Portraits littéraires, Tome II
Chapter 31
Il achevait ses études en 1827, et déjà la poésie le possédait tout entier. Dijon et ses antiquités héroïques, et cette fraîche nature peuplée de légendes, emplissaient son coeur. Les bords de la Suzon et les prairies de l'Armançon le captivaient. La nuit, aux grottes d'Asnières, bien souvent, lui et quelques amis allaient effrayer les chauves-souris avec des torches et pratiquer un gai sabbat. Un journal distingué paraissait alors à Dijon et y tentait le même rôle honorable que remplissait _le Globe_, à Paris. _Le Provincial_, rédigé par M. Théophile Foisset (l'historien du président de Brosses), surtout par Charles Brugnot, poëte d'une vraie valeur, enlevé bien prématurément lui-même en septembre 1831, ouvrit durant quelques mois ses colonnes aux essais du jeune Bertrand[164]. Je retrouve là le premier jet et la première forme de tout ce qu'il n'a fait qu'augmenter, retoucher et repolir depuis. C'est dans ce journal qu'il dédiait à l'auteur des _Deux Archers_, à l'auteur de _Trilby_, les jolies ballades en prose dont la façon lui coûtait autant que des vers. Les vers non plus n'y manquaient pas; je lis, à la date du 10 juillet, _la Chanson du Pèlerin qui heurte, pendant la nuit sombre et pluvieuse, à l'huis d'un châtel_; elle était adressée _au gentil et gracieux trouvère de Lutéce, Victor Hugo_, et pouvait sembler une allusion ou requête poétique ingénieuse:
[Note 164: Le premier numéro, qui parut le 1er mai 1828, contenait, de lui, une petite chronique de l'an 1304, intitulée _Jacques-les-Andelys_, et depuis lors presque dans chaque numéro, jusqu'à la fin de septembre, époque de la suspension du journal, il y inséra quelque chose.]
--Comte, en qui j'espère, Soient, au nom du Père Et du Fils, Par tes vaillants roîtres Les félons et traîtres Déconfits!
J'entends un vieux garde, Qui de loin regarde Fuir l'éclair, Qui chante et s'abrite, Seul en sa guérite, Contre l'air.
Je vois l'ombre naître, Près de la fenêtre Du manoir, De dame en cornette Devant l'épinette De bois noir.
Et moi, barbe blanche, Un pied sur la planche Du vieux pont, J'écoute, et personne A mon cor qui sonne Ne répond.
--Comte, en qui j'espère, Soient, au nom du Père, etc.
Voilà des rimes et un rhythme qui, ce semble, suffiraient à dater la pièce à défaut d'autre indication. C'était le moment de la ballade du _roi Jean_ et de la ballade _à la Lune_, le lendemain de _la Ronde du Sabbat_ et la veille des _Djinns_. L'espiègle _Trilby_ faisait des siennes, et Hoffmann aussi allait opérer. Bertrand, dans sa fantaisie mélancolique et nocturne, était fort atteint de ces diableries; on peut dire qu'entre tous il était et resta féru du lutin, cette fine muse: _Quem tu Melpomene semel...._
Son rôle eût été, si ses vers avaient su se rassembler et se publier alors, de reproduire avec un art achevé, et même superstitieux, de jolis ou grotesques sujets du Moyen-Age finissant, de nous rendre quelques-uns de ces joyaux, j'imagine, comme les Suisses en trouvèrent à Morat dans le butin de Charles le Téméraire[165]. Bertrand me fait l'effet d'un orfèvre ou d'un bijoutier de la Renaissance; un peu d'alchimie par surcroît s'y serait mêlé, et, à de certains signes et procédés, Nicolas Flamel aurait reconnu son élève.
[Note 165: Je n'en yeux pour témoin que ce chapelet de menus couplets défilés grain à grain en l'honneur de la défunte cité chevaleresque:
DIJON.
O Dijon, la Tille Des glorieux ducs, Qui portes béquille Dans tes ans caducs!
Jeunette et gentille, Tu bus tour à tour Au pot du soudrille Et du troubadour.
A la brusquembille Tu jouas jadis Mule, bride, étrille, Et tu les perdis.
La grise bastille Aux gris tiercelets Troua ta mantille De trente boulets.
Le reître qui pille Nippes au bahut, Nonnes sous leur grille, Te cassa ton luth.
Mais à la cheville Ta main pend encor Serpette el faucille, Rustique trésor.
O Dijon, la fille Des glorieux ducs, Qui portes béquille Dans tes ans caducs,
Çà, vite une aiguille, Et de ta maison Qu'un vert pampre habille, Recouds le blason!
]
En répondant à la précédente ballade du _Pélerin_ et en parlant aussi des autres morceaux insérés dans le _Provincial_, Victor Hugo lui avait écrit qu'il possédait au plus haut point les secrets de la forme et de la facture, et que _notre Emile Deschamps lui-même_, le maître d'alors en ces gentillesses, _s'avouerait égalé_. Par malheur Bertrand ne composa pas à ce moment assez de vers de la même couleur et de la même saison pour les réunir en volume; mécontent de lui et difficile, il retouchait perpétuellement ceux de la veille; il se créait plus d'entraves peut-être que la poésie rimée n'en peut supporter. Doué de haut caprice plutôt qu'épanché en tendresse, au lieu d'ouvrir sa veine, il distillait de rares stances dont la couleur ensuite l'inquiétait. Voici pourtant une charmante pièce naturelle et simple, où s'exprime avec vague le seul genre de sentiment tendre, et bien fantastique encore, que le discret poëte ait laissé percer dans ses chants:
LA JEUNE FILLE.
Est-ce votre amour que tous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe.»
(ATALA).
Rêveuse et dont la main balance Un vert et flexible rameau, D'où vient qu'elle pleure en silence, La jeune fille du hameau?
Autour de son front je m'étonne De ne plus voir ses myrtes frais; Sont-ils tombés aux jours d'automne Avec les feuilles des forêts?
Tes compagnes sur la colline T'ont vue hier seule à genoux, O toi qui n'es point orpheline Et qui ne priais pas pour nous!
Archange, ô sainte messagère, Pourquoi tes pleurs silencieux? Est-ce que la brise légère Ne veut pas t'enlever aux cieux?
Ils coulent avec tant de grâce, Qu'on ne sait, malgré ta pâleur, S'ils laissent une amère trace, Si c'est la joie ou la douleur.
Quand tu reprendras solitaire Ton doux vol, soeur d'Alaciel, Dis-moi, la clef de ce mystère, L'emporteras-tu dans le ciel?
30 septembre 1828.
Sans prétendre sonder, à mon tour, le secret de cette destinée de poëte et mettre la main sur la clef fuyante de son coeur, il me semble, à voir jusqu'à la fin sa solitaire imagination se dévorer comme une lampe nocturne et la flamme sans aliment s'égarer chaque soir aux lieux déserts,--il me semble presque certain que cette jeune Fille idéale, cet Ange de poésie, celle que M. de Chateaubriand a baptisée _la Sylphide_, fut réellement le seul être à qui appartint jamais tout son amour; et comme il l'a dit dans d'autres stances du même temps:
C'est l'Ange envolé que je pleure, Qui m'éveillait en me baisant, Dans des songes éclos à l'heure De l'étoile et du ver-luisant.
Toi qui fus un si doux mystère, Fantôme triste et gracieux, Pourquoi venais-tu sur la terre Comme les Anges sont aux cieux?
Pourquoi dans ces plaisirs sans nombre, Oublis du terrestre séjour, Ombre rêveuse, aimai-je une Ombre Infidèle à l'aube du jour[166]?
[Note 166: Plus tard pourtant, si nous en croyons quelques légers indices, il aurait aimé moins vaguement, ou cru aimer; mais, même alors, le meilleur de son coeur dut être toujours pour l'_Ange_ et pour l'_Ombre_.]
De ces premières saisons de Bertrand, en ce qu'elles avaient de suave, de franc malgré tout et d'heureux, rien ne saurait nous laisser une meilleure idée qu'une page toute naturelle, qu'il a retranchée ensuite de son volume de choix, précisément comme trop naturelle et trop prolongée sans doute, car il aimait à réfléchir à l'infini ses impressions et à les concentrer, pour ainsi dire, sous le cristal de l'art. Mais ici nous le prenons sur le fait; ce n'est plus à _l'huis d'un châtel_ que frappe mignardement le pèlerin, c'est tout bonnement à la porte d'une ferme, durant une course à travers ces grasses et saines campagnes:
«Je n'ai point oublié, raconte-t-il, quel accueil je reçus dans une ferme à quelques lieues de Dijon, un, soir d'octobre que l'averse m'avait assailli cheminant au hasard vers la plaine, après avoir visité les plateaux boisés et les _combes_ encore vertes de Chamboeuf[167]. Je heurtai démon bâton de houx à la porte secourable, et une jeune paysanne m'introduisit dans une cuisine enfumée, toute claire, toute pétillante d'un feu de sarment et de chènevottes. Le maître du logis me souhaita une bienvenue simple et cordiale; sa moitié me fit changer de linge et préparer un chaudeau, et l'aïeul me força de prendre sa place, au coin du feu, dans le gothique fauteuil de bois de chêne que sa culotte (milady me le pardonne!) avait poli comme un miroir. De là, tout en me séchant, je me mis à regarder le tableau que j'avais sous les yeux. Le lendemain était jour de marché à la ville, ce que n'annonçait que trop bien l'air affairé des habitants de la ferme, qui hâtaient les préparatifs du départ. La cuisine était encombrée de paniers où les servantes rangeaient des fromages sur la paille. Ici une courge que la bonne Fée aurait choisie pour en faire un carrosse à Cendrillon, là des sacs de pommes et de poires qui embaumaient la chambre d'une douce odeur de fruits mûrs, ou des poulets montrant leur rouge crête par les barreaux de leur prison d'osier. Un chasseur arriva, apportant le gibier qu'il avait tué dans la journée; de sa carnassière qu'il vida sur la table s'échappèrent des lièvres, des pluviers, des halbrans, dont un plomb cruel avait ensanglanté la fourrure ou le plumage. Il essuya complaisamment son fusil, l'enferma dans une robe d'étamine, et l'accrocha au manteau de la cheminée, entre l'épi insigne de blé de Turquie et la branche ordinaire du buis saint. Cependant rentraient d'un pas lourd les valets de charrue, secouant leurs bottes jaunes de la glèbe et leurs guêtres détrempées. Ils grondaient contre le temps qui retardait le labourage et les semailles. La pluie continuait de battre contre les vitres; les chiens de garde pleuraient piteusement dans la basse-cour. Sur le feu que soufflait l'aïeul avec ce tube de fer creux, ustensile obligé de tout foyer rustique, une chaudière se couronnait d'écume et de vapeurs au sifflement plaintif des branches d'_étoc_[168] qui se tordaient comme des serpents dans les flammes: c'était le souper qui cuisait. La nappe mise, chacun s'assit, maîtres et domestiques, le couteau et la fourchette en main, moi à la place d'honneur, devant un énorme château embastionné de choux et de lard, dont il ne resta pas une miette. Le berger raconta qu'il avait vu le loup. On rit, on gaussa, on goguenarda. Quelles honnêtes figures dans ces bonnets de laine bleue! quelles robustes santés dans ces sayons de toile couleur de terreau! Ah! la paix et le bonheur ne sont qu'aux champs. Le métayer et sa femme m'offrirent un lit que j'aurais été bien fâché d'accepter: je voulus passer la nuit dans la crèche. Rien de _rembranesque_ comme l'aspect de ce lieu qui servait aussi de grange et de pressoir: des boeufs qui ruminaient leur pitance, des ânes qui secouaient l'oreille, des agneaux qui tétaient leur mère, des chèvres qui traînaient la mamelle, des pâtres qui retournaient la litière à la fourche; et, quand un trait de lumière enfilait l'ombre des piliers et des voûtes, on apercevait confusément des fenils bourrés de fourrage, des chariots chargés de «gerbes, des cuves regorgeant de raisins, et une lanterne éteinte pendant à une corde. Jamais je n'ai reposé plus délicieusement. Je m'endormis au dernier chant du grillon tapi dans ma couche odorante de paille d'orge, et je m'éveillai au premier chant du coq battant de l'aile sur les perchoirs lointains de la ferme.»--Et c'est là pourtant ce que, vous, qui le sentez et le dépeignez si bien, vous quittez toujours[169]!
[Note 167: _Combe_, creux de vallée de toutes parts entourée de montagnes et n'ayant qu'une issue.]
[Note 168: _Étoc_, souche morte.]
[Note 169: On peut rapprocher celle page de Bertrand de la pièce célèbre du poëte Burns: _Le Samedi soir dans la chaumière_. On verrait en quoi cette dernière, indépendamment de la forme poétique, reste encore très-supérieure. Car, là où Bertrand veut être surtout pittoresque, Burns se montre en outre cordial, moral, chrétien, patriote. Son épisode de Jenny introduit et personnifie la chasteté de l'émotion; la Bible, lue tout haut, renvoie sur toute la scène une lueur religieuse. Puis viennent ces hautes pensées sur _la grandeur de la vieille Écosse_ qui s'appuie à de telles images du foyer: _Sic fortis Etruria crevit_. Nul exemple n'est capable de faire mieux saisir le côté quelque peu défectueux de l'école et de la manière que Bertrand adopta et poussa de plus en plus. Même à ses meilleurs moments, il s'est trop retranché des sources vives.--On ne saurait aussi, à propos de cette page, ne pas se souvenir de l'admirable tableau qui termine l'idylle de Théocrite, _les Thalysies_. Ces trois morceaux en regard appellent bien des pensées. Si enfin l'on y joint le charmant tableau de _l'Euboïque_ de Dion Chrysostome et l'arrivée du naufragé dans la cabane du chasseur, on aura au complet tous les sujets de comparaison.]
La suspension du _Provincial_ laissait Bertrand libre, et nous le vîmes arriver à Paris vers la fin de 1828 ou peut-être au commencement de 1829. Il ne nous parut pas tout à fait tel que lui-même s'est plu, dans son _Gaspard de la Nuit_, à se profiler par manière de caricature: «C'était un pauvre diable, nous dit-il de Gaspard, dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances. J'avais déjà remarqué, dans le même jardin, sa redingote râpée qui se boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait brossé, ses cheveux longs comme un saule, et peignés comme des broussailles, ses mains décharnées, pareilles à des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et maladive, qu'effilait «une barbe nazaréenne; et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces artistes au petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits, qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir le monde sur la trace du Juif-errant.» Nous vîmes simplement alors un grand et maigre jeune homme de vingt et un ans, au teint jaune et brun, aux petits yeux noirs très-vifs, à la physionomie narquoise et fine sans doute, un peu chafouine peut-être, au long rire silencieux. Il semblait timide ou plutôt sauvage. Nous le connaissions à l'avance, et nous crûmes d'abord l'avoir apprivoisé. Il nous récita, sans trop se faire prier, et d'une voix sautillante, quelques-unes de ses petites ballades en prose, dont le couplet ou le verset exact simulait assez bien la cadence d'un rhythme: on en a eu l'application, depuis, dans le livre traduit des _Pèlerins polonais_ et dans les _Paroles d'un Croyant_. Bertrand nous récita, entre autres, la petite drôlerie gothique que voici, laquelle se grava à l'instant dans nos mémoires, et qui était comme un avant-goût en miniature du vieux Paris considéré magnifiquement du haut des tours de Notre-Dame:
LE MAÇON.
LE MAÎTRE MAÇON:--«Regardez ces bastions, ces contre-forts: on les dirait construits pour l'éternité.»
(Schilleb.--_Guillaume Tell_.)
Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle de ses pieds et l'église aux trente arcs-boutants et la ville aux trente églises.
Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile échancrée et immobile du tiercelet.
Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre tourne autour des piliers.
Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à trois cornes, ses aiguillettes de laine rouge, sa cocarde traversée d'une ganse, et sa queue nouée d'un ruban.
Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai.
Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans l'azur.»
On aura remarqué la précision presque géométrique des termes et l'exquise curiosité pittoresque du vocabulaire. Tout cela est vu et saisi à la loupe. De telles imagettes sont comme le produit du daguerréotype en littérature, avec la couleur en sus. Vers la fin de sa vie, l'ingénieux Bertrand s'occupait beaucoup, en effet, du daguerréotype et de le perfectionner. Il avait reconnu là un procédé analogue au sien, et il s'était, mis à courir après.
Mais alors de telles comparaisons ne venaient pas. Plus d'un de ces jeux gothiques de l'artiste dijonnais pouvait surtout sembler à l'avance une ciselure habilement faite, une moulure enjolivée et savante, destinée à une cathédrale qui était en train de s'élever. Ou encore c'était le peintre en vitraux qui coloriait et peignait ses figures par parcelles, en attendant que la grande rosace fût montée.
Bertrand nourrissait à cette époque d'autres projets plus étendus, et il n'entendait que préluder ou peloter, comme on dit, par ces sortes de _bambochades_. Ses amis de Dijon se flattaient de voir bientôt paraître de lui quelque roman historique qui aurait remué leur chère Bourgogne. Mais ces longs efforts suivis n'allaient pas à son haleine, et, comme tant d'organisations ardentes et fines, c'est dans le prélude et dans l'escarmouche qu'il s'est consumé. Singulière, insaisissable nature, que les gens du monde auraient peine à comprendre et que les artistes reconnaîtront bien! Rêveur, capricieux, fugitif ou plutôt fugace, un rien lui suffit pour l'attarder ou le dévoyer. Tantôt à l'ombre, le long des rues solitaires, on l'eût rencontré rôdant et filant d'un air de Pierre Gringoire,
Comme un poëte qui prend des vers à la pipée.
Tantôt, les coudes sur la fenêtre de sa mansarde, on l'eût surpris par le trou de la serrure causant durant de longues heures avec la pâle giroflée du toit. Il avait plus d'un rapport, en ces moments, avec le peintre paysagiste La Berge, mort d'épuisement sur une herbe ou sur une mousse. Mais Bertrand ne s'en tenait pas là, il allait, il errait. _Un rayon l'éblouit, une goutte l'enivre_, et en voilà pour des journées.
Aussi, même en ces mois de courte intimité, nous le perdions souvent de vue; il disparaissait, il s'évanouissait pour nous, pour tous, pour ses amis de Dijon, auxquels il ne pouvait plusse décider à écrire. Dans une lettre du 2 mai 1829, que nous avons sous les yeux, Charles Brugnot lui en faisait reproche d'une manière touchante, en le rappelant aux champêtres images du pays et en le provoquant à plus de confiance et d'abandon: «Vous avez beau faire, mon cher Bertrand, je ne puis m'accoutumer à vous laisser là-bas dans votre imprenable solitude. Quelque obstiné que soit votre silence, je l'attribue plutôt à votre souffrance morale qu'à l'oubli de ceux qui vous aiment... (Et après quelques conjectures sur la vie de Paris:) En revanche, mon cher Bertrand, nous avons des promenades à travers champs qui valent peut-être les soirées d'Emile Deschamps. Nous avons les pêchers tout rosés sur la côte, et les pruniers, les cerisiers, les pommiers, «tout blancs, tout rosés, tout embaumés, où le rossignol chante; la verdure des premiers blés, qui cache l'alouette tombée des nues, et la solitude de nos _Combes_ qui verdissent et gazouillent. Je voudrais vous apporter ici sur des ailes d'hirondelle, vous déposer à Gouville; là se trouveraient votre mère, votre jolie soeur, deux ou trois de vos amis. Nous déjeunerions sur l'herbe fraîche, nous irions errant tout le jour sur la verdure des bois et des champs; et puis, le soir, vous auriez vos ailes d'hirondelle qui vous reporteraient à votre case de Paris. Ce serait le réveil après un doux songe.--N'est-ce pas que vous donneriez bien huit jours de Paris pour une journée comme celle-là?
«A défaut de promenades, ayons donc des lettres. Retrouvons-nous dans nos lettres. Les indifférents découragent; les coeurs connus remettent de la chaleur et de la vie dans ceux de leurs amis, quand ils se touchent. Un livre qui connaissait l'homme a dit: _Voe soli!_ Ne vous consumez pas ainsi de tristesse et d'amertume, mon cher Bertrand. Pensez à nous, écrivez-nous, vous serez soulagé!»
Ces bonnes paroles l'atteignaient, le touchaient sans doute, mais ne le corrigeaient pas. Il souffrait de ce mal vague qui est celui du siècle, et qui se compliquait pour lui des circonstances particulières d'une position gênée. Un moment, la Révolution de Juillet parut couper court à son anxiété, et ouvrir une carrière à ses sentiments moins contraints; il l'avait accueillie avec transport, et nous le retrouvons à Dijon, durant les deux années qui suivent, prenant, à côté de son ami Brugnot et même après sa mort, une part active et, pour tout dire, ardente, au _Patriote de la Côte-d'Or_. Le réveil ne fut que plus rude; ce _coup de collier_ en politique l'avait mis tout hors d'haleine; l'artiste en lui sentait le besoin de respirer. Par malheur, la littérature elle-même avait fait tant soit peu naufrage dans la tempête, et si Bertrand avait recherché de ce côté la place du doux nid mélodieux, il ne l'aurait plus trouvée. Mais il ne paraît pas s'être soucié de renouer les anciennes relations; le hasard seul nous le fit rencontrer une ou deux fois en ces dix années; il s'évanouissait de plus en plus.
Que faisait-il? à quoi rêvait-il? Aux mêmes songes sans doute, aux éternels fantômes que, par contraste avec la réalité, il s'attachait à ressaisir de plus près et à embellir. Il avait repris ses bluettes fantastiques; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en voulait composer le plus mignon des chefs-d'oeuvre. On sait, dans l'antique églogue, le joli tableau de cet enfant qui est tout occupé à cueillir des brins de jonc et à les tresser ensemble, pour en façonner une cage à mettre des cigales. Eh bien! Bertrand était un de ces preneurs de cigales; et pour entière ressemblance, comme ce petit berger de Théocrite, il ne s'aperçut pas que durant ce temps le renard lui mangeait le déjeuner.
«ITEM, _il faut vivre_,» comme le répétait souvent un poëte notaire de campagne que j'ai connu. La vie matérielle revenait chaque jour avec ses exigences, et, si sobres, si modiques que fussent les besoins de Bertrand, il avait à y pourvoir. Je ne suivrai point le pauvre poëte en peine dans la quantité de petits journaux oubliés auxquels, çà et là, il payait et demandait l'obole. Un drame fantastique, ou, comme il l'avait intitulé, un _drame-ballade_, fut présenté par lui à M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui exprima le regret de ne pouvoir l'adaptera son théâtre. Un moment il sembla que l'existence de Bertrand allait se régler: il devint secrétaire de M. le baron Roederer, qui connaissait de longue main sa famille, et qui eut pour lui des bontés. Mais Bertrand, à ce métier du rêve, n'avait guère appris à se trouver capable d'un assujettissement régulier. Et puis, lui rendre service n'était pas chose si facile. Content de peu et avide de l'infini, il avait une reconnaissance extrême pour ce qu'on lui faisait ou ce qu'on lui voulait de bien; on aurait dit qu'il avait hâte d'en emporter le souvenir ou d'en respecter l'espérance, et au moindre prétexte commode, au moindre coin propice, saluant sans bruit et la joie dans le coeur, il fuyait:
J'esquive doucement et m'en vais à grands pas, La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas, Le coeur sautant de joie et triste d'apparence[170]....
[Note 170: Mathurin Regnier, satire VIII.]