Portraits littéraires, Tome II
Chapter 7
lui disait Charles IX. Malherbe, après lui, régna; mais ce fut déjà d'une autre espèce d'autorité, où le jugement et la grammaire entraient autant que l'agrément poétique et que la vogue mondaine. Ce nom de _prince des poètes_ implique en effet quelque chose de galant et de mondain, quelque chose comme une rosette de rubans piquée au chapeau de laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonné de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau régna, mais à la façon sérieuse de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un _prince des poètes_; c'en fut plutôt l'oracle et le conseil. Les grands poètes du règne de Louis XIV, et leur gloire solide, se prêtaient mal à la gentillesse de rôle que suppose ce titre raffiné. La Fontaine seul y aurait donné, je crois bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climènes, si on l'avait laissé faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les caillettes de bonne maison, un vif et assez long règne de bergerie en tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la dernière moitié de sa vie, régna véritablement, fut monarque comme philosophe, comme historien, non moins que comme poète. Delille, à quelques égards son successeur, n'hérita que de la partie légère et brillante de son sceptre; il y rattacha des rubans retrouvés, rajeunis, du goût de Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres sérieux, un Gresset qui avait tout à fait réussi. Il devint de son temps un vrai _prince des poètes_, comme on l'était avant Louis XIV, avec tout ce que l'idée de mode et d'engouement ramène sous ce nom. Le monde le choya, les femmes l'adorèrent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet charmant et une idole.
Jacques Delille, né près d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance clandestine, au mois de juin 1738, fut baptisé à Clermont et reconnu sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu après, en lui laissant une petite rente. La mère de Delille, à laquelle ce fruit d'un amour caché dut être enlevé en naissant, était une personne de condition, de la descendance du chancelier L'Hôpital. Il ne paraît pas pourtant que l'enfance du poète ait été assiégée de trop pénibles images, et quand il eut à chanter plus tard ses premiers souvenirs, il n'en trouvait que de riants:
O champs de la Limagne, Ô fortuné séjour! .......................................... Voici l'arbre témoin de mes amusements; C'est ici que Zéphyr, de sa jalouse haleine, Effaçait mes palais dessinés sur l'arène; C'est là que le caillou, lancé dans le ruisseau, Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau: Un rien m'intéressait. Mais avec quelle ivresse J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants, La femme dont le lait nourrit mes premiers ans, Et le sage pasteur qui forma mon enfance!
De cette école du presbytère, le jeune Delille fut envoyé à Paris, et vint faire ses études au collége de Lisieux, où on le reçut comme boursier. Est-ce à la surveillance secrète de sa mère, à la protection de quelque tuteur, ami de son père, qu'il dut cette direction heureuse? C'est ce qui n'a pas été dit. Il se distingua par les plus brillants succès universitaires, et, dans sa seconde année de rhétorique principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans après, il remporta encore un prix d'éloquence latine proposé aux élèves de l'Université qui visaient au professorat. Tous les rangs étant occupés pourtant, il dut se rabattre à une simple place de maître de quartier au collège de Beauvais, où se trouvaient également alors, comme simples maîtres, son compatriote Thomas, l'abbé Lagrange, depuis traducteur de Lucrèce, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de Desforges, qu'on n'ose désigner, on trouve de jolis détails sur la vie de Delille à cette époque; les sobriquets que lui donnaient les écoliers étaient _écureuil_ ou _sapajou_, _ad libitum_: «Il est certain, dit l'auteur du _Poète_, que cet aimable jeune homme avait toute la vivacité, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons la vérité, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi l'innocence et la grâce. Il était fort bien fait, et aimait assez à voir un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tournée. Du reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et même un mérite de n'être que _primus inter pares_, et tout n'en allait que mieux, grâce à cette presque égalité.» Le soir, au coin du feu, il proposait à ses élèves et mettait au concours entre eux la traduction de vers et de passages des _Géorgiques_, dont il s'occupait déjà.
Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans mère, cette éducation orpheline et à la charge d'autrui, cette pauvreté du jeune homme, n'ont pas altéré un trait de son amabilité gracieuse. Tout en nous dépend du tour des caractères, quand ils sont donnés par la nature un peu décidément. Voltaire reçoit, jeune, des coups de bâton d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse, du beau monde, et l'opposé en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune fille, va en Amérique, d'où, après des pertes et d'affreux malheurs, elle revient élégiaque éplorée, tandis que Désaugiers revient de là même, après des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, élevé par charité, n'en sera pas moins, dès son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La Harpe ou de l'âcre Chamfort, le petit abbé le plus espiègle et le bel esprit le plus charmant.
C'est pendant et peut-être même avant son séjour au collége de Beauvais, et lors de ses premiers essais de la traduction des _Géorgiques_, qu'il fit à Louis Racine cette visite touchante dont il est parlé dans la préface de l'_Homme des Champs_. Au premier mot d'une traduction en vers des _Géorgiques_, Louis Racine se récria: «_Les Géorgiques_! dit-il d'un ton sévère, c'est la plus téméraire des entreprises. Mon ami M. Le Franc, dont j'honore le talent, l'a tentée, et je lui ai prédit qu'il échouerait.»--«Cependant, continue Delille en son récit, le fils du grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison où il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir à Dieu les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis dans cette retraite (_du côté du faubourg Saint-Denis_); je le trouvai dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait aimer extrêmement. Il me répète plusieurs fois combien mon entreprise lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidité une trentaine de vers. Il m'arrête, et me dit: Non-seulement je ne vous détourne plus de votre projet, mais je vous exhorte à le poursuivre.»
Ginguené, parlant de _l'Homme des Champs _dans la _Décade_, relève ce qu'a d'intéressant cette visite qui lie ensemble la chaîne des noms et des souvenirs poétiques, et il ajoute avec un beau sentiment de piété littéraire: «On sait que le poëte Le Brun eut avec Louis Racine les liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, élevé par lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle espérance, le même dont le père pleurait la mort quand Delille eut de lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus grands poëtes que nous ayons encore sont, avec un seul intermédiaire, de l'école de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'école à leur tour. Les différences qui existent dans leur talent et dans le système de leur style s'apercevront un jour dans leurs élèves, mais tous tiendront plus ou moins à la grande et primitive école. Et voilà comment se perpétue ce bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne s'apprennent pas dans les livres.» Delille, en effet, se rattache, sans interruption ni secousse, à cette école qu'il fit dégénérer en la faisant refleurir. L'auteur du poëme de _la Religion_, à quelques égards le père de la poésie descriptive au XVIIIe siècle, dut accueillir les vers élégants dont lui-même avait enseigné l'heureux tour dans son morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la sève et ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poésie facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait guère, pour son compte, plus profonde et plus sévère. Delille, arrivant sous leurs auspices, favorisé et comme autorisé des maîtres, fut novateur sans y viser, et en s'efforçant plutôt de ne pas l'être. Comme Ovide, il eut le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agréablement l'héritage. Au sortir de cette retraite janséniste, où il avait pris oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se redire avec le transport d'un _amant des Muses_:
Temporis illius colui fovique poêlas, Quoique aderant vates, rebar adesse Deos.
Si Delille ne peut être dit le fils bien légitime des célèbres poëtes ses prédécesseurs, il fut du moins pour eux, dès qu'il parut, comme un filleul gâté et caressant.
Ses strophes à Le Franc, insérées dans _l'Année littéraire_ (1758), suivirent probablement cette visite à Louis Racine, de qui il avait appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc un grand _chêne_, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers qu'on a de Delille à cette époque, son ode _à la Bienfaisance_, qui concourut pour le prix de l'Académie française, son épître _sur les Voyages_, couronnée par l'Académie de Marseille, ses autres épîtres de collège, ne sont remarquables que par la facilité, l'abondance, une certaine pureté; mais nulle idée neuve, nulle couleur originale. Le goût des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnête, s'y montrent selon les traditions reçues. Les artistes en vogue y sont nommés et admirés sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt, et Vanloo _aux touches enflammées_ à côté de Voltaire. La _plume_ de Rollin et la _lyre_ de Coffin, le double honneur du collége de Beauvais, y ont leur part. Bien débité, cela devait être infiniment agréable à une thèse ou à une distribution de prix. Dans l'épître à M. Laurent, _à l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide (1761)_, on trouve pourtant déjà tout le poëte didactique; les merveilles de l'industrie et de la mécanique moderne y sont décrites en une série de périphrases accompagnées de notes indispensables:
Là le sable, dissous par les feux dévorants, Pour les palais des rois brille en murs transparents!
Ce qui veut dire qu'on fait des _glaces_. Glaces donc, tapisseries, écriture, imprimerie, moulin à vent, moulin à eau, pompes, écluses, ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est passé en revue à l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus lequel de M. Laurent ou du poëte est le mécanicien. Cette épître à M. Laurent semble avoir été pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si c'est trop dire, l'écheveau qu'il tourna et dévida toute sa vie.
Le bannissement des jésuites laissait vacants beaucoup de colléges de France, et le jeune maître de quartier du collége de Beauvais fut appelé comme professeur à celui d'Amiens [21], dans cette patrie de Voiture, où Gresset vivait alors dévot et retiré. Delille ne manqua pas d'y visiter ce spirituel poëte, de qui il tenait beaucoup plus qu'il ne le soupçonnait. Occupé des _Géorgiques_. de Virgile, il se croyait une muse grave: il ne savait pas combien il était proche parent de _Vert-Vert_, et de quel danger mortel les dragées seraient pour son talent. Gresset, qu'on avait essayé dans un temps d'opposer à Voltaire, et dont Jean-Baptiste Rousseau exaltait les débuts, n'avait eu ni assez de force de talent ni assez de pensée pour soutenir la lutte, et il avait été vite jeté de côté. Delille arrivant, comme un autre Gresset, sur les derniers temps de Voltaire, reprit, à quelques égards, le rôle manqué par le premier, et avec du brillant, du mondain à force, rien du collége, mais peu de philosophie et de pensée, il réussit à succéder en poésie au trône, encore imposant, qui devint aussitôt pour lui un tabouret chez la reine.
[Note 21: On est déjà si loin de l'ancienne Université, qu'il n'est pas inutile de rappeler que les colléges de Lisieux et de Beauvais étaient À Paris, tandis que le collége d'Amiens était bien dans cette ville même.]
En attendant, il succédait, au collége d'Amiens, à ces jésuites dont il allait introduire en français les procédés de vers latins et tant de descriptions didactiques ingénieuses. Rapin, Vanière, par les sujets comme par la manière, semblent avoir été ses maîtres; il y a du Père Sautel dans Delille.
Un discours sur l'_Éducation_, prononcé par Delille, en 1766, à une distribution de prix du collége d'Amiens, marquerait, au besoin, combien peu d'idées la prose fournissait à l'élégant diseur dans un sujet déjà fécondé par l'_Émile_. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de l'abbé Delille, depuis son éloge de la Condamine, lors de sa réception à l'Académie, jusqu'à son article La Bruyère dans la _Biographie universelle_, ne démentent pas cette observation; agréables de tour et de récits anecdotiques, ils sont très-clair-semés d'idées. Son morceau le plus capital, la préface des _Géorgiques_, est même en grande partie traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'à quel point il en profite.[22]
[Note 22: Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.]
Du collège d'Amiens, le jeune professeur fut rappelé comme agrégé à Paris, et nommé pour faire la classe de troisième au collège de La Marche: il y était encore lors de sa réception à l'Académie, en 1774. Mais la disproportion entre cette gloire si littéraire, si mondaine, et ces thèmes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitié de M. Le Beau, professeur d'éloquence latine au Collège de France, l'appela à professer, comme suppléant d'abord, la poésie qui était comprise dans cette chaire.
La traduction des _Géorgiques_ parut à la fin de l'année 1769; elle était annoncée à l'avance par de nombreuses lectures dans les salons, que fréquentait déjà beaucoup Delille. Le succès alla aux nues. C'était la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. _Les Géorgiques_ furent sur les toilettes comme un volume de l'_Encyclopédie_ ou comme le livre de l'_Esprit_; on crut lire Virgile. Le grand Frédéric déclara cette traduction une oeuvre _originale_. Voltaire s'éprit de _Virgilius-Delille_ (il était fort en sobriquets), et écrivit à l'Académie française pour l'y pousser (4 mars 1772): «Rempli de la lecture des _Géorgiques_ de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poëme des _Saisons_ et la traduction des _Géorgiques_ me paraissent les deux meilleurs poëmes qui aient honoré la France après _l'Art poétique_......» La Harpe, dans _le Mercure_, célébra tout d'abord la traduction; Fréron, dans _l'Année littéraire_, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidèle souvent, comme reproduction du modèle, il convint qu'il était difficile de mieux tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaître _le faire de Boileau_. Clément de Dijon seul, Clément _l'inclément_, comme dit Voltaire avec son volume d'_Observations critiques_ (1771), que suivit bientôt un second volume de _Nouvelles Observations_ (1772), vint troubler le succès du traducteur des _Géorgiques_ et du poëte des Saisons. Saint-Lambert eut le crédit et le tort d'obtenir un ordre pour faire conduire Clément au For-l'Évêque, et pour faire saisir l'édition (encore sous presse) de sa critique. Le prétexte était que Clément disait sur _Doris_ certains mots, lesquels on aurait pu appliquer à madame d'Houdetot. On fit des cartons à ces endroits, le livre parut, et tout le monde lut Clément.
Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de la part d'un homme sérieux, instruit de l'antiquité, amateur du goût solide, mais que le rayon poétique direct n'éclaire pas. Où se trouvait alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poétique, si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et André Chénier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'était pas étranger à la critique de Clément, son ami, à qui il avait confié sa traduction, encore inédite, de l'épisode d'Aristée, pour être opposée à celle qu'en avait donnée Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita, dans les éditions suivantes, des critiques de Clément en ce qu'elles lui paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus fidèle en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajouté, et ce qui était incommunicable, à moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain art et style poétique qui fait que, dans la lutte de poëte à poëte, indépendamment de la fidélité littérale, des beautés du même ordre éclatent en regard, et comme un prompt équivalent d'autres beautés forcément négligées. Delille est élégant, facile, spirituel aux endroits difficiles, correct en général, et d'une grâce flatteuse à l'oreille; mais la belle peinture de Virgile, les grands traits fréquents, cette majesté de la nature romaine:
... Magna parens frugum, Saturnia tcllus, Magna vivùm;
les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne; cette antiquité sacrée du sujet (_res antiquae laudis et artis_); cette nouveauté et cette invention perpétuelle de l'expression, ce mouvement libre, varié, d'une pensée toujours vive et toujours présente, ont disparu, et ne sont pas même soupçonnés chez le traducteur. On glisse avec lui sur un sable assez fin, peigné d'hier, le long d'une double palissade de verdure, dans de douces ornières toutes tracées. M. de Chateaubriand a mieux rendu notre idée que nous ne pourrions faire, quand il dit: «Son chef-d'oeuvre est la traduction des _Géorgiques_. C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On a des tableaux de Raphaël merveilleusement copiés par Mignard.» J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copié par Watteau, serait encore supérieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon. Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines d'Évandre, transportée à _Moulin-Joli_.
La question tant agitée de la traduction en vers des poëtes n'en est pas une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poëte se mettait en tête de nous traduire Virgile, Homère ou Dante, ou tel autre maître, il n'y réussît à force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte, du moins pour le sentiment et la couleur. Mais à quoi bon? Jamais poëte de cette trempe ne s'enchaînera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir, détacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible, manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayée et reconnue, il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant par éclairs ses autres grands égaux, il sera lui-même.
Dans André Chénier, dans plusieurs des poëtes du XVI e siècle, qui ont imité ou traduit des fragments de poëtes anciens, le sentiment exquis du modèle, ce sentiment que je ne puis définir autrement que celui de l'art même, se révèle à qui est fait pour l'apprécier, Il n'y a pas trace de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa traduction, le mérite de l'élégance, telle qu'on l'entend vulgairement, le mérite aussi de la continuité et de la longueur de la tâche, et enfin celui d'avoir fait connaître agréablement aux femmes et à une quantité de gens du monde un beau poème qui n'était pas lu.
En un mot, il a rendu, pour _les Géorgiques_, le même service à peu près que l'abbé Barthélemy allait rendre pour la Grèce. Il a été, par sa traduction, une espèce d'Anacharsis parisien de la campagne et de la poésie romaine.
Le grand succès des _Géorgiques_ décida la vocation de Delille, si elle n'était décidée déjà: il tourna au didactique et au descriptif. En entendant dernièrement M. Ampère exposer, à propos des poèmes didactiques du moyen âge, l'histoire piquante de ce genre, je pensais à Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps était vieux sous le soleil. Le genre d'Hésiode, de Lucrèce, et de Virgile dans _les Géorgiques_, a chez eux sa simplicité, sa grandeur philosophique, sa beauté pittoresque. Le didactique et le descriptif ne sont que l'abus et l'excès de ce genre dans sa décadence, et quand l'esprit poétique s'en est retiré. Déjà, à Alexandrie, on avait fait un poème des _Pierres précieuses_ qu'on osa imputer à Orphée. Dans la littérature latine, les poèmes de la Pêche, de la Chasse, les descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beauté de peinture, de ces hautes vues et pensées, dont Lucrèce et Virgile avaient fait la principale inspiration de leurs poèmes. Au moyen âge, le genre dans son aridité s'étendit et foisonna. Que de poèmes sur les bêtes, oiseaux, pierres, que de _lapidaires, bestiaires, volucraires_, de poèmes sur l'équitation, sur le jeu d'échecs particulièrement, que Delille remaniait avec gentillesse après des siècles, sans se douter de ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe siècle Du Bartas, au XVIIe le Père Lemoyne et les jésuites, continuèrent, soit dans le didactique, soit dans le descriptif; mais ce qui s'était perpétué assez obscurément, comme dans les coulisses du siècle de Louis XIV, revint sur la scène au XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir, tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les matières de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV et Louis XVI, des ornements de cheminée et de toilette, bons pour tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une époque encyclopédique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton, Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent modelés en figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il alla sans se douter de tout ce qui l'avait devancé dans cette carrière de poésie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre, est aussi la dernière grande production de Delille, _les Trois Règnes_, qu'on peut définir la mise en vers de toutes choses, animaux, végétaux, minéraux, physique, chimie, etc.