Portraits littéraires, Tome II

Chapter 30

Chapter 303,829 wordsPublic domain

il dit à peu près cela, comme l'a dit le chantre d'Elvire, mais il ne cesse de le répéter, de le croire. Les grands poëtes ont en eux de puissantes et aussi de cruelles ressources de consolation; leur âme, comme une terre fertile, se renouvelle presque à plaisir, et elle retrouve plusieurs printemps. Celui qui fit _Werther_ domine sa propre émotion et semble, du haut de son génie, regarder sa sensibilité un moment brisée, comme le rocher qui surplombe regarde à ses pieds l'écume de la cascade insensée. Le poëte plus faible est souvent aussi, le dirai-je? plus sincère, plus vrai. Il prend au sérieux la poésie, l'élégie; il la pratique, il en vit, il en meurt: c'est là une bien grande faiblesse, j'en conviens, mais c'est humain et touchant.

Une des plus jolies idylles de Léonard est celle des _Deux Ruisseaux_, bien connue sans doute, mais qui mérite d'être citée encore, éclairée comme elle l'est ici par la connaissance que nous avons de son secret douloureux:

Daphnis privé de son amante Conta cette fable touchante A ceux qui blâmaient ses douleurs: Deux Ruisseaux confondaient leur onde, Et sur un pré semé de fleurs Coulaient dans une paix profonde. Dès leur source, aux mêmes déserts La même pente les rassemble, Et leurs voeux sont d'aller ensemble S'abîmer dans le sein des mers. Faut-il que le destin barbare S'oppose aux plus tendres amours? Ces Ruisseaux trouvent dans leur cours Un roc affreux qui les sépare. L'un d'eux, dans son triste abandon, Se déchaînait contre sa rive, Et tous les échos du vallon Répondaient à sa voix plaintive. Un passant lui dit brusquement: Pourquoi sur cette molle arène Ne pas murmurer doucement? Ton bruit m'importune et me gêne. --N'entends-tu pas, dit le Ruisseau, A l'autre bord de ce coteau, Gémir la moitié de moi-même? Poursuis ta route, ô voyageur! Et demande aux Dieux que ton coeur Ne perde jamais ce qu'il aime.

La protection du marquis de Chauvelin, homme de beaucoup d'esprit et poëte agréable lui-même, valut à Léonard un emploi diplomatique qui le retint pendant dix années environ (1773-1783), tantôt comme secrétaire de légation, tantôt même comme chargé d'affaires auprès du Prince-Évêque de Liége. Le pays était beau, les fonctions médiocrement assujettissantes; il paraît les avoir remplies avec, plus de conscience et d'assiduité que de goût. Je dois aux communications parfaitement obligeantes de M. Mignet, des renseignements plus précis sur cette époque un peu disparate de la vie de Léonard. Il eut l'honneur d'être trois fois chargé d'affaires durant l'absence de son ministre, M. Sabatier de Cabre; la première depuis le 18 novembre 1775 jusqu'au 21 juin 1777; la seconde depuis le 16 mars jusqu'au 9 août 1778; la troisième depuis le 9 janvier jusqu'au 8 décembre 1782. C'est à ce moment que, le marquis de Sainte-Croix ayant succédé comme ministre plénipotentiaire à M. Sabatier, Léonard se retira et rentra en France. Grétry, dans le même temps, arrivait à Liége, et y recevait des ovations patriotiques que la correspondance de M. de Sainte-Croix mentionne et que Léonard eût été heureux d'enregistrer.

Les dépêches de celui-ci, adressées à M. de Vergennes et conservées au dépôt des Affaires étrangères, sont au nombre de soixante; plus de dépêches en tout que d'idylles. On s'aperçoit aisément, en y jetant les yeux, que le poëte diplomate redouble d'efforts, et que, novice en cela peut-être, il s'applique à justifier par son zèle la distinction dont il est honoré. Les affaires de la France avec le Prince et les États de Liège étaient nécessairement très-petites; affaires surtout de libellistes à poursuivre et de déserteurs à réclamer. Pourtant, par Liège, on avait les communications libres tant avec la Basse-Allemagne, dont cet État faisait partie, qu'avec la Hollande, dont les Pays-Bas autrichiens nous tenaient séparés. L'intérêt des Pays-Bas était de mettre un mur entre la France et Liège pour fermer cette voie d'écoulement à notre commerce. La France, au contraire, cherchait à faciliter le passage. Aussi presque toutes les dépêches de Léonard roulent sur l'exécution de certaines routes et chaussées, de certains canaux qui avaient été stipulés par un traité récent. Il faut voir comme le tendre auteur des _Deux Ruisseaux_ s'y évertue. Le Prince-Évêque a l'air d'être bien disposé pour la France; mais il ne fait pas de ses États ce qu'il veut. Ceux-ci tâchent de tirer de Versailles un secours d'argent pour les routes demandées. Le chancelier ou chef du ministère du prince est au fond moins favorable que son maître. Il s'agit de pénétrer ses vues, de s'assurer que le secours, si on le donne, sera bien affecté à l'emploi promis. Il y a là un autre _M. de Léonard_ qui n'est pas le nôtre, mais une espèce d'ingénieur du Prince, et qu'il s'agit de capter en tout honneur: une boîte d'or avec portrait de Sa Majesté paraît produire un effet merveilleux.

A travers cela, et dans les intervalles après tout assez monotones, l'occupation favorite de Léonard était la composition d'un roman sentimental intitulé _Lettres de deux Amants de Lyon_ (Thérèse et Faldoni), qu'il ne publia qu'à son retour, en France et qui eut dans le temps un succès de larmes. Sous une forme détournée, il y caressait encore le souvenir de ses propres douleurs. L'épigraphe qu'il emprunte à Valère-Maxime déclare tout d'abord sa pensée: «Du moment qu'on s'aime de l'amour à la fois le plus passionné et le plus pur, mieux vaut mille fois se voir unis dans la mort que séparés dans la vie.»

Je crois pouvoir rapporter aussi à ce séjour de Liège la jolie pièce intitulée _le Nouveau Philémon_, où figurent

Deux ermites voisins des campagnes belgiques.

C'est une variante et un peu une parodie de la métamorphose du _Philémon et Baucis_ de La Fontaine. On dirait qu'un grain de gaieté flamande s'y fait sentir. Une versification familière et charmante, tout à fait digne de Gresset, amène, en se jouant, de spirituels détails dans un ton de malice adoucie. On y voit quelle devait être la nuance d'esprit de l'aimable auteur, quand il s'égayait.

Quelques idylles et poésies champêtres, composées en ces mêmes années, s'ajoutèrent à une nouvelle et assez jolie édition que donna Léonard (La Haye, 1782). Cette publication littéraire amena un petit incident diplomatique, un cas d'étiquette que je ne veux pas omettre; et, puisque je suis aux sources officielles, voici _in extenso_ la grave dépêche du ministre plénipotentiaire, Sabatier de Cabre, au comte de Vergennes (2 janvier 1782):

«M. Léonard avait présenté la nouvelle édition de ses _Pastorales_ au Prince-Évêque, qui fait autant de cas de sa personne que de ses ouvrages. Son Altesse me prévint hier qu'elle lui destinait une très-belle tabatière d'or émaillé, et me dit qu'elle allait le faire appeler pour la lui offrir devant moi. Je représentai au prince que M. Léonard ne pouvait la recevoir sans votre aveu. Il me parut peiné du délai qu'entraînerait cette délicatesse qu'il juge outrée, puisque c'est seulement à titre de poëte distingué qu'il s'acquitte envers lui du plaisir qu'il a dû à la lecture de ses Idylles.

«Comme il insistait vivement, j'imaginai de lui proposer de garder moi-même en dépôt la tabatière, jusqu'à ce que M. Léonard et moi eussions eu l'honneur de vous écrire et de vous demander si vous trouvez bon qu'il l'accepte. Cet expédient a satisfait Son Altesse, à qui M. Léonard a exprimé toute sa reconnaissance. J'ai ajouté qu'elle devait être bien persuadée du regret que j'avais de retarder le bonheur que goûterait M. Léonard, en se parant des témoignages flatteurs de ses bontés et de son estime.»

M. de Vergennes répondit qu'il ne voyait aucun inconvénient au cadeau, et la tabatière fut remise. Une tabatière pour des idylles! Le XVIIIe siècle ne concevait rien de plus galant que ce prix-là:

........Pocula ponam Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis[162].

[Note 162: La tabatière était alors le meuble indispensable, l'ornement de contenance, la source de l'esprit, _fons leporum_. Quand on réconcilia l'abbé Delille et Rivarol à Hambourg dans l'émigration, ils n'imaginèrent rien de mieux que d'échanger leurs tabatières. Le Prince-Évêque de Liège aurait bien pu dire à Berquin et à Léonard: «_Et vitula tu dignus et hic..._ Vous êtes dignes tous les deux de la tabatière. »Léonard, sur la fin de son séjour à Liège, dut connaître le jeune baron de Villenfagne qui aimait la littérature, qui se fit éditeur des _oeuvres choisies_ du baron de Walef (1779), et qui a depuis publié deux volumes de _Mélanges_ (1788 et 1810) sur l'histoire et la littérature tant liégeoises que françaises. J'y ai cherché vainement le nom de Léonard; mais on y lit ce jugement sur le Prince-Evêque, alors régnant: «La Société d'émulation a pris naissance sous Welbruck; on le détermina à s'en déclarer le protecteur, mais il fit peu de chose pour consolider cet établissement. Welbruck était un prince aimable et léger, qui ne cherchait qu'à, s'amuser, et qui n'a paru favoriser un instant les belles-lettres et les arts que pour imiter ce qu'il voyait faire à presque tous les souverains de l'Europe.» (_Mélanges_, 1810, page 62.) Nous voilà édifiés, mieux que nous ne pouvions l'espérer, sur le Léon X de l'endroit. La _Biographie universelle_ (article _Welbruck_) lui est plus favorable. (Voir dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, tome IV, page 241, une Notice sur Léonard par M. Ferd. Hénaux, 1847.)]

Cependant la chaîne dorée, si légère qu'elle parût, allait peu à l'âme habituellement sensible et rêveuse, et, pour tout dire, à l'âme malade de Léonard; plus d'une fois il y fait allusion en ses vers, et toujours pour témoigner la gêne secrète et pour accuser l'empreinte. Il regrettait cette chère liberté, comme il disait,

Aux dieux de la faveur si follement vendue.

Son voeu de poëte et de créole se reportait par delà les mers, vers ce berceau natal des Antilles, qui lui semblait recéler pour son existence fatiguée le dernier abri du bonheur. Lui-même, en des vers philosophiques, nous a confessé avec grâce le faible de son inconstance:

Mais le temps même à qui tout cède Dans les plus doux abris n'a pu fixer mes pas! Aussi léger que lui, l'homme est toujours, hélas! Mécontent de ce qu'il possède Et jaloux de ce qu'il n'a pas. Dans cette triste inquiétude On passe ainsi la vie à chercher le bonheur: A quoi sert de changer de lieux et d'habitude, Quand on ne peut changer son coeur?

Revenu de Liège à Paris au commencement de 1783, il partit l'année suivante pour les colonies, où il passa trois années, après lesquelles on le retrouve à Paris en 1787, prêt à repartir de nouveau pour la Guadeloupe, mais cette fois avec le titre de lieutenant général de l'Amirauté et de vice-sénéchal de l'île. Ainsi la sirène des tropiques l'appelait et le repoussait tour à tour. Dès qu'il s'en éloignait, elle reprenait à ses veux tout son charme: telle l'Ile-de-France pour Bernardin de Saint-Pierre, qui de près l'aima peu, et qui ne nous l'a peinte si belle que de souvenir. Mais pour Léonard, c'était plus. Il semblait en vérité que la patrie fût pour lui la Guadeloupe quand il était en France, et la France quand il était à la Guadeloupe. Celle des deux patries qu'il retrouvait devenait vite son exil; le mal du pays en lui ne cessait pas. _Romoe Titur amem ventosus, Tibure Romam_. En ses meilleurs jours, il est pareil encore à ce pasteur de Sicile, dont il emprunte la chanson à Moschus, et auquel il se compare: si la mer est calme, le voilà qui convoite le départ et le voyage aux îles Fortunées; mais, dès que le vent s'élève, il se reprend au rivage, à aimer les bruits du pin sonore et l'ombre sûre du vallon.

Chacun, plus ou moins, est ainsi; chacun a son rêve, sa patrie d'au delà, son île du bonheur. Plus heureux peut-être quand on n'y aborde jamais! on y croit toujours. Pour Léonard, cette île avait un nom; il y alla, il en revint, il y retourna pour en revenir encore. Dans cette âme imbue des idées philanthropiques de son siècle, les désappointements furent grands, on le conçoit, surtout lorsqu'il eut à exercer des fonctions austères, à maintenir et à distribuer la justice. Ses fonctions diplomatiques elles-mêmes ne l'y avaient guère préparé. Lui dont tout le code semblait se résumer d'un mot: _Et moi aussi, je suis pasteur en Arcadie_, il se trouve brusquement transformé en Minos, siégeant, glaive en main, sur un tribunal. La révolution de 89 ne manqua pas d'avoir là-bas son contre-coup, et de susciter des tentatives d'anarchie. Léonard faillit être assassiné; il paraît même qu'il n'échappa que blessé. Dégoûté encore une fois et de retour en France au printemps de 1792, il exhalait à l'ombre du bois de Romainville ses tristesses dernières, en des stances qui rappellent les plus doux accents de Chaulieu et de Fontanes; elles sont peu connues, et la génération nouvelle voudra bien me pardonner de les citer assez au long, car ce qui est du coeur ne vieillit pas.

Enfin je suis loin des orages! Les Dieux ont pitié de mon sort! O mer, si jamais tu m'engages A fuir les délices du port,

Que les tempêtes conjurées, Que les flots et les ouragans Me livrent encore aux brigands, Désolateurs de nos contrées!

Quel fol espoir trompait mes voeux Dans cette course vagabonde! Le bonheur ne court pas le monde; Il faut vivre où l'on est heureux.

Je reviens de mes longs voyages Chargé d'ennuis et de regrets, Fatigué de mes goûts volages, Vide des biens que j'espérais.

Dieux des champs! Dieux de l'innocence! Le temps me ramène à vos pieds; J'ai revu le ciel de la France, Et tous mes maux sont oubliés.

Ainsi le pigeon voyageur, Demi-mort et traînant son aile, Revient, blessé par le chasseur, Au toit de son ami fidèle.

Devais-je au gré de mes désirs Quitter ces retraites profondes? Avec un luth et des loisirs Qu'allais-je faire sur les ondes?

Qu'ai je vu sous de nouveaux cieux? La soif de l'or qui se déplace, Les crimes souillant la surface De quelques marais désastreux.

Souvent les Nymphes pastorales Me l'avaient dit dans leur courroux: «Aux régions des Cannibales «Que vas-tu chercher loin de nous?...»

Combien de fois dans ma pensée J'ai dit, les yeux baignés de pleurs: Ne verrai-je plus les couleurs Du dieu qui répand la rosée?

Les voilà, ces jonquilles d'or, Ces violettes parfumées! Jacinthes que j'ai tant aimées, Enfin je vous respire encor!

Quelle touchante mélodie! C'est Philomèle que j'entends. Que ses airs, oubliés longtemps, Flattent mon oreille attendrie!

J'ai vu le monde et ses misères; Je suis las de les parcourir. C'est dans ces ombres tutélaires, C'est ici que je veux mourir!

Je graverai sur quelque hêtre: Adieu fortune, adieu projets! Adieu rocher qui m'as vu naître! Je renonce à vous pour jamais.

Que je puisse cacher ma vie Sous les feuilles d'un arbrisseau, Comme le frêle vermisseau Qu'enferme une lige fleurie!

Amours, Plaisirs, troupe céleste, Ne pourrai-je vous attirer, Et le dernier bien qui me reste Est-il la douceur de pleurer?

Mais, hélas! le temps qui m'entraîne Va tout changer autour de moi: Déjà mon coeur que rien n'enchaîne Ne sent que tristesse et qu'effroi...

Ce bois même avec tous ses charmes, Je dois peut-être l'oublier; Et le temps que j'ai beau prier Me ravira jusqu'à mes larmes.

C'était là le chant de bienvenue qu'il adressait à la France de 92, à cette France du 20 juin, et tout à l'heure du 10 août, du 2 septembre! il ne tarda pas à se rendre compte de l'anachronisme. On a dit très-spirituellement des bergeries de Florian qu'il y manquait _le loup_. S'il est absent aussi dans les idylles de Léonard, ce n'est pas que le poëte ne l'ait certainement aperçu. Il s'est écrié en finissant:

Aux champs comme aux cités, l'homme est partout le même, Partout faible, inconstant, ou crédule, ou pervers, Esclave de son coeur, dupe de ce qu'il aime: Son bonheur que j'ai peint n'était que dans mes vers.

Chose singulière! et comme pour mieux vérifier sa maxime, l'agitation de son coeur le reprit. Ces contrées qu'il venait presque de maudire, où la haine l'a poursuivi, où le rossignol ne chante pas, il veut tout d'un coup les revoir. Un mal étrange le commande; rien ne le retient; ses amis ont beau s'opposer à un voyage que sa santé délabrée ne permet plus: il part pour Nantes, et y expire le 26 janvier 93, le jour même fixé pour son embarquement. Il avait quarante-huit ans.

Comme Florian, comme Legouvé, comme Millevoye, comme bien des talents de cet ordre et de cette famille, Léonard ne put franchir cet âge critique pour l'homme sensible, pour le poëte aimable, et qui a besoin de la jeunesse. Il ne réussit pas à s'en détacher, à laisser mourir ou s'apaiser en lui ses facultés aimantes et tendres; il mourut avec elles et par elles. Lorsque tant d'autres assistent et survivent à l'affaiblissement de leur sensibilité, à la déchéance de leur coeur, il resta en proie au sien, et son nom s'ajoute, clans le martyrologe des poëtes, à la liste de ces infortunes fréquentes, mais non pas vulgaires.

Sa réputation modeste, et qui eût demandé pour s'établir un peu de silence, s'est trouvée comme interceptée dans les grands événements qui ont suivi. Au sortir de la Révolution, un homme de goût, un poëte gracieux, M. Campenon, a pieusement recueilli les Oeuvres complètes de l'oncle qui fute son premier maître et son ami. Passant à la Guadeloupe quelques années après la mort de Léonard, une jeune muse, qui n'est autre que madame Valmore, semble avoir recueilli dans l'air quelques notes, devenues plus brûlantes, de son souffle mélodieux. Qu'aujourd'hui du moins l'horrible ébranlement qui retentit jusqu'à nous aille réveiller un dernier écho sur sa pierre longtemps muette! que cet incendie lugubre éclaire d'un dernier reflet son tombeau!

Avril 1843.

ALOISIUS BERTRAND[163]

[Note 163: Ce morceau a été écrit pour servir d'introduction au volume de Bertrand, intitulé _Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot_, qui s'est publié par les soins de M. Victor Pavie, alors imprimeur-libraire à Angers (1842).]

Il doit être démontré maintenant par assez d'exemples que le mouvement poétique de 1824-1828 n'a pas été un simple engouement de coterie, le complot de quatre ou cinq têtes, mais l'expression d'un sentiment précoce, rapide, aisément contagieux, qui sut vite rallier, autour des noms principaux, une grande quantité d'autres, secondaires, mais encore notables et distingués. Si la plupart de ces promesses restèrent en chemin, si les trop confiants essais n'aboutirent en général à rien de complet ni de supérieur, j'aime du moins à y constater, comme cachet, soit dans l'intention, soit dans le faire, quelque chose de _non-médiocre_, et qui même repousse toute idée de ce mol amoindrissant. La province fut bientôt informée du drapeau qui s'arborait à Paris, et, sur une infinité de points à la fois, l'élite de la jeunesse du lieu se hâta de répondre par plus d'un signal et par des accents qui n'étaient pas tous des échos. Il suffisait dans chaque ville de deux ou trois jeunes imaginations un peu vives pour donner l'éveil et sonner le tocsin littéraire. Au XVIe siècle, les choses s'étaient ainsi passées lors de la révolution poétique proclamée par Ronsard et Du Bellay: le Mans, Angers, Poitiers, Dijon, avaient aussitôt levé leurs recrues et fourni leur contingent. Ainsi, de nos jours, l'aiglon romantique (les ennemis disaient l'orfraie) parut voler assez rapidement de clocher en clocher, et, finalement, à voir le résultat en gros après une quinzaine d'années de possession de moins en moins disputée, il semble qu'il y ait conquête.

Louis Bertrand, ou, comme il aimait à se poétiser, _Ludovic_, ou plutôt encore _Aloisius_ Bertrand, qui nous vint de Dijon vers 1828, est un de ces Jacques Tahureau, de ces Jacques de La Taille, comme en eut aussi la moderne école, mis hors de combat, en quelque sorte, dès le premier feu de la mêlée. S'attacher à tracer, à deviner l'histoire des poëtes de talent morts avant d'avoir réussi, ce serait vouloir faire, à la guerre, l'histoire de tous les grands généraux tués sous-lieutenants; ou ce serait, en botanique, faire la description des individus plantes dont les beaux germes avortés sont tombés sur le rocher. La nature en tous les ordres n'est pleine que de cela. Mais ici un sort particulier, une fatalité étrange marque et distingue l'infortune du poëte dont nous parlons: il a ses stigmates à lui. Si Bertrand fût mort en 1830, vers le temps où il complétait les essais qu'on publie aujourd'hui pour la première fois, son cercueil aurait trouvé le groupe des amis encore réunis, et sa mémoire n'aurait pas manqué de cortège. Au lieu de cette opportunité du moins dans le malheur, il survécut obscurément, se fit perdre de vue durant plus de dix années sans donner signe de vie au public ni aux amis; il se laissa devancer sur tous les points; la mort même, on peut le dire, la mort dans sa rigueur tardive l'a trompé. Galloix, Farcy, Fontaney, ont comme prélevé cette fraîcheur d'intérêt qui s'attache aux funérailles précoces; et en allant mourir, hélas! sur le lit de Gilbert après Hégésippe Moreau, il a presque l'air d'un plagiaire.

Nous venons, ses oeuvres en main, protester enfin contre cette série de méchefs et de contre-temps comblés par une terminaison si funeste. Quand même, en mourant, il ne se serait pas souvenu de nous à cet effet, et ne nous aurait pas expressément nommé pour réparer à son égard et autant qu'il serait en nous, ce qu'il appelait _la félonie du sort_, nous aurions lieu d'y songer tout naturellement. C'est un devoir à chaque groupe littéraire, comme à chaque bataillon en campagne, de retirer et d'enterrer ses morts. Les indifférents, les empressés qui surviennent chaque jour ne demanderaient pas mieux que de les fouler. Patience un moment encore! et honneur avant tout à ceux qui ont aimé la poésie jusqu'à en mourir!

Louis-Jacques-Napoléon Bertrand naquit le 20 avril 1807, à Ceva en Piémont (alors département de Montenotte), d'un père lorrain, capitaine de gendarmerie, et d'une mère italienne. Il revint en France, à la débâcle de l'Empire, âgé d'environ sept ans, et gardant plus d'un souvenir d'Italie. Sa famille s'établit à Dijon; il y fit ses études, y eut pour condisciple notre ami le gracieux et sensible poëte Antoine de Latour; mais Bertrand, fidèle au gîte, suça le sel même du terroir et se naturalisa tout à fait Bourguignon.

Dijon a produit bien des grands hommes; il en est, comme Bossuet, qui sortent du cadre et qui appartiennent simplement à la France. Ceux qui restent en propre à la capitale de la Bourgogne, ce sont le président de Brosses, La Monnoie, Piron, au XVIe siècle Tabourot; ils ont l'accent. Bertrand, à sa manière, tient d'eux, et jusque dans son romantisme il suit leur veine. Le Dijon qu'il aime sans doute est celui des ducs, celui des chroniques rouvertes par Walter Scott et M. de Barante, le Dijon gothique et chevaleresque, plutôt que celui des bourgeois et des vignerons; pourtant il y mêle à propos la plaisanterie, la _gausserie_ du crû, et, sous air de Callot et de Rembrandt, on y retrouve du piquant des vieux _noëls_. Son originalité consiste précisément à avoir voulu relever et enfermer sous forme d'art sévère et de fantaisie exquise ces filets de vin clairet, qui avaient toujours jusque-là coulé au hasard et comme par les fentes du tonneau.

Destinée bizarre, et qui dénote bien l'artiste! il passa presque toute sa vie, il usa sa jeunesse à ciseler en riche matière mille petites coupes d'une délicatesse infinie et d'une invention minutieuse, pour y verser ce que nos bons aïeux buvaient à même de la gourde ou dans le creux de la main.