Portraits littéraires, Tome II

Chapter 26

Chapter 263,756 wordsPublic domain

Dans cette adorable pièce, comme le rhythme sert bien l'intention, et tout à la fois exprime le malin, le tendre et le mélancolique! Comme cette strophe de neuf vers déjoue à temps et dérobe vers la fin la majesté de la strophe de dix, et la piquant, l'excitant d'une rime redoublée, la tourne soudain et l'incline d'une chute aimable à la grâce! Fontanes sentait tout le prix du rhythme; il le variait curieusement, il l'inventait. Dans la touchante pièce intitulée _Mon Anniversaire_[145], il fait une strophe exprès conforme à la marche attristée, résignée et finalement tombante de sa pensée. Il aimait à employer ce rhythme de cinq vers de dix syllabes, depuis si cher à Lamartine, et qui n'avait qu'à peine été traité encore, soit au XVIIe siècle[146], soit même au XVIe. Sur les rimes, il a les idées les plus justes; il en aime la richesse, mais sans recherche opiniâtre: «Une affectation continue de rimes trop fortes et trop marquées donnerait, pense-t-il[147], une pesante uniformité à la chute de tous les vers.» On dirait qu'il entend de loin venir cette strophe magnifique et formidable, trop pareille au guerrier du Moyen Age qui marche tout armé et en qui tout sonne. En garde contre le relâchement de Voltaire, il est, lui, pour l'excellent goût de Racine et de Boileau, _qui font naître une harmonie variée d'un adroit mélange de rimes, tantôt riches et tantôt exactes_. André Chénier sur ce point ne pratique pas mieux.

[Note 145: L'idée en est prise d'une épigramme d'Archias de Mitylène, mais combien embellie!]

[Note 146: Je trouve, au XVIIe siècle, une pièce de vers dans ce rhythme, par un abbé de Villiers, _Stances sur la Vieillesse_ (et tout à fait séniles), qu'on lit au tome II de la _Continuation des Mémoires de Sallengre_.]

[Note 147: Notes de l'_Essai sur l'Homme_.]

A Courbevoie, dans un petit cabinet au fond du grand, il y avait le boudoir du poëte, le _lectulus_ des anciens: tout y était simple et brillant (_simplex munditiis_). Les murs se décoraient d'un lambris en bois des îles, espèce de luxe alors dans sa nouveauté. Une glace _sans tain_ faisait porte au grand cabinet; la fenêtre donnait sur les jardins, et la vue libre allait à l'horizon saisir les flèches élancées de l'abbaye de Saint-Denis. En face d'un canapé, seul meuble du gracieux réduit, se trouvait un buste de Vénus: elle était là, l'antique et jeune déesse, pour sourire au nonchalant lecteur quand il posait son Horace au _Donec gratus eram_, quand il reprenait son Platon entr'ouvert à quelque page du _Banquet_. Or, une fois par semaine, le dimanche, M. de Fontanes avait à dîner l'Université, recteurs, conseillers, professeurs, et il faisait admirer sa vue, il ouvrait sans façon le pudique boudoir. Mais le buste de Vénus! et dans le cabinet d'un Grand-Maître! Quelques-uns, vieux ou jeunes, encore jansénistes ou déjà doctrinaires, se scandalisèrent tout bas, et on le lui redit. De là sa petite ode enchantée:

Loin de nous, Censeur hypocrite Qui blâmes nos ris ingénus! En vain le scrupule s'irrite, Dans ma retraite favorite, J'ai mis le buste de Vénus.

Je sais trop bien que la volage M'a sans retour abandonné; Il ne sied d'aimer qu'au bel âge; Au triste honneur de vivre en sage Mes cheveux blancs m'ont condamné.

Je vieillis; mais est-on blâmable D'égayer la fuite des ans? Vénus, sans loi rien n'est aimable; Viens de ta grâce inexprimable Embellir même le bon sens.

L'Illusion enchanteresse M'égare encor dans tes bosquets; Pourquoi rougir de mon ivresse? Jadis les Sages de la Grèce T'ont fait asseoir à leurs banquets.

Aux graves modes de ma lyre Mêle des tons moins sérieux; Phébus chante, et le Ciel admire; Mais, si tu daignes lui sourire, Il s'attendrit et chante mieux.

Inspire-moi ces vers qu'on aime, Qui, tels que toi, plaisent toujours; Répands-y le charme suprême Et des plaisirs, et des maux même, Que je t'ai dus dans mes beaux jours.

Ainsi, quand d'une fleur nouvelle, Vers le soir, l'éclat s'est flétri, Les airs parfumés autour d'elle Indiquent la place fidèle Où le matin elle a fleuri.

Nous saisissons sur le fait la contradiction naïve chez Fontanes: le lendemain de cette ode toute grecque, il retrouvait les tons chrétiens les plus sérieux, les mieux sentis, en déplorant avec M. de Bonald _la Société sans Religion_[148]. Je l'ai dit, l'épicurien dans le poëte était tout à côté du chrétien, et cela si naturellement, si bonnement! il y a en lui du La Fontaine. Ce cabinet favori nous représente bien sa double vue d'imagination: tout près le buste de Vénus, là-bas les clochers de Saint-Denis!

[Note 148: Cette belle ode, dans l'intention du poëte, devait être, en effet, dédiée à l'illustre penseur.]

Ce parfum de simplicité grecque, cet extrait de grâce, antique, qu'on respire dans quelques petites odes de Fontanes, le rapproche-t-il d'André Chénier? Ce dernier a, certes, plus de puissance et de hardiesse que Fontanes, plus de nouveauté dans son retour vers l'antique; il sait mieux la Grèce, et il la pratique plus avant dans ses vallons retirés ou sur ses sauvages sommets. Mais André Chénier, en sa fréquentation méditée, et jusqu'en sa plus libre et sa plus charmante allure, a du studieux à la fois et de l'étrange; il sait ce qu'il fait, et il le veut; son effort d'artiste se marque même dans son triomphe. Au contraire, dans le petit nombre de pièces par lesquelles il rappelle l'idée de la beauté grecque (les stances _à une jeune Anglaise_, l'ode _à une jeune Beauté, au Buste de Vénus, au Pécheur_), Fontanes n'a pas trace d'effort ni de ressouvenir; il a, comme dans la Grèce du meilleur temps, l'extrême simplicité de la ligne, l'oubli du tour, quelque chose d'exquis et en même temps d'infiniment léger dans le parfum. Par ces cinq ou six petites fleurs, il est attique comme sous Xénophon, et pas du tout d'Alexandrie. Si, dans la comparaison avec Chénier à l'endroit de la Grèce, Fontanes n'a que cet avantage, on en remarquera du moins la rare qualité. Il y a pourtant des endroits où il s'essaye directement, lui aussi, à l'imitation de la forme antique: il y réussit dans l'ode _au jeune Pâtre_, et dans quelques autres. Mais les habitudes du style poétique du XVIIIe et même du XVIIe siècle, familières à Fontanes, vont mal avec cette tournure hardie, avec ce relief heureux et rajeunissant, ici nécessaire, qu'André Chénier possède si bien et qu'atteignit même Ronsard.

Malgré tout, je veux citer comme un bel échantillon du succès de Fontanes dans cette inspiration directe et imprévue de l'antique à travers le plein goût de XVIIIe siècle, la fin d'une ode _contre l'Inconstance_, qu'une convenance rigoureuse a fait retrancher à sa place dans la série des oeuvres: Cette petite pièce est de 89. Le poëte se suppose dans la situation de Jupiter, qui, après maint volage égarement, revient toujours à Junon. En citant, je me place donc avec lui au pied de l'Ida, et le plus que je puis sous le nuage d'Homère:

Que l'homme est faible et volage! Je promets d'être constant, Et du noeud qui me rengage Je m'échappe au même instant!

Insensé, rougis de honte! Quels faux plaisirs t'ont flatté! Les jeux impurs d'Amathonte Ne sont pas la Volupté.

Cette Nymphe demi-nue En secret reçut le jour De la Pudeur ingénue Qu'un soir atteignit l'Amour...

Ce n'est point une Ménade Qui va, l'oeil étincelant, Des Faunes en embuscade Braver l'essaim pétulant.

C'est la vierge aimable et pure Qui, loin du jour ennemi, Laisse échapper sa ceinture Et ne cède qu'à demi.

Si quelquefois on l'offense, On la calme sans effort, Et sa facile indulgence Fait toujours grâce au remord...

Tu sais qu'un jour l'Immortelle Qu'Amour même seconda Vers son époux infidèle Descendit au mont Ida.

Jupiter la voit à peine, Que les désirs renaissants, Comme une flamme soudaine, Ont couru dans tous ses sens:

«Non, dit-il, jamais Europe, Lo, Léda, Sémélé, Cérès, Latone, Antiope, D'un tel feu ne m'ont brûlé!

«Viens...» Il se tait, elle hésite, Il la presse avec ardeur; Au Dieu qui la sollicite Elle oppose la pudeur.

Un nuage l'environne Et la cache à tous les yeux: De fleurs l'Ida se couronne, Junon cède au Roi des Dieux!

Leurs caresses s'entendirent, L'écho ne fut pas discret, Tous les antres les redirent Aux Nymphes de la forêt.

Soudain, pleurant leur outrage, Elles vont, d'un air confus, S'ensevelir sous l'ombrage De leurs bois les plus touffus.

La galanterie spirituelle et vive de Parny, et sa mythologie de Cythère, n'avaient guère accoutumé la muse légère du XVIIIe siècle à cette plénitude de ton, à cette richesse d'accent. Au sein d'un Zéphyr qui semblait sortir d'une toile de Watteau, on sent tout d'un coup une bouffée d'Homère:

De fleurs l'Ida se couronne, Junon cède au Roi des Dieux!

Fontanes avait aussi ses retours d'Hésiode: il vient de peindre la _Vénus-Junon_; il n'a pas moins rendu, dans un sentiment bien richement antique, la _Vénus-Cérès_, si l'on peut ainsi la nommer; c'est au huitième chant de la _Grèce sauvée_:

Salut, Cérès, salut! tu nous donnas des lois; Nos arts sont tes bienfaits: ton céleste génie Arracha nos aïeux au gland de Chaonie; Et la Religion, fille des immortels, Autour de ta charrue éleva ses autels. Par toi changea l'aspect de la nature entière. On dit que Jasion, tout couvert de poussière,

Premier des laboureurs, avec loi fut heureux: La hauteur des épis vous déroba tous deux; Et Plutus, qui se plaît dans les cités superbes, Naquit de vos amours sur un trône de gerbes.

Ce sont là de ces beautés primitives, abondantes, dignes d'Ascrée, comme Lucrèce les retrouvait dans ses plus beaux vers: l'image demi-nue conserve chasteté et grandeur.

Vers 1812, Fontanes vieillissant, et enfin résigné à vieillir, eut dans le talent un retour de séve verdissante et comme une seconde jeunesse:

Ce vent qui sur nos âmes passe Souffle à l'aurore, ou souffle tard.

Ces années du déclin de la vie lui furent des saisons de progrès poétique et de fertilité dans la production: signe certain d'une nature qui est forte à sa manière. Qu'on lise son ode sur _la Vieillesse_: il y a exprimé le sentiment d'une calme et fructueuse abondance dans une strophe toute pleine et comme toute savoureuse de cette douce maturité:

Le temps, mieux que la science, Nous instruit par ses leçons; Aux champs de l'expérience J'ai fait de riches moissons; Comme une plante tardive, Le bonheur ne se cultive Qu'en la saison du bon sens: Et, sous une main discrète, Il croîtra dans la retraite Que j'ornai pour mes vieux ans.

S'il n'a pas plus laissé, il en faut moins accuser sa facilité, au fond, qui était grande, que sa _main_ trop _discrète_ et sa vue des choses volontiers découragée. Ce qui met M. de Fontanes au-dessus et à part de cette époque littéraire de l'Empire, c'est moins la puissance que la qualité de son talent, surtout la qualité de son goût, de son esprit; et par là il était plus aisément retenu, dégoûté, qu'excité. On le voit exprimer en maint endroit le peu de cas qu'il faisait de la littérature qui l'environnait. Sous Napoléon, il regrette qu'il n'y ait eu que des Chérile comme sous Alexandre; sous les descendants de Henri IV, il regrette qu'il n'y ait plus, de Malherbe: cette plainte lui échappe une dernière fois dans sa dernière ode. Dans celle qu'il a expressément lancée contre la littérature de 1812, il ne trouve rien de mieux pour lui que d'être un Silius, c'est-à-dire un adorateur respectueux, et à distance, du culte virgilien et racinien qui se perd. Les soi-disant classiques et vengeurs du grand Siècle le suffoquent; Geoffroy, dans ses injures contre Voltaire et sa grossièreté foncière de cuistre, ne lui paraît, avec raison, qu'un violateur de plus. Cette idée de décadence, si habituelle et si essentielle chez lui, honore plus son goût qu'elle ne condamne sa sagacité; et si elle ne le rapproche pas précisément de la littérature qui a suivi, elle le sépare, avec distinction de celle d'alors, dans laquelle il n'excepté hautement que le chantre de Cymodocée.

Je ne puis m'empêcher, en cherchant dans notre histoire littéraire quelque rôle analogue au sien, de nommer d'abord le cardinal Du Perron. En effet, Du Perron aussi, poète d'une école finissante (de celle de Des Portes), eut le mérite et la générosité d'apprécier le chef naissant d'une école nouvelle, et, le premier, il introduisit Malherbe près de Henri IV. Bayle a appelé Du Perron le procureur-général du Parnasse de son temps, comme qui dirait aujourd'hui le maître des cérémonies de la littérature. Fontanes, dont on a dit quelque chose de pareil, lui ressemblait par son vif amour pour ce qu'on appelait encore tes Lettres, par sa bienveillance active qui le faisait promoteur des jeunes talents. C'est ainsi qu'il distingua avec bonheur et produisit la précocité brillante de M. Villemain. M. Guizot lui-même, qui commençait gravement à percer, lui dut sa première chaire [149]. Du Perron, comme Fontanes, était en son temps un oracle souvent cité, un poëte rare et plus regretté que lu; après avoir brillé par des essais trop épars, lui aussi il parut à un certain moment quitter la poésie pour les hautes dignités et la représentation officielle du goût à la cour. Il est vrai que Fontanes, Grand-Maître, n'écrivit pas de gros traités sur l'Eucharistie, et qu'il lui manque, pour plus de rapport avec Du Perron, d'avoir été cardinal comme l'abbé Maury. Celui-ci même semble s'être véritablement chargé de certains contrastes beaucoup moins dignes de ressemblance. Pourtant il y a cela encore entre l'hôte de Bagnolet et celui de Courbevoie, que la légèreté profane et connue de quelques-uns de leurs vers ne nuisit point à la chaleur de leurs manifestations chrétiennes et catholiques. Le cardinal Du Perron avait, dans sa jeunesse, écrit de tendres vers, tels que ceux-ci, à une infidèle:

M'appeler son triomphe et sa gloire mortelle, Et tant d'autres doux noms choisis pour m'obliger, Indignes de sortir d'un courage [150] fidèle, Où, si soudain après, l'oubli s'est vu loger!

Tu ne me verras plus baigner mon oeil de larmes Pour avoir éprouvé le feu de tes regards; Le temps contre tes traits me donnera des armes, Et l'absence et l'oubli reboucheront les dards.

Adieu, fertile esprit, source de mes complaintes, Adieu, charmes coulants dont j'étois enchanté: Contre le doux venin de ces caresses feintes Le souverain remède est l'incrédulité.

[Note 149: C'est ainsi encore qu'il poussa très-vivement, par un article au Journal de l'Empire (8 janvier 1806), et par ses éloges en tout lieu, au succès du début tout à fait distingué de M. Molé.]

[Note 150: Courage, coeur.]

Et le théologien vieilli, en les relisant avec pleurs, regrettait aussi, je le crains, la Déesse aux douces amertumes:

. . . . . Non est Dea nescia nostri Quae dulcem curis miscet amaritiem;

ce qui revient à l'ode de Fontanes:

Répands-y le charme suprême Et des plaisirs, et des maux même, Que je t'ai dus dans mes beaux jours.

Mais c'est bien assez pousser ce parallèle pour ceux qui ont un peu oublié Du Perron. Pour ceux qui s'en souviendraient trop, ne fermons pas sans rompre. Le Courbevoie de Fontanes se décorait de décence, s'ennoblissait par un certain air de voisinage avec le séjour de Rollin, par un certain culte purifiant des hôtes de Bâville, de Vignai et de Fresne.

Plus loin encore que Du Perron, et à l'extrémité de notre horizon littéraire, je ne fais qu'indiquer comme analogue de Fontanes pour cette manière de rôle intermédiaire, Mellin de Saint-Gelais, élégant et sobre poète, armé de goût, qui, le dernier de l'école de Marot, sut se faire respecter de celle de Ronsard, et se maintint dans un fort grand état de considération à la cour de Henri II.

M. Villemain, d'abord disciple de M. de Fontanes dans la critique qu'il devait bientôt rajeunir et renouveler, l'allait visiter quelquefois dans ces années 1812 et 1813. La chute désormais trop évidente de l'Empire, l'incertitude de ce qui suivrait, redoublaient dans l'âme de M. de Fontanes les tristesses et les rêveries du déclin:

Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.

Sous le lent nuage sombre, l'entretien délicat et vif n'était que plus doux. M. de Fontanes avait souvent passé sa journée à relire quelque beau passage de Lucrèce et de Virgile; à noter sur les pages blanches intercalées dans chacun de ses volumes favoris quelques réflexions plutôt morales que philologiques, quelques essais de traduction fidèle: «J'ai travaillé ce matin, disait-il; ces vers de Virgile, vous savez:

Et varios ponit foetus autumnus, et alte Milis in apricis coquitur vindemia saxis;

«ces vers-là ne me plaisent pas dans Delille: _les côtes vineuses, les grappes paresseuses_; voici qui est mieux, je crois:

Et des derniers soleils la chaleur affaiblie Sur les coteaux voisins cuit la grappe amollie.»

Il cherchait par ces sons en i (cuit la grappe amollie) à rendre l'effet mûrissant des désinences en is du latin. Sa matinée s'était passée de la sorte sur cette douce note virgilienne, dans cet épicuréisme du goût. Ou bien, la serpe en main, soignant ses arbustes et ses fleurs, il avait peut-être redit, refait en vingt façons ces deux vers de sa _Maison rustique_:

L'enclos où la serpette arrondit le pommier, Où la treille en grimpant rit aux yeux du fermier;

et ce dernier vers enfin, avec ses r si bien redoublés et rapprochés, lui avait, à son gré, paru sourire.

Ou encore, dans ce verger baigné de la Seine, au bruit de la vague expirante, il avait exprimé amoureusement, comme d'un seul soupir, la muse de l'antique idylle, Enflant près de l'Alphée une flûte docile; et ce doux souffle divinement trouvé lui avait empli l'âme et l'oreille presque tout un jour, comme tel vers du Lutrin à Boileau [151].

[Note 151: On peut dire de ces vers, comme de tant de vers bien frappés de Boileau, ce que Fontanes a dit lui-même quelque part dans son _Commentaire_ (imprimé) sur J.-B. Rousseau: «Il n'y a pas là ce qu'on «appelle proprement _harmonie imitative_; mais il existe un rapport très-sensible entre le choix des expressions et le caractère de l'image.» On confond un peu tout cela maintenant.]

Insensiblement on parlait des choses publiques. M. Villemain avait été chargé d'un Éloge de Duroc qui devait le produire près de l'Empereur. Il s'y trouvait un portrait de l'aide de camp, piquant, rapide, brillamment enlevé; l'autre jour le délicieux causeur, avec une pointe de raillerie, nous le récitait encore; rien que ce portrait-là portait avec lui toute une fortune sous l'Empire; mais y avait-il encore un Empire? Et si M. Villemain, qui déjà, dans sa curiosité éveillée, lisait Pitt, Fox, venait à en parler, et se rejetait à l'espoir d'un gouvernement libre et débattu, comme en Angleterre: «Allons, allons, lui disait M. de Fontanes, vous vous gâterez le goût avec toutes ces lectures. Que feriez-vous sous un gouvernement représentatif? Bédoch vous passerait!» Mot charmant, dont une moitié au moins reste plus vraie qu'on n'ose le dire! N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorité, si excellents à la longue pour les garanties et les intérêts, que le goût souffre et que _les délicats sont malheureux_?

La parole vive, spirituelle, brillante, y a son jeu, son succès, je le sais bien; mais, tout à côté, la parole pesante y a son poids. Qu'y faire? On ne peut tout unir. On avance beaucoup sur plusieurs points, on perd sur un autre; l'utile dominant se passe aisément du fin, et le Bédoch (puisque Bédoch il y a) ne se marie que de loin avec le Louis XIV.

Nous en conviendrons d'ailleurs, M. de Fontanes n'aimait point assez sans doute les difficultés des choses; il n'en avait pas la patience: et l'on doit regretter pour son beau talent de prose qu'il ne l'ait jamais appliqué à quelque grand sujet approfondi. L'_Histoire de Louis XI_ qu'il avait commencée est restée imparfaite; une _Histoire de France_, dont il parlait beaucoup, n'a guère été qu'un projet. Lui-même cite quelque part Montesquieu, lequel, à propos des lois ripuaires, visigothes et bourguignonnes, dont il débrouille le chaos, se compare à Saturne, _qui dévore des pierres_. L'estomac de son esprit, à lui, n'était pas de cette force-là. Son ami Joubert, en le conviant un peu naïvement à la lecture de Marculphe, avait soin toutefois de ne lui conseiller que la préface. Son imagination l'avait fait, avant tout, poëte, c'est-à-dire volage.

On est curieux de savoir, dans ce rôle important et prolongé de Fontanes au sein de la littérature, soit avant 89, soit depuis 1800, quelle était sa relation précise avec Delille. Était-il disciple, était-il rival?--Ayant débuté en 1780, c'est-à-dire dix ans après le traducteur des Géorgiques, Fontanes le considérait comme maître, et en toute occasion il lui marqua une respectueuse déférence. Mais il est aisé de sentir qu'il le loue plus qu'il ne l'adopte, et que, depuis la traduction des Géorgiques, il le juge en relâchement de goût. D'ailleurs, il appuya l'Homme des Champs dans le Mercure [152]; lorsqu'il s'agit de rétablir l'absent boudeur sur la liste de l'Institut, il prit sur lui de faire la démarche, et, sans avoir consulté Delille, il se porta garant de son acceptation. Les choses entre eux en restèrent là, dans une mesure parfaitement décente, plus froide pourtant que ces témoignages ne donneraient à penser. Delille n'avait qu'un médiocre empressement vers Fontanes. En poésie et en art, on est dispensé d'aimer ses héritiers présomptifs, et Fontanes a pu parfois sembler à Delille un héritier collatéral, qui aurait été quelque peu un assassin, si l'indolent avait voulu. Mais sa poésie craignait le public et la vitre des libraires plus encore que celle du brillant descriptif ne les cherchait.

[Note 152: Fructidor an VIII. On y trouve encore un article de lui sur la nouvelle édition des Jardins, fructidor an IX.]

On peut se faire aujourd'hui une autre question dont nul ne s'avisait dans le temps: Quelle fut la relation de Fontanes à Millevoye?--Fontanes est un maître, Millevoye n'est qu'un élève. Venu aux Écoles centrales peu après que la proscription de Fructidor en eut éloigné Fontanes, Millevoye ne put avoir avec lui que des rapports tout à fait rares et inégaux. Mais la considération, qui est tant pour les contemporains, compte bien peu pour la postérité; celle-ci ne voit que les restes du talent; en récitant _la Chute des Feuilles_, elle songe au _Jour des Morts_, et elle marie les noms.

Millevoye n'eût jamais été pour personne un héritier présomptif bien vivace et bien dangereux: mais Lamartine naissant!... qu'en pensa Fontanes? Il eut le temps, avant de mourir, de lire les premières _Méditations_: je doute qu'il se soit donné celui de les apprécier. Dénué de tout sentiment jaloux, il avait ses idées très-arrêtées en poésie française et très-négatives sur l'avenir. Il admettait la régénération par la prose de Chateaubriand, point par les vers: «_Tous les vers sont faits_, répétait-il souvent avec une sorte de dépit involontaire, _tous les vers sont faits!_» c'est-à-dire il n'y a plus à en faire après Racine. Il s'était trop redit cela de bonne heure à lui-même dans sa modestie pour ne pas avoir quelque droit, en finissant, de le redire sur d'autres dans son impatience.