Portraits littéraires, Tome II

Chapter 29

Chapter 293,857 wordsPublic domain

Lorsque, revenu de sa proscription de Fructidor, Fontanes fut réinstallé en France, nous retrouvons M. Joubert en correspondance avec lui. Il le console, en sage tendre, de la mort d'un jeune enfant:

«Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens, quand je songe surtout que votre malheur peut, à chaque instant, devenir le mien. Je vous remercie d'y avoir songé. Je ne doute pas qu'en cas pareil vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments comme je partage les vôtres. Les consolations sont un secours qu'on se prête et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour.»

Il revient de là à sa difficulté d'écrire, à ses ennuis, à sa santé, à se peindre lui-même selon ce faible aimable et qu'on lui pardonne; car, si occupé qu'il soit de lui, il a toujours _un coin à loger les autres_: c'est l'esprit et le coeur le plus _hospitaliers_. Il se récite donc en détail à son ami; il se plaint de son esprit qui le maîtrise par accès, qui le surmène: madame Victorine de Chastenay disait, en effet, de lui qu'il avait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s'en tire comme elle peut. Mais aussi il désarçonne parfois cette âme, cet esprit, ce cavalier intraitable, et alors il vit des mois entiers _en bête_ (il nous l'assure), sans penser, couché sur sa litière: «Vous voyez, poursuit-il, que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant; et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre, à proportion qu'elles se forment et que je passe, vous trouveriez, en venant les déchiffrer dans ce pays-ci après ma mort, que je vécus par-ci par-là plus Platon que Platon lui-même: _Platone platonior._»

Une de ces pensées, par exemple, qui s'inscrivaient toutes seules sur les arbres, sur quelque vieux tronc bien chenu, tandis qu'il se promenait par les bois un livre à la main, la voulez-vous savoir? la voici; elle lui échappe à la fin de cette même lettre:

«Il me reste à vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours oubliée: achetez et lisez les livres faits par les vieillards qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge. J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère, mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle: vous les connaissez amplement en leur qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu Vairon, _Maculphi Formuloe_ (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, _de la Vie sobre_. J'en connais, je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leurs cabinets; il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.»--Que vous en semble? Montaigne dirait-il mieux? Vraie pensée de Socrate touchée à la Rembrandt!

M. Joubert est un esprit délicat avec des pointes fréquentes vers le sublime; car, selon lui, «les esprits délicats sont _tous_ des esprits nés sublimes, qui n'ont pas pu prendre _l'essor_, parce que, ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes, ont retenu leurs élans.» Charmante et consolante explication! Quelle délicatesse il met à ennoblir les délicats! Il s'y pique d'honneur. Ainsi la qualité du cavalier est bien la même, ce n'est que le cheval qui a manqué.

L'année 1800 lui amena un de ces cavaliers au complet pour ami. M. de Chateaubriand arriva d'Angleterre; il y avait d'avance connu M. Joubert par les récits passionnés de Fontanes; une grande liaison commença. Les illustres Mémoires ont déjà fixé en traits d'immortelle jeunesse cette petite et admirable société d'alors, soit au village de Savigny, soit dans la rue Neuve-du-Luxembourg, Fontanes, M. Joubert, M. de Bonald, M. Molé, cette brillante et courte union d'un moment à l'entrée du siècle, avant les systèmes produits, les renommées engagées, les emplois publics, tout ce qui sépare; cette conversation d'élite, les soirs, autour de madame de Beaumont, de madame de Vintimille: «Hélas! se disait-on quelquefois en sortant, ces femmes-là sont les dernières; elles emporteront leur secret.»

M. Joubert n'eut d'autres fonctions, sous l'Empire, que dans l'instruction publique, inspecteur, puis conseiller de l'Université par l'amitié de M. de Fontanes. Il continua de lire, de rêver, de causer, de marcher, bâton en main, aimant mieux dans tous les temps faire dix lieues qu'écrire dix lignes; de promener et d'ajourner l'oeuvre, étant de ceux qui sèment, et qui ne bâtissent ni ne fondent: «Quand je luis, je me consomme.»--«J'avais besoin de l'âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.» Au milieu de ces plaintes, sa jeunesse d'imagination rayonnait toujours sur de longues perspectives:

De la paix et de l'espérance Il a toujours les yeux sereins,

disait de lui Fontanes en chantant sa bienvenue à Courbevoie. Les idées religieuses prenaient sur cet esprit élevé plus d'empire de jour en jour. Au sein de l'orthodoxie la plus fervente, il portait de singuliers restes de ses anciennes audaces philosophiques. A propos de ce beau chapitre de la _Religion_, qui est de la volée de Pascal, M. de Chateaubriand a remarqué que jamais pensées n'ont excité de plus grands doutes jusqu'au sein de la foi. Je renvoie au livre; ceux qui en seront avides et dignes sauront bien se le procurer; ils forceront d'ailleurs par leur clameur à ce qu'on le leur donne: il est impossible que de tels élixirs d'âme restent scellés. Il a dit de ce siècle-ci, bien avant tant de déclamations et de redites, et avec le plus sublime accent de l'humilité pénétrée qui a foi en la miséricorde:

«Dieu a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-là, méconnu par ceux-ci, il met à notre décharge, dans ses balances équitables, les superstitions et les incrédulités des époques où nous vivons.

«Nous vivons dans un temps malade; il le voit. Notre intelligence est blessée; il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain.»

Il comprenait la piété, _le plus beau et le plus délié de tous les sentiments_, comme on a vu qu'il entendait la poésie; il y voyait des harmonies touchantes avec le dernier âge de la vie: «Il n'y a d'heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.» Il s'élevait et cheminait dans ce bonheur en avançant; la vieillesse lui apparaissait comme purifiée du corps et voisine des Dieux. Il entendait plus distinctement cette voix de la Sagesse, _qui, comme une voix céleste, n'est d'aucun sexe_, cette voix, à lui familière, des Fénelon et des Platon. «La Sagesse, c'est le repos dans la lumière!»

Mais, comme critique littéraire, il en faut tirer encore certains mots qui s'ajouteraient bien au chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ de La Bruyère, et dont quelques-uns vont droit à nos travers d'aujourd'hui:

«Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.»

«Il est des mots _amis de la mémoire_; ce sont ceux-là qu'il faut employer. La plupart mettent leurs soins à écrire de telle sorte, qu'on les lise sans obstacle et sans difficulté, et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit; leurs phrases amusent la voix, l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles; elles flattent, elles passent comme un son qui sort d'un papier qu'on a feuilleté.» Ceci s'adresse en arrière à l'école de La Harpe, au Voltaire délayé, et, en général, le péril n'est pas aujourd'hui de tomber dans ce coulant.

Voici qui nous touche de plus près: «Avant d'employer un beau mot, faites-lui une place.» Avec la quantité de beaux mots qu'on empile, sait-on encore le prix de ces places-là?

«L'ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouvements; il faut qu'il y ait entre les parties d'un ouvrage de l'harmonie et des rapports, que tout s'y tienne et que rien ne soit cloué.» Maintenant, dans la plupart des ouvrages, les parties ne se tiennent guère; en revanche (je parle des meilleurs), ce ne sont que clous martelés et rivés, à tête d'or.

A nos poëtes lyriques ou épiques, il semble dire: «On n'aime plus que l'esprit colossal.»

A tel qui violente la langue et qui est pourtant un maître:

«Nous devons reconnaître pour maîtres des mots ceux qui savent _en abuser_, et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les _tyrans_.»--Oui, tyrans! nos Phalarîs ne font-ils pas mugir les pensées dans les mots façonnés et fondus en taureaux d'airain?

A tel romancier qui réussit une fois sur cent, je dirai avec lui: «Il ne faut pas seulement qu'un ouvrage soit bon, mais qu'il soit fait par un bon auteur.»

A tel critique hérissé et coupe-jarret, à tel autre aisément fatrassier et sans grâce: «Des belles-lettres. Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres.

«Quelque aménité doit se trouver même dans la critique; si elle en manque absolument, elle n'est plus littéraire... Où il n'y a aucune délicatesse, il n'y a point de littérature.»

A aucune en particulier, mais à toutes en général, ce qui ne peut, certes, blesser personne, dans ce sexe plus ou moins émancipé: «Il est un besoin d'admirer, ordinaire à certaines femmes dans les siècles lettrés, et qui est une altération du besoin d'aimer.»

Et ces pensées qui semblent dater de ce matin, étaient écrites il y a quinze ans au moins, avant 1824, époque où mourait M. Joubert, âgé d'environ soixante-dix ans[159].

[Note 159: Soixante-dix ans moins trois jours; il mourut le 3 mai. M. de Chateaubriand dans les _Débats_ du 8 mai, el M. de Bonald dans _la Quotidienne_ du 24, ont consigné leurs publics regrets.]

Je n'aurais pas fini de sitôt, si j'extrayais tout ce qui, chez lui, s'attache au souvenir et vous suit. Combien de vues fines et profondes sur les anciens, sur leur genre de beauté, leur modération décente! «On parle de leur imagination: c'est de leur goût qu'il faut parler; lui seul réglait toutes leurs opérations, appliquant leur discernement à ce qui est beau et convenable.

«Leurs philosophes même n'étaient que de beaux écrivains dont le goût était plus austère.»

Paul-Louis Courier les jugeait ainsi. Et sur les formes particulières des styles, sur Cicéron qu'on croit circonspect et presque timide, et qui, par l'expression, est le plus téméraire peut-être des écrivains, sur son éloquence claire, mais qui sort _à gros bouillons et cascades quand il le faut_; sur Platon, qui _se perd dans le vide_, mais tellement qu'_on voit le jeu de ses ailes_, qu'on _en entend le bruit_; sur Platon encore et Xénophon, et les autres écrivains de l'école de Socrate, qui ont, dans la phrase, les circuits et _les évolutions du vol des oiseaux_, qui _bâtissent_ véritablement _des labyrinthes, mais des labyrinthes en l'air_, M. Joubert est inépuisable de vues et perpétuel d'images. Cicéron surtout lui revient souvent, comme Voltaire; il le comprend par tous les aspects et le juge, car lui-même est un homme de _par-delà_, plus antique de goût: «La facilité est opposée au sublime. Voyez Cicéron, rien ne lui manque que l'obstacle et le saut.»

«Il y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole: Cicéron les aimait toutes.»

«Cicéron est dans la philosophie une espèce de lune; sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt: cette lumière est toute grecque. Le Romain l'a donc adoucie et affaiblie.»

Mais je m'aperçois que je me rengage.--Nul livre, en résumé, ne couronnerait mieux que celui de M. Joubert cette série française, ouverte aux _Maximes_ de La Rochefoucauld, continuée par Pascal, La Bruyère, Vauvenargues, et qui se rejoint, par cent retours, à Montaigne.

Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, d'avoir rencontré et entendu une fois M. Joubert, pour qu'il demeurât à jamais gravé dans l'esprit: il suffît maintenant pour cela, en ouvrant son volume au hasard, d'avoir lu. Sur quantité de points qui reviennent sans cesse, sur bien des thèmes éternels, on ne saurait dire mieux ni plus singulièrement que lui: «Il n'y a pas, pense-t-il, de musique plus agréable que les _variations_ des airs connus.» Or, ses _variations_, à lui, mériteraient bien souvent d'être retenues comme définitives. Sa pensée a la forme comme le fond, elle fait-image et _apophthegme_. Espérons, à tant de titres, qu'elle aura cours désormais, qu'elle entrera en échange habituel chez les meilleurs, et enfin qu'il vérifiera à nos yeux sa propre parole: «Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit[160].»

1er Décembre 1838.

[Note 160: J'ajoutais, en terminant, quelques conseils de détail relatifs à une future réimpression; ils deviennent inutiles à reproduire, le voeu que j'exprimais ayant été surabondamment rempli.--(Voir encore sur M. Joubert un article de moi au tome 1er des _Causeries du Lundi_, et l'ouvrage intitulé: _Chateaubriand et son Groupe littéraire..._; il revient presque à chaque page.)]

LÉONARD[161]

[Note 161: Cet article a été donné au _Journal des Débats_ (21 avril 1843), avec destination aux victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe: l'humble obole marquée au nom de Léonard revenait de droit à ses infortunés compatriotes.]

Dans mon goût bien connu pour les poëtes lointains et plus qu'à demi oubliés, pour les étoiles qui ont pâli, j'avais toujours eu l'idée de revenir en quelques pages sur un auteur aimable dont les tableaux riants ont occupé quelques matinées de notre enfance, et dont les vers faciles et sensibles se sont gravés une fois dans nos mémoires encore tendres. Mais, tout en berçant ce petit projet, je le laissais dormir avec tant d'autres plus graves et qui ont toute chance de ne jamais éclore. Je ne m'attendais pas que parler de Léonard pût redevenir une occasion qu'il fallût saisir au passage, un rapide et triste à-propos.

C'est un âge en tout assez fâcheux pour le poëte entré dans la postérité (s'il n'est pas décidément du petit nombre des seuls grands et des immortels) que de devenir assez ancien déjà pour être hors de mode et paraître suranné d'élégance, et de n'être pas assez vieux toutefois pour qu'on l'aille rechercher à titre de curiosité antique ou de rareté refleurie. La plupart de nos poëtes agréables du XVIIIe siècle se trouvent aujourd'hui dans ce cas; ils ne sont pas encore passés à l'état de poëtes du XVIe. Il y a là, pour les noms qui survivent, un âge intermédiaire, ingrat, qui ne sollicite plus l'intérêt et appelle plutôt une sévérité injuste et extrême, à peu près comme, pour les vivants, cet espace assez maussade qui s'étend entre la première moitié de la vie et la vieillesse. On n'a plus du tout la fleur; on n'est pas encore respecté et consacré. La renommée posthume des poètes a aussi sa cinquantaine.

Léonard y échappera aujourd'hui. Sa destinée incomplète et touchante, revenant se dessiner, comme sur un fond de tableau funèbre, dans le malheur commun des siens, rappellera l'intérêt qu'elle mérita d'inspirer tout d'abord, et nul ici ne s'avisera de reprocher l'indulgence.

Nicolas-Germain Léonard, né à la Guadeloupe en 1744, vint très-jeune en France, y passa la plus grande partie des années de sa vie, mais il retourna plusieurs fois dans sa patrie première. Absent, il y pensa toujours; elle exerça sur lui, à distance et à travers toutes les vicissitudes de fortune, une attraction puissante et pleine de secrètes alternatives. Il mettait le pied sur le vaisseau qui devait l'y ramener encore, lorsqu'il expira.

Léonard avait dix-huit ans lorsque parut en France (1762) la traduction des Idylles de Gessner par Huber, laquelle obtint un prodigieux succès et enflamma beaucoup d'imaginations naissantes. Les journaux, les recueils du temps, les étrennes et almanachs des Muses furent inondés de traductions et imitations en vers, d'après la version en prose. Gessner, le libraire-imprimeur de Zurich, devint une des idoles de la jeunesse poétique, comme cet autre imprimeur Richardson pour sa _Clarisse_. De tels contrastes flattaient les goûts du XVIIIe siècle, qui était dans la meilleure condition d'ailleurs pour adorer l'idylle à laquelle ses moeurs se rapportaient si peu. On eut alors en littérature comme la monnaie de Greuze. Parmi la foule des noms, aujourd'hui oubliés, qui se firent remarquer par l'élégance et la douceur des imitations, Léonard fut le premier en date et en talent, Berquin le second. L'idylle, telle que la donnait Gessner et que la reproduisait Léonard, était simplement la pastorale dans le sens restreint du genre. Le genre idyllique, en effet, peut se concevoir d'une manière plus étendue, plus conforme, même dans son idéal, à la réalité de la vie et de la nature. M. Fauriel, dans les ingénieuses _Réflexions_ qui précèdent sa traduction de _la Parthénéide_ de Baggesen, établit que ce n'est point la condition des personnages représentés dans la poésie idyllique qui en constitue l'essence, mais que c'est proprement l'accord de leurs actions avec leurs sentiments, la conformité de la situation avec les désirs humains, en un mot la rencontre harmonieuse d'un certain état de calme, d'innocence et de bonheur, que la nature comporte peut-être, bien qu'il soit surtout réservé au rêve. Ainsi, dans les grands poëmes non idylliques, chacun sait d'admirables morceaux qu'on peut, sans impropriété, qualifier d'idylles, et qui sont, même en ce genre, les exemples du ton certes le plus élevé et du plus grand caractère. Qu'on se rappelle dans _l'Odyssée_ l'épisode charmant de Nausicaa au sortir de la plus affreuse détresse d'Ulysse; dans Virgile, la seconde vie des hommes vertueux sous les ombrages de l'Elysée; dans le Tasse, la fuite d'Herminie chez les bergers du Jourdain; dans Camoëns, l'arrivée de Gama à l'île des Néréides; dans Milton, les amours de l'Éden. En tous ces morceaux, l'émotion se redouble du contraste de ce qui précède ou de ce qui va suivre, du bruit lointain des combats ou des naufrages, et du cercle environnant de toutes les calamités humaines un moment suspendues. Si idéal, si divin que soit le tableau, il garde encore du réel de la vie.

Le genre idyllique, du moment qu'il se circonscrit, qu'il s'isole et se définit en lui-même, devient à l'instant quelque chose de bien moins élevé et de moins fécond. Il y a lieu pourtant dans les poëmes d'une certaine étendue qui s'y rapportent, dans _Louise_, dans _Hermann et Dorothée_, à des contrastes ménagés qui sauvent la monotonie et éloignent l'idée du factice. Cet écueil est encore évitable dans les pièces plus courtes, dans les simples églogues et idylles proprement dites, qui, d'ailleurs, permettent bien moins de laisser entrevoir le revers de la destinée et de diversifier les couleurs; mais Théocrite bien souvent, et Goldsmith une fois, y ont réussi. Léonard, s'il ne vient que très-loin après eux pour l'originalité du cadre et de la pensée, pour la vigueur et la nouveauté du pinceau, a su du moins conserver du charme par le naturel.

Né sous le ciel des tropiques, au sein d'une nature à part, dont il ne cessa de se ressouvenir avec amour, il ne semble jamais avoir songé à ce que le hasard heureux de cette condition pouvait lui procurer de traits singuliers et nouveaux dans la peinture de ses paysages, dans la décoration de ses scènes champêtres. Parny lui-môme et Bertin, en leurs élégies, n'ont guère songé à retremper aux horizons de l'Ile-de-France les descriptions trop affadies de Paphos et de Cythère. En son poëme des _Saisons_, au chant de l'_Été_, Léonard disait:

Quels beaux jours j'ai goûtés sur vos rives lointaines, Lieux chéris que mon coeur ne saurait oublier! Antille merveilleuse, où le baume des plaines Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier! Ramène-moi, Pomone, à ces douces contrées....

Toujours _Pomone_. Et plus loin, en des vers d'ailleurs bien élégants, le poëte ajoute:

Mais ces riches climats fleurissent en silence; Jamais un chantre ailé n'y porte sa cadence: Ils n'ont point Philomèle et ses accents si doux, Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux. Autour de ces rochers où les vents sont en guerre, Le terrible Typhon a posé son tonnerre....

Passe pour _Philomèle_. On peut la rappeler pour dire avec regret que ces printemps éternels ne l'ont pas. Mais s'il s'agit de ces ouragans que rien n'égale, pourquoi ne pas laisser le vieux _Typhon_ sous son Etna? C'est la gloire propre de Bernardin de Saint-Pierre d'avoir, le premier, reproduit et comme découvert ce nouveau monde éclatant, d'en avoir nommé par leur vrai nom les magnificences, les félicités, les tempêtes, dans sa grande et virginale idylle.

Léonard, d'ailleurs, en même temps qu'il épanchait au sein d'un genre riant son âme honnête et sensible, étudiait beaucoup et recherchait tout ce qui pouvait composer et assortir le bouquet pastoral qu'il voulait faire agréer au public. Il ne se tient pas du tout à Gessner; les anciens, Tibulle, Properce, lui fournissent des motifs à demi élégiaques qu'il s'approprie et paraphrase avec une grâce affaiblie; il en demande d'autres à Sapho, à Bion et à Moschus; il en emprunte surtout aux Anglais, si riches alors en ce genre de tableaux. L'imitation qu'il a donnée du _Village détruit_, de Goldsmith, a de l'agrément, de l'aisance; et offre môme une sorte de relief, si on évite de la comparer de trop près avec l'original. En un mot, dans cette carrière ouverte au commencement du siècle par Racine fils et par Voltaire, et suivie si activement en des sens divers par Le Tourneur et Ducis, par Suard et l'abbé Arnaud, Léonard à son tour fait un pas; il est de ceux qui tendent à introduire une veine des littératures étrangères modernes dans la nôtre. Il représente assez bien chez nous un diminutif de Thompson, de Collins, ou mieux un Penrose, quelqu'un de ces doux poëtes vicaires de campagne. Mais puisque ce n'est pas, comme chez André Chénier, l'art des combinaisons (_junctura pollens_), le procédé savant, la fermeté des tons et des couleurs qu'on espère trouver en lui, on doit préférer celles de ses pièces où, à travers les réminiscences de ses modèles, il nous a donné quelques marques directes et attendrissantes, quelques témoignages intimes de lui-même: _l'Ermitage, le Bonheur, les Regrets, les Deux Ruisseaux_.

Un grand événement de coeur remplit sa jeunesse et semble avoir décidé de toute sa destinée. Il aima, il fut aimé; mais, au moment de posséder l'objet promis, une mère cruelle et intéressée préféra un survenant plus riche. La jeune fille mourut de douleur, non sans avoir senti fuir auparavant sa raison égarée; et lui, il passa de longues années à gémir amèrement en lui-même, à moduler avec douceur ses regrets. On peut lire cette histoire sous un voile très-légèrement transparent dans le roman qu'il a intitulé _la Nouvelle Clémentine_. De plus, ses vers à chaque instant la rappellent et en empruntent une teinte mélancolique, une note plaintive et bien vraie. Il chante Arpajon et les bords de l'Orge, témoins des serments, et les bosquets de Romainville où les lilas lui disaient d'espérer. _Félicité passée pour ne plus revenir!_ c'est le refrain de romance qu'il emprunte au vieux Bertaut et qu'il approprie à sa peine. Il ne vit plus désormais, il attend l'heure du soir, la fin de la journée, le moment de la réunion future avec ce qu'il a perdu.

Un seul être me manque et tout est dépeuplé,