant un événement de société; un bon mot qu'il avait dit sur des pirates fit fortune. Sa vue s'affaiblissait déjà; ce soleil lumineux et cette blancheur des murailles du Levant lui causaient plus de souffrance que de joie. A son retour en France, il reprit sa vie mi-partie studieuse et distraite, et la Révolution seule la vint troubler.
[Note 33: Voir les articles biographiques de Delille par Amar et par M. Tissot.--Dans l'_Histoire de la vie et des travaux politiques du comte d'Hauterive_, par M. le chevalier Artaud, au chapitre III, on peut lire une agréable anecdote; _L'abbé Delille et le Janissaire_.]
Delille vit la Révolution avec les sentiments qu'on peut aisément supposer, et tout d'abord il s'écarta. Il alla passer l'été de 89 en Auvergne, près de sa mère qui vivait, et dans toutes sortes de triomphes. Quand il revint, il y avait eu le 14 juillet et le 5 octobre. Il écrivait à madame Lebrun, bientôt réfugiée à Rome: «La politique a tout perdu, on ne cause plus à Paris.» Il n'émigra point pourtant; mais inoffensif, généralement aimé, se couvrant du nom de Montanier-Delille, et de plus en plus rapproché de sa gouvernante, qui passa bientôt pour sa nièce[34] et devint plus tard sa femme, il baissait la tête en silence durant les années les plus orageuses. Il quitta sa tonsure et mit des sabots. Cette époque de sa vie est assez obscure, et l'esprit de parti qui s'en est mêlé plus tard n'a pas aidé à l'éclaircir. Les royalistes ont exalté son courage, d'avoir ainsi bravé, par sa présence, les tyrans et les bourreaux: l'honnête M. Amar l'a comparé à Vernet se faisant attacher au mât du navire dans l'orage, pour être jusqu'au bout témoin de ce qu'il aurait à peindre. On a cité son Dithyrambe qui lui avait été demandé pour la fête de l'Être Suprême, et dont plusieurs vers étaient la satire des oppresseurs. M. Tissot a judicieusement, selon moi, discuté ce point, et rabattu des exagérations qu'on en a faites après coup[35]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Chaumette protégea Delille; ce qui le protégeait surtout, c'était son humeur, sa gloire chère à tous dès le collège, son air enfant, son gentil caractère; souris qui joue dans l'antre du lion; épagneul que la griffe terrible épargne. Jamais un poëte capable de porter ombrage et suspect de sonner la trompette d'alarme n'aurait ainsi échappé: André Chénier mérita de mourir. _Les serins chantent dans les cages_, a dit l'autre Chénier de Delille; du moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant du sang des maîtres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le à son honneur, fut triste et ne chanta pas.[36]
[Note 34: L'abbé de Tressan, mal reçu d'elle un jour, ne put s'empêcher de dire à Delille: «Quand on choisit ses nièces, on les devrait mieux choisir.»--On trouvera à la fin de cet article une note contradictoire au sujet de madame Delille: une personne respectable qui l'a beaucoup connue a cru que l'opinion était à redresser sur son compte.]
[Note 35: On a positivement affirmé que les deux meilleures strophes de son fameux Dithyrambe furent récitées par lui au Collège de France bien avant la Révolution, qu'elles furent même imprimées dès 1776, et ne purent être par conséquent une inspiration de la Terreur.]
[Note 36: Dans les _Souvenirs de la Terreur_, par M. George Duval (t. III, p. 317 et suiv.), on peut lire une anecdote sur l'abbé Delille après le 10 août; c'est au sujet d'une certaine réclamation qu'il fait de ses meubles confisqués parmi ceux du château de Bellevue, où il avait un logement. Le caractère gentil et peureux de l'abbé, et sa facilité d'oubli, s'y retrouvent assez au naturel.]