Portraits littéraires, Tome II
Chapter 38
En 1796, M. de Maistre prédisait sans marchander une Restauration et en dictait d'avance le bulletin avec l'ordre et la marche de la cérémonie. Le chapitre intitulé: _Comment se fera la Contre-révolution si elle arrive?_ est charmant, vrai, piquant. On a pour conclusion dernière une suite d'extraits de Hume sur la fin du Long-Parlement à l'agonie, la veille de la restauration des Stuarts. Est-il besoin de remarquer que l'auteur oublie de pousser assez loin la citation et l'allusion, qu'il s'arrête avant 1688, avant Guillaume et la _Déclaration des droits?_ On pourrait, dès cet écrit, noter chez M. de Maistre une tendance à prédire qui est devenue par la suite une forme extrême de sa pensée, un faible, je dirai presque un tic dans un esprit si sérieux. A propos de la ville de Washington, qu'on avait décidé de bâtir exprès pour en faire le siège du Congrès: «On a choisi, dit-il, l'emplacement le plus avantageux sur le bord d'un grand fleuve; on a arrêté que la ville s'appellerait _Washington_; la place de tous les édifices publics est marquée, et le plan de la _Cité-reine_ circule déjà dans toute l'Europe. Essentiellement il n'y a rien là qui passe les bornes du pouvoir humain; on peut bien bâtir une ville. Néanmoins, il y a trop de délibération, trop _d'humanité_ dans cette affaire, et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas _Washington_, ou que le Congrès n'y résidera pas.» Beaucoup des prédictions de M. de Maistre (ne l'oublions pas) ne sont ainsi que des _gageures_.
De la part d'un esprit vif, hardi, résolu, cet entraînement s'explique à merveille. Qu'on se figure l'effet que durent produire et les événements religieux de 1800-1804, et les événements politiques de 1814, sur celui même qui les avait si pleinement conjecturés. A force d'avoir prédit juste, il se trouve naturellement en veine, et souvent alors il en dit trop. On a relevé les prédictions de lui qui ont réussi; on ferait une liste piquante des autres. Ainsi, celle de tout à l'heure sur la ville de Washington, ainsi à la fin du Pape [201]: «Souvent j'ai entretenu des hommes qui avaient vécu longtemps en Grèce et qui en avaient particulièrement étudié les habitants. Je les ai trouvés tous d'accord sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'établir une souveraineté grecque... Je ne demande qu'à me tromper; mais aucun oeil humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grèce, et s'il venait à cesser, qui sait ce qui arriverait?»--Eh! mon Dieu!--ni plus ni moins,--le roi Othon.
[Note 201: Livre IV, chapitre xi.]
Cette intrépidité d'assertions au futur amène dans le détail de singulières discordances qui font sourire, et qui, j'en suis certain (mais voilà que je fais comme lui), s'il pouvait se relire aujourd'hui de sang-froid, le feraient sourire lui-même. Prédisant dans ses _Considérations_ les bienfaits de la future restauration royale, il s'écriait: «Pour rétablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus; il le voudra sans doute, mais, par la nature même des choses, il y sera forcé.... Les hommes estimables viendront d'eux-mêmes se placer aux postes où ils peuvent être utiles....» Voilà un idéal de 1814 et de 1815, une vraie idylle politique que j'aurais crue à l'usage seulement des crédules et des niais du parti. Si l'on osait retourner contre l'illustre auteur ses armes d'ironie, ce serait le cas de se le permettre:
A mon gré le De Maistre est joli quelquefois.
Et dans la préface du _Pape_, datée de mai 1817, lorsqu'il s'écrie: «Le sacerdoce doit être l'objet principal de la pensée souveraine. Si j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prédire de grands événements....» En effet, sur ce tableau des ordinations, il aurait trouvé, parmi les noms de la noblesse française qu'il y cherchait, celui de l'abbé-duc de Rohan. Fertile matière à de grands événements Futurs!--Mais n'anticipons pas.
Rappelé de Lausanne en Piémont au commencement de 1797, M. de Maistre n'y retourna que pour assister aux vicissitudes de sa patrie et à la ruine de son souverain. Lorsqu'il vit Charles-Emmanuel IV, qui venait de succéder à Victor-Amédée III, obligé d'abandonner ses États de terre-ferme, il se réfugia lui-même à Venise. M. Raymond a conservé des détails touchants sur la pauvreté et la sérénité du noble exilé en cette crise extrême. Logé avec sa femme et ses deux enfants dans une seule pièce du rez-de-chaussée à l'hôtel du résident d'Autriche, qui n'avait pu lui faire accepter davantage, il s'y livrait encore à l'étude, à la méditation, et le soir, quand son hôte (le comte de Kevenhüller), le cardinal Maury et d'autres personnages distingués, venaient s'y asseoir auprès de lui, il les étonnait par l'étendue de son coup d'oeil et sa vigueur d'espérance: «Tout ceci, disait-il, n'est qu'un mouvement de la vague; demain peut-être elle nous portera trop haut, et c'est alors qu'il sera difficile de gouverner.»
Après diverses fluctuations résultant des événements, M. de Maistre fut mandé en Sardaigne par son souverain et nommé régent de la Grande-Chancellerie de ce royaume ainsi réduit. Le 12 janvier 1800, il arriva à Cagliari, la capitale, et y remplit les fonctions multipliées que comportait sa charge, jusqu'à ce qu'en septembre 1802 il fut nommé ministre plénipotentiaire à la cour de Saint-Pétersbourg. Durant ce séjour à Cagliari, ses travaux littéraires durent nécessairement s'interrompre; il trouva pourtant moyen, sinon d'écrire, du moins d'étudier encore. Il y avait à Cagliari, raconte M. Raymond, un religieux dominicain, Lithuanien de nation et professeur de langues orientales. Chaque jour M. de Maistre avait à peine achevé son repas que le Père Hintz (c'était le nom du savant) arrivait chargé de vieux livres, et des dissertations s'établissaient à fond entre eux sur le grec, l'hébreu, le copte. M. de Maistre y renouvela et y fortifia ses connaissances philologiques déjà si étendues, attentif à remonter sans cesse aux racines cachées et ne séparant jamais de la lettre l'esprit. La matière des _Soirées de Saint-Pétersbourg_ se prépare.
En quittant la Sardaigne, il passa par Rome et y reçut la bénédiction du Saint-Père, lui le plus véritablement _romain_ de ses fils. Arrivé à Saint-Pétersbourg le 13 mai 1803, il n'en devait plus repartir que quatorze ans après, le 27 mai 1817. Tout ce qui nous reste à examiner de sa carrière littéraire est là. S'il ne publia en effet, dans cet intervalle, que l'opuscule sur le _Principe générateur des Constitutions politiques_, il y composa tous ses autres ouvrages, le _Pape_, les _Soirées_, (sauf la dernière écrite à Turin), le _Bacon_, etc., etc. Il était parti seul et demeura ainsi plusieurs années sans avoir près de lui sa famille, de sorte que sa vie d'homme d'étude et de savant n'était guère interrompue. Ses fonctions diplomatiques d'ailleurs ne lui prenaient que peu de temps; il représentait son souverain, alors si appauvri, honorifiquement et, autant dire, gratuitement. Je ne veux citer qu'un trait de sa loyauté désintéressée à l'usage des monarchies, même des monarchies représentatives. Un jour, à titre d'indemnité pour des vaisseaux sardes capturés, on vint lui compter cent mille livres de la part de l'empereur; il les envoya à son roi.--«Qu'en avez-vous fait?» lui demanda quelques temps après le général chargé de les lui remettre.--«Je les ai envoyées à mon souverain.» «Bah! ce n'était pas pour les envoyer qu'on vous les avait données.»--Quant à lui, il lui suffisait d'avoir un peu de représentation pour l'honneur de son maître: souvent il dînait seul, avec du pain sec. C'est ainsi que savent vivre ceux qui croient.
Comme diplomate pratique, il n'est pas difficile de se figurer son caractère: «Le comte de Maistre est le seul homme qui dise tout haut ce qu'il pense, et sans qu'il y ait jamais Imprudence», ainsi s'exprimait un collègue qui avait traité avec lui. Il ne s'inquiétait pas de cacher son âme, mais de l'avoir nette: «Je n'ai que mon mouchoir dans ma poche, disait-il; si on vient à me le toucher, peu m'importe! Ah! si j'avais un pistolet, ce serait autre chose, je pourrais craindre l'accident.» Mais c'est à l'écrivain qu'il nous faut revenir et nous attacher.
L'écrivain pourtant ne serait pas assez expliqué dans toutes les circonstances, si nous ne nous occupions encore de l'homme. La plupart des écrits de M. de Maistre, en effet, ont été composés dans la solitude, sans public, comme par un penseur ardent, animé, qui cause avec lui-même. Dans son long séjour en Russie, ce noble esprit, si vif, si continuellement aiguisé par le travail et l'étude, n'a presque jamais été averti, n'a presque jamais rencontré personne en conversation qui lui dît _Holà_! Qu'y a-t-il d'étonnant qu'il se soit mainte fois échappé à trop dire, à trop pousser ses _ultra-vérités?_ On m'a lu, il y a quelques années, une belle lettre de lui, qu'il écrivit à une dame de Vienne en réponse à des représentations et à des conseils qu'elle lui avait adressés sur certains défauts de son caractère; la manière dont il s'exécutait et s'excusait m'a paru à la fois aimable et ferme, d'une vérité tout à fait charmante. Je regrette de n'avoir pas été mis à même de publier cette page qui m'avait été si précieuse à entendre; mais voici ce que j'ai pu recueillir auprès de quelques personnes bien compétentes qui, à cette seconde époque de sa vie, l'ont beaucoup connu, et dont je voudrais combiner les dépositions, sans trop en altérer le mouvement et la vie. Je résume un peu à bâtons rompus: patience! la physionomie, à la fin, ressortira.
Il n'écrit que tard, on le sait, par occasion, pour rédiger ses idées; savant jurisconsulte, tenant par ce côté encore à Rome, la ville du droit, il ne se considère que comme un amateur plume en main, et n'en va que plus ferme, comme ces novices qui, dans le duel, vous enferrent d'emblée avec l'épée. Du XVIe siècle par ses fortes études, il est du XVIIIe par les saillies et par le trait qu'il ne néglige pas, qu'il recherche même. Vu de ce profil, c'est, si vous le voulez, un très-bel esprit, nerveux, brillant et mondain, qui a lu beaucoup d'in-folios et qui les cite: le goût peut trouver à y redire; les allusions aux choses lues et les citations sont trop fréquentes.
En conversation, il se montrait encore supérieur à ses écrits; ce qui s'y laisse voir de saillant, de roide, d'un peu mauvais goût parfois, venait mieux à point et comme en jeu dans la parole même, et supporté par sa personne. Il avait, on l'a dit, de la grâce, de l'amabilité, pourtant toujours des duretés très-aisément, dès que s'émouvaient certaines vérités. Il lui échappait de dire à des personnes, capables d'ailleurs de l'entendre, lorsqu'elles tenaient bon et avaient l'air de contester: «Je ne conçois pas qu'on n'entende pas cela _quand on a une tête sur les épaules_.» On a remarqué que dans la conversation, quand il ne discutait pas, ou même quand il discutait, il n'entendait guère les réponses; il était, tour à tour et très-vite, ou très-animé ou très-endormi: très-animé quand il parlait, volontiers endormi quand on lui répondait: puis, sitôt qu'on se taisait, il rouvrait son oeil le plus vif et reprenait de plus belle[202]. Il ne jouait jamais en conversation que le rôle d'attaquant, comme dans ses livres.
[Note 202: Un soir, à Pétersbourg, le prince Viasemski entra chez M. de Maistre, qu'il trouva dormant en famille, et M. de Tourguenef, qui était venu en visite, voyant ce sommeil, avait pris le parti de dormir aussi; le prince, homme d'esprit et poëte, rendit ce concert d'un trait: «De Maistre dort, lui quatrième (à quatre), et Tourguenef à lui tout seul.» Cela fait une jolie épigramme russe, mais les épigrammes sont intraduisibles; il faut nous en tenir à notre La Fontaine:
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.
]
Vivant, il n'a pas eu d'école; il n'exerça que des influences individuelles, rares. S'il y gagna d'ignorer la popularité, même la gloire, et d'échapper au disciple, cette proie et cette lèpre du grand homme, c'est un avantage qu'il paya par d'autres inconvénients. Pour explication de ses défauts, de ses excès spirituels, de ce ton roide et tranchant, il faut penser à la solitude où il vivait, à ce manque d'un enseignement, toujours réciproque, où l'esprit enseignant se corrige à son tour et prend mesure sur celui qu'il veut former, à l'absence fréquente de discussion ou même d'intelligence égale autour de lui. Dans ce désert habituel, il ne savait pas combien sa voix était haute et perçante, car rien ne lui renvoyait sa voix. Une de ses expressions favorites, et qui lui revenait bien souvent, était à _brûle-pourpoint_. C'était le secret de sa tactique qui lui échappait, c'était son geste; il faisait ainsi: il s'avançait seul contre toute une armée ennemie, le défi à la bouche, et tirait droit au chef _à brûle-pourpoint_. Il s'attaquait à la gloire, au triomphe, et de là des excès de représailles. Dans la détresse spirituelle de Rome, c'était le Scévola chrétien, et que trois cents autres ne suivaient pas.
On perdrait soi-même la juste mesure si on le voulait juger sur le pied d'un philosophe impartial. Il y a de la guerre dans son fait, du Voltaire encore. C'est la place reprise d'assaut sur Voltaire à la pointe de l'épée du gentilhomme. L'assaut est brillant, meurtrier; mais j'en suis bien fâché pour la place, le gentilhomme valeureux ne la gardera pas.
«Il y a des jours où l'esprit s'éveille au matin, l'épée hors du fourreau, et voudrait tout saccager.» On est tenté parfois d'appliquer cette pensée à ce pur esprit, si aiguisé, si militant; on se le représente, sentinelle comme perdue en cette lointaine Russie, s'éveillant le matin tout en flamme, en fureur de vérité, dans son cabinet solitaire, ne sachant où frapper d'abord, mais voulant tout saccager de ce qu'il croit l'erreur, tout reconquérir et venger comme avec le glaive de l'Archange.
Dans l'ordre secondaire des vérités historiques, il n'a pas ménagé les coups en tous sens et les paradoxes; on sait trop le plus célèbre sur l'Inquisition espagnole, cette institution _salutaire_; c'étaient des conséquences forcées qu'il tirait en haine du lieu-commun. Il y avait conviction encore chez lui, mais conviction instantanée et moins essentielle: «Dans toutes les questions, écrivait-il à une amie, j'ai deux ambitions: la première, le croirez-vous? _ce n'est pas d'avoir raison_, c'est de forcer l'auditeur bénévole de savoir ce qu'il dit.» Quant à l'auditeur _non bénévole_, il n'était pas fâché de le mettre hors d'état de savoir ce qu'il disait. Il faut surtout voir, dans la plupart de ses paradoxes, des chicanes d'érudition, des contre-parties neuves qu'il faisait à la déclamation du ses adversaires, pour les jeter en colère et hors d'eux-mêmes: c'était un démenti bien retentissant qu'il leur lançait jusque sur leur point le plus fort, pour les faire délirer. A _insolent insolent et demi_.
Il y a de ces esprits élevés, hardis, même insolents (je répète ce mot inévitable), qui ne vous enfoncent ainsi la vérité que par leurs pointes. On la trouve aussitôt comme par opposition à eux; mais, sans eux et sans leur insulte, on ne l'aurait pas trouvée. On pourrait citer nombre de ces vérités dues à de Maistre, auxquelles on ne se serai! jamais élevé graduellement et progressivement en partant du point de vue libéral. Il vous fait brusquement sauter, on s'écrie; on revient un peu en deçà, on y est. C'est sans doute ce qu'il avait voulu.
Il voulait s'égayer aussi; il avait sa verve. Il disait souvent à l'un de ses amis en le consultant à propos des _Soirées de Saint-Pétersbourg_: «Mettons cela, ajoutons cela encore, ça les fera enrager là-bas.» Il écrivait à un autre: «Laissons-leur cet os à ronger.»--_Là-bas_, c'est-à-dire Paris, Paris et l'esprit qui y régnait; c'était pour lui à la fois Carthage à détruire, Athènes à narguer, sinon à charmer. Athènes, qui aime avant tout qu'on s'occupe d'elle, quand ce serait pour l'insulter et pour la battre, Athènes s'est montrée reconnaissante.
Au fait, il aimait la France, quoiqu'il ne dût jamais venir à Paris que quelques jours sur la fin. Il se sentait heureux quand il pouvait dire _nous_; il est vrai que ce bonheur-là lui fut accordé bien rarement.
Sa colère ressemblait tout à fait à celle de l'Écriture: «Mettez-vous en colère et ne péchez pas.» C'était un tonnerre en vue du soleil de vérité et dans les sphères sereines, la colère de l'intelligence pure. Il eût vu Bacon, qu'au premier mot de rencontre et d'accord, au moindre signe commun dans le même symbole, il lui aurait sauté au cou.
On l'a pu trouver bien dur pour les protestants; il a l'air, en vérité, de ne les admettre à aucun degré comme chrétiens, comme frères. On cite son mot presque affreux à Mme de Staël, qui le voyant à Saint-Pétersbourg, le voulut mettre sur l'Église anglicane et sur ses beautés: «Eh bien, oui, madame, je conviendrai qu'elle est parmi les Églises protestantes ce qu'est l'orang-outang parmi les singes.» Ce qui doit choquer dans ce mot n'est pas ce qui tombe sur l'Église anglicane, laquelle cumule en effet toutes les cupidités et les hypocrisies. Pourtant on peut opposer de M. de Maistre un beau et touchant passage dans le _Principe générateur_[203]. Insistant sur la nécessité d'un interprète vivant et d'un pontife de vérité: «Nous seuls, dit-il, croyons à la _parole_, tandis que nos _chers ennemis_ s'obstinent à ne croire qu'à l'_écriture_.... Si la _parole_ éternellement vivante ne vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra _parole_, c'est-à-dire _vie_. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la parole muette, nous rirons en paix de ce _faux Dieu_, attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.» Tout ce passage est d'un bel accent.
[Note 203: Paragraphe XXII.]
Particulièrement lié à Lausanne et à Genève avec beaucoup d'_hérétiques_, il sut cultiver et garder jusqu'à la fin leur amitié. Un jour qu'il avait parlé avec beaucoup de feu contre les premiers fauteurs de la Révolution, Mme Huber (de Genève) lui dit: «Oh! mon cher comte, promettez-moi qu'avec votre plume si acérée vous n'écrirez jamais contre M. Necker personnellement.» Elle était un peu cousine de M. Necker. Il promit. A quelque temps de là, vers 1819, à l'occasion, je crois, du congrès de Carlsbad ou d'Aix-la-Chapelle, parut une brochure de l'abbé de Pradt où M. Necker était maltraité. On crut un moment que M. de Maistre en était l'auteur. Quelqu'un le dit à Mme Huber: «Eh bien! votre comte de Maistre, il vous a bien tenu parole....»Elle répondit: «Je n'ai pas lu le livre ni ne le lirai; mais si M. Necker y est attaqué, il n'est pas du comte de Maistre, car il n'a en tout que sa parole.» Belle certitude morale en amitié, de la part d'un de ces _chers ennemis!_
M. de Maistre, me dit-on encore, était à certains égards un homme inconséquent: il se plaisait à tout, à toute lecture, au trait qui l'attirait. On raconte que Sieyès et M. de Tracy lisaient perpétuellement Voltaire; quand la lecture était finie, ils recommençaient; ils disaient l'un et l'autre que tous les principaux résultats étaient là. M. de Maistre, sans le lire sans doute ainsi par édification, l'ouvrait souvent aussi et par divertissement, pour se mettre en humeur. Telle femme de ses amies n'a connu beaucoup de Voltaire que par lui. Mais c'était à son imagination qu'il accordait ce plaisir, sans jamais laisser entamer l'idée ni la foi. Excursion faite, la conclusion rigoureuse revenait toujours.
Sous ce dernier aspect, on peut le donner comme le plus conséquent des hommes, celui de tous chez qui la foi, l'idée acceptée et crue, était le plus devenue la substance et faisait le plus véritablement loi. A quelque point de la circonférence qu'on le prit, sur toutes les parties et dans tous les points de son être et de sa vie, sa foi entière était à l'instant présente, s'assimilant tout du vrai, et en chaque doctrine qui se présentait, martinisme ou autre, séparant le faux comme à l'aide d'un centre discernant et d'un foyer épurateur; _discrimen acre_. Ici point de concessions, de doutes, d'influence vaguement reçue, de limites indécises. L'omniprésence de sa foi y pourvoyait. Si j'en crois de bons témoins, il mérite d'être reconnu celui de tous les hommes peut-être en qui un tel phénomène s'est le plus rencontré et qui s'est le moins permis.
Sa parole semblait aller libre et mordante, sa pensée était sûre, sa vie grave; vraiment religieux dans la pratique, il n'avait rien de ce qu'on appelle _dévot_.
Sur les choses purement politiques, il avait une conviction qu'on pourrait dire secondaire, un peu de ce mépris ultra-montain à l'endroit des puissances par où a commencé feu l'abbé de La Mennais. Il pourrait bien m'être arrivé, écrit-il quelque part très-ingénieusement, le même malheur qu'à Diomède, qui, en poursuivant un ennemi devant Troie, se trouva avoir blessé une divinité.--Il est persuadé qu'à choses nouvelles il faut hommes nouveaux, et qu'après la Restauration les vieux et lui-même sont hors de pratique.--On lui parlait un jour de quelque défaut d'un de ses souverains: «Un prince, répondit-il, est ce que le fait la nature; le meilleur est celui qu'on a.» Il disait encore: «Je voudrais me mettre entre les rois et les peuples, pour dire aux peuples: _Les abus valent mieux que les révolutions_; et aux rois: _Les abus amènent les révolutions_.»
A l'article de Rome, il n'a nul doute; il accorde tout, et plus même que certains Romains ne voudraient [204]. Ce fameux passage des _Soirées_ sur un esprit nouveau, sur une inspiration religieuse nouvelle, a été interprété dans le sens le plus contraire au sien, et il s'en serait révolté, affirment ses amis les plus chers, s'il avait vécu: «Ce serait la pensée la plus capable de réveiller sa cendre, si elle pouvait être réveillée par nos bruits.» Il accordait tout à Rome et tellement, qu'il lui accordait cette évolution nouvelle _qu'elle se suggérerait à elle-même_; mais il ne l'admettait pas hors de là [205].
[Note 204: Voir ci-après _l'Appendice_, à la fin du présent volume.]
[Note 205: Il faut convenir pourtant que la phrase est telle qu'on a pu s'y méprendre; la voici un peu construite et condensée, comme l'on fait toujours lorsqu'on tire à soi: «Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans _l'ordre divin_, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. _Il n'y a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester en cet état_.... Mais attendez que l'AFFINITÉ NATURELLE DE LA RELIGION ET DE LA SCIENCE les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie. L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et _peut-être même existe-t-il déjà_. Celui-là sera fameux et mettra fin au XVIIIe siècle, qui dure toujours, car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier, comme les siècles proprement dits.... Tout annonce je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas.» (_Soirées de Saint-Pétersbourg_, tome II, pages 279, 288, 294, édition de 1831, Lyon.) Cette phrase fameuse, un peu composite, je le répète, a été citée et commentée dans les _Lettres_ d'Eugène Rodrigue, mort très-jeune, et l'un des plus vigoureux penseurs de l'école saint-simonienne.]
Il eût été attentif, m'assure-t-on, à plusieurs des jeunes tentatives; il l'était toutes les fois qu'il ne voyait pas hostilité décidée. Il jugeait par lui-même, et discernait, sans paresse, sans préjugés; l'originalité se retrouvait en chacun de ses Jugements.--Au reste, il n'a guère eu rien à voir à aucune de ces tentatives que nous appelons _nôtres_; il était disparu auparavant. Contemporain du XVIIIe siècle, il l'a toujours en présence. Quand il dit _notre siècle_, c'est de celui-là qu'il s'agit pour lui.