Portraits littéraires, Tome II
Chapter 43
Naudé n'estime les bibliothèques _dressées qu'en considération du service et de l'utilité que l'on en peut recevoir_. Concevant cette utilité dans le sens le plus large et le plus philosophique, il propose le plan d'une bibliothèque _universelle, encyclopédique_, qui comprenne toutes les branches de la connaissance et de la curiosité humaines, et dans laquelle toutes sortes de livres sans exclusion soient recueillis et classés. De plus, il la veut _publique_ moyennant de certaines précautions, et il sait intéresser à cette publicité, par d'adroits chatouillements, la vanité des Pollions et des Mécènes. Il n'y avait à cette époque en Europe que trois bibliothèques véritablement publiques, la Bodléenne à Oxford, l'Ambrosienne à Milan, et celle de la maison des Augustins ou l'Angélique, à Rome, tandis que dans l'ancienne Rome on en avait compté vingt-neuf selon les uns, trente-sept suivant les autres. En France, à Paris, parmi les riches bibliothèques alors renommées, y compris celle du Roi, il n'y en avait aucune qui répondît au voeu de Naudé, c'est-à-dire qui fût _ouverte à chacun et de facile entrée, et fondée dans le but de n'en dénier jamais la communication au moindre des hommes qui en pourra avoir besoin_. Ce fut son innovation à lui, son instigation active. Il y poussait dès lors le président de Mesmes; vingt ans après il y convertissait le cardinal Mazarin et avait la satisfaction, vers 1648, à la veille même de la Fronde, de voir la merveilleuse bibliothèque amassée et ordonnée par ses soins s'ouvrir le jeudi à tous les hommes d'étude qui s'y présenteraient. Par une attention touchante et qui ne pouvait venir que de lui, sachant la sauvagerie de bien des gens de lettres, il avait fait pratiquer une porte particulière afin de leur éviter l'embarras d'avoir affaire aux grands laquais de l'hôtel et de passer même devant eux, ce qui en pouvait effaroucher quelques-uns [233]. Notons bien ce titre d'honneur, ce bienfait essentiel de Naudé, et en même temps son inconséquence. S'il méprise le public dans ses livres et ne daigne pas le distinguer d'avec la _populace_, voilà qu'il le devine et qu'il le sert par la tentative de toute sa vie. Il rêve la bibliothèque publique et universelle avec la même persistance et la même chaleur que Diderot a pu mettre à l'_Encyclopédie_; il se consume à l'édifier par toutes sortes de travaux et de voyages; il n'aime la gloire que sous cette forme, mais c'est à ses yeux une belle gloire aussi, et, au moment où il semble l'avoir atteinte, il échoue, ou du moins il peut croire qu'il a échoué. Quoi qu'il en soit, l'honneur lui en reste; il est le premier à qui la France dut cette sorte de publicité et de conquête, l'idée et l'exemple de l'accès facile vers ces nobles sources de l'esprit. En cela il fut bien le contemporain et le coopérateur des Conrart, des Colbert, des Perrault (de loin on mêle un peu les noms), de tous ceux enfin du nouveau siècle qui, par les académies, par les divers genres de fondations, d'encouragements ou de projets, contribuèrent à mettre en dehors la pensée moderne et à la vulgariser. Lui, le moins promoteur en apparence et le moins en avant, pour les façons, des écrivains de sa date, il eut sa fonction sociale aussi.
[Note 233: Voir le _Mascurat_, page 246. Cette porte particulière n'eut pas temps de s'ouvrir, à cause des troubles. L'hôtel du cardinal Mazarin tenait précisément le même local qu'occupe aujourd'hui la Bibliothèque du Roi. Il était dans les destinées que le voeu, le plan de Naudé se réalisât en ce même lieu et sur toute son échelle. Au tome VI des _Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi_, M. Paulin Paris fait ressortir ces analogies.]
Ce petit _Adeis_ sur les bibliothèques renferme plus d'une fine remarque; tout en rangeant ses livres, Naudé ne se fait faute déjuger les auteurs et les sujets. Il est décidément injuste pour les romans, qu'il estime une pure frivolité, comme si Rabelais et Cervantes n'étaient pas venus. Sur tout le reste, il se montre ouvert, équitable, accueillant. Son esprit se déclare dans les motifs de ses choix; il veut qu'on ait en chaque matière controversée le pour et le contre, afin d'entendre toutes les parties [234]: ce sont des couples de lutteurs enchaînés qu'on ne sépare pas. Les hérétiques donc (moyennant quelques précautions de forme) s'avancent à distance respectueuse des orthodoxes. A côté des anciens qu'il vénère, il n'oublie les novateurs qui le font penser, qui lui suggèrent toutes les conceptions imaginables, et surtout lui ôtent _l'admiration, ce vrai signe de notre faiblesse_. Plus loin, il s'élève contre les préventions et les exclusions en fait de livres, «comme si ce n'étoit, dit-il, d'un homme sage et prudent de parler de toutes choses avec indifférence...» Et à la fin il parvient à nous glisser encore sa conclusion favorite, à savoir «le bon droit des Pyrrhoniens fondé sur l'ignorance de tous les hommes.» En étudiant beaucoup un érudit qui, certes, a du rapport avec Naudé, il m'a de plus en plus semblé que M. Daunou était l'héritier direct, le rédacteur accompli (non inventeur), et en quelque sorte le _secrétaire_ posthume du XVIIIe siècle. Eh bien! Naudé peut être dit non moins exactement le _bibliothécaire_ du XVIe; il en recueille et en classe les livres, et, en les rangeant, il se donne le spectacle de cette grande mêlée de l'esprit humain. La reprise moderne des vieux systèmes lui remet en mémoire ces _deux cent quatre-vingts_ sectes de l'antiquité toutes fondées sur la recherche et la définition du souverain Bien. Sa philosophie de l'histoire est des plus simples, et n'en est peut-être pas moins vraie pour cela. A propos des trains et des vogues d'idées qui se succèdent depuis deux mille ans, vogue platonicienne, aristotélique, scholastique, hérétique et de Renaissance, Naudé se borne à remarquer que le même train de doctrine dure jusqu'à ce que vienne un individu qui lui _donne puissamment du coude_ et en installe un autre à la place. Et c'est l'ordinaire des esprits, dit-il, de suivre ces _fougues_ et changements divers, _comme le poisson fait la marée_. Aussi, quand la marée se retire, il en reste quelques-uns sur la grève et des plus beaux: les gens du rivage en font leur profit et les dépècent [235].
[Note 234: Bayle aussi avait pour maxime de _garder toujours une oreille pour l'accusé_.]
[Note 235: Il s'élève pourtant de ton en revenant sur ce sujet favori des révolutions d'idées, au chapitre VI de son _Addition à l'Histoire de Louis XI_. Ayant recommencé à parler de _cette grande roue des siècles qui fait paraître, mourir et renaître chacun à son tour sur le théâtre du monde_, «si tant est que la terre ne tourne, dit-il (car il n'a garde d'en être tout à fait aussi sûr que Copernic et Galilée), au moins faut-il avouer que non-seulement les cieux, mais toutes choses, se virent et tournent à l'environ d'icelle.» Et citant Velleius Paterculus, lequel est avec Sénèque un vrai penseur moderne entre les anciens, il en vient à admirer la conjonction merveilleuse qui se fait à de certains moments, et la conspiration active de tous les esprits inventeurs et producteurs éclatant à la fois; mais cela ne dure que peu; la lumière, si pleine tout à l'heure, ne tarde pas à pâlir, l'éclipse recommence, l'éternel conflit de la civilisation et de la barbarie se perpétue: c'est toujours Castor et Pollux qui reparaissent sur la terre l'un après l'autre, ou plutôt c'est Atrée et Thyeste qui régnent successivement en frères peu amis. Et au nombre des causes de ces mystérieuses vicissitudes, Naudé ne craint pas de mettre «la grande bonté et providence de Dieu, lequel, soigneux de toutes les parties de l'univers, départit ainsi le don des arts et des sciences, aussi bien que l'excellence des armes et établissement des empires, ou en Asie, ou en Europe, permettant la vertu et le vice, vaillance et lâcheté, sobriété et délices, savoir et ignorance, aller de pays en pays, et honorant ou diffamant les peuples en diverses saisons; afin que chacun ait, part à son tour au bonheur et malheur, et qu'aucun ne s'enorgueillisse par une trop longue suite de grandeurs et prospérités.» C'est là une belle page et digne de Montaigne. (Voir aussi le début du chapitre IV des _Coups d'État_.)]
Lorsqu'on vendit, en 1657, la bibliothèque de M. Morcau, l'ancien professeur de Naudé et de Guy Patin, ce dernier écrivait à Spon: «Ce qui reste de la bibliothèque de M. Morcau se vend à la foire, j'entends les livres de philosophie, d'humanités et d'histoire. Il avoit fort peu de théologie et haïssoit toute controverse de religion; même je l'ai mainte fois vu se moquer de ceux qui s'en mettoient en peine. Je pense qu'il était de l'avis de M. Naudé, qui se moquoit des uns et des autres, et qui disoit qu'il falloit faire comme les Ita«liens, bonne mine sans bruit, et prendre en ce cas-là pour devise:
Intus ut libet, foris ut moris est.
Je prends acte à regret du fond des sentiments; mais on n'aurait certainement pas trouvé dans la bibliothèque de Naudé de ces lacunes qui se notaient dans celle de M. Moreau. Il avait le bon esprit d'y mettre même ce qu'il n'aimait guère; là aussi il savait faire la part de la coutume: «Finalement, dit-il, il faut pratiquer en cette occasion l'aphorisme d'Hippocrate qui nous avertit de donner quelque chose au temps, au lieu et à la coutume, c'est-à-dire que certaine sorte de livres ayant quelquefois le bruit et la vogue en un pays qui ne l'a pas en d'autres, et au siècle présent qui ne l'avoit pas au passé, il est bien à propos de faire plus ample provision d'iceux que non pas des autres, ou au moins d'en avoir une telle quantité qu'elle puisse témoigner que l'on s'accommode au temps et que l'on n'est pas ignorant de la mode et de l'inclination des hommes.» En cela Naudé préparait directement les matériaux de l'histoire littéraire, telle que l'entendait Bacon.
A un certain endroit où il indique les moyens d'agrandir et d'accroître les bibliothèques, on sourit de voir le bon Naudé conseiller à mots couverts la ruse et le machiavélisme dont certains bibliophiles de tous les temps ont su les secrets. Il ne craint pas d'alléguer l'exemple de la république de Venise qui, pour empêcher qu'on enlevât de Padoue la fameuse bibliothèque de Pinelli, la fit saisir au moment du départ, sous prétexte qu'il y avait dans les manuscrits du défunt des copies de certains papiers d'État. C'est un petit avis que suggère Naudé aux magistrats et personnes en charge ayant bibliothèques, pour en user à l'occasion et faire main basse sur de bons morceaux; il a toujours eu un faible pour les coups d'État. Que nos bibliophiles, nos chercheurs de vieux livres ou de manuscrits ne fassent pas trop les indignés; car eux-mêmes (je ne parle que de quelques-uns) se jouent encore, m'assure-t-on, tous les tours possibles, réticences, supercheries entre amis, que sais-je! C'était de bonne guerre alors comme aujourd'hui [236].
[Note 236: Parmi les ruses les plus permises, il faut mettre celle que raconte Rossi dans la lettre où il parle des acquisitions de Naudé à Rome en 1645. Naudé entrait dans une boutique de libraire et demandait le prix, non pas de tel ou tel volume, mais des masses entières et des piles qu'il voyait entassées devant lui. Cette méthode inusitée déjouait un peu le libraire, qui hésitait, qui lâchait un mot: on marchandait. Mais Naudé, en pressant, en poussant, en harcelant, enveloppait si bien son homme, qu'il obtenait de lui un prix dont ensuite l'honnête marchand, à tête reposée, ne manquait pas de se repentir; car il y aurait eu souvent plus de profit pour lui à vendre ses volumes au poids à l'épicier ou à la marchande de beurre. Naudé faisait un peu à sa manière comme ces paysans bas-normands qui, dans les discussions d'intérêt, à force de bégayer, d'ânonner, de faire le niais, vous arrachent d'impatience la concession à laquelle ils visent. Il y a ruse et stratagème à cela, il n'y a pas dol qualifié.]
Dans son enthousiasme et son culte pour la fondation dont il voudrait doter la France, Naudé n'a garde d'omettre les noms célèbres qui ont honoré de tels établissements chez les anciens. Parmi nos illustres ancêtres les bibliothécaires (car je n'y veux reconnaître ni compter les esclaves et les affranchis), il cite donc en première ligne Démétrius de Phalere, Callimaque, Ératosthène, Apollonius, Zénodote, chez les Ptolémées, pour la bibliothèque d'Alexandrie; Vairon et Hygin à Rome, pour la Palatine. Ainsi Varron et Démétrius de Phalère, voilà des ancêtres. Il est vrai que la réalité du fait se peut contester à l'égard de Démétrius de Phalère, qui était un bien grand seigneur pour cet office; mais Callimaque, Apollonius, Varron et Gabriel Naudé, cela, suffit bien.--Je tire toutes ces drôleries de son livre môme, dussé-je paraître de ceux un peu légers dont il dit, non sans dédain, qu'ils ne recherchent en tout que la fleur:
Decerpunt flores et summa encumina captant.
Son _Addition à l'Histoire de Louis XI_ (1630) est le dernier ouvrage qu'il publia avant son départ pour l'Italie. Il y prélude d'instinct à ses coups d'État et à son prochain code de la science des princes par la prédilection qu'il marque pour _le plus advisé de nos rois_, pour _l'Euclide et l'Archiméde de la politique_, comme il le qualifie. Voulant montrer que Louis XI n'était pas du tout aussi ignorant qu'on l'a prétendu et que l'a dit surtout le léger historien bel-esprit Mathieu, il reprend le côté littéraire de l'histoire de ce règne; c'est un prétexte pour lui d'y rattacher une foule de particularités sur les livres, sur le prix qu'on y mettait dans les vieux temps, de raconter au long la renaissance des lettres et de discuter à fond les origines de l'imprimerie introduite en France précisément sous Louis XI. Au nombre des écrits attribués à ce prince, il omet la part, si gracieuse pourtant et si piquante, qui lui revient dans la composition des _Cent Nouvelles nouvelles_, ce sur quoi nous insisterions de préférence aujourd'hui. Mais Naudé, nous l'avons dit, ne faisait aucun cas des romans et contes en langue vulgaire, et ne daignait s'enquérir de leur plus ou moins d'agrément; s'il s'est montré quelque peu savant en us, ç'a été par cet endroit.
Il ne l'est pas du tout d'ailleurs dans le choix de la thèse qu'il entreprend ici de prouver. S'il veut que Louis XI ait été. un prince plus lettré qu'on ne l'a dit, ce n'est pas qu'il attribue aux lettres plus d'influence qu'il ne faut sur l'art de gouverner. Loin de là, il pose tout d'abord la différence qu'il y a entre les lettrés d'ordinaires _mélancoliques et songearts_, et les hommes d'action et de gouvernement auxquels sont dévolues des qualités toutes contraires: _Paucis ad bonam mentem opus est litteris_, répétait-il d'après Sénèque. Il ne faut pas tant de lecture dans la pratique à un esprit bien fait; et il insiste sur cette vérité de bon sens en homme d'esprit, tout à fait dégagé du métier.
Son voyage d'Italie et le long séjour qu'il y fît achevèrent vite de l'aiguiser et de lui donner toute sa finesse morale. Ces douze années, depuis l'âge de trente jusqu'à quarante-deux ans, lui mirent le cachet dans toute son empreinte. Devenu l'un des domestiques, comme on disait, du cardinal de Bagni, adopté dans la famille, il se consacra tout entier à ses devoirs envers le noble patron, à l'agrément libéral et studieux de cette société romaine qui savait l'apprécier à sa valeur. On était alors sous le pontificat d'Urbain VIII, de ce poète latin si élégant et si fleuri, qui se souvenait volontiers de ses distiques mythologiques, et qui continuait de les scander tout en tenant le gouvernail de la barque de saint Pierre. Dans cette Rome des Barberins, Naudé put se croire d'abord transporté au règne de Léon X, d'un Léon X un peu affadi: son goût littéraire ne sentait peut-être pas assez la différence. Tous ses écrits de cette époque ne furent plus composés qu'en vue de quelque circonstance particulière et en quelque sorte domestique; moins que jamais le public apparut à sa pensée, ce grand public prochain qui allait être le seul juge. Pour le cardinal, son maître, homme d'État, il composa son livre des _Coups d'État_; pour son neveu, le comte Fabrice de Guidi, il fit en latin le petit traité _de l'Étude libérale_, à l'usage des jeunes gentilshommes; pour un autre neveu, le comte Louis, le gros traité latin _sur l'Étude militaire_, à l'usage des guerriers instruits. Il dressait en même temps pour leur père, le marquis de Montebello, une généalogie et une histoire de cette famille des Guidi-Bagni. Coeur délicat sans doute et reconnaissant, on le voit empressé de payer sa bienvenue à chacun des membres; lui aussi il se sent riche à sa manière, il veut rendre et donner. On peut soupçonner de plus sans injure qu'étranger et nécessiteux, il n'était pas fâché de recevoir. Je ne fais qu'indiquer d'autres opuscules latins, tous également de circonstance, ses cinq thèses médico-littéraires, agréables réminiscences du doctorat [237], espèces d'étrennes et de cartes de visite qu'il envoyait à des amis anciens ou nouveaux; son traité _de la Bibliographie politique_, adressé au Père Gaffarel, qui l'avait consulté sur ces sortes d'écrits. De toutes ces productions de Naudé composées durant le séjour d'Italie et couvées, pour ainsi dire, sous le manteau et sous la pourpre, on ne lit plus maintenant, on ne cite plus guère à l'occasion que ses _Coups d'État_; et, par leur renom de machiavélisme, ils ont presque entaché sa mémoire.
[Note 237: Il alla, en 1633, prendre ses degrés à Padoue, à cause de la charge de médecin honoraire de Louis XIII que son cardinal lui avait fait obtenir.]
Nous n'essayerons pas de le justifier plus qu'il ne convient. Naudé n'appartient en rien à cette école de publicistes déjà émancipée au XVIe siècle, et qui deviendra la philosophique et la libérale dans les âges suivants. Sa politique, à lui, garde son arrière-pensée méfiante à travers tous les temps. A son arrivée en Italie, il était déjà foncièrement de l'avis de Louis XI, et il admettait cet article unique du symbole des gouvernants: _Qui nescit dissimulare nescit regnare_. S'il y avait erreur de sa part à cela, comme il est bienséant aujourd'hui de le reconnaître, ce n'était pas à la cour romaine qu'il pouvait s'en guérir; ce n'était point en quittant la France sous Richelieu pour la retrouver bientôt sous Mazarin. Naudé se pique dès l'abord de se bien séparer de ces auteurs qui, traitant de la politique, ne mettent pas de fin à leurs beaux discours de _Religion, Justice, Clémence, Libéralité_; il laisse cette rhétorique à Balzac et consorts. Pour lui, il tient à prouver aux habiles que, bien qu'homme d'étude, il entend aussi le fin du jeu. Il commence par poser avec Charron «que la justice, vertu et probité du Souverain, chemine un peu autrement que celle des particuliers.» A-t-il tort de le prétendre? En exceptant toujours le temps présent, ce qui est d'une politesse rigoureuse, et en ne considérant que l'éternelle histoire, qu'y voyons-nous? Un moderne penseur l'a répété, et il nous est impossible de le dédire: Ne mesurons pas les hommes publics à l'aune des vertus privées; s'ils sont véritablement grands, ils ont leur point de vue et leur rôle à part: ils font ce que d'autres ne feraient pas, ils maintiennent la société. C'est à l'abri de leurs qualités, de leurs défauts, quelquefois même, hélas! de leurs forfaits que les hommes privés arrivent à exercer en paix toutes leurs vertus. C'est peut-être parce que Richelieu a fait tomber la tête du duc de Montmorency, qu'il a été plus loisible à tel bon bourgeois de vivre honnête homme en sa rue Saint-Denis. Comme fait, et l'histoire en main, si l'on ose réfléchir, on a peine à ne pas tirer l'austère résultat.
Naudé, au premier chapitre de son livre, soutient, en s'appuyant de l'autorité de Cardan et de Campanella, que, pour bien peindre un homme ou pour bien traiter un sujet, il faut se transmuer dedans; et il cite spirituellement l'exemple de Du Bartas, qui, pour faire sa fameuse description du cheval, galopait et gambadait des heures entières dans sa chambre, contrefaisant ainsi son objet. Je ne pousserai pas si loin, en parlant de Naudé, la transfusion et la métamorphose, je serrerai de près mon auteur, sans pour cela m'y confondre ni l'approuver. Mais, puisque l'occasion s'en présente, j'userai du droit de simple moraliste pour énoncer ce que je crois vrai, dussé-je par là sembler contredire l'étalage vertueux et philanthropique des acteurs intéressés, ou la simplicité bienheureuse et perpétuellement adolescente de quelques optimistes de talent.
Telle philosophie, telle politique, ou, pour parler plus exactement, telle morale, telle politique. La politique n'est que l'art de mener les hommes, et cet art dépend de l'idée qu'on se fait d'eux. La Rochefoucauld donne la main à Machiavel. Jeune, d'ordinaire on estime l'humanité en masse, et l'on est plutôt de la politique libérale. Plus tard, on arrive à mieux connaître, à ce qu'on croit, c'est-à-dire trop souvent à moins estimer les hommes; et si l'on est conséquent, on incline alors pour la politique sévère. Mais cette sévérité, fruit amer de l'expérience humaine, n'admet pas nécessairement la fraude et n'exclut pas la justice; et j'aime à penser toujours, malgré la rareté du fait, que la volonté ferme du bien, une sagacité pénétrante jointe à l'absence de toute imposture, une équité inexorable, seraient encore les voies les plus sûres de gouverner, de tenir le pouvoir,--de le tenir, il est vrai, non pas de le gagner ni de l'obtenir.
Naudé n'en demandait pas tant aux souverains de son temps, et, dans cette chambre close du cardinal de Bagni, il n'est plus que de la religion de Louis XI, de Philippe de Macédoine, ou du vieil et perfide Ulysse; il cite à propos Tibère. Il donne la recette de ce qu'il croit permis au besoin, assassinat, empoisonnement, massacre; il divise et subdivise le tout avec un sang-froid inimaginable. Les conseils de modération qu'il y mêle ne font que mieux ressortir l'immoral du fond; on croirait par moments qu'il se joue: c'est comme un chirurgien curieux qui assemble des exemples de tous les jolis cas, ou comme un chimiste amateur qui étiquette avec complaisance tous ses poisons, en inscrivant sur chacun la dose indispensable et suffisante. Ce qui se dirait à peine dans quelque hardi colloque à voix basse et dans quelque débauche de cabinet entre un Borgia et son conclaviste, il le rédige et l'écrit[238]. Son apologie de la Saint-Barthélemy (au chap. III) est trop connue et résume le reste. Si, dans la façon dont il la présente, il se trouve historiquement quelques points de vérité incontestables, ils ne rachètent en rien l'horreur de l'action ni l'odieux du récit. Ce n'est point quand le sang coule à flots que l'historien doit faire parade d'essuyer et de braquer si posément sa lunette. Lui aussi, il lui convient d'être entraîné par le sentiment d'humanité et de se faire peuple un jour. Guy Patin ne trouvait, pour excuser son ami sur ce méfait, que l'influence du lieu où il écrivait alors. Lorsqu'on entre au Vatican, qu'aperçoit-on en effet dès la grande salle d'antichambre? La Saint-Barthélemy peinte et Coligny immolé.
[Note 238: On lit, il est vrai, dans la préface de la première édition, que le livre n'est imprimé qu'à _douze_ exemplaires. Passe encore, cela ne sortait pas de la confidence. Mais bientôt il en courut plus de cent. Telle est l'inconséquence toujours: on n'écrit pas pour le public, et on imprime pour lui.]
Et en cette opinion extrême, n'admirez-vous pas comme Naudé et de Maistre se rencontrent? le grand croyant et le grand sceptique! c'est le cercle ordinaire, le manège de l'esprit humain.