Portraits littéraires, Tome II

Chapter 25

Chapter 253,675 wordsPublic domain

M. de Fontanes, en vue des générations survenantes, tendait à faire entrer dans l'Université l'esprit moral, religieux, conservateur, et la plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald à l'Empereur comme conseiller à vie, et, durant plus d'un an, il eut à défendre la nomination devant l'Empereur impatient, et presque contre M. de Bonald lui-même qui ne bougeait de Milhaud. Il eut moins de peine à faire agréer l'excellent M. Eymery de Saint-Sulpice. Il fit nommer conseiller encore le Père Ballan, oratorien, son ancien professeur de rhétorique; M. Desèze, frère du défenseur de Louis XVI, fut recteur d'académie à Bordeaux. Ces noms en disent assez sur l'esprit des choix. Ceux de M. de Fontanes n'étaient pas d'ailleurs exclusifs; sa bienveillance, par instants quasi naïve, les étendait à plaisir, et lui-même proposa deux fois à la signature de l'Empereur la nomination de M. Arnault, assez peu reconnaissant: «Ah! c'est vous, vous, Fontanes, qui me proposez la nomination d'Arnault, fit l'Empereur à la seconde insistance; allons, à la bonne heure[140]!» Quand M. Frayssinous vit interdire ses conférences de Saint-Sulpice, et se trouva momentanément sans ressources, M. de Fontanes, sur la demande d'une personne amie, le nomma aussitôt inspecteur de l'Académie de Paris. Sa générosité n'eut pas même l'idée qu'il pût y avoir inconvénient pour lui-même à venir ainsi en aide à ceux que l'Empereur frappait. La vie de M. de Fontanes est pleine de ces traits, et cela rachète amplement quelques faiblesses publiques d'un langage, lequel encore, si l'on veut bien se reporter au temps, eut toujours ses réserves et sa décence.

[Note 140: M. Arnault, conseiller de l'Université et à la fois secrétaire du Conseil, fut à même de desservir de très-près le Grand-Maître et de prêter secours sous main à la résistance de Fourcroy. Il faut dire pourtant que, dans les Cent-Jours, devenu président du Conseil, il se conduisit bien et avec égards pour les amis de M. de Fontanes dans l'Université. Il a parlé de lui, un peu du bout des lèvres, mais avec convenance, dans ses _Souvenirs d'un Sexagénaire_, tome I, pages 291-292.]

Un jour, à propos des choix trop religieux et royalistes de M. de Fontanes dans l'Université, l'Empereur le traita un peu rudement devant témoins, comme c'était sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en changeant de ton: «Votre tort, c'est d'être trop pressé; vous allez trop vite; moi, je suis obligé de parler ainsi pour ces régicides qui m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me proposer le plan du _Temple de la Gloire_. Est-ce que vous croyez que je veux faire un _Temple de la Gloire_...? dans Paris?... Non, je veux une église, et dans cette église il y aura une chapelle expiatoire, et l'on y déposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il me faut du temps, à cause de ces gens (_il disait un autre mot_) qui m'entourent.» Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour sincères? La politique de Bonaparte était là: tenir en échec les uns par les autres. Le dos tourné à Berlier et au côté de la Révolution, il jetait ceci à l'adresse de Fontanes et des _monarchiens_.

En 1811, dans cet intervalle de paix, il s'occupa beaucoup d'Université. Un jour, dans un conseil présidé par l'Empereur, Fontanes, en présence de conseillers d'État qu'il jugeait hostiles, eut une prise avec Régnault de Saint-Jean-d'Angély, et il s'emporta jusqu'à briser une écritoire sur la table du conseil. L'Empereur le congédia immédiatement: il rentra chez lui, se jugeant perdu et songeant déjà à Vincennes. La soirée se passa en famille dans des transes extrêmes, dont on n'a plus idée sous les gouvernements constitutionnels. Mais, fort avant dans la soirée, l'Empereur le fit mander et lui dit en l'accueillant d'un air tout aimable: «Vous êtes un peu vif, mais vous n'êtes pas un méchant homme.»--Il se plaisait beaucoup à la conversation de Fontanes, et il lui avait donné les petites entrées. Trois fois par semaine, le soir, Fontanes allait causer aux Tuileries. Au retour dans sa famille, quand il racontait la soirée de tout à l'heure, sa conversation si nette, si pleine de verve, s'animait encore d'un plus vif éclat[141]. Il ne pouvait s'empêcher pourtant de trouver, à travers son admiration, que, dans le potentat de génie, perçait toujours au fond le soldat qui trône, et il en revenait par comparaison dans son coeur à ses rêves de Louis XIV et du bon Henri, au souvenir de ces vieux rois qu'il disait formés d'un sang _généreux et doux_.

[Note 141: L'Empereur, dans ces libres entretiens, aimait fort à parler littérature, théâtre, et il attaquait volontiers Fontanes sur ces points. Un jour qu'on vantait Talma dans un rôle: «Qu'en pense Fontanes? dit l'Empereur; il est pour les anciens, lui!»--«Sire, repartit le spirituel contradicteur, Alexandre, Annibal et César ont été remplacés, mais Le Kain ne l'est pas.» Cette sévérité pour Talma est caractéristique ehez Fontanes, et tient à l'ensemble de ses jugements; il ne voulait pas qu'on brisât trop le vers tragique, non plus que les allées des jardins. Il avait vu Le Kain dans sa première jeunesse, et en avait gardé une impression incomparable. Il convenait pourtant que, dans l'_Oreste_ et l'_Oedipe_ de Voltaire, Talma était supérieur à Le Kain; ce qui, de sa part, devenait le suprême aveu. Faut-il ajouter qu'il en voulait à Talma d'être l'objet de je ne sais quelle, phrase de madame de Staël, où elle disait qu'il avait dans les yeux l'_apothéose du regard_? Et puis Talma s'est beaucoup varié sur les dernières années, et a grandi dans des rôles modernes. M. de Fontanes, qui s'en tenait aux anciens, s'irritait surtout qu'on en vînt à _causer_ comme de la prose le beau vers racinien _un peu chanté_.--Souvent, dans ces conversations du soir, l'Empereur indiquait à Fontanes et développait à plaisir d'étonnants canevas de tragédies historiques; le poëte en sortait tout rempli.]

Ce que nous tâchons là de saisir et d'exprimer dans son mélange en pur esprit de vérité, ce que Napoléon tout le premier sentait et rendait si parfaitement lorsqu'il écrivait de Fontanes à M. de Bassano: «Il veut de la royauté, mais pas la nôtre: il aime Louis XIV et ne fait que consentir à nous,» la suite des vers qu'on possède aujourd'hui le dit et l'achève mieux que nous ne pourrions. Car le haut dignitaire de l'Empire ne cessa jamais d'être poëte, et comme ce berger à la cour, que la fable a chanté, et à qui il se compare, il eut toujours sa musette cachée pour confidente. Eh bien! qu'on lise, qu'on se laisse faire! l'explication, l'excuse naturelle naîtra. Dans ses vers, si les griefs exprimés contre Bonaparte restèrent secrets, les éloges, prodigués tout à côté, ne devinrent pas publics. S'il se garda bien de divulguer l'_Ode au Duc d'Enghien_, il s'abstint aussi de publier l'_Ode sur les Embellissements de Paris_. C'est une consolation pour ceux qui jugent les éloges de ses discours exagérés, de les retrouver dans ses poésies, où ils ont certes deux caractères parfaitement nobles, la conviction et le secret. Fontanes, sous son manteau d'orateur impérial, n'était pas une nature de courtisan et de flatteur, comme on l'a tant cru et dit. Un jour, l'Empereur lui demandait de lui réciter des vers, il désirait la pièce sur _les Embellissements de Paris_ dont il avait entendu parler: Fontanes lui récita des vers de _la Grèce sauvée_ qui étaient plutôt républicains.--Un affidé de l'Empereur vint un jour et lui dit: «Vous ne publiez rien depuis longtemps, publiez donc des vers, des vers où il soit question de l'Empereur: il vous en saurait gré, il vous enverrait 100,000 francs, je gage!» Ces sortes de gratifications étaient d'usage sous l'Empire, et elles ne venaient jamais hors de propos à cause des frais énormes de représentation qui absorbaient les plus gros appointements. Fontanes raconta l'insinuation à une personne amie, qui lui dit: «Vous pourriez publier les vers sur _les Embellissements de Paris_; ils sont faits, et l'éloge porte juste.»--«Oh! je m'en garderais bien, s'écria-t-il en se frottant les mains comme un enfant; ils seraient trop heureux dans les journaux de pouvoir tomber sur le Grand-Maître en une occasion qui leur serait permise!»--Il ne publia donc pas _les Embellissements de Paris_, mais il fit imprimer les Stances _à M. de Chateaubriand_, lequel était peu en agréable odeur[142].

[Note 142: Lors du fameux discours de réception que M. de Chateaubriand ne put prononcer à l'Académie, la contenance de Fontanes fut d'un ami ferme et fidèle. On peut lire, au tome II du _Mémorial de Sainte-Hélène_, la scène dont il fut l'objet à cette occasion, car c'est de lui qu'il s'agit, bien qu'on ne le nomme pas. Dans la suite du _Mémorial_, l'auteur a jugé à propos d'en venir à l'injure; mais, comme preuve, il ne trouve à citer qu'un trait généreux. Esménard, qui avait eu, disait-on, de graves torts envers Fontanes, visait à l'Académie. Un académicien ami court chez celui qu'on croyait offensé pour s'assurer du fait, déclarant qu'en ce cas Esménard n'aurait pas sa voix: «Tout ce que je puis vous dire, c'est que je lui donne la mienne,» répondit Fontanes. Il a plu à l'auteur du _Mémorial_ de voir là-dedans une preuve de servilité: «_On peut juger de cet homme_, dit-il, _par le fait suivant_. «A la bonne heure!--Pour compléter cet ensemble des relations de Fontanes avec l'Empereur, il y aurait encore à relever les divers traits honorables que M. le chevalier Artaud a consignés avec un zèle d'admirateur et d'ami dans son _Histoire de Pie VII_, les courageux et persévérants conseils qui poussaient à restaurer civilement la religion, et à honorer ses ministres devant les peuples; ce mot a échappé à Napoléon dans l'affaire du Sacre: «Il n'y a que vous ici qui ayez le sens commun.» Oserons-nous croire pourtant avec M. Artaud (tome II, page 391) que l'ode sur _l'Enlèvement du Pape_ ait été lue à l'Empereur? Il ne faut exagérer dans aucun sens.]

Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours aux vers; la paresse chez lui, en partie réelle, était aussi, en partie, une réponse commode et un prétexte: il travaillait là-dessous. A diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait songé à recueillir et à publier ses oeuvres éparses; il s'en était occupé en 89, en 96, et de nouveau en 1800. Les volumes même ont été vus alors tout imprimés entre ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit détruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui en prit. Il n'eût peut-être jamais été Grand-Maître, s'il eût paru poëte autant qu'il l'était. Son beau nom littéraire le servit mieux, sans trop de pièces à l'appui.

Son poëme de _la Grèce sauvée_, qu'il avait poussé si vivement durant les années de la proscription, ne lui tenait pas moins à coeur dans les embarras de sa vie nouvelle. Forcé de renoncer à une gloire poétique plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile et des Homère, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse, dans l'intimité, de ce poëme qu'il avait fait, presque fait, disait-il;--qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des fragments à l'Institut. Il en expliquait à ses amis le plan, par malheur trop peu fixé dans leur mémoire. Une fois, après avoir passé six semaines presque sans interruption à Courbevoie, il écrivit à une personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut. Fontanes lui lut un chant tout entier terminé. Comme c'était au matin et qu'il n'était ni coiffé ni poudré, sa tête parut plus dépouillée de cheveux, et on le lui dit: «Oh! répondit Fontanes, j'en ai encore perdu depuis quinze jours; quand je travaille, _ma tête fume!_» Contraste à relever entre ce feu poétique ardent et ce que de loin on s'est figuré de la veine pure et un peu froide de Fontanes!--Fontanes avait l'imagination vive, ardente, _primesautière_, sous son talent poétique élégant, comme, sous son habileté d'orateur et sa dignité de représentation, il avait une inexpérience d'enfant en beaucoup de choses, une vraie bonhomie et candeur et mène brusquerie de caractère, le contraire du compassé, comme encore il avait de l'épicurien tout à côté de son respect religieux et de son affection chrétienne; il était plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naïf et de bien sincère.

En composant il n'écrivait jamais; il attendait que l'oeuvre poétique fût achevée et parachevée dans sa tête, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante prière; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main. Je ne connaissais Fontanes que d'après les quelques vers d'ordinaire reproduits, et je me rappelle encore mon impression étonnée lorsque j'entendis, pour la première fois, ses odes inédites et d'éloquentes tirades de _la Grèce sauvée_, récitées de mémoire, après des années, par une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionné. Cette dernière tentative des épopées classiques élégantes et polies m'arrivait oralement et toute vive, un peu comme s'il se fût agi, avant Pisistrate, d'un antique chant d'Homère.

On s'explique pourtant ainsi comment il a dû se perdre bien des portions de _la Grèce sauvée_. Et puis, dans son imagination volontiers riante et prompte, Fontanes se figurait peut-être en avoir achevé plus de chants qu'il n'en tenait en effet. La manière de travailler, dans l'école classique, ressemblait assez, il faut le dire, à la toile de Pénélope: on défaisait, on refaisait sans cesse; on s'attardait, on s'oubliait aux _variantes_, au lieu de pousser en avant. On a réparé cela depuis: les immenses poèmes humanitaires gagnent aujourd'hui de vitesse les simples odes d'autrefois. Quoique les idées sur l'épopée proprement dite et régulière aient fort mûri dans ces derniers temps, et quoique le résultat le plus net de tant de dissertations et d'études soit apparemment qu'il n'en faut plus faire, on a fort à regretter que Fontanes n'ait pas donné son dernier mot dans ce genre épique virgilien. Les beautés mâles et chastes qui marquent son second chant sur Sparte et Léonidas, les beautés mythologiques, mystiques et magnifiquement religieuses du huitième chant, sur l'initiation de Thémistocle aux fêtes d'Éleusis, se seraient reproduites et variées en plus d'un endroit. Mais, telle qu'elle est, cette époque inachevée renouvelle le sort et le naufrage de tant d'autres. Elle est allée rejoindre, dans les limbes littéraires, les poèmes persiques de Simonide de Céos, de Choerilus de Samos [143]. De longue main, Eschyle, dans ses Perses, y a pourvu: c'est lui qui a fait là, une fois pour toutes, l'épopée de Salamine.

[Note 143: Ce Choerilus de Samos disait, au début de son poème sur les guerres persiques, se plaignant dès lors de venir trop tard:

O fortunatus quicumque erat illo tempore peritus caotare Musarum famulus, cum intousum erat adhuc pratum!

Ce contemporain de la guerre du Péloponnèse pensait déjà comme La Bruyère à la première ligne de ses Caractères; il sentait tout le poids d'un grand siècle, de plusieurs grands siècles, comme Fontanes. Il y a longtemps que la roue tourne et que le cercle toujours recommence.]

Properce, s'adressant en son temps au poëte Ponticus, qui faisait une Thébaide et visait au laurier d'Homère, lui disait (liv. I, élég. vii):

Cum tibi Cadmeae dicuntur, Pontice, Thebae Armaque fraternae tristia militiae Atque, ita sim felix, primo contendis Homero, Sint modo fata tuis mollia carminibus....;

ce que je traduis ainsi: «O Ponticus! qui seras, j'en réponds, un autre Homère, _pour peu que les destins te laissent achever tes grands vers!_» Et Properce oppose, non sans malice, ses modestes élégies qui prennent les devants pour plus de sûreté, et gagnent les coeurs.

Par bonheur, ici, Fontanes est à la fois le Properce et le Ponticus. Bien qu'on n'ait pas retrouvé les quatre livres d'odes dont il parlait à un ami un an avant sa mort, il en a laissé une suffisante quantité de belles, de sévères, et surtout de charmantes. Il peut se consoler par ses petits vers, comme Properce, de l'épopée qu'il n'a pas plus achevée que Ponticus. Quatre ou cinq des sonnets de Pétrarque me font parfaitement oublier s'il a terminé ou non son _Afrique_.

Un jour donc que, sur sa terrasse de Courbevoie, Fontanes avait tenté vainement de se remettre au grand poëme, il se rabat à la muse d'Horace; et, comme il n'est pas plus heureux cette seconde fois que la première, il se plaint doucement à un pêcheur qu'il voit revenir de sa poche, les mains vides aussi:

Pêcheur, qui des flots de la Seine Vers Neuilly remontes le cours, A ta poursuite toujours vaine Les poissons échappent toujours.

Tu maudis l'espoir infidèle Qui sur le fleuve t'a conduit, Et l'infatigable nacelle Qui t'y promène jour et nuit.

Des deux pêcheurs de Théocrite Ton sommeil t'offrit le trésor; Hélas! désabusé trop vite, Tu vois s'enfuir le songe d'or.

Ici, rêvant sur ma terrasse, Je n'ai pas un sort plus heureux: J'invoque la muse d'Horace, La muse est rebelle à mes voeux.

Jouet de son humeur bizarre, Je dois compatir à tes maux; Tiens, que ce faible don répare Le prix qu'attendaient tes travaux.

La nuit vient: vers le toit champêtre D'un front gai reprends ton chemin, Dors content: tes filets peut-être Sous leur poids fléchiront demain.

Demain peut-être, en cet asile, Au chant de l'oiseau matinal, Mon vers coulera plus facile Que les flots purs de ce canal.

Ainsi, au moment où il dit que la muse d'Horace le fuit, il la ressaisit et la fixe dans l'ode la plus gracieuse. Il dit qu'il ne prend rien, et la manière dont il le dit devient à l'instant cette fine perle qu'il a l'air de ne plus chercher. De même, dans une autre petite ode exquise, lorsqu'au lieu de se plaindre, cette fois, de son rien-faire, il s'en console en le savourant:

Au bout de mon humble domaine, Six tilleuls au front arrondi, Dominant le cours de la Seine, Balancent une ombre incertaine Qui me cache aux feux du midi.

Sans affaire et sans esclavage, Souvent j'y goûte un doux repos; Désoccupé comme un sauvage Qu'amuse auprès d'an beau rivage Le flot qui suit toujours les flots.

Ici, la rêveuse Paresse S'assied les yeux demi-fermés, Et, sous sa main qui me caresse, Une langueur enchanteresse Tient mes sens vaincus et charmés.

Des feuillets d'Ovide et d'Horace Flottent épars sur ses genoux; Je lis, je dors, tout soin s'efface, Je ne fais rien, et le jour passe; Cet emploi du jour est si doux!

Tandis que d'une paix profonde Je goûte ainsi la volupté, Des rimeurs dont le siècle abonde La muse toujours plus féconde Insulte a ma stérilité.

Je perds mon temps s'il faut les croire, Eux seuls du siècle sont l'honneur, J'y consens: qu'ils gardent leur gloire; Je perds bien peu pour ma mémoire, Je gagne tout pour mon bonheur.

Mais ne peut-on pas lui dire comme à Titus: Il n'est pas perdu, ô Poëte, le jour où tu as dit si bien que tu le perdais!

Dans l'ode _au Pêcheur_, un trait touchant et délicat sur lequel je reviens, c'est le _faible don_ que le poëte déçu donne à son pauvre semblable, plus déçu que lui: cette obole doit leur porter bonheur à tous deux. Cet accent du coeur dénote dans le poëte ce qui était dans tout l'homme chez Fontanes, une inépuisable humanité, une facilité plutôt extrême. Jamais il ne laissa une lettre de pauvre solliciteur sans y répondre; et il n'y répondait pas seulement par un faible don, comme on fait trop souvent en se croyant quitte: il y répondait de sa main avec une délicatesse, un raffinement de bonté: _haud ignara mali_.--On aime, dans un poëte virgilien, à entremêler ces considérations au talent, à les en croire voisines.

Les petites pièces délicieuses, à la façon d'Horace, nous semblent le plus précieux, le plus sûr de l'héritage poétique de Fontanes. Elles sont la plupart datées de Courbevoie, son Tibur: moins en faveur (somme toute et malgré le pardon de Fontainebleau) depuis 1809[144], plus libre par conséquent de ses heures, il y courait souvent et y faisait des séjours de plus en plus goûtés. Les Stances _à une jeune Anglaise_, qui se rapportaient à un bien ancien souvenir, ne lui sont peut-être venues que là, dans cette veine heureuse. Pureté, sentiment, discrétion, tout en fait un petit chef-d'oeuvre, à qui il ne manque que de nous être arrivé par l'antiquité. C'est comme une figure grecque, à lignes extrêmement simples, une virginale esquisse de la Vénusté ou de la Pudeur, à peine tracée dans l'agate par la main de Pyrgotèle. IL en faut dire autant de l'ode: _Où vas-tu, jeune Beauté_? Tout y est d'un Anacréon chaste, sobre et attendri. Fontanes aimait à la réciter aux nouvelles mariées, lorsqu'elles se hasardaient à lui demander des vers:

[Note 144: La défaveur cessant, il resta un refroidissement au moins politique, et ce lut un arrêt définitif de fortune.]

Où vas-tu, jeune Beauté? Bientôt Vesper va descendre; Dans cet asile écarté La nuit pourra te surprendre; Du haut d'un tertre lointain, J'ai vu ton pied clandestin Se glisser sous la bruyère: Souvent ton oeil incertain Se détournait en arrière.

Mais ton pas s'est ralenti, Il s'arrête, et lu chancelles; Un bruit sourd a retenti. Tu sens des craintes nouvelles: Est-ce un faon qui te fait peur? Est-ce la voix de ta soeur Qui t'appelle à la veillée? Est-ce un Faune ravisseur Qui soulève la fouillée?

Dieux! un jeune homme paraît, Dans ces bois il suit la route, T'appelant d'un doigt discret Au plus épais de leur voûte: Il s'approche, et tu souris; Diane sous ces abris Dérobe son front modeste: Un doux baiser t'est surpris, Les bois m'ont caché le reste.

Pan, et la Terre, et Sylvain, En ont pu voir davantage; Jamais ne s'égare en vain Une nymphe de ton âge. Les Zéphyrs ont murmuré, Philomèle a soupiré Sa chanson mélodieuse; Le ciel est plus azuré, Vénus est plus radieuse.

Nymphe aimable, ah! ne crains pas Que mon indiscrète lyre Ose flétrir tes appas En publiant ton délire; J'aimai: j'excuse l'amour. Pars sans bruit: qu'à ton retour Nul écho ne te décèle, Et que jusqu'au dernier jour Ton amant te soit fidèle!

Si, perfide à ses serments, Hélas! il devient volage, Du coeur je sais les tourments, Et ma lyre les soulage; Je chanterai dans ces lieux: Des pleurs mouilleront tes yeux Au souvenir du parjure, Mais ces pleurs délicieux D'amour calment la blessure.