Portraits littéraires, Tome II
Chapter 14
Mais avait-il raison d'y croire? est-ce à lui supériorité d'esprit autant que supériorité de caractère, d'y avoir cru en un sens qui s'est trouvé à demi illusoire?--Certes, je ne prétendrai pas qu'il n'y ait eu chez Mirabeau, chez Sieyès, chez Talleyrand, même chez Roederer, un grand témoignage d'intelligence dans cette promptitude à entendre les divers aspects de l'humanité, à s'en souvenir, à deviner, à ressaisir sitôt le dessous de cartes et le revers, à se rendre compte du lendemain dès le premier jour, à ne pas s'en tenir au sublime de la passion qu'ils avaient (ou non) partagée un moment; à discerner, sous la circonstance d'exception, l'inévitable et prochain retour de cette perpétuelle humanité avec ses autres passions, ses infirmités, ses vices et ses duperies sous les emphases. Malgré la défaveur qui s'attache à cet aveu dans un temps d'emphase générale et de flatterie humanitaire, il m'est impossible de n'en pas convenir: tant que nous n'aurons pas une humanité refaite à neuf, tant que ce sera la même précisément que tous les grands moralistes ont pénétrée et décrite, celle que les habiles politiques savent,--mais au rebours des moralistes, sans le dire,--il y aura témoignage, avant tout, d'intelligence à dominer par la pensée les conjonctures, si grandes qu'elles soient, à s'en tirer du moins et à s'en isoler en les appréciant, à démêler sous l'écume diverse les mêmes courants, à sentir jouer sous des apparences nouvelles, et qui semblent uniques, les mêmes vieux ressorts. Pourtant si ç'a été, avant tout, chez La Fayette, une supériorité de caractère et de coeur de croire à l'avénement invincible de certains principes utiles et généreux, ce n'a pas été une si grande infériorité de point de vue; car si ses principes n'ont pas obtenu toute la part de triomphe qu'il augurait, ils ont eu une part de triomphe infiniment supérieure (au moins à l'heure de l'explosion) à ce que les autres esprits réputés surtout sagaces auraient osé leur prédire.
Chez les hommes qui jouent un grand rôle historique, il y a plusieurs aspects successifs et comme plusieurs plans selon lesquels il les faut étudier. Le premier aspect qui s'offre, et auquel trop souvent on s'en tient dans l'histoire, est le côté extérieur, celui du rôle même avec sa parade ou son appareil, avec sa représentation. La Fayette a eu si longtemps un rôle extérieur, et l'a eu si constant, si _en uniforme_ j'ose dire, qu'on s'est habitué, pour lui plus que pour aucun autre personnage de la Révolution, à le voir par cet aspect; habit national, langage et accolade patriotique, drapeau, pour beaucoup de gens La Fayette n'a été que cela. Ceux qui l'ont davantage approché et entendu ont connu un autre homme. Esprit fin, poli, conversation souvent piquante, anecdotique; et, plus au fond encore, pour les plus intimes, peinture vive et déshabillée des personnages célèbres, révélations et propos redits sans façon, qui sentaient leur XVIIIe siècle, quelque chose de ce que les charmantes lettres à sa femme, aujourd'hui publiées, donnent au lecteur à entrevoir, et de ce que le rôle purement officiel ne portait pas à soupçonner. Ce côté intérieur, chez La Fayette, ne déjouait pas l'autre, extérieur, et ne le démentait pas, comme il arrive trop souvent pour les personnages de renom; il y avait accord au contraire, sur beaucoup de points, dans la continuité des sentiments, dans la tenue et la dignité sérieuse des manières, et par une simplicité de ton qui ne devenait jamais de la familiarité. Pourtant ces fonds de causerie spirituelle, de connaissance du monde et d'expérience en apparence consommée, eussent pu sembler en train d'échapper par un bout à l'uniforme prétention du rôle extérieur, si, plus au fond encore, et sur un troisième plan, pour ainsi dire, ne s'était levée, d'accord avec l'apparence première, la conviction inexpugnable, comme une muraille formée par la nature sur le rocher (_arx animi_). Au pied de cette conviction née pour ainsi dire avec lui et qui dominait tout, les réminiscences railleuses, les désappointements déjà tant de fois éprouvés, les expériences faites par lui-même de la corruption mondaine et humaine, venaient mourir. Il y avait arrêt tout court. C'est bien. Mais à l'abri de la forteresse, et à côté d'une légitime confiance en ce qui ne périt jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et de généreux, ne se glissait-il pas un coin de crédulité? Cet homme qui savait si bien tant de choses et tant d'hommes, et qui les avait pratiqués avec tact, celui-là même qui racontait si merveilleusement et par le dessous Mirabeau, Sieyès et les autres, qui leur avait tenu tête en mainte occasion, qui avait démêlé le pour et le contre en Bonaparte, et qui l'a jugé en des pages si parfaitement judicieuses[69], ce même La Fayette, ne l'avons-nous pas vu disposé à croire au premier venu soi-disant patriote, qui lui parlait un certain langage? Là est le point faible, tout juste à côté de l'endroit fort. Ce trop de confiance sans cesse renaissante à l'égard de ceux qu'il n'avait pas encore éprouvés, il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie peut-être parce que c'était dans son rôle, dans sa convenance politique et morale (à son insu), de voir ainsi, de ne pas trop approfondir ce qui faisait groupe autour du drapeau, son idole; nous y reviendrons. Quoi qu'il en soit (rare éloge et peut-être applicable à lui seul entre les hommes de sa nuance qui ont fourni au long leur carrière), chez La Fayette le rôle extérieur et l'inspiration intérieure se rejoignaient, se confirmaient pleinement, constamment; l'homme d'esprit, poli et fin, intéressant à entendre, qu'on rencontrait en l'approchant, ne faisait qu'une agréable diversion entre le personnage public toujours prochain et l'intérieur moral toujours présent, et n'allait jamais jusqu'à interrompre ni à laisser oublier la communication de l'un à l'autre.
[Note 69: _Mes Rapports avec le premier Consul_, tome V.]
D'ensemble, on peut considérer La Fayette comme le plus précoce, le plus intrépide et le plus honnête assaillant à la prise d'assaut de l'ancien régime, dès les débuts de 89. Toujours pourtant quelque chose du chevalier et du galant adversaire, soit qu'il s'élance à la brèche en 89 l'épée en main, soit qu'il reparaisse comme le porte-étendard général de la Révolution en 1830. Un très-spirituel écrivain, M. Saint-Marc Girardin, en louant La Fayette dans les _Débats_ (preuve qu'il est bien mort), a conjecturé que, s'il avait vécu au Moyen Age, il aurait fondé quelque ordre religieux avec la puissance d'une idée morale fixe. Je crois que La Fayette, au Moyen Age, aurait été ce qu'il fut de nos jours, un chevalier, cherchant encore à sa manière le triomphe des droits de l'homme sous prétexte du Saint-Graal, ou bien un croisé en quête du saint tombeau, le bras droit et le premier aide de camp, sous un Pierre-l'Ermite, c'est-à-dire sous la voix de Dieu, d'une des grandes croisades.
Cette sorte de vocation chevaleresque du héros républicain, de l'Américain de Versailles, apparaît tout d'abord dans les volumes de Mémoires et de Correspondance publiés. C'est en rendant compte de ces volumes précieux, recueillis avec la plus scrupuleuse piété d'une famille pour une vénérable mémoire, qu'il nous sera aisé de suivre et de faire sentir les lignes principales, les traits composants d'un caractère toujours divers, si simple qu'il soit et si uniforme qu'il paraisse.
Le premier volume et la moitié du second contiennent tous les faits de la vie de La Fayette antérieure à 89, la guerre d'Amérique, ses voyages en Europe au retour; tantôt ce sont des récits et des chapitres de mémoires de sa main, tantôt ce sont des correspondances qui y suppléent et les continuent. Cette portion du livre est très-intéressante et neuve, d'une lecture plus continue et plus coulante que l'intervalle, d'ailleurs plus connu, de 89 à 92, dans lequel on ne marche qu'à travers les justifications, rectifications.--On saisit tout d'abord le trait essentiel, le grand ressort du caractère de La Fayette, et lui-même il le met à nu ingénument: «Vous me demandez l'époque de mes premiers soupirs vers la gloire et la liberté; je ne m'en rappelle aucune dans ma vie qui soit antérieure à mon enthousiasme pour les anecdotes glorieuses, à mes projets de courir le monde pour chercher de la réputation. Dès l'âge de huit ans, mon coeur battit pour cette hyène qui fit quelque mal, et encore plus de bruit, dans notre voisinage _(en Auvergne)_, et l'espoir de la rencontrer animait mes promenades. Arrivé au collége, je ne fus distrait de l'étude que par le désir d'étudier sans contrainte. Je ne méritai guère d'être châtié; mais, malgré ma tranquillité ordinaire, il eût été dangereux de le tenter, et j'aime à penser que, faisant en rhétorique le portrait du cheval parfait, je sacrifiai un succès au plaisir de peindre celui qui, en apercevant la verge, renversait son cavalier.» Ce ne sont pas seulement les écoliers de rhétorique, ce sont quelquefois les hommes qui sacrifient un succès, c'est-à-dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une action d'où résulte le plus grand honneur à leur rôle, la plus grande satisfaction à leurs sentiments.
Dès l'adolescence, les liaisons républicaines charment La Fayette; ce qu'ont écrit et prêché Jean-Jacques, Mably, Raynal, il le fera; lui, le descendant des hautes classes, il sera le premier champion, le paladin le plus avancé des intérêts et des passions nouvelles. Le rôle est beau, étrange, hasardeux; il est fait pour enlever un jeune et noble coeur. Au régiment, dans le monde, à son début, La Fayette est gauche, mal à l'aise, assez taciturne [70]; il garde le silence, parce qu'en cette compagnie _il ne pense et n'entend guère de choses qui lui paraissent mériter d'être dites_. Il observe et il médite; sa pensée franchit les espaces, et va se choisir, par delà les mers, une patrie. «A la première connaissance de cette querelle (anglo-américaine), mon coeur, dit-il, fut enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.»
[Note 70: Sur ce La Fayette de 1775, qui essaie du _bon air_ et y réussit peu, il faut voir la Notice placée en tête de la _Correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck_ (1851), Tome I, page 62.]
Il n'a pas vingt ans, il s'échappe sur un vaisseau qu'il frète, à travers toutes sortes d'aventures. Après sept semaines de hasards dans la traversée, il aborde l'immense continent, et, en sentant le sol américain, son premier mot est un serment de vaincre ou de périr avec cette cause. Rien de sincère et d'enlevant comme ce départ, cette arrivée; c'est le début héroïque du poème et de la vie, la candeur qu'on n'a qu'une fois. Plus tard, en avançant, tout cela se complique, se dérange ou s'arrange à dessein, se gâte toujours.
A peine débarqué, il court vers Washington: la majesté de la taille et du front le lui désigne comme chef autant que les qualités profondes. La Fayette s'attache à lui, et devient le disciple du grand homme. Washington paraît bien grand, en effet, au milieu de cette guerre difficile, qui se traîne sur de vastes espaces, pleine de misères, de lenteurs, de revers, entravée par les rivalités et les jalousies soit du Congrès, soit des autres généraux: «Simple soldat, dit excellemment La Fayette en le caractérisant, il eût été le plus brave; citoyen obscur, tous ses voisins l'eussent respecté. Avec un coeur droit comme son esprit, il se jugea toujours comme les circonstances. En le créant exprès pour cette révolution, la nature se fit honneur à elle-même, et, pour montrer son ouvrage, elle le plaça de manière à faire échouer chaque qualité, si elle n'eût été soutenue de toutes les autres.» Il y a dans ces Mémoires bien des endroits de cette sorte, qu'on dirait avoir été écrits par une plume historique profonde et familière avec tous les replis.
Blessé presque dès son arrivée à la déroute de la Brandy-wine, La Fayette écrit, pour la rassurer, à madame de La Fayette ces charmantes lettres qui ont été si remarquées pour la coquetterie gracieuse du ton, _mon cher coeur_, et pour l'agréable assaisonnement que ce fin langage du XVIIIe siècle apporte à la sincérité républicaine des sentiments. En d'autres endroits, c'est le ton républicain et philosophique qui devient piquant en se mêlant à certaines habitudes légères et en les voulant exprimer. On sourit de lire à propos d'un éloge des moeurs américaines: «Livrées à leur ménage, les femmes en goûtent, en procurent toutes les douceurs. C'est aux filles qu'on parle amour; leur coquetterie est aimable autant que décente. Dans les mariages de hasard qu'on fait à Paris, la fidélité des femmes répugne souvent à la nature, à la raison, on pourrait presque dire aux principes de la justice.» Ces _principes de la justice_ qui viennent là tout d'un coup pour auxiliaires aux mille et une infidèles liaisons du beau monde d'alors, datent le siècle à ce moment autant que ces jolies tendresses conjugales qui traversent l'Atlantique, comme en zéphyrs, d'un air si dégagé.
Le Congrès avait décidé une expédition dans le Canada, et en avait chargé La Fayette. On espérait mener comme on le voudrait ce commandant de vingt-un ans; l'on désirait surtout le séparer de Washington. La Fayette fut prudent et jugea la situation: comme on n'avait disposé aucun moyen, l'expédition manqua, ne se commença point; mais La Fayette souffrit de tant de bruit pour rien; il craignait la risée, écrit-il à Washington: «J'avoue, mon cher général, que je ne puis maîtriser la vivacité de mes sentiments, dès que ma réputation et ma gloire sont touchées. Il est vraiment bien dur que cette portion de mon bonheur, _sans laquelle je ne puis vivre_, se trouve dépendre de projets que j'ai connus seulement lorsqu'il n'était plus temps de les exécuter. Je vous assure, mon ami cher et vénéré, que je suis plus malheureux que je ne l'ai jamais été.» Nous saisissons l'aveu: La Fayette, avant tout, possède à un haut degré l'amour de l'estime, le besoin de l'approbation, le respect de soi-même; ce qui est bien à lui, c'est, dans cette affaire du Canada et dans plusieurs autres, d'avoir sacrifié son désir de noble gloire personnelle à un sentiment d'intérêt public. Pourtant on découvre en ce point la raison pour laquelle La Fayette n'était pas un _gouvernant_ et n'aurait pas eu cette capacité. Il était une nature trop individuelle, trop chevaleresque pour cela; occupé sans doute de la chose publique, mais aussi de sa ligne, à lui, à travers cette chose. Nous l'en louons plus que nous ne l'en blâmons. Il n'y a pas trop d'hommes publics qui aient ce défaut-là, de penser constamment à l'unité et à la pureté de leur ligne.
Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est là l'endroit sensible et faible de son cher élève; il le rassure, en nous confirmant l'honorable source du mal: «Je m'empresse de dissiper toutes vos inquiétudes; elles viennent d'une sensibilité peu commune pour tout ce qui touche votre réputation.» Pareil débat se renouvelle en diverses circonstances. Lorsque l'escadre française sous d'Estaing, après avoir brillamment paru à Rhode-Island, fut contrainte, après un combat et un orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colère dans le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de _trahison_, si cher aux masses émues, circulait; un général américain, Sullivan, cédant à la passion, mit à l'ordre du jour que les _alliés les avaient abandonnés_. La Fayette, dans cette position délicate, se conduisit à merveille; il exigea de Sullivan que l'ordre du matin fût rétracté dans celui du soir; il ne souffrit pas qu'on dît devant lui un seul mot contre l'escadre. Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carrière de La Fayette, se confondit avec le culte de la popularité, ici s'en séparait, et il fut pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularité. Tout cela est bien; mais écoutons Washington, appréciant, sans s'étonner, la nature humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'étant pas idolâtre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et qu'il préfère: «Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'importance à d'absurdes propos tenus peut-être sans réflexion et «dans le premier transport d'une espérance trompée. Tous ceux qui raisonnent reconnaîtront les avantages que nous devons à la flotte française et au zèle de son commandant; mais, dans un gouvernement libre et républicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans penser, et par conséquent juge les résultats sans remonter aux causes... C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui déjoue une espérance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune que de condamner sans examen.»
Comme complément et correctif de ce jugement de Washington sur les gouvernements républicains, il convient de rapprocher ce passage d'une lettre de lui à La Fayette, écrite plusieurs années après (25 juillet 1785): il s'agit de la nécessité qui se faisait généralement sentir à cette époque, parmi les négociants du continent américain, d'accorder au Congrès le pouvoir de statuer sur le commerce de l'Union: «Ils sentent la nécessité d'un pouvoir régulateur, et l'absurdité du système qui donnerait à chacun des États le droit de faire des lois sur cette matière, indépendamment les uns des autres. Il en sera de même, après un certain temps, sur tous les objets d'un commun intérêt. Il est à regretter, je l'avoue, qu'il soit toujours nécessaire aux États démocratiques de _sentir_ avant de pouvoir _juger_. C'est ce qui fait que ces gouvernements sont lents. Mais à la fin le peuple revient au vrai.» Oui, au vrai en tout ce qui le touche directement comme intérêt. En ce qui est du reste, il n'y a aucune nécessité, et il y a même très-peu de chances pour que le vrai triomphe parmi le grand nombre et pour qu'on s'en soucie[71].
[Note 71: Ce n'est point par occasion et par accident que Washington exprime cette idée sur les tâtonnements et les _à-peu-près_ qui sont la loi du régime démocratique; il y revient en maint endroit dans ses lettres à La Fayette, et non pas évidemment sans dessein. Ainsi encore à propos des tiraillements intérieurs qui, après la conclusion de la paix et avant l'établissement de la Constitution fédérale, allaient à déconsidérer l'Amérique aux yeux de l'Europe attentive et surtout des cours méfiantes: «Malheureusement pour nous, écrit Washington (10 mai 1786), quoique tous les récits soient fort exagérés, notre conduite leur donne quelque fondement. C'est un des inconvénients des gouvernements démocratiques, que le peuple, qui ne juge pas toujours et se trompe fréquemment, est souvent obligé de subir une expérience, avant d'être en état de prendre un bon parti. Mais rarement les maux manquent de porter avec eux leur remède. Toutefois, on doit regretter que les remèdes viennent si lentement, et que ceux qui voudraient les employer à temps ne soient pas écoutés avant que les hommes aient souffert dans leurs personnes, dans leurs intérêts, dans leur réputation.» Washington, persuadé de l'avantage du gouvernement démocratique avec ces réserves, me convaincrait plus, je l'avoue, que La Fayette persuadé de l'excellence de la forme sans réserve.]
La Fayette en était à ses illusions. Je sais la part qu'il faut faire au feu de la jeunesse, et lui-même, quand il revient, pour la raconter, sur cette époque, il semble parler de quelque excès que l'âge aurait tempéré et guéri. Mais c'est à la fois bon goût et une autre sorte d'illusion que de faire par endroits bon marché de soi-même dans le passé; quand on a un trait vivement prononcé dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire effacé[72]. Il en est de même de certaines idées si ancrées qu'elles semblent moins tenir à l'intelligence qu'au caractère. D'ailleurs La Fayette, comme chacun sait et comme Charles X le disait agréablement (qui se connaissait en immuabilité), La Fayette est un des hommes qui jusqu'à la fin ont le moins changé.
[Note 72: Se rappeler la belle Épître morale de Pope sur le _caractère des hommes_, et le passage si vrai sur la _passion maîtresse et dominante_.]
Je ne puis m'empêcher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette tout ce qui se dénote dans le sens précédent, tout ce que trahit, en chaque occasion, son âme avide d'estime et honorablement chatouilleuse. Dès que la France se déclare pour l'Amérique, il pense à quitter les drapeaux américains pour rejoindre ceux de son pays: «J'avais fait le projet, écrit-il au duc d'Ayen, aussitôt que la guerre se déclarerait, d'aller me ranger sous les étendards français; j'y étais poussé par la crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je jouis ici, ne parussent être les raisons qui m'avaient retenu. Des sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur.»Mais il ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne saurait souffrir qu'on les lui pût attribuer. Tel est le La Fayette primitif, avant que les leçons si positives de la Révolution française et l'exemple des égarements de l'opinion soient venus le modérer à la surface bien plus que le modifier profondément. Les anciens chevaliers, les gentilshommes français avaient pour culte l'honneur. Chevalier et gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet idéal délicat; mais il arriva au moment où il allait y avoir confusion et transformation de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularité, et il devança ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fidèles gentilshommes, à la bonne opinion de ses pairs, il visa à la bonne opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est-à-dire de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveauté et de la grandeur d'âme dans cette ambition, dût-il y entrer quelque méprise. Quand il revient pour la première fois d'Amérique, La Fayette, reçu, complimenté à la cour, exilé pour la forme, est fêté à Paris. Les ministres le consultent, les femmes l'embrassent[73], la reine lui fait avoir le régiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme toujours; les baisers cessent: «Les temps sont un peu changés, écrit-il (trois ou quatre ans après), mais il me reste ce «que j'aurais choisi, la _faveur populaire_ et la tendresse des personnes que j'aime.» Cette faveur populaire, qui sonnait si flatteusement à son oreille, et qui représentait pour lui ce qu'était l'honneur à un Bayard, fut jusqu'à la fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas à ce qu'il crut de son devoir et de ses serments (ce qui est très-méritoire); mais, par une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier tout entière ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la regrettant qu'en la croyant posséder encore.
[Note 73: Les années en s'écoulant permettent bien des choses. Le duc de Laval, parlant de M. de La Fayette et de ses bonnes fortunes dans sa jeunesse, disait en bégayant et de l'air le plus sérieux: «M. de La Fayette a eu madame de Simiane; et madame de Simiane! ce n'était pas chose facile: ne l'avait pas qui voulait!» Il paraissait faire plus de cas de lui pour cette conquête que pour toutes celles de 89.]