Portraits littéraires, Tome II
Chapter 37
«En effet, quelle apparence que le bon Dieu n'ait fait la religion que pour les esprits pointus, et qu'il n'y ait pas quelque manière facile de connaître ce qui est faux? Quand il viendra quelque grivois d'_apôtre_ vous prêcher un _Credo_ de sa façon, au lieu de s'embarquer dans de grands alibi-forains qui font tourner la tête, vous n'avez, qu'à le regarder bien attentivement; je veux ne moissonner de ma vie si vous ne découvrez pas sur sa personne quelque chose d'hérétique, ne fût-ce qu'un bouton de veste.
«Mais, baste! la C. N. se moque de l'Église constitutionnelle, ce n'est pas l'embarras; le mal est qu'elle déteste la nôtre et qu'elle n'en veut point. Ainsi c'est à vous de voir si vous voulez vous trouver sans religion.
«La liberté du culte qu'on vous a promise depuis quelque temps, n'est qu'une farce. Si vous êtes catholiques, essayez un peu de jeter à la poste une lettre adressée _à Sa Sainteté, le Pape, à Rome_, vous verrez si elle arrivera.
«C'est cependant drôle qu'un catholique ne puisse pas écrire au Pape!
«Et vos évêques, où sont-ils? et vos prêtres, pourquoi ne vous les rend-on pas? Est-ce agir rondement de promettre une Église catholique, et de bannir les prêtres catholiques?--Mais, dira-t-on, nous en avons en Savoie.--Oui, ils y sont à leurs périls et risques. On les a calomniés, insultés, emprisonnés, fusillés. On recommencera demain, aujourd'hui, quand on voudra. On n'a point révoqué la loi qui les déporte ni celle qui confisque leurs biens, après une loi solennelle qui leur permettait de les administrer par procureur.
«Ne vous laissez donc pas tromper: la rancune contre notre religion est toujours la même, et, si l'on a fait quelque chose en sa faveur, ce n'est pas par amitié, ce n'est pas par justice, c'est par crainte. Les gens de l'_ouest_[195] n'ont pas voulu démordre, il a bien fallu accorder quelque chose, mais c'est bien à contre-coeur et de mauvaise grâce.
[Note 195: Les Bretons, les Vendéens.]
«Boissy-d'Anglas est, à ce qu'on dit, un des bons enfants de l'Assemblée; je ne crois pas qu'il aime à tourmenter son prochain. Cependant, quand il fit son rapport sur la liberté du culte, au nom des trois comités, il dit tout net que les intérêts de la religion étaient _des chimères_. Il ajouta: «Je ne veux point décider s'il faut une religion aux hommes..., s'il faut créer pour eux des illusions et laisser des opinions erronées devenir la règle de leur conduite. C'est à la philosophie à éclairer l'espèce humaine et à bannir de dessus la terre les longues erreurs qui l'ont dominée. C'est par l'instruction que seront guéries toutes les MALADIES de l'esprit humain. Bientôt vous ne les connaîtrez que pour les mépriser, ces dogmes absurdes, enfants de l'erreur et de la crainte: bientôt la religion des Socrate, des Marc-Aurèle, des Cicéron, sera la seule religion du monde.... Ainsi vous préparerez le seul règne de la philosophie.... Vous couronnerez avec certitude la révolution commencée par la philosophie.»
«Il faudrait avoir les yeux pochés pour ne pas voir ici un homme en colère, qui se console du décret dans la préface.
«Je mentirais au reste si j'assurais que je comprends tout ce morceau, et que je connais les trois théologiens dont il parle; mais je gagerais bien à tout hasard mes deux charrues contre un exemplaire de la nouvelle Constitution, que Socrate, Marc-Aurèle et Cicéron étaient protestants.»
L'objection contre les _trois théologiens_ pouvait porter coup en Savoie, à cette date de 1795; hors de là elle n'est que gaie.
Et ceci n'est pas, autant qu'on pourrait bien le croire, un accident du genre. Certes M. de Maistre, par le fond habituel de sa pensée, restera toujours un écrivain profondément sérieux; mais pourtant on n'a pas fait en lui la part de ce qui très-souvent dans le détail n'est que gai. On y aurait gagné de le voir beaucoup plus au naturel et moins terrible.
La dernière des brochures préliminaires de M. de Maistre, que j'aie à analyser, est son _Mémoire sur les prétendus Émigrés savoisiens_ (1796). Ici, comme il s'adresse à la législature de France, il sait prendre le ton convenable, bien qu'énergique, et non sans quelques-uns encore de ces éclats de parole qui vont devenir le cachet inséparable de son talent. C'est d'abord tout un tableau de la Terreur en sa malheureuse patrie. Puisque les grands historiens s'occupent si peu de ces vérités de détail, de ces bagatelles provinciales et locales, qui gêneraient leurs évolutions, qu'on veuille bien permettre au biographe de ne pas les négliger. Les Français, comme on l'a dit, étant entrés en Savoie le 22 septembre 1792, on ne vit, pendant un mois, que ce qu'on voit dans toutes les conquêtes; mais bientôt, les assemblées primaires ayant été convoquées, elles nommèrent des députés qui se réunirent à Chambéry sous le nom d'Assemblée nationale des Allobroges. L'homme influent dans cette Assemblée qui ne siégea que huit jours, celui qui dirigea tout, et dicta presque tous les décrets, fut le député Simond, de Rumilli dans le Mont-Blanc, ci-devant prêtre, guillotiné en 1794. Une loi de cette Assemblée invita tous les citoyens _qui avaient émigré dès le 1er août_ 1792 à reprendre leur domicile dans le terme de deux mois, sous peine de confiscation de tous leurs biens. On antidatait l'émigration, comme on voit, et on la faisait même antérieure à l'entrée des Français dans le pays: c'était pour atteindre certains grands propriétaires.
Les militaires firent leur devoir et restèrent à leur poste, fidèles à leurs serments. Presque tous les autres (et M. de Maistre de ce nombre), les femmes surtout et les enfants, rentrèrent en Savoie sur la foi de l'Assemblée. Au coeur de l'hiver, ils arrivèrent en foule et reprirent domicile dans le délai qui s'était prolongé jusqu'au 27 janvier 93; mais, au lieu de la tranquillité qu'ils avaient droit d'attendre, ils ne trouvèrent qu'une persécution cruelle. L'auteur du mémoire, témoin oculaire, en signale les hideuses particularités qui ne sont qu'une variante de ce qui se passait alors universellement; on emprisonne les hommes d'une part, les femmes de l'autre; on sépare les mères et les enfants; on sépare les époux: «C'était, disait le représentant Albitte, pour satisfaire à la décence. La cruauté dans le cours de cette Révolution a souvent eu, s'écrie l'auteur, la fantaisie de plaisanter: on croit voir rire l'Enfer: il est moins effrayant quand il hurle.»
Le règlement des prisons destinées à enfermer les suspects les accuse d'un crime tout nouveau, d'être _coalisés_ de VOLONTÉ _avec les ennemis de la république_; sur quoi l'auteur ajoute: «Caligula ne punissait que les rêves, il oublia les désirs!»
Le 1er septembre 1793, tout d'un coup, en vertu d'une détermination soudaine, à minuit, on tire les détenus de prison et on les transporte sur des charrettes de Chambéry à Grenoble, où ils manquent en arrivant d'être massacrés par la populace. Puis un autre caprice les ramène de Grenoble à Chambéry: le 9 thermidor les sauve: «Sans le 9 thermidor, dit l'auteur du mémoire, c'est une opinion universelle dans le département du Mont-Blanc, tous les prisonniers devaient être égorgés.»
Dans un moment si terrible, il arriva ce qui devait arriver: tous ceux qui purent s'échapper le firent et se réfugièrent soit en Piémont, soit en pays neutre. Et ici l'auteur invoquant les actes mêmes de la Convention après le 9 thermidor, démontre que ces émigrés par force majeure ne sont pas des émigrés.
Redevenue libre, la Convention, dans sa séance du 9 mars 1795, disait anathème au coup d'État du 31 mai qui avait proscrit les prétendus fédéralistes.--Une nouvelle loi (celle du 22 prairial) vint au secours des malheureux qui n'avaient fui la terre de liberté que pour échapper à la hache de Robespierre: elle rappelait ceux qui s'étaient soustraits depuis le 31 mai 93.
L'auteur discute avec fermeté et éloquence pour réclamer le bénéfice de cette loi en faveur des prétendus émigrés savoisiens. Il s'adresse, en terminant, aux Conseils, il apostrophe le Directoire exécutif et le rappelle à la clémence et à la justice au début d'un régime nouveau. M. de Maistre est ici le Lally-Tolendal de sa contrée, comme dans son pamphlet de _Claude Têtu_ il s'en était montré par avance le Paul-Louis Courier.
Ces préliminaires une fois accomplis, cette dette payée, et comme tout échauffé encore de sa guerre de montagnes, il sort enfin de la politique locale et s'élève au rôle de publiciste européen par ses _Considérations sur la France_. L'aspect change: ce n'est plus à un _Vendéen de Savoie_ qu'on va avoir affaire, c'est à un contemplateur plutôt stoïque et presque désintéressé. On a souvent admiré comment M. de Maistre, un étranger, avait si bien, je veux dire si fermement jugé du premier coup, et de si haut, la Révolution française; c'est, on vient de le faire assez comprendre, qu'il n'y était pas étranger, c'est qu'il l'avait subie et soufferte dans le détail; il ne l'a si bien jugée en grand que parce qu'il en avait pâti _de très-près_, et en même temps _de côté_. La double position (outre le génie) était nécessaire. A un certain moment, il a pu se détacher de la question locale et planer du dehors sur l'ensemble. Nous allons l'y suivre et le considérer dans cette phase nouvelle, définitive. Jusqu'ici il nous a suffi de le faire connaître graduellement et de le produire, non absolu encore, par des extraits, par des analyses, en nous effaçant. Malgré notre désir et notre insuffisance, il nous sera difficile de continuer à faire de même, et de contenir tout jugement contradictoire en face de l'intolérance fréquente des siens.
II
Trois écrivains du plus grand renom débutaient alors à peu près au même moment, chacun de son côté, sous l'impulsion excitante de la Révolution française, et on les peut voir d'ici s'agiter, se lever sous le nuage immense, comme pour y démêler l'oracle: on reconnaît madame de Staël, M. de Maistre, et M. de Chateaubriand.
Le plus jeune des trois, le seul même qui fût à son vrai début, M. de Chateaubriand, en ce fameux _Essai sur les Révolutions_, versant à flots le torrent de son imagination encore vierge et la plénitude de ses lectures, révélait déjà, sous une forme un peu sauvage, la richesse primitive d'une nature qui sut associer plus tard bien des contraires; d'admirables éclairs sillonnent à tout instant les sentiers qu'il complique à plaisir et qu'il entre-croise; à travers ces rapprochements perpétuels avec l'antiquité, jaillissent des coups d'oeil singulièrement justes sur les hommes du présent: lui-même, après tout, l'auteur de _René_ comme des _Études_, l'éclaireur inquiet, éblouissant, le songeur infatigable, il est bien resté, jusque sous la majesté de l'âge, l'homme de ce premier écrit.
Madame de Staël, qui, à la rigueur, avait déjà débuté par ses _Lettres sur Jean-Jacques_, et qui devait accomplir un jour sa course généreuse par ses éloquentes et si sages _Considérations_, laissait échapper alors ses réflexions, ou plutôt ses émotions sur les choses présentes, dans son livre _de l'Influence des Passions sur le Bonheur_; mais ce titre purement sentimental couvrait une foule de pensées vives et profondes, qui, même en politique, pénétraient bien avant.
M. de Maistre, enfin, dont nous avons surpris les vrais débuts antérieurs, éclatait pour la première fois par un écrit étonnant, que les années n'ont fait, à beaucoup d'égards, que confirmer dans sa prophétique hardiesse, et qui demeure la pierre angulaire de tout ce qu'il a tenté d'édifier depuis. Dès le premier mot, il indique le point de vue où il se place: comme Montesquieu, il commence par l'énoncé des rapports les plus élevés, mais c'est en les éclairant de la Providence: «Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par «une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir.» Ce sont les voies de la Providence dans la Révolution française que l'auteur se propose de sonder par ses conjectures et de dévoiler autant qu'il est permis. L'originalité de la tentative se marque d'elle-même. Le XVIIIe siècle ne nous a pas accoutumés à ces regards d'en haut, perdus en France depuis Bossuet. Pour être juste toutefois, il convient de rappeler qu'un homme que M. de Maistre a beaucoup lu tout en s'en moquant un peu, _le Philosophe inconnu_, Saint-Martin publiait, à la date de l'an III (1795), sa _Lettre à un Ami_, ou _Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française_, curieux opuscule dans lequel le point de vue providentiel est formellement posé[196]. Que M. de Maistre ait lu cette Lettre de Saint-Martin au moment même où elle fut publiée, on n'en saurait guère douter, parce qu'elle dut parvenir très-vite à Lausanne, où se trouvait alors un petit noyau organisé de mystiques, dont le plus connu, Dutoit-Membrini, venait de mourir précisément en ces années. Or, si l'on suppose M. de Maistre recevant, ainsi qu'il est très-probable, la communication de cette brochure dans le temps où il écrivait son pamphlet de _Claude Têtu_, mûr comme il était sur la question et tout échauffé par le prélude, il lui suffit d'un éclair, pour l'enflammer; il dut se dire à l'instant, dans sa conception rapide, que c'était le cas de refaire la brochure de Saint-Martin, non plus avec cette mollesse et cette fadeur à demi inintelligible, non dans un esprit particulier de mysticisme et dans une phraséologie béate qui tenait du jargon, mais avec franchise, netteté, autorité, en s'adressant aux hommes du temps dans un langage qui portât coup et avec des aiguillons sanglants qui ne leur donneraient pas envie de rire.
[Note 196: Et pour que l'on comprenne mieux dans quel sens analogue à celui de M. de Maistre, voici ce qu'après un préambule sur ses principes spiritualistes et sur la liberté morale, Saint-Martin disait à son ami: «Supposant donc... toutes ces bases établies et toutes ces vérités reconnues entre nous deux, je reviens, après cette légère excursion, me réunir à toi, te parler comme à un croyant, te faire, dans ton langage, ma profession de foi sur la Révolution française, et t'exposer pourquoi je pense que la Providence s'en mêle, soit directement, soit indirectement, et par conséquent pourquoi je ne doute pas que cette Révolution n'atteigne à son terme, puisqu'il ne convient pas que la Providence soit déçue et qu'elle recule.»
«En considérant la Révolution française dès son origine, et au moment où a commencé son explosion, je ne trouve rien à quoi je puisse mieux la comparer qu'à une image abrégée du Jugement dernier, où les trompettes expriment les sons imposants qu'une voix supérieure leur fait prononcer, où toutes les puissances de la terre et des cieux sont ébranlées, et où les justes et les méchants reçoivent dans un instant leur récompense; car, indépendamment des crises par lesquelles la nature physique sembla prophétiser d'avance cette Révolution, n'avons-nous pas vu, lorsqu'elle a éclaté, toutes les grandeurs et tous les ordres de l'État fuir rapidement, pressés par la seule terreur, et sans qu'il y eût d'autre force qu'une main invisible qui les poursuivît? N'avons-nous pas vu, dis-je, les opprimés reprendre, comme par un pouvoir surnaturel, tous les droits que l'injustice avait usurpés sur eux?
«Quand on la contemple, cette Révolution, dans son ensemble et dans la rapidité de son mouvement, et surtout quand on la rapproche de notre caractère national, qui est si éloigné de concevoir, et peut-être de pouvoir suivre de pareils plans, on est tenté de la comparer à une sorte de féerie et à une opération magique; ce qui a fait dire à quelqu'un qu'il n'y aurait que la même main cachée qui a dirigé la Révolution qui pût en écrire l'histoire.
«Quand on la contemple dans ses détails, on voit que, quoiqu'elle frappe à la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle frappe encore plus fortement sur le clergé...» Et il poursuit en s'attachant à exposer le mode de vengeance providentielle sur le clergé dans le sens qu'il entend. M. de Maistre, lui, l'entendait un peu différemment; mais peu importent ces variétés: la donnée providentielle est la même.]
Les dates, les circonstances locales, l'analogie du point de vue général et même d'un certain ordre d'idées aux premières pages, tout concourt à prêter à cette conjecture une vraisemblance que rien d'ailleurs ne dément [197].
[Note 197: Voir ce qui est dit de Saint-Martin en divers endroits des _Soirées de Saint-Pétersbourg_, particulièrement dans le onzième Entretien.--Il est aussi un beau passage d'une lettre de Bolingbroke à Swift (6 mai 1730), qui se rattache naturellement, et sans tant de mysticisme, au livre des _Considérations_ de De Maistre. Bolingbroke parle d'un écrit de Pope et du bien qui peut en résulter pour le genre humain: «J'ai pensé quelquefois, dit-il, que si les prédicateurs, les bourreaux, et les auteurs qui écrivent sur la morale, arrêtent ou même retardent un peu les progrès du vice, ils font tout ce dont la nature humaine est capable; une réformation réelle ne saurait être produite par des moyens ordinaires: elle en exige qui puissent servir à la fois de châtiments et de leçons; c'est par des calamités nationales qu'une corruption nationale doit se guérir.»]
Les _Considérations sur la France_ peuvent elles-mêmes être considérées sous plus d'un aspect. Celui qui domine, cette idée de gouvernement providentiel dont nous parlons, qui s'y Jessine en deux ou trois grands chapitres, et que l'auteur reprendra plus tard avec prédilection et raffinement, ne se produit ici que justifié par la grandeur même de la catastrophe: la voix de Dieu s'élance toute majestueuse du milieu des orages du Sinaï. En quoi la nation française est coupable; en quoi les Ordres immolés ont mérité de l'être; comment il y a solidarité au sein du même Ordre, comment la peine du coupable est réversible jusque sur l'innocent, et le mérite de celui-ci reversible à son tour sur la tête de l'autre; quelle mystérieuse vertu fut de tout temps attachée au sacrifice et à l'effusion du sang humain sur la terre; quelle effrayante dépense il s'en est fait depuis l'origine jusqu'aux derniers temps, à ce point que «le genre humain peut être considéré comme un arbre qu'une main invisible taille sans relâche, et qui va toujours en gagnant sous la faux divine:»--telles sont les hautes questions, tels les dogmes redoutables que remue en passant l'esprit religieux de l'auteur; et à la façon dont il les soulève, nul, après l'avoir lu, même parmi les incrédules, ne sera tenté de railler. M. de Maistre, en ses _Considérations_ et ailleurs, est, de tous les écrivains religieux, celui peut-être qui nous oblige à nous représenter de la manière la plus concevable, la plus présente et la plus terrible, le _Jugement dernier_; il donne à penser là-dessus, même aux sceptiques blasés de nos jours, parce qu'il fait concevoir l'inévitable fin et le _coup de filet_ du réseau universel, d'une manière ordonnée, toute spirituelle, tout appropriée aux intelligences sévères. Il nous met presque dans l'alternative ou de ne croire à aucune loi régulatrice, ou de croire avec lui.
En s'emportant dans ce vigoureux écrit à des assertions extrêmes, intempérantes, en ne voulant voir que le caractère purement _satanique_ de la Révolution, il garde pourtant, s'il est permis d'employer à son égard un tel mot sans offense, une certaine _mesure_; ses conjectures du moins observent encore, par rapport à ce qu'elles deviendront plus tard, une sorte de modestie que j'aime à relever: «...Il n'y a point, dit-il en un beau passage[198], il n'y a point de châtiment qui ne purifie, il n'y a point de désordre que l'_Amour éternel_ ne tourne contre le principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité[199]. Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, excepté les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer? et si nos conjectures sont plausibles, si elles ont pour elles l'analogie, si elles s'appuient sur des idées universelles, si surtout elles sont consolantes et propres à nous rendre meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, elles sont bonnes; ou plutôt, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies?»
[Note 198: Chap. III.]
[Note 199: C'est son _Suave mari magno_...., mais non point ici sans une véritable onction de christianisme.]
Un second aspect des _Considérations_, c'est celui des événements positifs et des jugements historiques que l'auteur y a appliqués; on n'en saurait assez admirer la sagacité et la portée précise. Une foule de vues qui n'ont prévalu et n'ont été vérifiées que par la suite apparaissent là pour la première fois; l'auteur, en ayant l'air de tirer à bout portant dans la mêlée, a prévenu et indiqué d'avance les visées de l'histoire. Aussi, tous ceux qui ont passé après lui dans l'étude de ces temps l'ont-ils pris, même ses adversaires politiques, en haute et singulière estime. M. de Maistre a très-bien vu le premier que, le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la _monarchie_ (c'est-à-dire l'intégrité des États du _roi futur_) ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme[200]. Le discours idéal qu'il prête (chap. II) à un guerrier au milieu des camps, pour exhorter ses compagnons d'armes à sauver la France et le royaume _quand même_, est d'une éloquence politique qui parle d'elle-même à toutes les âmes: il conclut par ces paroles si souvent citées, et que M. Mignet inscrivait, il y a près de vingt ans, en tête de son histoire: «Mais nos neveux, qui s'embarrasseront très-peu de nos souffrances et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé l'intégrité _du plus beau royaume après celui du Ciel_.»--Le rôle, la _fonction_, la magistrature de la France entre toutes les nations d'Europe n'a été nulle part plus magnifiquement reconnue. Langue universelle, esprit de prosélytisme, il y voit les deux instruments et comme les deux _bras_ toujours en action pour remuer le monde.
[Note 200: C'est aussi l'opinion formelle d'un connaisseur très-intéressé dans la question, de celui qui n'est autre que ce premier roi _futur_ (j'en demande bien pardon à M. de Maistre).--Voir les _Mémoires_ de Napoléon, tome I, page 4.]
Un troisième et remarquable aspect qui, dans les _Considérations_, se rattache au précédent, et qui prouve à quel point l'auteur avait bien vu, c'est le nombre de conjectures, de promesses, et même de prédictions qui se sont trouvées justifiées. Sous la question, toute civile et politique en apparence qu'elle était devenue, il découvre le caractère religieux, le sens théologique si vérifié par ce qui s'est produit à nos yeux depuis quarante ans, et lors de la grande réaction de 1800, et dans ce mouvement actuel, persistant et encore inépuisé des esprits. Il ne craint pas de poser le grand dilemme dans toute sa rigueur: «Si la Providence _efface_, sans doute c'est pour _écrire_... Je suis si persuadé des vérités que je défends, que lorsque je considère l'affaiblissement général des principes moraux, la divergence des opinions, l'ébranlement des souverainetés qui manquent de base, l'immensité de nos besoins et l'inanité de nos moyens, il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses, ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. C'est entre ces deux suppositions qu'il faut choisir, suivant le parti qu'on a pris sur la vérité du christianisme.» S'il se prononce dans les pages qui suivent, et avec une incomparable éloquence, pour le triomphe immortel de ce christianisme tant combattu, il a du moins donné jour à la perspective sur le _rajeunissement_. Je sais bien qu'il l'interprétait pour son compte en un sens rigoureux et orthodoxe, mais de plus libres que lui peuvent varier en idée la nuance.