Portraits littéraires, Tome II

Chapter 35

Chapter 353,538 wordsPublic domain

Le premier opuscule qu'on ait de lui, publié à Chambéry en 1775, a pour sujet et pour titre l'_Éloge de Victor-Amédée III_, duc de Savoie, roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, prince de Piémont, avec cette épigraphe: _Détestables flatteurs, présent le plus funeste_, etc. Le candide panégyriste en effet, s'abandonne avec ivresse, mais il ne flatte pas. Dans cette espèce d'épithalame adressé au père et au roi au moment du mariage de son fils Charles-Emmanuel avec Clotilde de France et pour fêter leur voyage en Savoie, le jeune substitut épanche en prose poétique sa fidélité exaltée envers son souverain. Il vante les vertus patriarcales de l'époux: «...A qui vais-je parler? Quoi? dans le XVIIIe siècle je vanterai les douceurs de l'amour conjugal?... Eh bien! je parlerai...» Et il raconte l'anecdote de l'étranger qu'il conduit à travers les appartements du palais et qui, arrivé dans le cabinet du roi, dit: «Je ne vois point le lit du roi.»--«Monsieur, lui répondis-je, nous ne savons ce que c'est que le lit du _roi_; mais si vous voulez voir celui du _mari de_ la _reine_, passons dans l'appartement de Ferdinande...» Il loue la religion du roi, il le loue de faire disparaître l'ignorance: l'enthousiasme, alors de rigueur, pour l'agriculture, pour les lumières, circule au milieu de ce culte de la religion conservé. Ce sont des déclamations sur les travaux construits: «Une digue immense arrête le Rhône prêt à engloutir les coteaux délicieux de Chautagne. Cruelle Isère, tu rendras la proie...» On noterait, si l'on voulait, quelques contrastes fortuits et piquants avec ce qu'il écrira plus tard: «J'avoue cependant qu'il y a dans tous les pays des hommes dont on ne saurait acheter les services trop cher: ce sont les _histrions_, les _saltimbanques_, les _délateurs_, les _eunuques_, les _archers_, les BOURREAUX, les _traitants_.... Car, ces gens-là n'ayant rien de commun avec l'honneur, on n'a que de l'argent à leur donner.» Le bourreau placé entre les tratants et les histrions! il le mettra plus à part une autre fois. Il loue encore le prince d'être l'_évêque extérieur_, comme on disait de Constantin, de se montrer également éloigné du relâchement et de la sévérité; et parlant des pays où l'accusation d'irréligion se renouvelle sans cesse parce qu'elle est toujours sûre d'être écoutée: «Que dis-je? n'a-t-on pas poussé l'extravagance et la cruauté jusqu'à allumer des bûchers, jusqu'à faire couler le sang au nom du Dieu très-bon? Sacrifices mille fois plus horribles que ceux que nos ancêtres offraient à l'affreux Teutatès, car cette idole insensible n'avait jamais dit aux hommes: Vous ne tuerez point, vous êtes tous frères; je vous haïrai si vous ne vous aimez pas.» Le voeu de tolérance cher au XVIIIe siècle trouve là son écho.

En même temps l'auteur, qui n'a pas encore toute sa cohérence, s'élève contre les incrédules «qui réclament à grands cris la liberté de penser... Qu'est-ce qui les empêche de penser? Ce sont les discours, ce sont les écrits que Victor défend avec raison.»

Tout à côté, La Fayette lui-même n'aurait pas désavoué la ferveur de cet élan sur la guerre d'Amérique: «La liberté, insultée en Europe, a pris son vol vers un autre hémisphère; elle plane sur les glaces du Canada, elle arme le paisible Pennsylvanien, et du milieu de Philadelphie elle crie aux Anglais: Pourquoi m'avez-vous outragée, vous qui vous vantez de n'être grands que par moi?»--Le tout finit et se couronne par un pompeux éloge de la France: «Charles, Clotilde, augustes époux, vous allez retracer à nos yeux les vertus de Ferdinande et de Victor!... Confondons les intérêts des deux États, et que les Français s'accoutument à se croire nos concitoyens. Toujours ce peuple aimable aura de nouveaux droits sur nos coeurs; chez lui, les grâces s'allient à la grandeur; la raison n'est jamais triste; la valeur n'est jamais féroce, et les roses d'Anacréon se mêlent aux panaches guerriers des Du Guesclin...» M. de Maistre pensera toujours, plus qu'il n'en voudrait convenir, à la France et à Paris, à cette Athènes absente qu'il saluait si gracieusement au début; mais il la peindra tout à l'heure moins anacréontique et un peu moins couleur de rose. La _lune de miel_ ne dura pas.

Le second opuscule qui se rapporte à ces années est un discours (resté manuscrit) que M. de Maistre prononça, en 1777, devant le sénat de Savoie, à l'une de ces rentrées solennelles où le jeune substitut avait la parole au nom du ministère public; d'après les extraits qu'on veut bien m'en transmettre, je n'y puis voir qu'une amplification de parquet _sur les devoirs du magistrat_. Si l'on cherchait à y surprendre les premières impressions, les premières émotions de l'homme public et de l'écrivain, on devrait y reconnaître surtout l'influence de Rousseau. Les locutions familières au philosophe de Genève. l'_Être des êtres_, l'_Être suprême_, et surtout la _vertu_, y sont prodiguées; le mot de _préjugés_ résonne souvent. Certains souvenirs des républiques grecques y figurent et trahissent à la fois l'inexpérience et la générosité du jeune homme. Je ne donnerai ici qu'un passage décisif en ce qu'il prouve que l'auteur, à ce moment, n'était point encore du tout revenu des idées généralement courantes sur le pacte ou contrat social:

«Sans doute, messieurs, tous les hommes ont des devoirs à remplir; mais que ces devoirs sont différents par leur importance et leur étendue! Représentez-vous la naissance de la société; voyez ces hommes, las du pouvoir de tout faire, réunis en foule autour des autels sacrés de la patrie qui vient de naître, tous abdiquent volontairement une partie de leur liberté; tous consentent à faire courber les volontés particulières sous le sceptre de la volonté générale; la hiérarchie sociale va se former; chaque place impose des devoirs; mais ne vous semble-t-il pas, messieurs, qu'on demande davantage à ceux qui doivent influer plus particulièrement sur le sort de leurs semblables, qu'on exige d'eux un serment particulier, et qu'on ne leur confie qu'en tremblant le pouvoir de faire de grands maux?

«Voyez le ministre des autels qui s'avance le premier: «Je connais dit-il, toute l'autorité que mon caractère va me donner sur les peuples; mais vous ne gémirez point de m'en avoir revêtu. Ministre de paix, de clémence et de _charité_, la douceur respirera sur mon front; toutes les vertus paisibles seront dans mon coeur; chargé de réconcilier le ciel et la terre, jamais je n'avilirai ces fonctions. Auguste interprète de Dieu parmi vous, on ne se déliera point des oracles qu'il rendra par ma bouche, car je ne le ferai jamais parler pour mes intérêts.»

Il est évident qu'il y a, dans ce portrait du ministre de paix, comme une réminiscence peu lointaine du _Vicaire savoyard_. Après le prêtre, l'orateur fait intervenir le guerrier, puis le magistrat, dont les devoirs sont le thème auquel particulièrement il s'attache. Mais jusqu'à présent le de Maistre que nous cherchons et que nous admirons n'est point encore trouvé.

Les années qui s'écoulèrent jusqu'au coup de tocsin de la Révolution française le laissèrent tel sans doute, étudiant et méditant beaucoup, mûrissant lentement, mais ne se révélant pas tout entier aux autres ni probablement à lui-même. Rien ne faisait pressentir l'illustration littéraire et philosophique, à la fois tardive et soudaine, dont il allait se couronner. C'était un magistrat fort distingué, non pas précisément (quoi qu'en ait dit quelqu'un de bien spirituel) un _mélange de courtisan et de militaire_: il n'avait de militaire que son sang de gentilhomme, et du courtisan il n'avait rien du tout. Dans cette espèce même de mercuriale dont nous parlions tout à l'heure, nous pourrions citer, sur l'indépendance et le stoïcisme imposés au magistrat, des paroles significatives qui dénoteraient toute autre chose que le partisan du bon plaisir royal[186].

[Note 186: «... Qu'on ne dise pas, messieurs, qu'il est maintenant inutile de nous élever à ce degré de hauteur que nous admirons chez les grands hommes des temps passés, puisque nous ne serons jamais dans le cas de faire usage de cette force prodigieuse. Il est vrai que, sous le règne de rois sages et éclairés, les circonstances n'exigent pas de grands sacrifices, parce qu'on ne voit pas de grandes injustices; mais il en est que les meilleurs souverains ne sauraient prévenir; et si quelqu'un ose assurer qu'en remplissant ses devoirs avec une inflexibilité philosophique, on ne court jamais aucun danger, à coup sûr cet homme-là n'a jamais ouvert les yeux. D'ailleurs, messieurs, la vertu est une force constante, un état habituel de l'âme, tout à fait indépendant des circonstances. Le sage, au sein du calme, fait toutes les dispositions qu'exige la tempête, et quand Titus est sur le trône, il est prêt à tout, comme si le sceptre de Néron pesait sur sa tête...]

L'est-il jamais devenu depuis lors dans le sens positif qu'on lui impute? il y aurait lieu, en avançant, de le contester. Ce qui n'est pas douteux, c'est que M. de Maistre passait, non seulement dans sa jeunesse, mais beaucoup plus tard, tout près de la Révolution, pour adopter les idées nouvelles, les opinions _libérales_. Dans quel sens et jusqu'à quel point? c'est ce qu'il a été impossible d'éclaircir, et l'on n'a pu recueillir à ce sujet que la particularité que voici:

Trop de latitude accordée au pouvoir militaire en matière civile avant amené quelques abus dans une petite ville de Savoie, M. de Maistre témoigna assez hautement sa désapprobation pour s'attirer, de la part de l'autorité supérieure à Turin, une vive réprimande. Peu de temps après, lorsque la Savoie fut envahie, il trouva piquant de se disculper, au moyen de cette lettre ministérielle, du reproche de _servilisme_ que lui lançait quelque partisan de la nouvelle république, quelque fougueux Allobroge de fraîche date.

L'abbé Raynal étant venu à Aix en Savoie, M. de Maistre, fort jeune encore, alla le voir avec quelques amis; mais une première visite suffit à la connaissance: l'absence de dignité dans l'homme le détrompa vite (s'il en était besoin) des déclamations philanthropiques de l'historien.

Du reste aucun événement proprement dit, ayant trait à la vie extérieure de M. de Maistre en ces années, n'a laissé de souvenir; sa situation était plus que jamais assise, un mariage vertueux avait achevé de la fixer; il aurait pu consumer, enfouir ainsi dans l'étude, dans la méditation, dans ces sortes d'extraits volumineux qu'on fait pour soi-même et auxquels manque toujours la dernière main, cette foule de pensées et de trésors dont on n'aurait jamais démêlé le titre ni le poids; il aurait pu, en un mot, ne jamais devenir le grand écrivain que nous savons, quand la Révolution française éclata et vint dégager en lui le talent, en frapper l'effigie, y mettre le casque et le glaive.

L'armée française, sous les ordres de Montesquiou, envahit la Savoie le 22 septembre 1792. Fidèle à son prince, le sénateur de Maistre partit de Chambéry le lendemain 23; désirant néanmoins juger par lui-même de l'_ordre_ nouveau, et profitant d'un décret de sommation adressé aux émigrés, il revint au mois de janvier 93: c'est durant ce séjour hasardeux qu'il eut sans doute à faire usage, pour sa justification, de la lettre ministérielle dont on a parlé. Suffisamment édifié sur le régime de liberté, il quitta de nouveau la Savoie en avril, et se retira à Lausanne, comme dans un vis-à-vis et sur un observatoire commode. Il passa dans cette ville, de tout temps si éclairée et si ornée alors d'étrangers de distinction, trois années entières, et ne rentra en Piémont qu'au commencement de 97. Le roi Victor-Amé lui donna pour mission à Lausanne de correspondre avec le bureau des affaires étrangères; et de transmettre ses observations sur la marche des événements en France et alentour. Les dépêches de M. de Maistre étaient soigneusement recueillies par les ministres étrangers résidant à Turin, et devenaient de la sorte un document européen. Bonaparte, nous apprend M. Raymond, trouva par la suite cette correspondance tout entière dans les archives de Venise. Qu'est-elle devenue? Elle aurait, comme étude de l'homme, bien du prix. Devant rendre compte aux autres de ses impressions successives, M. de Maistre atteignit vite à toute la hauteur de ses pensées.

Plusieurs écrits imprimés viennent, au reste, suppléer à ce qui nous manque et nous mettre entre les mains le fil qui désormais ne cesse plus. M. de Maistre publia successivement vers cette époque:

1° Des _Lettres d'un Royaliste savoisien à ses Compatriotes_. M. Raymond n'en indique que deux, mais j'ai eu sous les yeux la _quatrième_; elles parurent d'avril à juillet 1793.

2° Un _Discours à madame la marquise de C. (Costa)_ sur la vie et la mort de son fils Alexis-Louis-Eugène de Costa, lieutenant au corps des grenadiers royaux de Sa Majesté le roi de Sardaigne, mort, âgé de seize ans, à Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure reçue, le 27 avril précédent, à l'attaque du Col-Ardent (Turin, 1794), avec cette épigraphe:

Frutto senil insu 'l giovenil flore. (TASSE.)

C'est aussi en cette même année 94 que se publiait par les soins du comte Joseph, parrain et tuteur du livre, le charmant _Voyage autour de ma Chambre_ de son aimable frère. Ces années de séjour à Lausanne, on le voit, furent fécondes.

3° _Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole, district de Chambéry_, à ses chers concitoyens les habitants du Mont-Blanc, salut et bon sens! (Daté de Montagnole, le 10 août 1795).

4° _Mémoire sur les prétendus Émigrés savoisiens_, dédié à la Nation française et à ses législateurs. (Daté du 15 juillet 1796).

Cette année 96 est celle où parurent, à Neufchâtel d'abord, les _Considérations sur la France_, par lesquelles M. de Maistre entrait décidément dans la publicité européenne et devenait l'oracle éloquent d'une doctrine; mais les écrits que je viens d'énumérer, et très-différents des deux productions de jeunesse précédemment citées, restent la préface naturelle, l'introduction explicative et immédiate des _Considérations_. Il y aura intérêt à parcourir, à connaître par extraits ces pamphlets et brochures devenus très-rares, et qui même, sans une bienveillance toute particulière qui est venue au-devant de mes désirs, me fussent sans doute demeurés introuvables et inconnus.

Je n'ai eu sous les yeux que la _quatrième Lettre d'un Royaliste savoisien à ses Compatriotes_, datée du 3 juillet 1793; je ne parlerai donc que de celle-ci, qui avait été précédée nécessairement de trois autres, et qui semblait même réclamer une suite. La révolution est consommée en Savoie depuis l'invasion de septembre 1792; l'auteur dit aux siens: Voyez et _comparez_. L'objet de cette quatrième lettre est énoncé en tête: _Idée des lois et du gouvernement de Sa Majesté le roi de Sardaigne, avec quelques réflexions sur la Savoie en particulier_.

«Heureux, lit-on au début, heureux les peuples dont on ne parle pas! Le bonheur politique, comme le bonheur domestique, n'est pas dans le bruit; il est le fils de la paix, de la tranquillité, des moeurs, du respect pour les anciennes maximes du gouvernement, et de ces coutumes vénérables qui tournent les lois en habitudes et l'obéissance en instinct.» Et l'auteur montre que tel a été le caractère constant et le régime de la maison de Savoie, en qui il loue surtout le talent de gouverner sans jamais se brouiller avec l'opinion. Il commence par citer quelques-unes des déclamations proférées et publiées à l'occasion de l'_Assemblée générale des Allobroges_, «la raison éternelle et la souveraineté du peuple ayant exercé dans cette Assemblée nationale des Allobroges l'empire suprême que les armes françaises leur avaient reconquis.» Il ne manque pas les invectives burlesques contre ces institutions qui sacrifiaient le sang et les sueurs du peuple à l'entretien des palais et des châteaux (les palais de Savoie!). A ces banales insultes l'auteur oppose le tableau de ce qu'était ce gouvernement modéré et paternel: il montre en Savoie le clergé et la noblesse ne formant pas de corps séparé dans l'État; les libertés de l'Église gallicane observées par opposition à ce qui avait lieu en Piémont; le haut clergé sans faste, exemplaire de moeurs; le _bas_ clergé (expression qui était inconnue) jouissant de toute considération, et la noblesse elle-même paraissant assez souvent dans cette classe des simples curés. Quant à cette noblesse proprement dite, elle avait des privilèges sans doute, mais des privilèges très-limités; la qualité de noble était avant tout un titre honorifique qui obligeait plus étroitement envers l'État. Chaque jour les grands emplois faisaient entrer dans la noblesse des hommes, qui obtenaient ainsi une illustration marquée, sans devenir pourtant tout d'un coup les égaux des gentilshommes de race:

«La noblesse est une semence précieuse que le souverain peut créer, mais son pouvoir ne s'étend pas plus loin; c'est au temps et à l'opinion qu'il appartient de la féconder.»

Suivent des détails de l'ancienne organisation locale.--Le roi de Sardaigne avait publié un célèbre édit du 19 décembre 1771, pour l'affranchissement des terres en Savoie et l'extinction des droits féodaux. Depuis plus de vingt ans, le tribunal supérieur chargé de cette opération délicate n'avait jamais suspendu ses fonctions.--Mais, à chaque instant, des vues lumineuses et de haute politique générale sillonnent le sujet et élargissent les horizons: «Il est bon, dit le publiciste, en tout ceci purement judicieux, qu'une quantité considérable de nobles se jette dans toutes les carrières en concurrence avec le second ordre; non-seulement la noblesse illustre les emplois qu'elle occupe, mais par sa présence elle unit tous les états, et par son influence elle empêche tous les corps dont elle fait partie de se cantonner... C'est ainsi qu'en Angleterre la portion de la noblesse qui entre dans la Chambre des communes tempère l'âcreté délétère du principe démocratique qui doit essentiellement y résider, et qui _brûlerait_ infailliblement la Constitution sans cet amalgame précieux.»

Et plus loin: «Observez en passant qu'un des grands avantages de la noblesse, c'est qu'il y ait dans l'État quelque chose de plus précieux que l'or[187].»

[Note 187: Ceci commence a se faire sentir. Je dirai plus: en France, le triomphe de la classe moyenne et d'une certaine élite éclairée, mais pleine de sa propre opinion, nous a appris qu'il était bon aussi pour l'agrément qu'il y eût, dans la société quelque chose, non pas de plus précieux que l'esprit, mais de non fondé exclusivement sur l'esprit, j'entends un certain esprit fier de lui-même et de sa doctrine.]

Il raille de ce bon rire, qui s'essaye d'abord comme en famille, ses compatriotes devenus les _citoyens tricolores_, et se moque des raisonnements sur les assignats: «Lorsque je lis des raisonnements de cette force, je suis tenté de pardonner à Juvénal d'avoir dit en parlant d'un sot de son temps: _Ciceronem Allobroga dixit_[188]; et à Thomas Corneille d'avoir dit dans une comédie en parlant d'un autre sot: _Il est pis qu'Allobroge_.» Mais déjà il passe à tout moment la frontière et ne se retient pas sur le compte de la grande nation: «Quand on voit ces prétendus législateurs de la France prendre des institutions anglaises sur leur sol natal et les transporter brusquement chez eux, on ne peut s'empêcher de songer à ce général romain qui fit enlever un cadran solaire à Syracuse et vint le placer à Rome, sans s'inquiéter le moins du monde de la latitude. Ce qui rend cependant la comparaison inexacte, c'est que le bon général ne savait pas l'astronomie.»

[Note 188: Satire VII; il s'agit d'un certain Rufus qui traitait Cicéron d'Allobroge, comme qui dirait de Racine qu'il est un Béotien ou un crétin.]

Sur la justice il y a d'assez belles choses, rien qui sente le peintre futur du _bourreau_. Il rappelle toutefois que, lorsqu'on parlait des prisonniers d'État renfermés à Miolans, unique prison de ce genre en Savoie, on était plutôt tenté de s'en prendre au trop de clémence du prince; que trop souvent les prisons d'État autorisaient les erreurs de cette clémence, qu'elles dérobaient celui qui était plutôt dû au gibet ou aux galères, «et faisaient oublier cette maxime d'un homme célèbre, la plus belle chose peut-être que les hommes aient jamais dite: _La justice est la bienfaisance des rois_.»--Plus loin, à propos des prisons de Chambéry, il se plaît à faire ressortir le témoignage favorable de l'envoyé du Ciel, Howard. Ainsi, sur cette théorie de la rigueur, il n'a pas encore de parti pris.

Il appelle de tous ses voeux, en finissant, la restauration de Victor-Amé et s'élève avec passion, avec ironie déjà, contre les ambitieux voisins qui tant de fois, et au commencement du XVIIe siècle et depuis lors, ont troublé cet heureux pays: «Rejetez loin de vous ces théories absurdes qu'on vous envoie de France comme des vérités éternelles et qui ne sont que les rêves funestes d'une vanité immorale. Quoi! tous les hommes sont faits pour le même gouvernement, et ce gouvernement est la démocratie pure! Quoi! la royauté est une tyrannie! Quoi! tous les politiques se sont trompés depuis Aristote jusqu'à Montesquieu!... Non, ce n'est point sur la terre la moins fertile en découvertes qu'on a vu ce que l'univers n'avait jamais su voir, ce n'est point de la fange du _Manège_ que la Providence a fait germer des vérités inconnues à tous les siècles:

......... Sterilesne elegit arenas Ut caneret paucis, mersitque hoe _pulvere_ verum?»[189]

[Note 189: Lucain, livre IX. C'est Caton qui dit admirablement cela de l'oracle d'Ammon au milieu des sables.]

Et suit un éloge de la monarchie en une de ces images qui vont devenir familières à l'écrivain et qui saisissent la pensée comme les yeux: «La monarchie est réellement, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une _aristocratie tournante_ qui élève successivement toutes les familles de l'État; tous les honneurs, tous les emplois sont placés au bout d'une espèce de lice où tout le monde a droit de courir; c'est assez pour que personne n'ait droit de se plaindre. Le _Roi_ est le juge des courses.»--Que vous en semble? A voir s'ouvrir cette lice grandiose et presque olympique dont Montesquieu eût envié avec la justesse le relief éclatant, il devient clair que le lecteur de Pindare n'a point perdu ses veilles, et que M. de Maistre est déjà trouvé.