Portraits littéraires, Tome II
Chapter 27
Mais nous avons anticipé. Les événements de 1813 remirent politiquement en évidence M. de Fontanes. Au Sénat où il siégeait depuis sa sortie du Corps législatif, il fut chargé, d'après le désir connu de l'Empereur, du rapport sur l'état des négociations entamées avec les puissances coalisées, et sur la rupture de ce qu'on appelle les Conférences de Châtillon. C'était la première fois que Napoléon consultait ou faisait semblant. Le rapport concluait, après examen des pièces, en invoquant la paix, en la déclarant possible et dans les intentions de l'Empereur, mais à la fois en faisant appel à un dernier élan militaire pour l'accélérer. Ceux qui avaient toujours présent le discours de 1808 au Corps législatif, ceux qui, en dernier lieu, partageaient les sentiments de résistance exprimés concurremment par M. Lainé, purent trouver ce langage faible: Bonaparte dut le trouver un peu froid et bien mêlé d'invocations à la paix: dans le temps, en général, il parut digne[153]. 1814 arriva avec ses désastres. M. de Fontanes souffrait beaucoup de cet abaissement de nos armes; il n'aimait guère plus voir en France les cocardes que la littérature d'outre-Rhin[154]. Sa conduite dans tout ce qui va suivre fut celle d'un homme honnête, modéré, qui cède, mais qui cède au sentiment, jamais au calcul.
[Note 153: On a, au reste, sur les circonstances de ce rapport, plus que des conjectures. La _Revue Rétrospective_ du 31 octobre 1835 a publié la _dictée_ de Napoléon par laquelle il traçait à la commission du Sénat et au rapporteur le sens de leur examen et presque les termes mêmes du rapport. Les derniers mots de l'indication impérieuse sont: «Bien dévoiler la perfidie anglaise avant de faire un appel au peuple.--Cette fin doit être une _philippique_.» Malgré l'ordre précis, la _philippique_ manque dans le rapport de M. de Fontanes, et la conclusion prend une toute autre couleur, plutôt pacifique: l'Empereur ne put donc être content. La _Revue Rétrospective_, qui fait elle-même cette remarque, n'en tient pas assez compte. Après tout, le rapporteur, dans le cas présent, ne _manoeuvra_ pas tout à fait comme le maître le voulait; en obéissant, il éluda.]
[Note 154: Le trait est essentiel chez Fontanes: au temps même où il attaquait le plus vivement le Directoire dans le _Mémorial_, il a exprimé en toute occasion son peu de goût pour les armes des étrangers et pour leur politique: on pourrait citer particulièrement un article du 19 août 1797, intitulé: _Quelques vérités au Directoire, à l'Empereur et aux Vénitiens_. Par cette manière d'être Français en tout, il restait encore fidèle au Louis XIV.]
Il avait, je l'ai dit, un grand fonds d'idées monarchiques, une horreur invincible de l'anarchie, un amour de l'ordre, de la stabilité presque à tout prix, et de quelque part qu'elle vînt. Le premier article de sa charte était dans Homère:
. . . . [Greek: eis choiranos estô,] [Greek: eis basileus.] . . . . . . Le pire des États, c'est l'État populaire.
Il disait volontiers comme ce sage satrape dans Hérodote: _Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie!_ Il croyait cela vrai des grands États modernes, même des États anciens et de ces républiques grecques qui n'avaient acquis, selon lui, une grande gloire que dans les moments où elles avaient été gouvernées comme monarchiquement sous un seul chef, Miltiade, Cimon, Thémistocle, Périclès. Mais, ce point essentiel posé, le reste avait moins de suite chez lui et variait au gré d'une imagination aisément enthousiaste ou effarouchée, que, par bonheur, fixait en définitive l'influence de la famille. La réputation officielle ment souvent; il l'a remarqué lui-même, et cela peut surtout s'appliquer à lui. Ce serait une illusion de perspective que de faire de M. de Fontanes un politique: encore un coup, c'était un poète au fond. Son _dessous de cartes_, le voulez-vous savoir? comme disait M. de Pomponne de l'amour de madame de Sévigné pour sa fille. En 1805, président du Corps législatif, il ne s'occupe en voyage que du poëme des _Pyrénées_ et des Stances à l'ancien manoir de ses pères. En 1815, président du Collége électoral à Niort, il fait les Stances à la fontaine Du Vivier et aux mânes de son frère. Voilà le _dessous de cartes_ découvert: peu de politiques en pourraient laisser voir autant.
En 1814, au Sénat, il signa la déchéance, mais ce ne fut qu'avec une vive émotion, et en prenant beaucoup sur lui; il fallut que M. de Talleyrand le tînt quelque temps à part, et, par les raisons de salut public, le décidât. On l'a accusé, je ne sais sur quel fondement, d'avoir rédigé l'acte même de déchéance, et je n'en crois rien[155]. Mais il n'en est peut-être pas ainsi d'autres actes importants et mémorables d'alors, sous lesquels il y aurait lieu à meilleur droit, et sans avoir besoin d'apologie, d'entrevoir la plume de M. de Fontanes. Cela se conçoit: il était connu par sa propriété de plume et sa mesure; on s'adressait à lui presque nécessairement, et il rendait à la politique, dans cette crise, des services de littérateur, services anonymes, inoffensifs, désintéressés, et auxquels il n'attachait lui-même aucune importance. Mais voici à ce propos une vieille histoire.
[Note 155: On croit savoir, au contraire, que la rédaction de cet acte est de Lambrechts.]
On était en 1778; deux beaux-esprits qui voulaient percer, M. d'Oigny et M. de Murville, concouraient pour le prix de vers à l'Académie française. Quelques jours avant le terme de clôture fixé pour la réception des pièces, M. d'Oigny va trouver M. de Fontanes et lui dit: «Je concours pour le prix, mais ma pièce n'est pas encore faite, il y manque une soixantaine de vers; je n'ai pas le temps, faites-les-moi.» Et M. de Fontanes les lui fît. M. de Murville, sachant cela, accourt à son tour vers M. de Fontanes: «Ne me refusez pas, je vous en prie, le même service.» Et le service ne fut pas refusé. On ajoute que les passages des deux pièces, que cita avec éloge l'Académie, tombèrent juste aux vers de Fontanes.
Ce que M. de Fontanes, poëte, était en 1778, il l'était encore en 1814 et 1815; l'anecdote, au besoin, peut servir de clef[156].--Les sentiments, en tout temps publiés ou consignés dans ses vers, font foi de la sincérité avec laquelle, au milieu de ses regrets, il dut accueillir le retour de la race de Henri IV. Encore Grand-Maître lors de la distribution des prix de 1814, il put, dans son discours, avec un côté de vérité qui devenait la plus habile transition, expliquer ainsi l'esprit de l'Université sous l'Empire: «Resserrée dans ses fonctions modestes, elle n'avait point le droit de juger les actes politiques; mais les vraies notions du juste et de l'injuste étaient déposées dans ces ouvrages immortels dont elle interprétait les maximes. Quand le caractère et les sentiments français pouvaient s'altérer de plus en plus par un mélange étranger, elle faisait lire les auteurs qui les rappellent avec le plus de grâce et d'énergie. L'auteur du _Télémaque_ et Massillon prêchaient éloquemment ce qu'elle était obligée de taire devant le Génie des conquêtes, impatient de tout perdre et de se perdre lui-même dans l'excès de sa propre ambition. En rétablissant ainsi l'antiquité des doctrines littéraires, elle a fait assez voir, non sans quelque péril pour elle-même, sa prédilection pour l'antiquité des doctrines politiques.
[Note 156: Fontanes, littérateur, aimait l'anonyme ou même, le pseudonyme. Il publia la première fois sa traduction en vers du passage de Juvénal sur Messaline sous le nom de Thomas, et, pour soutenir le jeu, il commenta le morceau avec une part d'éloges. Il essaya d'abord ses vers sur _la Bible_ en les attribuant à Le Franc de Pompignan. Je trouve (dans le catalogue imprimé de la bibliothèque de M. de Châteaugiron) une brochure intitulée _Des Assassinats et des Vols politiques, ou des Proscriptions et des Confiscations_, par Th. Raynal (1795), avec l'indication de _Fontanes_, comme en étant l'auteur sous le nom de Raynal; mais ici il y a erreur: l'ouvrage est de Servan. Dans les _Petites Affiches_ ou feuilles d'annonces du 1er thermidor an VI, se trouvent des vers sur une violette donnée dans un bal:
Adieu, Violette chérie, Allez préparer mon bonheur....
La pièce est signée _Senatnof_, anagramme de Fontanes. Dans le _Journal littéraire_, où il fut collaborateur de Clément, il signait L, initiale de Louis. Il deviendrait presque piquant de donner le catalogue des journaux de toutes sortes auxquels il a participé, tantôt avec Dorat (_Journal des Dames_), tantôt avec Linguet ou ses successeurs (_Journal de Politique et de Littérature_), tantôt, et je l'ai dit, avec Clément. Avant d'être au _Mémorial_ avec La Harpe et Vauxcelles, il fut un moment à la _Clef du Cabinet_ avec Garat. On n'en finirait pas, si l'on voulait tout rechercher: il serait presque aussi aisé de savoir le compte des journaux où Charles Nodier a mis des articles, et il y faudrait l'investigation bibliographique d'un Beuchot. On comprend maintenant ce que veut dire cette paresse de Fontanes, laquelle n'était souvent qu'un prêt facile et une dispersion active. Rien d'étonnant, quand il eut cessé d'écrire aux journaux, que son habitude de plume le fasse soupçonner derrière plus d'un acte public, dans un temps où M. de Talleyrand, avec tout son esprit, ne sut jamais rédiger lui-même deux lignes courantes.]
Elle s'honore même des ménagements nécessaires qu'elle a dû garder pour l'intérêt de la génération naissante; et, sans insulter ce qui vient de disparaître, elle accueille avec enthousiasme ce qui nous est rendu.»
Mais, en parlant ainsi, le Grand-Maître était déjà dans l'apologie et sur la défensive; les attaques, en effet, pleuvaient de tous côtés. Nous avons sous les yeux des brochures ultra-royalistes publiées à cette date, et dans lesquelles il n'est tenu aucun compte à M. de Fontanes de ses efforts constamment religieux et même monarchiques au sein de l'Université. Enfin, le 17 février 1815, une ordonnance émanée du ministère Montesquieu détruisit l'Université impériale, et, dans la réorganisation qu'on y substituait, M. de Fontanes était évincé. Il l'était toutefois avec égard et dédommagement; on y rendait hommage, dans le préambule, aux hommes qui avaient sauvé les bonnes doctrines au sein de l'enseignement impérial, et qui avaient su le diriger souvent contre le but même de son institution.
L'ordonnance fut promulguée le 21 février, et Napoléon débarquait le 5 mars. Il s'occupait de tout à l'île d'Elbe, et n'avait pas perdu de vue M. de Fontanes. En passant à Grenoble, il y reçut les autorités, et le Corps académique qui en faisait partie; il dit à chacun son mot, et au recteur il parla de l'Université et du Grand-Maître:--«Mais, Sire, répondit le recteur, on a détruit votre ouvrage, on nous a enlevé M. de Fontanes;» et il raconta l'ordonnance récente.--«Eh bien! dit Napoléon pour le faire parler, et peut-être aussi n'ayant pas une très-haute idée de son Grand-Maître comme administrateur, vous ne devez pas le regretter beaucoup, M. de Fontanes: un poëte, à la tête de l'Université!» Mais le recteur se répandit en éloges[157]. Napoléon crut volontiers que M. de Fontanes, frappé d'hier et mécontent, viendrait à lui.
[Note 157: Bien que M. de Fontanes ne fût pas précisément un administrateur, l'Université, sous sa direction, ne prospéra pas moins, grâce à l'esprit conciliant, paternel et véritablement ami des lettres, qu'il y inspirait. En face de l'Empereur, et particulièrement dans les Conseils d'Université que celui-ci présida en 1811, et auxquels assistait concurremment le ministre de l'intérieur, M. de Fontanes arrivant à la lutte bien préparé, tout plein des tableaux administratifs qu'on lui avait dressés exprès et représentés le matin même, étonna souvent le brusque interrogateur par le positif de ses réponses et par l'aisance avec laquelle il paraissait posséder son affaire. Son esprit facile et brillant, peu propre au détail de l'administration, saisissait très-vite les masses, les résultats; et c'était justement, dans la discussion, ce qui allait à l'Empereur.]
Installé aux Tuileries, il songea à son absence; il en parla. Une personne intimement liée avec M. de Fontanes fut autorisée à l'aller trouver et à lui dire: «Faites une visite aux Tuileries, vous y serez bien reçu, et le lendemain vous verrez votre réintégration dans le _Moniteur_.»--«Non, répondit-il en se promenant avec agitation: non, je n'irai pas. On m'a dit courtisan, je ne le suis pas. A mon âge,... toujours aller de César à Pompée, et de Pompée à César, c'est impossible!»--Et, dès qu'il le put, il partit en poste pour échapper plus sûrement au danger du voisinage. Il n'alla pas à Gand, c'eût été un parti trop violent, et qu'il n'avait pas pris d'abord: mais il voyagea en Normandie, revit les Andelys, la forêt de Navarre, regretta sa jeunesse, et ne revint que lorsque les Cent-Jours étaient trop avancés pour qu'on fît attention à lui. Toute cette conduite doit sembler d'autant plus délicate, d'autant plus naturellement noble, que, sans compter son grief récent contre le Gouvernement déchu, son imagination avait été de nouveau séduite par le miracle du retour; et comme quelqu'un devant lui s'écriait, en apprenant l'entrée à Grenoble ou à Lyon: «Mais c'est effroyable! c'est abominable!»--«Eh! oui, avait-il riposté, et ce qu'il y a de pis, c'est que c'est admirable!»
Nous avons franchi les endroits les plus difficiles de la vie politique de M. de Fontanes, et nous avons cherché surtout à expliquer l'homme, à retrouver le poëte dans le personnage, sans altérer ni flatter. La pente qui nous reste n'est plus qu'à descendre. Il alla voir à Saint-Denis Louis XVIII revenant, qui l'accueillit bien, comme on le peut croire. Diverses sortes d'égards et de hauts témoignages, le titre de ministre d'État et d'autres ne lui manquèrent pas. Il ne fit rien d'ailleurs pour reconquérir la situation considérable qu'il avait perdue. Il fut, à la Chambre des pairs, de la minorité indulgente dans le procès du maréchal Ney. Les ferveurs de la Chambre de 1815 ne le trouvèrent que froid: monarchien décidé en principe, mais modéré en application, il inclina assez vers M. Decazes, tant que M. Decazes ne s'avança pas trop. Quand il vit le libéralisme naître, s'organiser, M. de La Fayette nommé à la Chambre élective, il s'effraya du mouvement nouveau qu'il imputait à la faiblesse du système, et revira légèrement. On le vit, à la Chambre des pairs, parler, dans la motion Barthélémy, pour la modification de la loi des élections qu'il avait votée en février 1817, et bientôt soutenir, comme rapporteur, la nouvelle loi en juin 1820. Tout cela lui fait une ligne politique intermédiaire, qu'on peut se figurer, en laissant à gauche le semi-libéralisme de M. Decazes, et sans aller à droite jusqu'à la couleur pure du pavillon Marsan.
Non pas toutefois qu'il fût sans rapports directs avec le pavillon Marsan même, et sans affection particulière pour les personnes; mais il n'eût contribué qu'à modérer.
En 1819, une grande douleur le frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune officier, plein de qualités aimables et brillantes, mais qui ne portait pas dans ses opinions politiques cette modération de M. de Fontanes, et de qui M. de Chateaubriand a dit que son indignation avait l'éclat de son courage, fut tué dans un duel, à peine âgé de vingt-huit ans. La tendresse de M. de Fontanes en reçut un coup d'autant plus sensible qu'il dut être plus renfermé.
M. de Chateaubriand, à l'époque où il forma, avec le duc de Richelieu, le premier ministère Villèle, avait voulu rétablir la Grande-Maîtrise de l'Université en faveur de M. de Fontanes. Au moment où il partait pour son ambassade de Berlin, il reçut ce billet, le dernier que lui ait écrit son ami:
«Je vous le répète: je n'ai rien espéré ni rien désiré, ainsi je n'éprouve aucun désappointement.
Mais je n'en suis pas moins sensible aux témoignages de votre amitié: ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde.»
Les deux amis s'embrassèrent une dernière fois, et ne se revirent, plus. M. de Fontanes fut atteint, le 10 mars 1821, dans la nuit du samedi au dimanche, d'une attaque de goutte à l'estomac, qu'il jugea aussitôt sérieuse. Il appela son médecin, et fit demander un prêtre. Le lendemain, il semblait mieux; après quelques courtes alternatives, dans l'intervalle desquelles on le retrouva plus vivant d'esprit et de conversation que jamais, l'apoplexie le frappa le mercredi soir. Le prêtre vint dans la nuit: le malade, en l'entendant, se réveilla de son assoupissement, et, en réponse aux questions, s'écria avec ferveur: _«O mon Jésus! mon Jésus!»_ Poëte du _Jour des Morts_ et de _la Chartreuse_, tout son coeur revenait dans ce cri suprême. Il expira le samedi 17 mars, à sept heures sonnantes du matin.
A deux reprises, dans la première nuit du samedi au dimanche, et dans celle du mardi au mercredi, il avait brûlé, étant seul, des milliers de papiers. Peut-être des vers, des chants inachevés de son poëme, s'y trouvèrent-ils compris. Il était bien disciple de celui qui vouait au feu _l'Énéide_.
On doit regretter que les oeuvres de M. de Fontanes n'aient point pu se recueillir et paraître le lendemain de sa mort: il semble que c'eût été un moment opportun. Ce qu'on a depuis appelé le combat romantique n'était qu'à peine engagé, et sans la pointe de critique qui a suivi. Dans la clarté vive, mais pure, des premières _Méditations_, se serait doucement détachée et fondue à demi cette teinte poétique particulière qui distingue le talent de M. de Fontanes, et qui en fait quelque chose de nouveau par le sentiment en même temps que d'ancien par le ton. Sa strophe, accommodée à Rollin, aurait déploré tout haut la ruine du _Château de Colombe_, et noté à sa manière _la Bande noire_, contre laquelle allait tonner Victor Hugo. Les chants de _la Grèce sauvée_ auraient pris soudainement un intérêt de circonstance, et trouvé dans le sentiment public éveillé un écho inattendu.
Aujourd'hui, au contraire, il est tard; plusieurs de ces poésies, qui n'ont jamais paru, ont eu le temps de fleurir et de défleurir dans l'ombre: elles arrivent au jour pour la première fois dans une forme déjà passée; elles ont manqué leur heure. Mais, du moins, il en est quelques-unes pour qui l'heure ne compte pas, simples grâces que l'haleine divine a touchées en naissant, et qui ont la jeunesse immortelle. Celles-ci viennent toujours à temps, et d'autant mieux aujourd'hui que l'ardeur de la querelle littéraire a cessé, et qu'on semble disposé par fatigue à quelque retour. Quoi qu'il en soit, ce recueil s'adresse et se confie particulièrement à ceux qui ont encore de la piété littéraire.
C'est une urne sur un tombeau: qu'y a-t-il d'étonnant que quelques-unes des couronnes de l'autre hier y soient déjà fanées? J'y vois une harmonie de plus, un avertissement aux jeunes orgueils de ce qu'il y a de sitôt périssable dans chaque gloire.
M. de Fontanes représente exactement le type du goût et du talent poétique français dans leur pureté et leur atticisme, sans mélange de rien d'étranger, goût racinien, fénelonien, grec par instants, toutefois bien plus latin que grec d'habitude, grec par Horace, latin du temps d'Auguste, voltairien du siècle de Louis XIV. Je crois pouvoir le dire: celui qui n'aurait pas en lui de quoi sentir ce qu'il y a de délicat, d'exquis et d'à peine marqué dans les meilleurs morceaux de Fontanes, le petit parfum qui en sort, pourrait avoir mille qualités fortes et brillantes, mais il n'aurait pas une certaine finesse légère, laquelle jusqu'ici n'a manqué pourtant à aucun de ceux qui ont excellé à leur tour dans la littérature française. Le temps peut-être est venu où de telles distinctions doivent cesser, et nous marchons (des voix éloquentes nous l'assurent) à la grande unité, sinon à la confusion, des divers goûts nationaux, à l'alliance, je le veux croire, de tous les atticismes. En attendant, M. de Fontanes nous a semblé intéressant à regarder de très-près. Il était à maintenir dans la série littéraire française comme la dernière des figures pures, calmes et sans un trait d'altération, à la veille de ces invasions redoublées et de ce renouvellement par les conquêtes. Qu'il vive donc à son rang désormais, paisible dans ce demi-jour de l'histoire littéraire qui n'est pas tout à fait un tombeau! Qu'un reflet prolongé du XVIIe siècle, un de ces reflets qu'on aime, au commencement du XVIIIe, à retrouver au front de Daguesseau, de Rollin, de Racine fils et de l'abbé Prévost, se ranime en tombant sur lui, poète, et le décore d'une douce blancheur!
Décembre 1838.
J'ai reparlé de Fontanes en mainte page de l'ouvrage intitulé: _Chateaubriand et son Groupe littéraire..._; il est une partie considérable du sujet.
M. JOUBERT[158]
[Note 158: _Recueil des Pensées_ de M. Joubert, 1 vol. in-8, Paris, 1838. Imprimerie de Le Normant, rue de Seine, 8.--M. Paul Raynal, neveu de M. Joubert, a depuis publié (1842), en deux volumes et avec un soin tout à fait pieux, les _Pensées_ plus complètes, plus correctes, et un choix de lettres de son oncle. Je laisse subsister mon premier jugement, que chacun désormais peut achever et contrôler.]
Bien que les _Pensées_ de l'homme remarquable, dont le nom apparaît dans la critique pour la première fois, ne soient imprimées que pour l'oeil de l'amitié, et non publiées ni mises en vente, elles sont destinées, ce me semble, à voir tellement s'élargir le cercle des amis, que le public finira par y entrer. Parlons donc de ce volume que solennise d'abord au frontispice le nom de M. de Chateaubriand _éditeur_, parlons-en comme s'il était déjà public: trop heureux si nous hâtions ce moment et si nous provoquions une seconde édition accessible à la juste curiosité de tous lecteurs!
Et qu'est-ce donc que M. Joubert? Quel est cet inconnu tout d'un coup ressuscité et dévoilé par l'amitié, quatorze ans après sa mort? Qu'a-t-il fait? Quel a été son rôle? A-t-il eu un rôle?--La réponse à ces diverses questions tient peut-être à des considérations littéraires plus générales qu'on ne croit.
M. Joubert a été l'ami le plus intime de M. de Fontanes et aussi de M. de Chateaubriand. Il avait de l'un et de l'autre; nous le trouvons un lien de plus entre eux: il achève le groupe. L'attention se reporte aujourd'hui sur M. de Fontanes, et M. Joubert en doit prendre sa part. Les écrivains illustres, les grands poëtes, n'existent guère sans qu'il y ait autour d'eux de ces hommes plutôt encore essentiels que secondaires, grands dans leur incomplet, les égaux au dedans par la pensée de ceux qu'ils aiment, qu'ils servent, et qui sont rois par l'art. De loin ou même de près, on les perd aisément de vue; au sein de cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isolée, ils s'éclipsent, ils disparaissent à jamais, si cette gloire dans sa piété ne détache un rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon du génie et de l'amitié qui vient de tomber au front de M. Joubert et qui nous le montre.