Portraits littéraires, Tome II
Chapter 36
Le _Discours à madame la marquise de Costa_ nous le rend avec des défauts de jeunesse et presque de rhétorique encore, qui tiennent au genre; mais en même temps on ne perd pas longtemps de vue l'écrivain nouveau, le penseur original et hardi qui se décèle, qui se dresse par endroits et va décidément triompher. Les premières pages sont un peu dans l'imitation et le ton de Voltaire faisant l'éloge funèbre des officiers morts pendant la campagne de 1741, dans le ton de Vauvenargues lui-même déplorant la perte de son jeune et si intéressant ami Hippolyte de Seytres. L'auteur ne vient pas pour distraire, il ne veut pas munie consoler, il ne veut que s'attrister avec une mère. Il célèbre dès le début l'éducation morale par opposition à l'éducation scientifique:--Laisser mûrir le caractère sous le toit paternel,--ne pas répandre l'enfance au dehors. L'homme moral est plus tôt formé qu'on ne croit. Au reste, aucun système d'éducation ne saurait être généralisé: ici on appliqua l'amour; Eugène était son nom, _le Bien-né_. Le panégyriste s'étend un peu sur les anecdotes d'enfance, _puerilia_: un jour, on trouva l'enfant occupé à souffler de toutes ses forces le feu dans une chambre sans lumière: «Je travaille, dit-il, pour faire revenir mon _nègre_,» il appelait ainsi son ombre.--Eugène fut un enfant _préservé_. Il cultive les arts, la peinture. Est-ce à Genève qu'il va suivre ses études? La périphrase l'indiquerait, mais le nom n'y est pas; l'auteur en est encore aux périphrases comme plus élégantes. Des pensées élevées et politiques se font jour à travers cette gracieuse déclamation. Eugène, selon l'usage, entre au sortir de l'enfance dans la carrière militaire: «Il ne dépend point de nous de créer les coutumes; elles nous commandent. Leurs suites morales et politiques sont l'affaire du Souverain; la nôtre est de les suivre paisiblement et de ne jamais déclamer contre elles.»--Et sur la pureté de moeurs d'Eugène dans sa vie de garnison: «Pour lui le mauvais exemple était nul, ou changeait de nature; il n'avait d'autre effet que de le porter à la vertu, par un mouvement plus rapide, composé de l'attrait du bien et de l'action répulsive du mal sur cette âme pure comme la lumière.»
Au moment où la Révolution éclate, on dirait que l'auteur lui emprunte son plus mauvais style pour la peindre: «Un épouvantable volcan s'était ouvert à Paris: bientôt son cratère eut pour dimension le diamètre de la France, et les terres voisines commencèrent à trembler. O ma patrie! ô peuple infortuné!...» Et ailleurs: «Aussi vile que féroce, jamais elle (la Révolution) ne sut ennoblir un crime ni se faire servir par un grand homme; c'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les suppôts détestables ou les écoliers ridicules du philosophisme, c'est dans l'antre de la chicane et de l'agiotage qu'elle avait choisi ses adeptes et ses apôtres.» Ce style-là, loin d'être du bon de Maistre, n'est que du mauvais La Mennais. Voici qui est mieux:
«Mais c'est précisément parce que la Révolution française, dans ses bases, est le comble de l'absurdité et de la corruption morale, qu'elle est éminemment dangereuse pour les peuples. La santé n'est pas _contagieuse_; c'est la maladie qui l'est trop souvent. Cette Révolution bien définie n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral débarrassé de tous ses liens; de là cet épouvantable prosélytisme qui agite l'Europe entière. L'orgueil est immense de sa nature: il détruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer; de là encore les succès de ce prosélytisme. Quelle digue opposer à une doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus chères du coeur humain, et qui, avant les dures leçons de l'expérience, n'avait contre elle que les sages? La souveraineté du peuple, la liberté, l'égalité, le renversement de toute subordination, le droit à toute sorte d'autorité: quelles douces illusions! La foule comprend ces dogmes, donc ils sont faux; elle les aime, donc, ils sont mauvais. N'importe! elle les comprend, elle les aime. Souverains, tremblez sur vos trônes!»
Le contre-coup retentit en Savoie; là, ce n'aurait été qu'une querelle de famille; mais Paris convoite les pauvres montagnes: un petit nombre de _scélérats_ (je copie) répond au cri d'appel. Le roi, se croyant menacé, arme. Le 22 septembre 1792, la Savoie est envahie par l'armée française, et le Piémont près de l'être. Après la défense du Saint-Bernard (1793), Eugène, grièvement malade, court des dangers: il semblait «que la Providence voulût tenir ses parents continuellement en alarmes sur lui et, pour ainsi dire, les _accoutumer à le perdre_.» Il passe les quartiers d'hiver de 93-94 à Asti. Mais le génie de Bonaparte prélude déjà à ses prochaines destinées d'Italie, et dicte les opérations de la campagne qui va s'ouvrir.[190] Dès le 6 avril 94, éclate l'attaque générale des Français sur toute la chaîne du comté de Nice. Le 27, Eugène, se trouvant avec sa compagnie au sommet de la _Saccarella_, qui domine le _Col-Ardent_, marche à l'attaque de ce dernier poste, et y reçoit une balle à la jambe; ses grenadiers l'emportent; trois semaines après, à Turin, il succombe des suites de sa blessure.--Au moment de sa mort, «son âme, _naturellement chrétienne_, se tourna vers le Ciel... Il pria pour ses parents, les nomma tous et ne plaignit qu'eux.»
[Note 190: _Mémoires_ de Napoléon, tome I, page 61.]
Un passage du récit rend avec beauté ce tableau des morts chrétiennes dont on était désaccoutumé depuis si longtemps en notre littérature, et que le génie de M. de Chateaubriand, quelques années après, devait remettre en si glorieux et si pathétique honneur:
«L'orage de la Révolution avait poussé jusqu'à Turin un solitaire de l'ordre de la Trappe. L'homme de Dieu, présent à ce spectacle, défendait de la part du Ciel la tristesse et les pleurs. Séparé de la terre avant le temps, il ne pouvait plus descendre jusqu'aux faiblesses de la nature; il accusait nos voeux indiscrets et notre tendresse cruelle; il n'osait point unir ses prières aux nôtres: il ne savait pas s'il était permis de désirer la guérison de l'ange. Son enthousiasme religieux effraya celle qui vous remplaçait auprès de votre fils (une belle-soeur de Mme de Costa); elle pria l'anachorète exalté de diriger ailleurs ses pensées et de ne former aucun voeu dans son coeur, _de peur que son désir ne fût une prière_: beau mouvement de tendresse, et bien digne d'un coeur parent de celui d'Eugène!»
L'auteur adresse et approprie à son héros cette apostrophe célèbre de Tacite à Agricola, reproduite elle-même de celle de Cicéron à l'orateur Crassus: «Heureux Eugène! le Ciel ne t'a rien refusé, puisqu'il t'a donné de vivre sans tache et de mourir à propos.--Il n'a point vu, madame, les derniers crimes... Il n'a point vu en Piémont la trahison... Il n'a point vu l'auguste Clotilde sous l'habit du deuil et de la pénitence...» Mais voici le _finale_ qui s'élève, se détache en pleine originalité, et devient enfin et tout à fait du grand de Maistre:
«Il faut avoir le courage de l'avouer, madame, longtemps nous n'avons point compris la Révolution dont nous sommes les témoins, longtemps nous l'avons prise pour un événement; nous étions dans l'erreur: c'est une époque, et malheur aux générations qui assistent aux époques du monde! Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à contempler que dans l'histoire les grandes révolutions, les guerres générales, les fièvres de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires et les funérailles des nations! Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalle aux convulsions d'une nature condamnée et souffrante!--Fuyons, madame; _Encelade se tourne_.--Mais où fuir? Ne sommes-nous pas attachés par tous les liens de l'amour et du devoir? Souffrons plutôt, souffrons avec une résignation réfléchie: si nous savons unir notre raison à la Raison éternelle, au lieu de n'être que des _patients_, nous serons au moins des _victimes_.
«Certainement, madame, ce chaos finira, et probablement par des moyens tout à fait imprévus. Peut-être même pourrait-on déjà, sans témérité, indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent décrétés.[191] Mais par combien de malheurs la génération présente achètera-t-elle le calme pour elle et pour celle qui la suivra? C'est ce qu'il n'est pas possible de prévoir. En attendant, rien ne nous empêche de contempler déjà un spectacle frappant, celui de la foule des grands coupables immolés les uns par les autres avec une précision vraiment surnaturelle. Je sens que la raison humaine frémit à la vue de ces flots de sang innocent qui se mêle à celui des coupables. Les maux de tout genre qui nous accablent sont terribles, surtout pour les aveugles qui disent que _tout est bien_, et qui refusent de voir dans tout cet univers un état violent, absolument _contre nature_ dans toute l'énergie du terme. Pour nous, madame, contentons-nous de savoir que tout a sa raison que nous connaîtrons un jour; ne nous fatiguons point à chercher les _pourquoi_, même lorsqu'il serait possible de les entrevoir. La nature des êtres, les opérations de l'intelligence et les bornes des possibles nous sont inconnues. Au lieu de nous dépiter follement contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas, attachons-nous aux vérités pratiques. Songeons que l'épithète de _très-bon_ est nécessairement attachée à celle de _très-grand_; et c'est assez pour nous: nous comprendrons que sous l'empire de l'Être qui réunit ces deux qualités, tous les maux dont nous sommes les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de justice ou des moyens de régénération également nécessaires. N'est-ce pas lui qui a dit, par la bouche de l'un de ses envoyés: _Je vous aime d'un amour éternel_? Cette parole doit nous servir de solution générale pour toutes les énigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance. Attachés à un point de l'espace et du temps, nous avons la manie de rapporter tout à ce point; nous sommes tout a la fois ridicules et coupables.»
[Note 191: Toute l'oeuvre prochaine, l'oeuvre philosophique et théosophique de De Maistre, va sortir de là: c'est le premier instant où on la voit poindre.]
En terminant, l'auteur s'adresse encore à l'_Ombre chérie_ d'Eugène et retombe un peu dans la déclamation, au moins pour la forme; mais les germes de son système de réversibilité et d'ordre providentiel viennent de se montrer et n'ont plus qu'à pousser leur développement. Comme saint Augustin, en présence des épouvantables catastrophes de son siècle, il conçoit sa _Cité de Dieu_.
Cité étrange chez l'un comme chez l'autre, plus belle de titre et de conception que justifiable de détail, dans laquelle le bon sens, la sagesse humaine, trouvent à s'achopper presque à chaque pas, mais où les esprits vraiment religieux se satisferont de quelques hautes clartés!
Le pamphlet publié et distribué à Chambéry en août 95, sous le nom de _Jean-Claude Têtu_, est une Provinciale savoyarde à la portée du peuple, une petite lettre de Paul-Louis en style du cru. Partant le sel en est gros et gris, mais il y en a sous la trivialité. Il s'agit de profiter du nouveau bail réclamé par la France au sujet de la Constitution de l'an III, pour réveiller l'opinion royaliste dans le pays et pour pousser à une Restauration:
«..... Nous avons tous sur le coeur cette triste comédie de 1792, lorsqu'une poignée de vauriens, qui se faisaient appeler _la nation_, écrivirent à Paris que nous voulions être Français. Vous savez tous devant Dieu qu'il n'en était rien, et comme quoi nous fûmes tous libres de dire non, à la charge de dire _oui_?[192]
[Note 192: Il est bon, en histoire, de contrôler les récits l'un par l'autre, de se placer tour à tour sur chacun des revers des monts. Croirait-on bien, par exemple, à lire ces assertions positives, qu'il s'agit du même fait que l'historien de la Révolution française a résumé si couramment avec son agréable vivacité? «Tandis que ses lieutenants poursuivaient les troupes sardes, Montesquiou se porta à Chambéry le 28 septembre, et y fit son entrée triomphale, à la grande satisfaction des habitants, qui aimaient la liberté en vrais enfants des montagnes, et la France comme des hommes qui parlent la même langue, ont les mêmes moeurs et appartiennent au même bassin. Il forma aussitôt une assemblée de Savoisiens pour y faire délibérer une question qui ne pouvait pas être douteuse, celle de la réunion à la France.» (Thiers, tome III). Claude Têtu va essayer de répondre dans ce qui suit à cette dernière opinion si spécieuse. L'historien victorieux nous a dit la journée de l'entrée triomphale; M. de Maistre, l'un des battus, nous racontera tout à l'heure le lendemain et le _tous-les-jours_.
Or, voici une belle occasion de donner un démenti à ceux qui nous firent parler mal à propos. Aujourd'hui, nous ne sommes plus si épouvantés que nous l'étions alors; nous avons un peu repris nos sens. Croyez-moi, disons tout rondement que nous n'en voulons plus.
Vous croirez peut-être qu'il y a de l'imprudence à parler si clair? Au contraire, vous pourrez par là faire grand plaisir à la C. N. (Convention nationale). Tout le monde sait assez qu'elle a besoin et partant envie de la paix. Or, cette réunion à la France la gêne, et le voeu de la nation, quoiqu'il n'ait jamais existé que dans la boîte à l'encre du citoyen _Gorin_,[193] forme cependant un obstacle très-fort aux yeux de la C. N., qui est retenue par le point d'honneur plus que par la valeur de notre pays.
[Note 193: L'imprimeur du département.]
En lui disant la vérité, vous la mettrez à l'aise, et elle vous en saura gré: ce raisonnement est clair comme de l'eau de roche.
Mais supposons qu'elle pense autrement, qu'elle veuille à tout prix garder la Savoie et qu'elle y réussisse, que vous arriverait-il pour avoir dit que vous regrettez votre ancien souverain? Il vous arriverait d'être particulièrement estimés et chéris par la C. N. elle-même. Tout le monde ne sait-il pas qu'on aime les gens fidèles partout où ils se trouvent? Quand il y a de la révolte, de l'impertinence ou de l'insurgerie, à la bonne heure que les maîtres se fâchent; mais quand on parle poliment, chacun est libre de dire sa raison; on peut tirer son chapeau devant le drapeau tricolore et dire qu'on a de l'amitié pour la croix blanche. Par Dieu! chacun a son goût peut-être!--En disant qu'on aime les poires, méprise-t-on les pommes?
Si la C. N. vous gardait même après cette déclaration, elle vous aimerait comme ses yeux; c'est moi qui vous le dis.
Mais ce n'est pas tout. Quand même nous demeurerions Français, il ne faut pas croire que ce fût pour longtemps; un peu plus tôt, un peu plus lard, la chose volée revient toujours à son maître. La Savoie est au roi de Sardaigne depuis huit cents ans, personne ne peut lui faire une anicroche là-dessus; pourquoi la lui garderait-on? Parce qu'on la lui a prise, apparemment. Quelle chienne de raison! Demandez au tribunal criminel du district, vous verrez ce qu'il vous en dira.
La Savoie a bien été prise d'autres fois. On l'a gardée trois ans, cinq ans, sept ans, trente ans, mais toujours elle est revenue. Il en sera de même cette fois.
Le roi de France qui était avant celui qui était avant le dernier, fut un grand fier-à-bras, à ce que tout le monde dit: c'est une chose sûre qu'il faisait peur à tout le monde, et cependant, quoiqu'il convoitât la Savoie et qu'il s'évertuât beaucoup pour l'avoir, il ne put jamais en passer son envie.
Dans ma jeunesse, je ne comprenais pas pourquoi notre petite Savoie n'était pas une province de France, et comment cette _drumille_ avait pu vivre si longtemps à côté d'un gros brochet sans être croquée; mais, en y pensant depuis, j'ai vu combien feu ma grand'mère avait raison quand elle me disait: _Jean-Claude, mon ami, quand tu< ne comprends pas quelque chose, fie-toi à celui qui a fait le manche des cerises_.
La Savoie n'est pas à la France parce qu'il ne faut pas qu'elle soit à la France. Si les Français la possédaient, l'Italie serait flambée; ils bâtiraient dans notre pays des forteresses à tout bout de champ; ils feraient des chemins larges comme la grande allée du _Verney_ jusque sur nos plus hautes montagnes.[194] A la place de l'hospice Saint-Bernard, où l'on donne la soupe aux pèlerins, il y aurait une bonne citadelle avec des canons et de la poudre, et toute la diablerie que vous savez; et puis, au premier moment d'une guerre, ce serait une bénédiction de les voir dégringoler de l'autre côté! Soyez sûrs qu'ils y descendraient les mains dans leurs poches, et, quand une fois on est en Piémont, les gens qui savent un peu comment le monde est fait, disent que ce n'est plus qu'une promenade. Si M. l'empereur était assez grue pour souffrir que ces gaillards gardassent la Savoie, il ferait tout aussi bien de les mettre en garnison à Milan.
[Note 194: Vérifié par le Simplon.]
Mais tandis que la Savoie est au roi de Sardaigne, on ne peut pas être surpris en Italie. Diantre! c'est bien différent d'être dans un pays ou d'y aller.
Et nos bons amis les Suisses, croyez-vous qu'ils soient bien amusés d'entendre les tambours des Français de l'autre côté du lac? Les Génevois, qui ne sont que des marmousets, les fatiguent déjà passablement; jugez comme ils ont envie de toucher de tous côtés la république française! Sûrement les Français ne pourraient pas leur faire un plus grand plaisir que de s'en aller d'où ils sont venus. Les Suisses et les Savoyards sont cousins, ils font leurs fromages en paix et ne se font point d'ombrage. Que les grands seigneurs demeurent chez eux et ne viennent pas casser nos pots!
Il faudra donc rendre la Savoie parce que tout le monde voudra qu'on la rende, et quand la C. N. aurait les griffes assez fortes pour la retenir dans le moment présent, croyez-vous que ce fût pour longtemps? Bah! les choses forcées ne durent jamais.
Le courage des Français fait plaisir à voir, mais ne vous laissez pas leurrer par cette lanterne magique. Vous savez que lorsqu'on se rosse un jour de _vogue_, surtout lorsqu'on est un peu gris, on ne sent pas les coups; mais c'est le lendemain qu'on se trouve bleu par-ci et bleu par-là, qu'on se sent roide comme le manche d'une fourche, et qu'il n'y a pas moyen de mettre un pied devant l'autre.
«Quand la France sera froide, vous l'entendrez crier.»
Ce sont là, il me semble, de ces accents vibrants qui dénotent que, même sous le masque du Jacques Bonhomme et du Sancho de son pays, M. de Maistre ne peut pas se déguiser longtemps. Plus loin, pour exprimer que les Français ne sont pas encore guéris ni près de guérir du mal révolutionnaire: «S'ils étaient véritablement ennuyés d'être malades, dit-il, est-ce qu'ils ne se donneraient pas tous le mot pour faire venir de la _thériaque de Venise?_» Louis XVIII, comme on sait, était alors à Venise. Le maire de Montagnole continue de prendre ses compatriotes par tous les bouts, par l'énumération de tous leurs griefs, en réservant pour le dernier coup l'intérêt de la religion catholique si cher aux populations. Je continue de citer tout ce qui me paraît un peu saillant, ce pamphlet curieux étant parfaitement inconnu et introuvable aujourd'hui:
«Il y a plus de deux cents ans qu'il y eut déjà un tapage en France pour les affaires de huguenots. Notre curé en parlait un jour avec M. le châtelain: il appelait cela la _Digne_ ou la _Ligue_, ou la _Figue_, enfin quelque chose en _igue_. Mais c'était diabolique. Il disait que celle machine dura je ne sais combien de temps, trente ou quarante ans, je crois. Sainte Vierge Marie! cela ne fait-il pas dresser les cheveux? C'est bien pire aujourd'hui, puisqu'alors il y avait des rois, des princes, des seigneurs, des parlements, en un mot tout ce qu'il fallait pour faire la besogne après la folie passée; mais à présent que tout le royaume est en loques, ce sera le diable à confesser pour tout refaire. Serait-il possible que nous fussions mêlés là-dedans? _Libéra nos, Dominus_.
«Vous croyez peut-être, vous autres petits messieurs qui avez des habits de drap d'Elbeuf et des boutons d'acier, que c'est pour vous que le four chauffe, et que vous serez toujours les maîtres? Ah bien! oui, fiez-vous-y. On a déjà fait main-basse sur les'municipalités de campagne, ainsi adieu aux rois de village! il n'y a plus de districts, ainsi adieu aux rois de petites villes! ne voyez-vous pas comme tout s'achemine à vous rendre des zéros en chiffre? Quand tout sera tranquille, le peuple donnera les places à ceux que vous teniez en prison; et si, pendant cette tempête, quelques champignons sont sortis de terre, vous n'y gagnerez rien, car les _ci-après_ sont bien plus insolents que les _ci-devant_.
«On vous amuse aussi en vous parlant de la suppression des impôts. Sans doute qu'on n'ose pas mettre le peuple de mauvaise humeur dans ce moment, pour raison; mais seriez-vous assez simples pour croire que, dès qu'on sera maître de lui, on ne vous chargera pas comme des mulets du Mont-Cenis? La C. N. a fait tant d'assignats! tant d'assignats! que si on les collait tous par les bords, il y aurait de quoi couvrir la France de papier. Malgré ce qu'on en a brûlé dans toutes les gazettes, il en reste pour 14 milliards: or, savez-vous ce que c'est que 14 milliards? Pour faire celle somme en numéraire, il faudrait autant de louis qu'il y a de grains de blé en 455 sacs, mesure de Chambéry, pesant chacun 140 livres poids de marc. Le citoyen _Ginollet_, ci-devant collecteur de la taille, qui sait l'arithmétique comme son _Pater_, a fait ce compte sur ma table.
«Mais toutes ces débauches de papier ne peuvent durer, et à la fin, pour faire face aux dépenses, on vous demandera l'argent que vous avez, et même celui que vous n'avez pas.
«Enfin, comme il faut toujours garder la meilleure raison pour la dernière, tenez pour certain que, si vous demeurez Français, vous serez privés de votre religion. La C. N., disent certaines personnes, a promis la liberté du culte: oui; mais vous savez bien qu'on n'a rien tenu de ce qu'on vous avait promis. Souvenez-vous de ce qui se passa lorsqu'on établit l'Église constitutionnelle. Il n'y eut qu'un cri en Savoie contre cette manipulation ecclésiastique; mais vos électeurs eurent beau protester, on ne les écouta pas, et le jour qu'ils s'assemblèrent pour l'élection de ce drôle d'évêque qui nous a tant fait rire avant de nous faire pleurer, un des représentants du peuple dit expressément que, _si les électeurs raisonnaient, on ferait conduire deux pièces de canon à la porte de la cathédrale_: voilà comment on fut libre.
«Nous avons d'ailleurs un bon témoin de ce qui se passa. Grégoire, l'un des représentants, n'a-t-il pas dit formellement, dans le sermon qu'il a débité à la tribune de la Convention sur la liberté des cultes: _Nous avons promis de votre part la liberté du culte aux habitants du Mont-Blanc, et nous les avons trompés?_
«C'est clair, cela; mais ce que ce bon apôtre n'a pas dit, c'est qu'il était venu en Savoie tout justement pour y faire ce qu'il a blâmé dans les autres.
«Ce n'est pas seulement le culte de la déesse Raison dont nous ne voulons pas: nous ne voulons rien de nouveau, rien, ce qui s'appelle rien. On nous l'avait promis; pourquoi nous a-t-on trompés?
«Je l'entendis, ce curé d'Embremenil, le 16 février 1793, lorsqu'il se donna tant de peine dans la cathédrale de Chambéry pour nous prouver que l'Église constitutionnelle était catholique. Son discours emberlucoqua beaucoup de gens; mais, quoiqu'il ait de l'esprit comme quatre, il ne me fit pas reculer de l'épaisseur d'un cheveu. Quand je le vis en chaire, sans surplis, avec une cravate noire, ayant à côté de lui un chapeau rond au lieu d'un bonnet à houppe, et nous disant _citoyen_ au lieu de _mes frères_ ou _mon cher auditeur_, je me dis d'abord en moi-même:
_Cet homme est schismatique_.