Portraits littéraires, Tome II

Chapter 39

Chapter 393,848 wordsPublic domain

Revenons un peu à ses ouvrages. La Révolution française fut son grand moment, son point de maturité et d'initiation clairvoyante. Tout ce qui était là, même à travers la poussière, même dans le sang, il le vit bien; mais ce qui se prépara ensuite, il n'était plus à côté pour l'observer. De là ses opinions de plus en plus particulières. Son esprit confiné en Russie, dans ce belvédère trop lointain, continua de conclure, de pousser sa pointe et de faire son chemin tout seul. Quand il se trouva à Paris un moment, en 1817, sa montre ne marquait plus du tout la même heure que la France: était-ce à l'horloge des Tuileries qu'était toute l'erreur?

Il est donné au génie de beaucoup prévoir et deviner; rien toutefois n'est tel que de voir et d'observer en même temps. Si M. de Maistre a compris d'emblée, à ce degré de justesse, la Révolution française, c'est, nous l'avons assez montré, qu'il l'avait vue de près et sentie à fond par sa propre expérience douloureuse. Ce fut là sa grande inspiration originale et vraie. A mesure qu'il s'en éloigne, il va s'enfonçant dans la prédiction; il croit sentir en lui _je ne sais qu'elle force indéfinissable_, ce que nous appellerions l'entrain d'une grande nature en verve. L'impulsion est donnée; comme Jeanne d'Arc continua de combattre, il continue de prédire après que le Dieu, c'est-à-dire le rayon juste du moment, s'est retiré de lui. Le voilà (ô infirmité humaine!) qui se monte d'autant plus fort et qui tombe dans l'excentrique, dans le particulier, dans le paradoxe spirituel, étincelant, mystique et hautain, encore semé d'aperçus, de lueurs merveilleuses, mais non plus fécond ni frappant en plein dans le but. A Pétersbourg, il est seul ou n'a affaire qu'à des esprits absolus. La solitude entête; l'aurore boréale illumine; il écrit n'étant qu'à un _pôle_. Or, en toute vérité, il faut, pour l'embrasser, tenir à la fois les deux pôles et l'entre-deux. Dans ce palais des glaces qu'il habite, les objets se réfléchissent aisément sous des angles qui prêtent à l'illusion. Ce qui est certain, c'est qu'il ne voit plus la France que de loin, par les grands événements extérieurs: ce qui s'y engendre et s'y prépare de nouveau, ce qui demain y doit vivre et n'a pas de nom encore, il ne le sait pas.

Rien d'étonnant donc, rien d'injurieux à M. Le Maistre, que de reconnaître qu'il lui est arrivé, à cet esprit si élevé et si avide des hautes vérités, la même chose qu'on a précisément remarquée de certains empereurs et conquérants: il a eu ses deux phases. Dans la première, s'il ne marche pas _avec_, il marche droit du moins _sur_ son temps; il le contredit, il le croise, en le devançant, en l'expliquant. Dans la seconde, il veut pousser son oeuvre individuelle, qu'il croit universelle, son pur paradoxe absolu; il veut faire rétrograder ou dévier son temps, il le violente; ce ne sont plus que des éclats.

En mai 1809, il achevait d'écrire son petit traité sur le _Principe générateur des Constitutions politiques_. C'est le premier ouvrage de lui qui s'échappa de son portefeuille après son long silence; il le publia à Saint-Pétersbourg dans les premiers mois de 1814[206]. Un exemplaire en vint en France aux mains de M. de Bonald, un peu après la Charte: furieux contre la concession royale, le théoricien de la _Législation primitive_ n'eut rien de plus pressé que de faire réimprimer le _Principe générateur_ par manière de contre-partie et de réfutation _ad hoc_. Louis XVIII, l'auguste auteur, piqué dans sa plus belle page, en voulut à M. de Maistre, auquel autrefois il avait écrit une lettre de compliments à l'époque des _Considérations_. M. de Maistre, apprenant cet imbroglio, s'empressa d'écrire à M. de Blacas pour se justifier de tout dessein de réfutation; il invoqua les deux grandes preuves, _l'alibi_ et _l'art de vérifier les dates_: il était à Saint-Pétersbourg, il y écrivait l'ouvrage en 1809, il l'y publiait au commencement de 1814, avant que Louis XVIII fût rentré en France. Comme procédé, il avait parfaitement raison, et il demeurait absous. Mais, au fond, M. de Bonald ne s'était pas trompé sur la portée de l'ouvrage, qu'il avait pris au bond. Le _Principe générateur_, à chaque page, est comme un soufflet donné à la Charte et à nos constitutions écrites.

[Note 206: M. de Saint-Victor (préface des _Soirées_) dit que le _Principe générateur_ fut publié à Saint-Pétersbourg dès 1810; l'exact Quérard le porte à cette année également; mais je crois que c'est une méprise qui provient de la date mise à l'ouvrage (mai 1809). L'auteur dit positivement dans la préface qu'il garde son opuscule en portefeuille depuis cinq ans.]

Déjà dans les _Considérations_, M. de Maistre avait fort insisté sur l'ancienne constitution monarchique écrite _es-coeurs_ des Français; il revient expressément ici sur l'origine _divine_ de toute constitution destinée à vivre. Nourri de l'antiquité, abreuvé à ses hautes sources et à ses sacrés réservoirs, il comprend la force et nous révèle le génie inhérent des législateurs primitifs, des Lycurgue, des Pythagore. Il est lui-même, comme esprit, de cette lignée des Pythagore et des Platon; il en retrouve et en fait puissamment sentir l'inspiration politique et civile, voisine du sanctuaire; en ce sens on a eu raison de dire ce beau mot, qu'il est le _Prophète du passé_[207].

[Note 207: Ballanche, _Prolégomènes_.]

Mais un autre ordre de temps est venu; de nouvelles conditions générales ont été introduites dans le monde; un Lycurgue s'y briserait. Il faut subir son temps pour agir sur lui. M. de Maistre ne voit que les principes antiques, et les voyant vivants et pratiqués (avec moins de rigueur pourtant qu'il ne le dit) dans le passé, dans un passé récent, il a l'air de croire qu'on pourra les replanter exactement tels ou à peu près dans l'avenir, dans un avenir prochain; il se trompe. Ces principes, autrefois et hier encore vivants, ainsi replantés, deviennent aussi abstraits et aussi morts que ceux des constitutionistes et des faiseurs sur papier dont il se moque. On ne replante pas à volonté les grands et vieux arbres; et des nouveaux, c'est le cas, pour le réfuter, de dire avec lui: Rien de grand n'a de grand commencement, _crescit occulto velut arbor cevo._ En effet, à travers ce qu'il appelle un pur interrègne, un chaos, quelque chose en dessous s'est péniblement formé, ou du moins trituré, pétri, préparé; c'est ce quelque chose de nouveau et de mixte qui doit faire le fond du prochain régime et qui doit vivre. Il manquait à M. de Maistre, absent, de l'avoir vu de près, _encore sans nom_ (car le nom de tiers-état dont Sieyès l'avait baptisé au début n'était que l'ancien). La Constitution de l'an III, dont l'auteur des _Considérations_ se moque, tenait déjà compte à sa manière, autant qu'elle le pouvait dans l'effervescence, de cette _moyenne_ encore informe de la nation que les journées de Fructidor et autres coups d'État refoulèrent. Le Consulat surtout en tint compte et s'y fonda; l'Empire à la fin la méconnut tout à fait et se perdit. C'est également pour avoir méconnu ce quelque chose de mixte qu'elle avait tant contribué à créer et à organiser, que la Restauration a péri; c'est parce qu'il le respecte, qu'il l'accommode, et qu'en gros il le contente, que le régime présent est en train de vivre. Il oublie même un peu trop de le diriger, et il y cède trop.--Soit.--C'est le défaut contraire au précédent.--Ce n'est pas un très noble régime, dira-t-on, qu'un tel régime représentatif et monarchique, avec une seule hérédité, sans aristocratie véritable, sans démocratie entière et Franche.--Non: mais c'est un régime sensé, modéré, tolérable assurément, et, qui plus est, assez heureux.--Mais vivra-t-il? s'écriera le théoricien absolu; qu'on ne me parle pas de cet enfant au maillot! Combien a-t-il d'années? Qu'on attende!--Oui, on attendra. Je ne répondrai point que cette forme de gouvernement elle-même ne soit une préparation, un intervalle, une transition à de plus souveraines. Mais toutes les formes de gouvernement en sont là. Il suffit qu'elles vivent avec honneur un certain laps d'années, et qu'elles procurent durant ce temps à un certain nombre de générations repos et bonheur, de la manière dont celles-ci l'entendent. Après quoi ces formes passent, elles se brisent, elles se transforment. Les historiens, les théoriciens viennent alors, les dégagent de ce qui les neutralisait souvent et les voilait aux yeux des contemporains, et en font à leur tour des principes et des systèmes qu'ils opposent aux nouvelles formes naissantes et à peine ébauchées. Ainsi va le monde; et, pour qui a la tournure d'esprit religieuse, il y a moyen encore, dans tout cela, de retrouver Dieu.--Je crois avoir répondu fort terre-à-terre, mais non pas trop indirectement, à la doctrine du _Principe générateur_.

En traduisant et en publiant (1816) avec des additions et des notes le traité de Plutarque sur _les Délais de la Justice divine dans la Punition des Coupables_, M. de Maistre donnait la mesure de la largeur et de la spiritualité de son christianisme; en se faisant l'introducteur et comme l'hôte généreux du sage païen, il disait à tous que les bras toujours ouverts de son Christ n'étaient pas étroits. Son fameux ouvrage du _Pape_, publié en 1819, semblait au contraire rétrécir et rehausser singulièrement le seuil du temple. Il n'aurait voulu que le rendre à jamais stable et visible, en le fondant sur le rocher.

M. de Maistre fut conduit à son livre du _Pape_ par sa force logique. Il était pénétré du gouvernement temporel de la Providence et en avait vu les coups de foudre dans notre Révolution; mais, au lieu de se borner à reconnaître et à constater, il s'avisa de vouloir compter en quelque sorte ces coups, d'en sonder la loi mystérieuse et de remonter au dessein suprême. Son esprit positif et précis ne pouvait s'accommoder d'une vague idée et d'un à-peu-près de Providence, ne se manifestant que çà et là. Or, pour faire cette Providence complète et vigilante, et sans cesse unie à l'homme, il fallait lui trouver un organe et un oracle permanent. Il n'était pas homme, comme les mystiques, comme Saint-Martin et les autres, à supposer je ne sais quelle petite Église secrète et quelle franc-maçonnerie à voix basse, dont le sacerdoce catholique n'eût été qu'un simulacre sans vertu, une ombre dégradée et épaissie. Quant aux protestants et aux chrétiens libres, disséminés, croyant à la Bible sans interprète, c'est-à-dire, selon lui, à l'écriture sans la parole et sans la vie, il ne s'y arrêtait même pas. Pour lui, le siège et l'instrument de la chose sacrée devait être manifeste et usuel, visible et accessible à toute la terre; ce ne pouvait être que Rome; et comme les objections abondaient, il se fit fort de les lever historiquement, dogmatiquement, et de tout expliquer: tour de force dont il s'est acquitté moyennant quelques exploits incroyables de raisonnement, moyennant surtout quelques entorses çà et là à l'exactitude et à l'impartialité historiques, comme Voltaire, Daunou et les autres détracteurs en ont donné dans l'autre sens; mais les entorses de De Maistre sont magnifiques et à la Michel-Ange. Les autres, les enragés et les malins, n'ont donné que des crocs-en-jambe.

Je sais tout ce qu'on peut opposer de front et dans le détail à une pareille théorie et à l'histoire qu'elle suppose et qu'elle impose. De ce qu'une chose, selon qu'il le croit, est nécessaire pour le salut moral du genre humain, M. de Maistre en conclut qu'elle est et qu'elle est vraie. Ce raisonnement est héroïque, il mène loin. Chaque esprit systématique, au nom du même raisonnement, va nous apporter sa promesse ou sa menace. M. de Maistre nous dira que, lui, il ne rêve pas, qu'il y a possession pour son idée, qu'il y a le fait subsistant et reconnu; mais ce fait lui-même est une question. Pourtant, jusque dans l'excès de sa théorie pontificale, M. de Maistre ne faisait encore que marquer sa foi vive et à tout prix au gouvernement providentiel. Bien des historiens et des philosophes nous parlent dans leurs discours officiels de la Providence, de laquelle ils ne se préoccupent pas du tout ailleurs, ne la prenant que comme il prennent leur toque ou leur bonnet de cérémonie. Le problème qui consiste à chercher à cette Providence un signe distinct, un fanal terrestre, auquel on puisse la reconnaître pour s'y diriger, demeure tout entier pendant et nous écrase. Les politiques, (je ne les en blâme pas) et tous les intéressés qui font semblant de croire ont beau voiler l'abîme rouvert, l'anxiété douloureuse de bien des âmes le trahit. Entre une Rome à laquelle on ne croit plus qu'assez difficilement, et une Providence philosophique qui n'est guère qu'un mot vague pour les discours d'apparat, bien des esprits inquiets et sincères se réfugient dans une sorte de religion de la nature et de l'ordre absolu, qui a déjà essayé plusieurs costumes en ces derniers temps.

I1 n'entre dans mon dessein ni dans mes moyens de discuter historiquement un livre tel que celui du _Pape_; dogmatiquement, ce n'est point aux sceptiques qu'il s'adresse, la _couleuvre_ serait trop forte du premier coup. C'est aux chrétiens plus ou moins séparés et pourtant fidèles encore à la hiérarchie, c'est aux catholiques gallicans, aux épiscopaux anglicans, aux Églises grecques photiennes, qu'il va chercher querelle directe et faire la leçon. Le style en est grand, mâle, éclairé d'images, simple d'ordinaire, avec des taches d'affectation; si on peut noter du mauvais goût par points, on n'y rencontre jamais du moins de déclamation ni de phrases. Il y a du _sophiste_, a-t-on dit; soit; mais il n'y a jamais de _rhéteur._ Arrangez cela comme vous voudrez.

Quelles que soient les croyances ou les non-croyances du lecteur, il ne peut qu'admirer historiquement le beau passage (livre II, chapitre V) sur la translation de l'empire à Constantinople et sur la _fable_ de la donation, qui est _très-vraie_. De telles vues, dont ce livre offre maint exemple, rachètent bien de petits excès. Un résultat incontestable qu'aura obtenu M. de Maistre, c'est qu'on n'écrira plus sur la papauté après lui, comme on se serait permis de le faire auparavant. On y regardera désormais à deux fois, on s'avancera en vue du brillant et provoquant défenseur, sous l'inspection de sa grande ombre. Tout en le combattant, on l'abordera, on le suivra. En se faisant attaquer par ceux qui viennent après, il les amène sur son terrain, il les traîne à la remorque. N'est-ce pas une partie de ce qu'il a voulu?

Un fait positif et piquant, c'est que, dans ce terrible ouvrage du _Pape_, beaucoup de choses ont été (qui le croirait?) _adoucies_, plus d'un trait relatif à Bossuet, par exemple. J'ai eu l'honneur de connaître à Lyon le savant respectable et modeste [208] que M. de Maistre n'avait jamais vu, mais à qui il avait accordé entière confiance; ce fut par ses soins que, dans cette ville toute religieuse, foyer de librairie catholique pour le Midi et la Savoie, se prépara l'édition du _Pape_ et de plusieurs des écrits qui suivirent. Une correspondance régulière s'était engagée, dans laquelle le consciencieux éditeur ne ménageait pas les objections, les critiques; M. de Maistre s'y montrait bien souvent docile, et avec une remarquable facilité, dénué en effet de toute prétention littéraire proprement dite, comme un homme du monde dont ce n'était pas le métier. Il n'y avait que les cas réservés où l'idée de ces _damnés_ Parisiens lui revenait en tête et le faisait insister sur sa phrase: «Laissons cela, ils aimeront cela;» ou bien: «Bah! _laissons-leur cet os à ronger_.» Je prends plaisir à répéter ce mot qui est une clef essentielle dans le De Maistre.

[Note 208: M. Déplace. Voir sur cet homme de bien la très-utile Notice de M. Collombel, laquelle confirme et développe pleinement nos assertions. J'en donne un extrait dans l'_Appendice_ ci-après, à la fin de ce volume.]

Le livre intitulé _de l'Église gallicane dans son rapport avec le souverain Pontife_ n'est qu'un appendice du _Pape_. Écrit en 1817 à la fin du séjour en Russie, il ne parut qu'en 1821, vers le temps de la mort de l'auteur, qui en avait disposé lui-même la publication par une préface d'août 1820. c'est dans ce fameux pamphlet qu'il s'attaque plus expressément à Bossuet et à Pascal, à Port-Royal et au jansénisme. Le chapitre dans lequel j'ai dû examiner et réfuter cette polémique fait partie de l'ouvrage sur Port-Royal que je continue, et il est tout entier écrit depuis longtemps. Dans un sujet que j'ai étudié assez à fond et sur un terrain circonscrit où je me sens le pied solide, je ne crains pas d'affronter, de choquer M. de Maistre, qui y arrive avec quelque peu de cette légèreté et de ce bel air superficiel qu'il a reproché à tant d'autres. Mais détacher et donner ici ce chapitre serait chose impossible pour l'étendue, et même peu assortie pour le ton. Quand je fais le portrait d'un personnage, et tant que je le fais, je me considère toujours un peu comme chez lui; je tâche de ne point le flatter, mais parfois je le ménage; dans tous les cas, je l'entoure de soins et d'une sorte de déférence, pour le faire parler, pour le bien entendre, pour lui rendre cette justice bienveillante qui le plus souvent ne s'éclaire que de près. Lorsqu'une fois cette tâche est remplie, je me retrouve au-dehors, je suis en mesure de m'exprimer plus librement, me souvenant toujours, s'il est possible, de ce que j'ai dit et jugé; mais je parle plus haut, s'il est besoin, et du ton que m'inspire la rencontre. Telle est ma morale en ce genre de critique et de _portraiture_ littéraire; c'est ainsi que j'observe les _moeurs_ de mon sujet.

Les Soirées de _Saint-Pétersbourg_ suivirent de près l'_Église gallicane_, et parurent la même année (1821). Il ne leur manque, pour être complètes, que quelques pages du dernier Entretien, et une autre Soirée de conclusion que l'auteur voulait ajouter sur la Russie, par reconnaissance de l'hospitalité qu'il y avait trouvée. Les _Soirées_ sont le plus beau livre de M. de Maistre [209], le plus durable, celui qui s'adresse à la classe la plus nombreuse de lecteurs libres et intelligents. On ne lit plus Bonald, on relit comme au premier jour son libre et mordant coopérateur. Chez lui, l'imagination et la couleur au sein d'une haute pensée rendent à jamais présents les éternels problèmes. L'origine du mal, l'origine des langues, les destinées futures de l'humanité,--pourquoi la guerre?--pourquoi le juste souffre?--qu'est-ce que le sacrifice?--qu'est-ce que la prière?--l'auteur s'attaque à tous ces _pourquoi_, les perce en tous sens et les tourmente: il en fait jaillir de belles visions. La forme d'entretien amène à chaque pas la variété, l'imprévu, met en jeu l'érudition, justifie la boutade et le sarcasme, tout en laissant jour à l'effusion et à l'éloquence. Le _chevalier_, le Français, homme du monde et honnête homme, c'est le bon sens noble, ouvert et loyal; le _sénateur_, le Russe-grec, c'est la science élevée, religieuse, un peu subtile et irrégulière, c'est l'élan philosophique; le _comte_ est ou veut être le théosophe prudent et rigoureux: on a, dans ce concert des trois, quelque chose d'un Platon chrétien. Celui qui consent à se laisser emporter dans cette sphère supérieure, et à diriger son regard selon le rayon, sent par degrés, en montant, de grandes difficultés s'aplanir, et bien des notes discordantes d'ici-bas s'apaiser en harmonie.

[Note 209: «Les Soirées sont mon ouvrage chéri. _J'y ai versé ma tête_; ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-être, mais au moins tout ce que je sais.» Lettre du comte de Maistre ù M. Déplace, du 11 décembre 1820.]

En lisant les _Soirées_, on se demande involontairement: M. de Maistre était-il donc un pur catholique du passé? Ne se rattachait-il par aucune vue, par aucun éclair, à ce christianisme futur dont M. de Chateaubriand lui-même, en ses derniers écrits, semble ne pas répudier la venue [210], dont M. Ballanche a semblé, dès l'abord, ouïr et répéter avec douceur les Vagues échos? M. de Maistre, malgré tout ce qu'on peut dire, en croyant bien n'en pas être, et en protestant contre, n'y conspirait-il point, autant que personne, par mainte pensée hautement échappée? Et s'il n'y a rien de nouveau en lui, comment se fait-il que, sur ses drapeaux, la plus novatrice des sectes religieuses de notre âge ait pu inscrire à son heure tant de paroles prophétiques, à lui empruntées, pour manifeste et pour devise?

[Note 210: Voir les _Études historiques_, chapitre de l'_exposition_ «Le christianisme n'est point le cercle inflexible de Bossuet; c'est un cercle qui s'étend à mesure que la société se développe...»]

Ce sont là des questions que nous posons à peine, mais qui se lèvent devant nous; et comme la lecture de De Maistre met, bon gré mal gré, en train de prédire, nous nous risquerons à ajouter: Quoi qu'il puisse arriver dans un avenir quelconque, et même (pour ne reculer devant aucune prévision), même si quelque chose en religion devait définitivement triompher qui ne fût pas le catholicisme pur, que ce fût une convergence de toutes les opinions et croyances chrétiennes, ou toute autre espèce de communion, De Maistre aurait encore assez bien compris l'alternative à l'heure de crise, il aurait assez ouvert les perspectives profondes et assez plongé avant son regard, pour s'honorer à jamais, comme génie, aux yeux des générations futures vivant sous une autre loi; il ne leur paraîtrait à aucun titre un Julien réfractaire, mais bien plutôt encore une manière de prophète à contre-coeur comme Cassandre, une sibylle merveilleuse.

C'est trop nous hasarder à ces extrémités d'horizon où l'absurde et le possible se touchent; rentrons vite dans la limite qui nous convient. Qu'on ne vienne pas tant s'étonner, après les Soirées, que M. de Maistre, étranger, ait si bien écrit dans notre langue: quand on est de cette taille comme écrivain, on a droit de n'être pas traité avec cette condescendance. Compatriote de saint François de Sales, il écrit dans sa langue, qui se trouve en môme temps la nôtre, dans une langue postérieure à celle de Montesquieu, et qui tient de celle-ci pour les beautés comme pour les défauts. Son style, je le répète, est ferme, élevé, simple; c'est un des grands styles du temps. S'il y a du Sénèque, comme on l'a remarqué ingénieusement, où donc n'y en a-t-il pas aujourd'hui? Mais chez lui les défauts de goût, notez-le bien, ne sont que passagers, pas beaucoup plus forts, après tout, que ceux de Montesquieu lui-même. Et ce style a l'avantage d'être tout d'une pièce, portant en soi ses défauts, sans rien de plaqué comme chez d'autres talents qu'à bon droit encore on admire.

Sans doute M. de Maistre manque essentiellement d'une qualité qui fait le charme principal des écrits de son frère.--une certaine naïveté gracieuse et négligente, la _molle atque facetum_, l'_aphelia_. Je tiens de bonne source que la première fois qu'il eut entre les mains le _Voyage autour de ma Chambre_, il n'en sentit pas toute la finesse légère. Il y avait même fait des corrections et ajouté des développements qui nuisaient singulièrement à l'atticisme de ce charmant opuscule; mais il eut assez de confiance dans le goût d'une femme, d'une amie, qu'il voyait alors beaucoup à Lausanne, pour sacrifier ses corrections et rétablir le _Voyage_, à peu de chose près, dans sa simplicité primitive. Lorsque plus tard à Saint-Pétersbourg, en 1812, il en donna une nouvelle édition en y joignant _le Lépreux_, il y mit une préface spirituelle assurément, mais un peu roide et prétentieuse dans son persiflage. Montesquieu, encore une fois, a-t-il pu s'empêcher d'être guindé dans le _Temple de Gnide_?

M. Villemain nous a appris que cette gracieuse navigation sur la Néwa, qui fait comme l'entrée en scène et la bordure des _Soirées_, est de la plume du comte Xavier: alliance délicate! déférence touchante! Il s'agissait d'un paysage; M. de Maistre ne s'était pas cru capable de le peindre.