Portraits littéraires, Tome II
Chapter 45
Je ne pousserai pas plus loin ce qui aussi bien n'aurait aucun terme, car il faudrait extraire à satiété, sans pouvoir jamais analyser. La conclusion du _Mascurat_ est spirituelle et va au-devant des objections d'invraisemblance.--Saint-Ange: «Tu me dis de si belles choses, que, si elles étoient imprimées, on ne s'imagineroit jamais qu'elles vinssent du cabaret ni qu'elles eussent été dites par deux libraires ou imprimeurs...» Et Mascurat répond en citant des exemples de l'antiquité: «... Au contraire, je vois dans Plutarque et Athénée que les plus doctes de ce temps-là tenoient des propos aussi sérieux entre la poire et le fromage et ayant le verre à la main, comme nous l'avons maintenant, que tous les Académistes de Cicéron en ses plus délicieuses vignes, _in Tusculano, in Cumano, in Arpinati_.» Il continue, selon son usage, d'épuiser tous les exemples de dialogues anciens qui se tiennent, tantôt au milieu des rues, comme le _Gorgias_, tantôt dans une maison du Pirée, comme la _République_, ou bien encore sous le portique du temple de Jupiter ou aux bords de l'Ilissus. De là à un cabaret de la Cité évidemment il n'y a qu'un pas. Et sur ce que ce sont deux imprimeurs qui ont dit ces belles choses, Mascurat, qui a voyagé, cite l'exemple des savetiers italiens dont la politique est encore plus raffinée que celle des imprimeurs de ce pays-ci: «Finalement, ajoute-t-il, pourquoi trouver étrange que nous ayons dit tant de choses en un jour, puisque nous voyons tant de tragédies nous représenter en pareil espace de temps des histoires que l'on ne jugeroit jamais, à cause d'une infinité de rencontres et d'incidents, avoir été faites dans l'espace de vingt-quatre heures... Et puis, si le _Timée_, le _Gorgias_, le _Phédon_ et les dialogues _de Republica_ et _de Legibus_ de Platon, quoiqu'ils soient bien plus longs que les nôtres, ont bien été faits en un jour..., pourquoi ne voudra-t-on pas que nous ayons dit, depuis cinq heures du matin jusques à sept heures du soir, ce que, s'il étoit imprimé, il ne faudroit guère davantage de temps pour lire?...» Il en faut un peu plus, quoi qu'il en dise; et, avec notre dose d'attention d'aujourd'hui, ne vient pas à bout qui veut de ce gros in-4° immense. C'est pourquoi nous y avons tant insisté.[251]
[Note 251: M. Artaud, dans son ouvrage sur _Machiavel_ (tome II, pages 336-350), cite un ouvrage manuscrit français qui est une apologie remarquable de l'illustre Florentin, et il se dit tenté de l'attribuer à Gabriel Naudé. Mais, sans parler des autres objections, comme cette apologie ne put être composée que vers ou après 1649, Naudé eut bien assez à faire, en ces années, avec son _Mascurat_ d'abord, puis avec les tracas et calamités qui vont l'envahir, pour qu'on ne puisse lui imputer un travail dont on ne verrait d'ailleurs pas le but sous sa plume.]
La seconde Fronde vint renverser encore une fois la fortune de Naudé et lui porter au coeur le coup le plus sensible, celui qu'un père eût éprouvé de la perte d'une fille unique, déjà nubile et passionnément chérie. L'arrêt du parlement de Paris qui ordonnait la vente de la bibliothèque du cardinal lui arracha un cri de douleur et presque d'éloquence. Dans un _Advis_ imprimé (1651) à l'adresse de _nos Seigneurs du Parlement_, il exhale les sentiments dont il est plein: «.....Et pour moi qui la chérissois comme l'oeuvre de mes mains et le miracle de ma vie, je vous avoue ingénuement que, depuis ce coup de foudre lancé du ciel de votre justice sur une pièce si rare, si belle et si excellente, et que j'avois par mes veilles et mes labeurs réduite à une telle perfection que l'on ne pouvoit pas moralement en désirer une plus grande, j'ai été tellement interdit et étonné, que si la même cause qui fit parler autrefois le fils de Crésus, quoique muet de sa nature, ne me délioit maintenant la langue pour jeter ces derniers accents au trépas de cette mienne fille, comme celui-là faisoit au dangereux état où se trouvoit son père, je serois demeuré muet éternellement. Et, en effet, messieurs, comme ce bon fils sauva la vie à son père en le faisant connoitre pour ce qu'il étoit, pourquoi ne puis-je pas me promettre que votre bienveillance et votre justice ordinaire sauveront la vie a cette fille, ou, pour mieux dire, à cette fameuse bibliothèque, quand je vous aurai dit, pour vous représenter en peu de mots l'abrégé de ses perfections, que c'est la plus belle et la mieux fournie de toutes les bibliothèques qui ont jamais été au monde et qui pourront, si l'affection ne me trompe bien fort, y être à l'avenir.»--Et il finit en répétant les vers attribués à Auguste, lorsque celui-ci décida de casser le testament de Virgile plutôt que d'anéantir l'_Enéide_:
.... Frangatur potius legum veneranda potestas Quam tot congestos noctesque diesque labores Hauserit una dies, _supremaque jussa Senatus_!
La vente se fit pourtant, bien qu'avec de certains accommodements peut-être. Naudé en racheta pour sa part tous les livres de médecine, et il paraît qu'il y eut des prête-noms du cardinal qui en sauvèrent d'autres séries tout entières. Du moins M. Petit-Radel a beaucoup insisté sur ces rachats concertés qu'il démontre avec chaleur, comme si son amour-propre d'administrateur et d'héritier y était intéressé. Quoi qu'il en soit, le coup était porté pour l'auteur même; l'intégrité et l'honneur de l'oeuvre unique avaient péri. «On vend toujours ici la bibliothèque de ce rouge tyran, écrit Guy Patin (30 janvier 1652); seize mille volumes en sont déjà sortis; il n'en reste plus que vingt-quatre mille. Tout Paris y va comme à la procession: j'ai si peu de loisir que je n'y puis aller, joint que le bibliothécaire qui l'avoit dressée, mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher, que je ne puis voir cette dissolution et destruction.....» Il fallait que Guy Patin aimât bien fort Naudé pour s'attendrir à l'endroit d'une disgrâce arrivée au Mazarin.
Un malheur ne vient jamais seul; Naudé en eut un autre en ces années. Étant autrefois à Rome, il avait été consulté et avait donné son avis sur des manuscrits de l'_Imitation de Jésus-Christ_ que les bénédictins revendiquaient pour un moine de leur Ordre, _Gersen_; il n'était pas de leur avis, et avait jugé les manuscrits quelque peu falsifiés. Son témoignage en resta là et sommeilla quelque temps. Mais bientôt les chanoines réguliers de Saint-Augustin, qui revendiquaient l'_Imitation_ pour _Akempis_, c'est-à-dire pour leur saint, comme les bénédictins pour le leur, introduisirent l'autorité, et l'acte de Naudé dans la discussion. Il y intervint lui-même par de nouveaux écrits publics. Courier, avec son fameux pâté sur le manuscrit de Longus, sut ce que c'est que d'avoir affaire à des pédants antiquaires et chambellans; Naudé, si prudent, si modéré, apprit bientôt à ses dépens ce que c'est que d'avoir affaire à des pédants, de plus théologiens, surtout à un Ordre tout entier et à des moines. Quand on est sage, règle générale, il ne faut jamais se mettre sans nécessité telles gens à robe noire à ses trousses. Si je l'osais, j'en donnerais le conseil même aujourd'hui encore à mes brillants amis. Du temps de Naudé, on en vint d'emblée aux injures. Il y avait dès lors un Dom Robert Quatremaire (notait-il pas de la famille de M. Etienne Quatremère?) qui en disait. Naudé eut le tort d'y céder et d'y répondre. Tout cela se passait à propos du plus clément et du plus miséricordieux des livres, autour de l'_Imitation_. Ajoutez que, dans cette querelle de Naudé et de Dom Quatremaire, on ne savait pas très-bien le français de part et d'autre, ou du moins on ne savait que le vieux français; les injures en étaient d'autant plus grosses. Il en résulta même des méprises singulières. Naudé, s'en prenant à un bénédictin italien, le Père Cajetan, qui était petit et assez contrefait, l'avait appelé _rabougri_; les bénédictins de Saint-Maur ne se rendirent pas bien compte du terme, et le confondirent avec un bien plus grave qui a quelque rapport de son. Ces vénérables religieux en demandèrent réparation en justice comme d'une appellation infâme. La naïveté prêta à rire. Naudé lui-même porta plainte en diffamation devant le Parlement; on a son factum (_Raisons péremptoires_, etc., 1651); je le voudrais supprimer pour son honneur. Sur ce terrain-là, il n'a pas son esprit habituel: ce n'est plus qu'un savant du XVIe siècle en colère. Il prit pourtant occasion de sa défense pour dresser une liste et kyrielle, comme il les aime, de toutes les falsifications, corruptions de pièces, tricheries, qu'on imputait aux bénédictins dans les divers âges. En poussant cette pointe, il a, sous air pédantesque, sa double malice cachée, et il infirme plus de choses ecclésiastiques qu'il ne fait semblant. On assure qu'il eut alors les rieurs de son côté; mais il dut être au fond mécontent de lui-même: le philosophe en lui avait fait une faute.[252]
[Note 252: On peut voir, si l'on veut, sur cette sotte et désagréable affaire, la _Bibliothèque critique_ de Richard Simon, tome Ier, et aussi le tome Ier, des _Ouvrages posthumes_ de Mabillon. Dom Thuillier, bénédictin, y prend une revanche sur Naudé.]
La seconde Fronde lui laissait peu d'espoir de recouvrer sa condition première; il accepta d'honorables propositions de la reine Christine, et partit pour la cour de Stockholm, où il fut bibliothécaire durant quelques mois. Cette cour était devenue sur la fin un guêpier de savants qui s'y jouaient des tours; Naudé n'y tint guère. Il était d'ailleurs à l'âge où l'on ne recommence plus. Il revenait de là, dégoûté de sa tentative, rappelé sans doute aussi par le mal du pays et par la perspective de jours meilleurs après les troubles civils apaisés, lorsqu'il fut pris de maladie et mourut en route, à Abbeville, le 29 juillet 1633, avant d'avoir pu revoir et embrasser ses amis. Il fut amèrement regretté de tous, particulièrement de Guy Patin, qui ne parle jamais de son bon et cher ami M. Naudé qu'avec un attendrissement bien rare en cette caustique nature, et qui les honore tous deux: «Je pleure incessamment jour et nuit M. Naudé. Oh! la grande perte que j'ai faite en la personne d'un tel ami! Je pense que j'en mourrai, si Dieu ne m'aide (25 novembre 1653).»--Les érudits composèrent à l'envi des vers latins sur la mort du confrère qui les avait si libéralement servis. On peut trouver cependant qu'il ne lui a pas été fait de funérailles suffisantes: on'n'a pas recueilli ses oeuvres complètes; il n'a pas été solennellement enseveli. Mort en 1653, du même âge que le siècle, il n'en représentait que la première moitié, au moment où la seconde, si glorieuse et si contraire, allait éclater. Les _Provinciales_ parurent six années seulement après le _Mascurat_, et donnèrent le signal: la face du mondé littéraire fut renouvelée. Naudé rentra vite, pour n'en plus sortir, dans l'ombre de ces bibliothèques qu'il avait tant aimées et qui allaient être son tombeau. On imprima de lui un volume de lettres latines criblé de fautes. On rédigea le _Naudoeana_, ou extrait de ses conversations, criblé de bévues également. Il n'eut pas d'éditeur pieux. Son article manque au Dictionnaire de Bayle, ce plus direct héritier de son esprit. Lui qui a tant songé à sauver les autres de l'oubli, il est de ceux, et des plus regrettables, qui sont en train de sombrer dans le grand naufrage. Ses livres ont, à mes yeux, déjà la valeur de manuscrits, en ce sens que, selon toute probabilité, ils ne seront jamais réimprimés. Quelques curieux les recherchent; on les lit peu, on les consulte çà et là. Tel est le lot de presque tous, de quelques-uns même des plus dignes. Qu'y faire? la vie presse, la marche commande, il n'y a plus moyen de tout embrasser; et nous-même ici, qui avons tâché d'exprimer du moins l'esprit de Naudé, et de redemander, d'arracher sa physionomie vraie à ses oeuvres éparses, ce n'est, pour ainsi dire, qu'en courant que nous avons pu lui rendre cet hommage.
1er Décembre 1843.
APPENDICE
A L'ARTICLE SUR JOSEPH DE MAISTRE, Page 446.
Nous extrayons du numéro de la _Revue des Deux Mondes_, 1er octobre 1843, les quelques pages suivantes qui complètent ou appuient notre premier travail.
I.--NOTICE SUR M. GUY-MARIE DEPLACE, SUIVIE DE SEPT LETTRES INÉDITES DU COMTE JOSEPH DE MAISTRE, par M. F.-Z. Collombet.
II.--SOIRÉES DE ROTHAVAL, OU RÉFLEXIONS SUR LES INTEMPÉRANCES PHILOSOPHIQUES DU COMTE JOSEPH DE MAISTRE (Lyon, 1843).
Dans l'article sur Joseph de Maistre, inséré le 1er août dernier, il a été parlé d'un savant de Lyon, respectable et modeste, auquel l'illustre auteur du _Pape_ avait accordé toute sa confiance sans l'avoir jamais vu, qu'il aimait à consulter sur ses ouvrages, et dont, bien souvent, il suivit docilement les avis. Cet homme de bien et de bon conseil, que nous ne nommions pas, venait précisément de mourir le 16 juillet dernier, et aujourd'hui un écrivain lyonnais, bien connu par ses utiles et honorables travaux, M. Collombet, nous donne une biographie de M. Deplace, c'était le nom du correspondant de M. de Maistre. Les pièces qui y sont produites montrent surabondamment que nous n'avions rien exagéré, et elles ajoutent encore des traits précieux à l'intime connaissance que nous avons essayé de donner du célèbre écrivain.
Disons pourtant d'abord que M. Déplace, né à Roanne en 1772, était de ces hommes qui, pour n'avoir jamais voulu quitter le second ou même le troisième rang, n'en apportent que plus de dévouement et de services à la cause qu'ils ont embrassée. Celle de M. Deplace était la cause même, il faut le dire, des doctrines monarchiques et religieuses, entendues comme le faisaient les Bonald et ces chefs premiers du parti: il y demeura fidèle jusqu'au dernier jour. Il appartenait à cette génération que la Révolution avait saisie dans sa fleur et décimée, mais qui se releva en 1800 pour restaurer la société par l'autel. Il fonda une maison d'éducation, forma beaucoup d'élèves, et écrivit des brochures ou des articles de journaux sous le voile de l'anonyme et seulement pour satisfaire à ce qu'il croyait vrai. Il avait défendu contre la critique d'Hoffman des _Débats_ le beau poëme des _Martyrs_, et plus tard, en 1826, il attaqua M. de Chateaubriand pour son discours sur la liberté de la presse. M. Deplace prêtait souvent sa plume aux idées et aux ouvrages de ses amis; pour lui, il ne chercha jamais les succès d'amour-propre, et je ne saurais mieux le comparer qu'à ces militaires dévoués qui aiment à vieillir _dans les honneurs obscurs de quelque légion_: c'est le major ou le lieutenant-colonel d'autrefois, cheville ouvrière du corps, et qui ne donnait pas son nom au régiment. On lui attribue la rédaction des _Mémoires_ du général Canuel, et même celle du _Voyage à Jérusalem_ du Père de Géramb. Mais son vrai titre, celui qui l'honorera toujours, est la confiance que lui avait accordée M. de Maistre, et la déférence, aujourd'hui bien constatée, que l'éminent écrivain témoignait pour ses décisions.
L'extrait de correspondance qu'on publie porte sur le livre du _Pape_ et sur celui de l'_Église gallicane_, qui en formait primitivement la cinquième partie et que l'auteur avait fini par en détacher. L'avant-propos préliminaire en tête du _Pape_ est de M. Deplace: «Mais que dites-vous, monsieur, de l'idée qui m'est venue de voir à la tête du livre un petit avant-propos de vous? Il me semble qu'il introduirait fort bien le livre dans le monde, et qu'il ne ressemblerait point du tout à ces fades avis d'éditeur fabriqués par l'auteur même, et qui font mal au coeur. Le vôtre serait piquant parce qu'il serait vrai. Vous diriez qu'une confiance illimitée a mis entre vos mains l'ouvrage d'un auteur que vous ne connaissez pas, ce qui est vrai. En évitant tout éloge chargé, qui ne conviendrait ni à vous ni à moi, vous pourriez seulement recommander ses vues et les peines qu'il a prises pour ne pas être trivial dans un sujet usé, etc., etc. Enfin, monsieur, voyez si cette idée vous plaît: je n'y tiens qu'autant qu'elle vous agréera pleinement.»
Et dans cette même lettre datée de Turin, 19 décembre 1819, on lit: «On ne saurait rien ajouter, monsieur, à la sagesse de toutes les observations que vous m'avez adressées, et j'y ai fait droit d'une manière qui a dû vous satisfaire, car toutes ont obtenu des efforts qui ont produit des améliorations sensibles sur chaque point. Quel service n'avez-vous pas rendu au feu pape Honorius, en me chicanant un peu sur sa personne? En vérité l'ouvrage est à vous autant qu'à moi, et je vous dois tout, puisque sans vous jamais il n'aurait vu le jour, du moins à son honneur.» M. de Maistre revient à tout propos sur cette obligation, et d'une manière trop formelle pour qu'on n'y voie qu'un remercîment de civilité obligée. Il va, dans une de ses lettres (18 septembre 1820), après avoir parlé des arrangements pris avec le libraire, jusqu'à offrir à M. Deplace, avec toute la délicatesse dont il est capable, _un coupon dans le prix qui lui est dû_: «Si j'y voyais le moindre danger, certainement, monsieur, je ne m'aviserais pas de manquer à un mérite aussi distingué que le vôtre, et à un caractère dont je fais tant de cas, en vous faisant une proposition déplacée; mais, je vous le répète, vous êtes au pied de la lettre _co-propriétaire_ de l'ouvrage, et en cette qualité vous devez être co-partageant du prix....» M. Deplace refuse, comme on le pense bien, et d'une manière qui ne permet pas d'insister; mais les termes mêmes de l'offre peuvent donner la mesure de l'obligation, telle que l'estimait M. de Maistre.
En supposant qu'il se l'exagérât un peu, qu'il accordât à son judicieux et savant correspondant un peu trop de valeur et d'action, on aime à voir cette part si largement faite à la critique et au conseil par un esprit si éminent et qui s'est donné pour impérieux. Tant de gens, qui passent plutôt pour éclectiques que pour absolus, se font tous les jours si grosse, sous nos yeux, la part du lion, _quia nominor leo_, que c'est plaisir de trouver M. de Maistre à ce point libéral et modeste. M. Deplace avait un sens droit, une instruction ecclésiastique et théologique fort étendue; il savait avec précision l'état des esprits et des opinions en France sur ces matières ardentes; il pouvait donner de bons renseignements à l'éloquent étranger, et tempérer sa fougue là où elle aurait trop choqué, même les amis: _motos componere fluctus_. Quant à écrire de pareille encre et à colorer avec l'imagination, il ne l'aurait pas su; mais il y a deux rôles: on a trop supprimé, dans ces derniers temps, le second.
Il faudrait pourtant y revenir. C'est pour avoir supprimé ce second rôle, celui du conseiller, du critique sincère et de l'homme de goût à consulter, c'est pour avoir réformé, comme inutiles, l'Aristarque, le Quintilius et le Fontanes, que l'école des modernes novateurs n'a évité aucun de ses défauts. Il y a là-dessus d'excellentes et simples vérités à redire; j'espère en reparler à loisir quelque jour. Qu'est-il arrivé, et que voyons-nous en effet? On a lu ses oeuvres nouvellement écloses à ses amis ou soi-disant tels, pour être admiré, pour être applaudi, non pour prendre avis et se corriger; on a posé en principe commode que c'était assez de se corriger d'un ouvrage dans le suivant. M. de Chateaubriand et M. de Maistre n'ont pas fait ainsi: le premier, dans les jeunes oeuvres qui ont d'abord fondé sa gloire, a beaucoup dû (et il l'a proclamé assez souvent) a Fontanes, à Joubert, à un petit cercle d'amis choisis qu'il osait consulter avec ouverture, et qui, plus d'une fois, lui ont fait refaire ce qu'on admire à jamais comme les plus accomplis témoignages d'une telle muse. Mais ceci demanderait toute une étude et une considération à part: l'admirable docilité de l'un, la courageuse franchise des autres, offriraient un tableau déjà antique, et prêteraient une dernière lumière aux préceptes consacrés. Aujourd'hui c'est M. de Maistre qui vient y joindre à l'improviste son autorité d'écrivain auquel, certes, la verve n'a pas manqué. Non-seulement pour le fond et pour les faits, mais pour la forme, il s'inquiétait, il était prêt sans cesse à retoucher, à rendre plus solide et plus vrai ce qui, dans une première version, n'était qu'éblouissant. On sait la phrase finale du _Pape_, dans laquelle il est fait allusion au mot de Michel-Ange parlant du _Panthéon_: _Je le mettrai en l'air_. «Quinze siècles, écrit M. de Maistre, avaient passé sur la Ville sainte lorsque le génie chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le _Panthéon_ dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l'unité catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, etc., etc.» Cette phrase pompeuse et spécieuse, symbolique, comme nous les aimons tant, n'avait pas échappé au coup d'oeil sérieux de M. Déplace, et on voit qu'elle tourmentait un peu l'auteur, qui craignait bien d'y avoir introduit une lueur de pensée fausse: «Car certainement, disait-il, le Panthéon est bien à sa place, et nullement en l'air.»--Et il propose diverses leçons, mais je n'insiste que sur l'inquiétude.
Nous avions dit que plusieurs passages relatifs à Bossuet avaient été _adoucis_ sur le conseil de M. Deplace; une lettre de M. de Maistre au curé de Saint-Nizier (22 juin 1819) en fait foi: «J'ai toujours prévu que votre ami appuierait particulièrement la main sur ce livre V (qui est devenu l'ouvrage sur l'_Église gallicane_). Je ferai tous les changements possibles, mais probablement moins qu'il ne voudrait. A l'égard de Bossuet, en particulier, je ne refuserai pas d'affaiblir tout ce qui n'affaiblira pas ma cause. Sur la _Défense de la Déclaration_, je céderai peu, car, ce livre étant un des plus dangereux qu'on ait publiés dans ce genre, je doute qu'on l'ait encore attaqué aussi vigoureusement que je l'ai fait. Et pourquoi, je vous prie, affaiblir ce plaidoyer? Je n'ignore pas l'espèce de monarchie qu'on accorde en France à Bossuet, mais c'est une raison de l'attaquer plus fortement. Au reste, monsieur l'abbé, nous verrons. Si M. Deplace est longtemps malade ou convalescent, je relirai moi-même ce ce livre, et je ne manquerai pas de faire disparaître tout ce qui pourrait choquer. J'excepte de ma _rébellion_ l'article du jansénisme. Il faut ôter aux jansénistes le plaisir de leur donner Bossuet: _Quanquam o_...!»
Ces concessions ne se faisaient pas toujours, comme on voit, sans quelques escarmouches. On retrouve dans ces petits débats toute la vivacité et tout le mordant de ce libre esprit; ainsi dans une lettre à M. Deplace, du 28 septembre 1818: «Je reprends quelques-unes de vos idées à mesure qu'elles me viennent. Dans une de vos précédentes lettres, vous m'exhortiez _à ne pas me gêner sur les opinions_, mais à respecter les personnes. Soyez bien persuadé, monsieur, que ceci est une illusion française. Nous en avons tous, et vous m'avez trouvé assez docile en général pour n'être pas scandalisé si je vous dis qu'_on n'a rien fait contre les opinions, tant qu'on n'a pas attaqué les personnes_.[253] Je ne dis pas cependant que, dans ce genre comme dans un autre, il n'y ait beaucoup de vérité dans le proverbe: _A tout seigneur tout honneur_, ajoutons seulement _sans esclavage_.
[Note 253: Si c'était une illusion française, de respecter les personnes en attaquant les choses, il faut reconnaître qu'elle s'est bien évanouie depuis peu.]