Portraits littéraires, Tome II

Chapter 44

Chapter 443,683 wordsPublic domain

Disons-le bien vite, en ceci Naudé, encore plus que de Maistre, se calomniait: cet apologiste de la Saint-Barthélémy est le même qui, à Rome, se montra si bon, si humain, si chaleureux pour Campanella persécuté. Après vingt-sept ans de prison, ce dominicain philosophe venait d'être rendu à la liberté par la bonté d'Urbain VIII. Naudé avait toujours admiré et vénéré Campanella _(ardentis penitus et portentosi vir ingenii,_ comme il l'appelle sans cesse), Campanella novateur et investigateur en toutes choses, en philosophie, en ordre social, conspirateur et chef de parti un moment[239], et qui du fond d'un cachot obscur retraçait et rêvait sa _Cité du Soleil_. Pour célébrer cette délivrance toute récente encore, Naudé adressa, en 1632, au pape Urbain VIII, un panégyrique latin imité de ceux des anciens rhéteurs, Thémiste, Eumène. On sent, à ses frais inaccoutumés d'éloquence, qu'il parle au pontife lettré, au poëte disert, à l'_Urbanité même_ (il fait le jeu de mots), à celui qui, suivant son expression, a _moissonné tout le Pinde, butiné tout l'Hymette_, et _bu toute l'Aganippe_. Ce ne sont que fleurs et qu'encens, ce n'est, que sucre, que miel et que rosée. Le style latin de Naudé laissa toujours à désirer pour la vraie élégance. Mais cette assez mauvaise prose poétique, cette flatterie plus que française, cette reconnaissance trop italienne, tous ces défauts du panégyrique composent, dans le cas présent, une très belle et très noble action, à savoir la défense et l'apologie, aux pieds du Saint-Siège, de la science et de la philosophie, hier encore persécutées[240].

[Note 239: «Et lorsque Campanella eut dessein de se faire roi de la Haute-Calabre, il choisit très à propos pour compagnon de son entreprise un frère Denys Pontius, qui s'était acquis la réputation du plus éloquent et du plus persuasif homme qui fût de son temps... etc.» (Naudé, _Coups d'État_, chap. IV.)]

[Note 240: Voir, dans les lettres latines de Naudé, la 31e à Campanella, et la dédicace reconnaissante que celui-ci lit à Naudé de son petit traité _de Libris propriis et recta Ratione studendi_.--Osons dire toute la vérité. Il existe, au tome X de la Correspondance manuscrite de Peiresc (Bibliothèque du Roi), une lettre de Naudé qui semble donner un bien triste démenti à ces témoignages publics, à cet échange de bons offices et de magnifiques démonstrations entre lui et Campanella. Il paraît que ce dernier, après sa sortie de Rome et son arrivée en France, s'était _licencié_ sur le compte de Naudé en je ne sais quelles paroles et imputations qui pouvaient avoir de la gravité. La lettre de Naudé à Peiresc, datée de Riète, 30 juin 1636, nous montre plus que nous ne voudrions l'irritation de l'offensé et son jugement secret sur l'homme qu'il avait tant admiré et célébré publiquement. On y a l'envers complet de tout à l'heure. Campanella y est taxé d'ingratitude, de légèreté, de charlatanisme effronté et d'insupportable orgueil; ce sont les inconvénients de plus d'un grand esprit, et on en a connu de tout temps qui avaient peu à faire pour tomber dans ces défauts-là. Naudé, qui n'avait admiré qu'une seule fois avec cette ferveur, et qui s'en trouvait dupe, jura sans doute qu'on ne l'y reprendrait plus. Il faut toutefois qu'il soit revenu à des sentiments plus favorables à son ancien ami, puisqu'il ne fit imprimer le Panégyrique dont nous avons parlé qu'en 1644, pour prêter hautement secours à la mémoire de Campanella mort _beatissimis Thomae Campanellae Manibus_, contre de certaines calomnies dont elle venait d'être l'objet. Le Panégyrique imprimé et la lettre manuscrite n'en font pas moins le plus sanglant contraste, et donnent une rude leçon au biographe littéraire qui se lierait avec candeur à ce qu'on imprime. (Voir l'_Appendice_ à la tin du présent volume.)]

Parmi les singularités de ce traité sur les _Coups d'État_, on a remarqué qu'il commence par _Mais_, comme le _Moyen de Parvenir_ commence par _Car_. Naudé faisait nargue à la rhétorique dès le premier mot.

Parmi les opinions particulières qui ne font faute, est celle qui range dans les inventions des coups d'État la venue de la Pucelle d'Orléans, «laquelle, ajoute Naudé en passant, ne fut brûlée qu'en effigie.» Il ne daigne pas s'expliquer davantage. Guy Patin va plus loin et nous dit que, loin d'être brûlée, elle se maria et eut des enfants [241]. Naudé se complaisait un peu à ces sortes d'opinions paradoxales, et il admettait très-aisément la mystification du vulgaire en histoire. Il aurait cru volontiers au mariage secret de Bossuet comme il croyait au brûlement postiche de la Pucelle. C'est là un faible dans cet esprit si sain. A force de chercher finesse, on s'abuse aussi.

[Note 241: Voir sur cette version le Mercure galant de novembre 1683.]

«Qui peut savoir et dire ce qu'arrive à penser sur toute question fondamentale un homme de quarante ans, prudent, et qui vit dans un siècle et dans une société où tout fait une loi de cette prudence?» Naudé n'oubliait jamais cette pensée en lisant l'histoire; il en faisait surtout l'application aux grands esprits cultivés depuis la renaissance des lettres, et ce qu'il avait en Italie sous les yeux l'y confirmait. Dans cette familiarité du cardinal de Bagni et des Barberins, il dut être de ceux qui trouvent, après tout, que c'eût été un bel idéal que d'être cardinal romain dans le vrai temps. Lui qui n'était pas philosophe ni protestant à demi, il jugeait qu'il y avait plus de place encore pour des opinions quelconques sous la noble pourpre flottante de ses patrons que sous l'habit noir serré du ministre; mais c'était à condition toujours de n'en rien laisser passer[242]. Il revint d'Italie avec ce pli romain très-marqué. Ses amis, au retour, s'aperçurent d'un changement en lui. Tout en restant bon et simple d'ailleurs, sa prudence s'était fort raffinée. Dans l'habitude de la vie, il ne se confiait à personne,--«à personne, hormis à M. Moreau et à moi, nous dit Guy Patin; et quand il avoit reconnu la moindre chose dans quelqu'un, il n'en revenoit jamais: sentiment qu'il avoit pris des Italiens.»

[Note 242: Dans une page du _Mascurat_ (190), on voit trop bien en quel sens Naudé est catholique et soumis à l'Église; c'est de la même manière et dans le même esprit que Montaigne se déclarait contre les huguenots lorsqu'ils interprétaient les Écritures. La raison qu'allègue Naudé est un petit croc-en-jambe au fond. Mascurat répond à Saint-Ange, qui vient d'exprimer la conviction naïve qu'aucune doctrine pernicieuse ne saurait se fonder sur la Sainte-Écriture: «Si tu ajoutes _bien entendue_, dit Mascurat, je suis de ton côté; mais, à faute de suivre l'interprétation que la seule Église catholique donne à ces Livres sacrés, ils sont bien souvent causés de beaucoup de désordres, tant es moeurs à cause du livre des Rois et autres pièces du Vieil Testament, qu'en la doctrine, laquelle est bien embrouillée dans le Nouveau et par les Épîtres de saint Paul principalement: _Mare enim est Scriptura divina, habens in se sensus profundos et altitudinem tudinem propheticorum enigmatum_, comme disoit saint Ambroise...» Quand j'entends un sceptique, citer si respectueusement un grand saint, je me dis qu'il y a anguille sous roche.]

La mort trop prompte du cardinal de Bagni, en juillet 1641, laissa Naudé au dépourvu et comme naufragé sur le rivage. Le cardinal Antoine Barberin le prit alors à son service et le recueillit avec un empressement affectueux. L'étoile de Naudé le voua toute sa vie aux Éminentissimes. Rappelé l'année suivante en France pour être bibliothécaire du Cardinal-ministre, il ne quitta Rome que comblé des bienfaits de son dernier patron. Pourtant il semble que cette perte inopinée du cardinal de Bagni ait laissé des traces dans son humeur. Il considéra dès lors sa fortune comme un peu manquée; il reconnut qu'après avoir tant usé de lui, de sa science et de ses services, on ne lui avait ménagé aucun sort pour l'avenir; il en devint disposé à se plaindre quelquefois de la destinée plus qu'il n'avait coutume de faire auparavant [243]. Nous le rencontrons fréquemment les années suivantes dans les lettres de Guy Patin, et c'est à cette date seulement que la petite société de Gentilly commence. Mais, à travers ses relations resserrées avec ses amis de France, Naudé, tout occupé de former la bibliothèque du cardinal Mazarin, s'absentait encore pour de longs et nombreux voyages en Flandre, en Suisse, en Italie de nouveau, en Allemagne, rapportant de chaque tournée des milliers de volumes et des voitures tout entières. Il nous a donné le bulletin de ses doctes caravanes dans le _Mascurat_ [244]. Enfin, au commencement de 1647, il n'eut plus qu'à coordonner son immense butin, à organiser en quelque sorte sa conquête. Ç'allait être un beau jour pour lui, le plus beau jour de sa vie, que celui où la publicité de cet établissement unique eût été complète [245]; déjà la porte particulière à l'usage des savants était pratiquée sur la rue; déjà l'inscription latine destinée à figurer au-dessus, et qui devait dire à tous les passants (aux passants qui savaient le latin) d'entrer librement, se gravait sur le marbre noir en lettres d'or; Naudé touchait à l'accomplissement du rêve et du labeur de toute sa vie. C'est à ce moment précis que se rapporte la lettre souvent citée de Guy Patin (27 août 1648) [246]: «M. Naudé, bibliothécaire de M. le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi comme il est le mien, nous a engagés pour dimanche prochain à aller souper et coucher nous trois en sa maison de Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous trois et que nous y ferons la débauche: mais Dieu sait quelle débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais goûté vin. M. Gassendi est si délicat qu'il n'en oseroit boire, et s'imagine que son corps brûleroit s'il en avoit bu. C'est pourquoi je puis bien dire de l'un et de l'autre ce vers d'Ovide:

Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis [247].

Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l'écriture de ces deux grands hommes, j'en bois fort peu; et néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et peut-être quelque chose davantage, pour être tous trois guéris du loup-garou et du mal des scrupules, qui est le tyran des consciences. Nous irons peut-être jusque fort près du sanctuaire...» Naudé célébrait à sa manière, dans cette petite orgie de Gentilly, _sub rosa_, la prochaine dédicace de ce temple de Minerve et des Muses dont il tenait les clefs, quand, le lendemain ou le jour même de la fête, la Fronde éclata [248]. Ainsi vont les projets humains sous l'oeil d'en haut ou sous le je ne sais quoi qui les déjoue. L'inscription en resta là, et le public aussi. A la seconde Fronde, ce fut bien autre chose, et, le 29 décembre 165l, le parlement rendit l'arrêt de vandalisme qui ordonnait la vente de la _bibliothèque_ et des meubles du cardinal. Mais n'anticipons pas. Quand Naudé vit la Fronde, il put être affligé, il n'en fut point surpris. Il avait de longue main, dans ses _Rose-Croix_, compté sur la badauderie des Français; dans ses _Coups d'État_, s'il nous en souvient (chap. iv), il avait peint la populace en traits énergiques et méprisants, que l'émeute présente semblait faite exprès pour vérifier. Si tout s'était borné à cette première Fronde, il y aurait eu plutôt encore de quoi s'en gaudir entre amis.

[Note 243: Une lettre de lui à Peiresc, du 20 juillet 1634 (_Correspondance de Peiresc_, tome X, manuscrits de la Bibliothèque du Roi), nous trahit le secret de toutes les démarches, sollicitations et suppliques trop peu dignes auxquelles la nécessité et la peur de manquer poussaient Naudé en terre étrangère: il subit l'air du pays.]

[Note 244: Page 254.]

[Note 245: Une sorte de publicité existait dès les années précédentes: la bibliothèque s'ouvrait tous les jeudis aux savants qui se présentaient: il y en avait quelquefois de quatre-vingts à cent qui y étudiaient ensemble (_Mscurat_, page 244).--Voir aussi, dans les Lettres latines de Roland Des Marels, la 31e du livre II; il y remercie Naudé en souvenir de quelque séance.]

[Note 246: _Lettres choisies_ de Guy Palin, tome I, page 35.]

[Note 247: Autre témoignage: «Naudé étoit d'une vie sobre et chaste; il eut aversion de tout temps pour les assaisonnements de viandes et les recherches de table; en fait de fruits, il ne mangeoit que des châtaignes et des noisettes. Il étoit de taille élevée, de corps allègre et dispos.» (Voir l'Éloge latin de Naudé, par Pierre Hallé.)]

[Note 248: Les barricades sont, précisément de la même date que la lettre de Guy Patin jour pour jour, 27 août.]

L'intervalle des deux Frondes fut un assez bon temps pour Naudé; il y composa (1649) son ouvrage le plus intéressant, le plus original et le plus durable: _Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin, depuis le sixième janvier jusques à la Déclaration du premier avril mil six cens quarante-neuf_, ou plus brièvement le _Mascurat_. C'est un dialogue entre deux imprimeurs et colporteurs de mazarinades, Mascurat et Saint-Ange. Sous ce couvert, il y défend chaudement et finement le cardinal son maître, et montre la sottise de tant de propos populaires qui se débitaient à son sujet; puis, chemin faisant, il y parle de tout. La bonne édition du Mascurat, la seconde, est un gros in-4° de 718 pages. Le livre fait encore aujourd'hui les délices de bien des érudits friands; Charles Nodier, dit-on, le relit ou du moins le refeuillette une fois chaque année. M. Bazin, l'historien de la France sous Mazarin, en a beaucoup profité dans son spirituel récit. Naudé, si enfoui par le reste de ses oeuvres, garde du moins, par celle-ci, l'honneur d'avoir apporté une pièce indispensable et du meilleur aloi dans un grand procès historique: son nom a désormais une place assurée en tout tableau fidèle de ce temps-là. Je voudrais pouvoir donner idée du _Mascurat_ à des lecteurs gens du monde, et j'en désespère. Dans ce style resté franc gaulois et gorgé de latin, il trouve moyen de tout fourrer, de tout dire; je ne sais vraiment ce qu'on n'y trouverait pas. Il y a des tirades et enfilades de curiosités et de documents à tout propos, des kyrielles à la Rabelais, où le bibliographe se joue et met les séries de son catalogue en branle, ici sur tous les novateurs et faiseurs d'utopies (pages 92 et 697), là sur les femmes savantes (p. 81); plus loin, sur les bibliothèques publiques (p. 242); ailleurs, sur tous les imprimeurs savants qui ont honoré la presse (p. 691); à un autre endroit, sur toutes les académies d'Italie (p. 139, 147), que sais-je[249]? Pour qui aurait un traité à écrire sur l'un quelconque de ces sujets, le _Mascurat_ fournirait tout aussitôt la matière d'une petite préface des plus érudites; c'est une mine à fouiller; c'est, pour parler le langage du lieu, une marmite immense d'où, en plongeant au hasard, l'on rapporte toujours quelque fin morceau.

[Note 249: Et encore (page 370) il enfile toutes sortes d'historiettes sur des réponses faites par bévue, et se moque en même temps de la rhétorique; il y trouve son double compte d'enfileur de rogatons érudits et de moqueur des tours oratoires.--Il ne trouve pas moins son double compte de fureteur historique et de défenseur du Mazarin, lorsqu'il se donne (page 266) le malin plaisir d'énumérer tous les profits et pots-de-vin de l'intègre Sully, lequel «tira _trois cens mille livres_ pour la démission, de sa charge des Finances et de la Bastille; _soixante mille_ pour celle de la Compagnie de la Reine-Mère; _cinquante mille_ pour celle de Surintendant des Bâtiments; _deux cens mille_ pour le Gouvernement de Poitou; _cent cinquante mille_ pour la charge de Grand-Voyer, et _deux cens cinquante mille_ pour récompense ou plutôt _courretage_ de beaucoup de bénéfices donnés à sa recommandation.» Et le fin Naudé part de là pour opposer le _désintéressement_ du Mazarin; mais il tenait encore plus, je le crains bien, à ce qu'il avait lâché en passant contre cette renommée populaire de Sully.]

La scène se passe au cabaret; on y boit à même des pots, on y mange des harengs _saurets_, tout s'en ressent. On a remarqué que la plaisanterie d'une nation ressemble (règle générale) à son mets ou à sa boisson favorite. On n'a donc ici ni le _pudding_ de Swift, ni le Champagne ou le moka de Voltaire. Le _Mascurat_ de Naudé, c'est une espèce de salmigondis épais et noir, un vrai fricot comme nos aïeux l'aimaient, où il y a bien du fin lard et des petits pois. On y lit (p. 231) une grande discussion sur la poésie macaronique; ce livre est une espèce de macaronée aussi.

Au commencement du _Mascurat_ il n'est pas huit heures et demie du matin (page 13): les deux compagnons entrent au cabaret et s'attablent pour discourir à l'aise _a mane ad vesperam_ (p. 38). A la page 322, on les voit qui dînent. Page 349, Saint-Ange frappe pour demander à boire. Page 379, il continue de mâcher et de boire. Page 385, il est question de plat qui se refroidit. Page 386, Mascurat s'absente un bon quart d'heure, ou une _bonne heure_, dit Saint-Ange qui l'attend. C'en est assez pour donner idée de la composition étrange de cet autre _Neveu de Rameau_. A travers ces divers incidents de la journée, le dialogue dure toujours.

Le caractère de Saint-Ange, c'est le gros bon sens, près de Mascurat qui représente l'érudit rusé: «Tu m'emportes, lui dit à certain moment Saint-Ange, comme l'aigle fait la tortue, hors de mon élément; revenons...» Et plus loin, lorsque Mascurat lui énumère complaisamment les grands génies de première classe, les _douze preux de pédanterie_: Archimède, Aristote, Euclide, Scot (Duns), Calculator, etc. (je fais grâce des autres), le matois Saint-Ange répond: «Tu m'endors quand tu me parles de tous ces auteurs-là que je ne connois point; il y avoit l'autre jour un homme bien sensé, chez «Blaise, qui n'y faisoit pas tant de finesse; car il disoit que _la Sagesse_ de Charron et _la République_ de Bodin étoient les meilleurs livres du monde, et sa raison étoit que le premier enseigne à se bien gouverner soi-même, et le second à bien gouverner les autres... Ce discours, à te dire vrai, me tient lieu de démonstration et me persuade bien davantage que ne font tous les mathématiciens et philosophes; mais tu as l'esprit si sublime que tu voudrois toujours être avec les auteurs de la première classe. Pour moi, je me tiens aux médiocres, c'est-à-dire à ceux que tu appelles honnêtes gens et bons esprits.» Naudé, en écrivant cette charmante page, ne comprenait-il donc pas que le nombre de ces honnêtes gens et de ces bons esprits vulgaires à la Saint-Ange allait augmenter assez pour faire un public qui ne serait plus la populace? Le tiers état de Sieyès était au bout, notre classe moyenne.

Si Naudé ne comptait pas assez sur ce prochain monde des bons esprits, il semble avoir encore moins soupçonné qu'une autre portion plus délicate s'y introduirait, et que l'heure approchait où il faudrait écrire en français pour être lu même des femmes. Chez Naudé, les femmes n'entrent pas; latin à part, il y a des grossièretés.

La finesse d'ailleurs, la raillerie couverte, la sournoiserie même de l'auteur entre ces deux bons compères, Saint-Ange et Mascurat, va aussi loin qu'on peut supposer. Je veux trahir et prendre sur le fait sa méthode habituelle. A un endroit, par exemple, il énumère au long les académies d'Italie; rien de plus intéressant pour les esprits académiques; on croirait, à la complaisance du détail, que Naudé admire, qu'il se prend; pas du tout. Prenez garde: voilà qu'à la fin, citant Pétrone sur les déclamateurs, il montre que ces façons pompeuses d'exercice littéraire ne servent au fond de rien, que les vrais grands écrivains sont de date antérieure, que _les bons esprits vont à ces nouvelles Académies comme les belles femmes au bal, c'est-à-dire sans en chercher autre profit que d'y passer_ _le temps agréablement et de s'y faire voir et admirer_.--Sur quoi Saint-Ange, un peu surpris du revers, dit à Muscurat: «Tu fais justement comme ces vaches qui attendent que le pot au lait soit plein pour le renverser[250]...» Voilà, en bon français, la méthode de Gabriel Naudé et des grands sceptiques.

[Note 250: Page 152.]

En matière religieuse, il ne procède pas autrement, et c'est ici que le mot de _sournoiserie_ s'applique à merveille. Ainsi, à propos de l'_Alcoran_, dont les paroles, dit Mascurat (page 345), sont _très-belles et bonnes_, quoique la doctrine en soit fort mauvaise, Saint-Ange se récrie, et Mascurat répond entre autres choses: «... Joint aussi qu'il est hors le pouvoir d'un homme, tant habile qu'il soit, de connoître quelle est la religion des Turcs, soit pour la foi ou les cérémonies, par la seule lecture de l'_Alcoran_; tout de même, SANS COMPARAISON TOUTEFOIS, qu'un homme qui n'auroit lu que le _Nouveau Testament_, ne pourroit jamais connoître le détail de la religion catholique, vu qu'elle consiste en diverses règles, cérémonies, établissements, institutions, traditions et autres choses semblables que les papes et les conciles ont établies de temps en temps, et _pièces après autres_, conformément à la doctrine contenue _implicité_ ou _explicité_ dans ledit livre.» On a le venin.

J'aime mieux citer une belle page philosophique, et même religieuse à la bien prendre, qui rentre dans une pensée souvent exprimée par lui. Il s'agit de je ne sais quel conseil (page 229) dont Saint-Ange croit que les politiques d'alors pourraient tirer grand profit; Mascurat répond: «Quand ils le feroient, Saint-Ange, ils ne réussiroient pas mieux au gouvernement des États et empires que les plus doctes médecins font à celui des malades; car il faut nécessairement que les uns et les autres prennent fin, tantôt d'une façon et tantôt de l'autre: _Quotidie aliquid in tam magno orbe mutatur, nova urbium fundamenta jaciuntur, nova gentium nomina, extinctis nominibus prioribus aut in accessionem validioris conversis, oriuntur_ (chaque jour quelque changement s'opère en ce vaste univers; on jette les fondations de villes nouvelles; de nouvelles nations s'élèvent sur la ruine des anciennes dont le nom s'éteint ou va se perdre dans la gloire d'un État plus puissant). Je ne dis pas toutefois qu'un peu de régime ne fasse grand bien, et que tant de livres qu'écrivent tous les jours les médecins _de vita proroganda_ soient inutiles; mais aussi en faut-il demeurer dans leurs termes, et ne pas attendre des remèdes l'éternité que Dieu seul s'est réservée.»--Et dans les _Coups d'État_ (chap. IV) il avait dit: «Il ne faut donc pas croupir dans l'erreur de ces foibles esprits qui s'imaginent que Rome sera toujours le siége des saints Pères, et Paris celui des rois de France.» Je trouve que, de nos jours, les sages eux-mêmes ne sont pas assez persuadés que de tels changements restent toujours possibles, et l'on met volontiers en avant un axiome de nouvelle formation, bien plus flatteur, qui est que _les nations ne meurent pas_.