Portraits littéraires, Tome II

Chapter 13

Chapter 133,502 wordsPublic domain

Mais le 10 août renversait d'un coup l'édifice illusoire, et, même avant la Terreur, l'intendance du Jardin-des-Plantes devenait peu tenable, les savants n'ayant pas accueilli le grand écrivain comme aussi compétent qu'il aurait voulu[64]. Nous ne suivrons pas Bernardin dans les vingt dernières années de sa vie; il ne mourut qu'en janvier 1814. Il en est un peu de la critique comme de la nature, qui (n'en déplaise à l'optimisme de son interprète), quand elle a obtenu des êtres leur oeuvre de jeunesse et de reproduction, les abandonne ensuite à eux-mêmes et les laisse achever comme ils peuvent, tandis que jusque-là elle les soignait avec prédilection, les entourait de caresses et d'attraits. La critique de même, quand elle a obtenu, de l'auteur qu'elle étudie, l'oeuvre principale et durable qu'il devait enfanter, peut le négliger sans inconvénient dans le détail du reste de sa vie; il lui suffit de terminer envers lui par quelques hommages de reconnaissance; mais les attentions suivies et exactes, indispensables au commencement, sont désormais superflues et deviendraient aisément fastidieuses. Il nous serait doux pourtant, il serait pieux d'accompagner encore Bernardin de Saint-Pierre lentement occupé de ses _Harmonies_, de le suivre un peu à Essonne, à Éragny, dans son ermitage, et de tirer de ses lettres et de ses derniers écrits assez de rayons pour lui composer un soir d'idylle, _le soir d'un beau jour_, si son biographe ne nous avait devancé dans cette tâche heureuse. Nous aurions toujours eu à regretter d'ailleurs quelques traits discordants qu'il eût fallu admettre au tableau, son attitude maussade au sein de l'Institut, son opiniâtreté contentieuse dans d'insoutenables systèmes, et plus de louanges de _notre grand Empereur_ que nous n'en aimerions. Dans la correspondance avec Ducis, qui forme un des endroits les plus récréants de ce déclin, le bonhomme tragique nous apparaît bien supérieur à son ami, par un génie franc, cordial, une grande âme débonnaire, et une imagination quelque peu sauvage, qui prend du pittoresque et des tons plus chauds en vieillissant. On ferait un chapitre, en vérité digne de Salomon ou du fils de Sirach, avec tous les mots sublimes semés dans ces lettres familières. Le chenu vieillard a mille fois raison sur lui-même quand il se déclare à son ami par ce naïf étonnement: «Il y a dans mon clavecin poétique des jeux de flûte et de tonnerre; comment cela va-t-il ensemble? Je n'en sais trop rien; mais cela est ainsi.» Et il justifie ce jugement tout aussitôt, soit qu'il s'écrie dans une joie grondante: «Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux depuis que j'ai secoué le monde; je suis devenu avare; mon trésor est ma solitude; je couche dessus avec un bâton ferré dont je donnerais un grand coup à quiconque voudrait m'en arracher;» ou soit qu'il parle tendrement de ces lectures douces auprès de son feu «et des heures paisibles qui vont à petits pas, comme son pouls et ses affections innocentes et pastorales.» Quand il écrit de son cher ami de Balk en ces termes: «Je ne sais si M. le comte de Balk sera encore longtemps en France; nous sommes tous comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours, se séparent et disparaissent,» il rentre exactement dans la manière de Bernardin. Pourquoi faut-il que Ducis n'ait eu que de la vieillesse? Oh! la vie de Corneille couronnée de cette vieillesse de Ducis! quel magnifique ensemble, et bien harmonieux en apparence, on se plaît à en composer! Mais respectons les discernements de la nature; laissons à chacun sa saison de beauté et sa gloire.

[Note 64: On lit dans les notes du _Mémorial_ de Gouverneur Morris (édition française) que, sous le coup du 10 août, M. Terrier de Montciel, précédemment ministre de l'intérieur, s'était réfugié au Jardin-des-Plantes chez Bernardin de Saint-Pierre, qu'il y avait fait nommer, mais qu'il y resta peu de temps, ayant été assez mal accueilli par son protégé, qui craignait de se compromettre. Il n'y a rien là malheureusement que de trop vraisemblable.]

Bernardin n'était nullement poëte en vers; son amitié avec Ducis ne l'induisit jamais à quelque épître ou pièce légère. L'exemple de Delille, dont _les Jardins_ avaient devancé de deux ans ses _Études_, et qu'il avait retrouvé plus tard à l'Institut, vers 1805, _très-amoureux de la campagne_, nous dit-il, ne le tenta pas davantage; et, tout en l'admirant sans doute, il ne paraît point l'avoir envié. Les seuls vers imprimés, je crois, et peut-être les seuls composés par Bernardin, se trouvent dans la _Décade philosophique_ (10 brumaire an III),[65] et ont pour sujet la naissance de sa fille Virginie. Ils sont inférieurs de beaucoup aux vers de Fénelon, et très à l'unisson d'ailleurs de ce qu'ont tenté en ce genre tant de prosateurs illustres, depuis le Consul romain.[66] Cette impuissance de la mesure serrée et du chant, en ces organisations si accomplies, marque bien la spécialité du don, et venge les poëtes, même les poëtes moindres, ceux dont il est dit: «Érinne a fait peu de vers, mais ils sont avoués par la Muse.»

[Note 65: Et aussi dans l'_Almanach des Muses_ de 1796.]

[Note 66: Je ne prétends point pourtant, dans cette allusion au Consul romain, adopter en tout les plaisanteries de Juvénal et des écrivains du second siècle sur les vers de Cicéron. Je sais que Voltaire (préface de _Rome sauvée_) a pu plaider avec avantage la cause de cet autre talent universel, et citer de fort beaux vers sur le combat de l'aigle et du serpent, qu'il a lui-même à merveille traduits. Toutefois, l'infériorité incomparable du talent poétique de Cicéron en face de sa gloire d'orateur et d'écrivain philosophique demeure une preuve à l'appui du fait général. Et Jean-Jacques lui-même, ce roi des prosateurs, qui a donné quelques jolis vers dans _le Devin_, n'est-il pas convenu nettement qu'il n'entendait rien à cette _mécanique-là_?]

Bernardin de Saint-Pierre vécut assez pour assister à toute la grande moitié du développement littéraire et poétique de M. de Chateaubriand. Il avait été dès l'abord salué et célébré par lui. Sut-il l'apprécier en retour et reconnaître en cet écrivain grandissant le plus direct, le plus autorisé en génie, et le plus dévorant en gloire, de ses héritiers? Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionnés ne s'y trompaient pas. Marie-Joseph Chénier s'armait volontiers de _la Chaumière indienne_, de _Paul et Virginie_, contre _Atala_ et _René_; il opposait cette simplicité élégante (qui dans son temps avait bien été une innovation aussi) à la manière de ceux qui dénaturent la prose, disait-il, en la voulant élever à la poésie. Quels qu'aient été sur ce point les jugements et les présages de Bernardin de Saint-Pierre, il a pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour constater le rôle actif du devancier qui allait demeurer en arrière.[67] Bernardin n'a pas non plus médiocrement agi sur d'autres écrivains formés vers cette fin du siècle, et moins connus comme peintres qu'ils ne mériteraient, sur Ramond, sur Sénancour. Lamartine, en faisant lire et relire à son Jocelyn le livre de _Paul et Virginie_, a proclamé cette influence première sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des _Études_, s'est prolongée en pâlissant jusqu'à nous; il n'y a pas rendu un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses _Harmonies_, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que par cette pièce du _Soir_ des premières _Méditations_, qui est comme la poésie même de Bernardin, recueillie et vaporisée en son intime essence. M. Ferdinand Denis, auteur de _Scènes de la Nature sous les Tropiques_ et d'_André le Voyageur_, est dans nos générations un représentant très-pur et très-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de Saint-Pierre: par les deux ouvrages cités, il appartient tout à fait à son école; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons été une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons été baignés, quelque soir, de ses molles clartés, et nous retrouvons ses fonds de tableaux embellis dans les lointains déjà mystérieux de notre adolescence. Oh! que son rayon de mélancolique et chaste douceur, s'il faiblit en s'éloignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de luire longtemps, comme la première étoile des belles soirées, au ciel plus ardent de ceux qui nous suivent!

Octobre 1836.

[Note 67: Nous trouvons, par un hasard singulier, dans un volume imprimé en Suisse (_Mélanges de Littérature_, par Henri Piguet, Lausanne, 1816), une réponse précise à la question que nous nous posions ici. M. Piguet, jeune pasteur vaudois, enthousiaste de la littérature et des écrivains français, avait fait le voyage de Paris vers 1810; il désirait passionnément connaître Bernardin de Saint-Pierre, et lui écrivit pour avoir une heure de lui. Dans cette visite tant rêvée, il l'assiégea de questions directes et naïves:--«Je lui demandai quels étaient ses meilleurs amis.»--«Ma famille et ma muse: mes moments de verve me font jouir véritablement.»--«Vous connaissez sans doute M. de Chateaubriand, qui a parlé de vous avec admiration?»--«Non, je ne le connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du _Génie du Christianisme_: son imagination est trop forte.»--Ceci rentre dans une observation générale sur laquelle je reviendrai plus d'une fois: c'est qu'en littérature, en art, on n'aime pas d'ordinaire son successeur immédiat, son héritier présomptif. Michel-Ange traitait volontiers Raphaël d'efféminé; Corneille parlait de Racine comme d'un blondin; Buffon répondait à Hérault de Séchelles qui le questionnait sur le style de Jean-Jacques:--«Beaucoup meilleur que celui de Thomas; mais Rousseau a tous les défauts de la mauvaise éducation; il a l'interjection, l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle.» On vient d'entendre Bernardin de Saint-Pierre, visiblement impatienté, prononcer sur l'auteur de René: «_Imagination trop forte!_»--Toujours et partout la vieille histoire de Saturne et de Jupiter; toujours les générations d'autant plus inexorables qu'elles se touchent davantage, et empressées de se nier l'une l'autre quand elles ne peuvent se dévorer! Avertis du moins, tâchons de ne pas faire ainsi.]

Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est retrouvé sous ma plume au tome VI des _Causeries du Lundi_, et en plus d'une page du livre intitulé: _Chateaubriand et son Groupe littéraire_.

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LA FAYETTE

(1838.)

I

Nous sommes en retard pour parler de cette publication dont les trois premiers volumes ont paru depuis déjà bien des mois. Mais on est moins en retard que jamais pour venir parler d'un homme avec qui la vogue, la popularité ou l'esprit de parti n'ont plus rien à faire, et qui est entré tout entier dans le domaine historique, ainsi que l'époque qu'il représente et qui est de même accomplie.

La Révolution française, en effet, peut être considérée comme entièrement terminée, sous les formes, du moins, qu'elle a présentées à chaque reprise durant l'espace de quarante ans. Ces formes, qui, depuis la déclaration des droits jusqu'au programme de l'Hôtel de Ville, roulent dans un cercle déterminé d'idées et d'expressions, ne semblent plus avoir chance de vie et de fortune sociale dans ces mêmes termes. On peut s'en réjouir, on peut s'en plaindre et s'en irriter. Mais le résultat semble acquis; dans ces termes-là, il est obtenu.. ou manqué; et, à mon sens, en partie obtenu, en partie manqué. Ceux même qui continuent de prendre l'humanité par le côté ouvert et généreux, qui embrassent avec chaleur une philosophie de _progrès_, et persistent avec mérite et vertu dans des espérances toujours ajournées et d'autant plus élargies, ceux-là (et je ne cite aucun nom, de peur d'en choquer quelqu'un, tant ils sont divers, en les rapprochant), ceux-là ont des formules auprès desquelles le programme de La Fayette, la déclaration des droits, n'est plus qu'une préface très-générale et très-élémentaire, ou même ils vont à contredire et à _biffer_ sur quelques points ce programme.

La Révolution française a eu des moments bien différents, et, quoiqu'on retrouve La Fayette au commencement et à la fin, il y a eu d'autres écoles rivales et au moins égales de celle qu'il y représente. Outre l'école américaine, il y a eu l'école anglaise, et celle d'une dictature plus ou moins démocratique, à laquelle on peut rapporter, à certains égards et toute restriction gardée, la Convention et l'Empire.

L'école américaine prétend tirer tout du peuple et de l'élection directe. L'école anglaise a surtout en vue l'équilibre de certains pouvoirs, émanés de source différente. L'école dictatoriale et impérialiste (je la suppose éclairée) a pour principe de tout prendre sur soi et de se croire suffisamment justifiée à faire administrativement ce qui est de l'intérêt d'État, dans le sens de l'ordre et de la société.

Sans avoir à m'expliquer avec détail sur l'établissement de 1830, ce qui mènerait trop loin et ne serait pas ici en son lieu, il est évident qu'en 1830 aucune de ces trois formes, américaine, anglaise, impérialiste, n'a triomphé, et qu'il s'est fait une sorte de compromis très-mélangé entre toutes les trois. Le principe électif qui a été jusqu'à faire un roi par des députés, n'a pas été alors jusqu'à refaire des députés, des mandataires directs de la nation. La chambre des pairs, bien qu'émondée dans son personnel et atteinte dans sa reproduction aristocratique, a subsisté, au choix du roi. Ainsi l'école américaine n'a pas été satisfaite.

L'école anglaise, communément dite doctrinaire, l'aurait été plutôt. Mais il y a si peu d'aristocratie politique en France, que tout point d'appui manquait de ce coté: il a fallu asseoir le centre de l'équilibre sur la _classe moyenne_, et faire un peu artificiellement la théorie de celle-ci, qui pouvait à tous moments ne pas s'y prêter. On y a réussi pourtant assez bien, à l'aide de beaucoup d'habileté sans doute, à l'aide surtout de toutes les fautes dont le parti opposé était capable et auxquelles il n'a pas manqué.

L'école doctrinaire paraît avoir réussi plus qu'aucune dans la solution politique actuelle; mais c'est beaucoup plus peut-être dans l'apparence en effet, et dans la forme, que dans le fond; elle-même le sait bien et paraît aujourd'hui s'en plaindre, un peu tard. Les habitudes glorieuses de l'Empire ont laissé dans les moeurs et le caractère de la nation un pli qu'elles y avaient trouvé déjà: en temps ordinaire, nulle nation ne se prête autant à être gouvernée, à être administrée que la nôtre, et n'y voit plus de commodités et moins d'inconvénients. Sous les formes parlementaires, à travers l'équilibre assez peu compliqué des pouvoirs et le jeu suffisamment modéré de l'élection, il y a une administration qui fonctionne de mieux en mieux et se perfectionne. Une bonne part des prédilections et de la philosophie de la société actuelle paraît être de ce côté. Sans s'inquiéter, autant que d'ingénieux publicistes, de l'endroit précis où se trouve le ressort actif du mouvement, la majorité de la société actuelle, de cette classe ou riche, ou moyenne et industrielle, sur laquelle on s'est principalement fondé, profite du mouvement lui-même: sans faire de si soudaines différences entre ce qui s'est succédé au pouvoir depuis quelques années, elle semble trouver qu'en général le principe est le même et qu'on la sert à peu près à souhait.

«Et que mettrez-vous en place de la monarchie légitime?» objectait-on, quelques mois avant août 1830, à l'une des plumes les plus vives et les plus fermes de l'opposition antidynastique d'alors.--«Eh bien! fut-il répondu, nous mettrons la monarchie administrative[68].» Le mot était profond et perçant; la forme et les moyens parlementaires demeuraient sous-entendus.

[Note 68: C'est Armand Carrel en personne qui répondait cela à M. Cousin.]

Ceci revient à dire que la société paraît se contenter aujourd'hui d'être gouvernée en vue principalement de ses intérêts matériels et de ses jouissances: que, pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la démonstration de son zèle est ailleurs. Et c'est à ce point de vue essentiel qu'on doit surtout dire que la Révolution française est terminée, que ses résultats sont en partie obtenus, en partie manqués, et que l'esprit, l'_inspiration_ qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carrière, fait défaut. Dans la société civile on est à peu près en possession de tous les résultats voulus par la Révolution; dans l'association politique, il y a beaucoup plus à désirer; mais enfin, si l'on s'inquiétait en ce genre de ce qu'on n'a pas pour l'obtenir, si on le _désirait_ réellement avec suite et ferveur, si on luttait dans ce but comme sous la Restauration, l'esprit de la Révolution française vivrait encore, et cette grande ère ne serait pas finie. Or, quels que puissent être les regrets amers, silencieux ou exaspérés, de quelques individus fidèles à leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89 à 1830, n'avait pas cessé, sous une forme ou sous une autre, dans les assemblées ou dans les camps, ou dans la presse et ce qu'on appelait l'_opinion publique_, d'agir et de pousser, et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est retirée tout d'un coup et a comme expiré au moment où, dans un dernier éclat, elle devenait victorieuse. D'autres inspirations, d'autres penchants plus ou moins nobles, sont venus à l'ensemble de la société, et, favorisés de toutes parts, agréés par les gouvernants comme des garanties, ils se développent avec une rapidité presque effrénée, qui ne permet pas le retour. Sans doute la générosité, l'enthousiasme, le désintéressement dans l'ordre des affections générales et dans celui de l'intelligence, ne manqueront jamais au monde, n'y manqueront pas plus que la corruption, l'égoïsme et l'influence masquée de toutes les roueries. Sans doute chaque génération nouvelle vient verser comme un rafraîchissement de sang vierge et pur dans la masse plus qu'à demi gâtée; les ardeurs s'éteignent et se rallument sans cesse, le flambeau des espérances et des illusions se perpétue:

Et, quasi cursores, vitaï lampada tradunt.

En un mot, tant que le monde va et dure, il ne saurait être destitué de la vie et de l'amour.

Mais aujourd'hui, là même où, en dehors des cadres réguliers et du train régnant de la société, il y a incontestablement système philosophique élevé, et à la fois chaleur de coeur, de conviction, il n'y a plus suite directe et immédiate des idées de la Révolution française. Voyez l'école de ceux qui s'en sont faits les historiens les plus profonds et les plus religieux, l'école de MM. Buchez et Roux; ils comprennent, ils interprètent à leur manière, ils étendent et transforment les théories de leurs plus hardis devanciers. Avec eux, historiens dogmatiques, dès qu'ils prennent la parole en leur propre nom, on se sent entrer dans un cycle tout nouveau. De même, lorsqu'on aborde la philosophie religieuse et sociale de MM. Leroux et Reynaud, les encyclopédistes de nos jours: ils procèdent de la Révolution française et de la philosophie du XVIIIe siècle, assurément; mais de combien d'autres devanciers ils procèdent également, et avec quels développements particuliers et considérables! C'est autant et plus encore chez eux la noble ambition de fonder, que le filial dessein de poursuivre.

Ainsi, pour revenir à l'occasion et au point de départ de ces considérations, La Fayette, venu en tête de la Révolution française, est mort en même temps qu'elle a fini, et sa vie tout entière la mesure.

Il a cela de particulier et de singulièrement honorable d'y avoir cru toujours, _avant_ et _pendant_, et même aux plus désespérés moments; d'y avoir cru avec calme et avec une fermeté sans fougue. Que des hommes de la _Montagne_, les héros plus ou moins sanglants de cette formidable époque, soient demeurés fixes jusqu'au bout dans leur conviction et soient morts la plupart immuables, on le conçoit: la foudre, on peut le dire sans métaphore, les avait frappés: une sorte de coup fatal les avait saisis et comme immobilisés dans l'attitude héroïque ou sauvage qu'avait prise leur âme en cette crise extrême; ils n'en pouvaient sortir sans que leur caractère moral à l'instant tombât en ruine et en poussière. Il n'y avait désormais de repos, de point d'appui pour eux, que sur ce hardi rocher de leur Caucase. Mais il y a, ce semble, plus de liberté et plus de mérite à rester fixe dans des mesures plus modérées, ou si c'est un simple effet du caractère, c'est un témoignage de force non moins rare et dont la proportion constante a sa beauté.

Parmi les contemporains de La Fayette, parmi ceux qui furent des premiers avec lui sur la brèche à l'assaut de l'ancien régime, combien peu continuèrent de croire à leur cause! Mirabeau et Sieyès, ces deux intelligences les plus puissantes, tournèrent court bientôt: après un an environ de révolution ouverte, Mirabeau était passé à la conservation, et Sieyès au silence déjà ironique. De M. de Talleyrand, on n'en peut guère parler en aucun temps en matière de croyance quelconque; il avait commencé, comme Retz, par l'intime raillerie des choses. Dans les rangs secondaires, Roederer en était probablement déjà, en 91, à ses idées _in petto_ de pouvoir absolu éclairé, dont sa vieillesse causeuse et enhardie par l'Empire nous a fait tout haut confidence. Et entre ceux qui restèrent fidèles à leurs convictions, bien peu le furent à leurs espérances. M. de Tracy croyait toujours à l'excellence de certaines idées, mais il avait cessé de croire à leur réalisation et à leur triomphe; dans les premières années du siècle, et sous les ombrages d'Auteuil, il confiait tristement à des pages retrouvées après lui la démission profonde de son coeur. La Fayette n'a cessé de croire et à l'excellence de certaines idées et à leur triomphe; il n'a, en aucun moment, pris le deuil de ses principes; il n'a jamais désespéré. Pendant que le gouvernement impérial s'affermissait, il cultivait sa terre de Lagrange et _attendait la liberté publique_.