Portraits littéraires, Tome II
Chapter 15
Dans cette même guerre d'Amérique, à son second voyage (1780), La Fayette arrive à Boston, précédant de peu l'escadre française qui amène les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de Versailles à l'insu de l'Amérique et par son crédit personnel. Mais le corps français est peu considérable; pendant toute la campagne de 1780, M. de Rochambeau croit devoir rester à Rhode-Island. La Fayette s'en impatiente et lui écrit tout naturellement: «Je vous l'avouerai en confidence, au milieu d'un pays étranger, mon amour-propre souffre de voir les Français bloqués à Rhode-Island, et le dépit que j'en ressens me porte à désirer qu'on opère.» Il y avait mêlé quelque première vivacité envers M. de Rochambeau, qu'il rétracte. Rochambeau lui répond, et on remarque cette phrase, qui va juste à l'adresse de ce même sentiment d'honorable susceptibilité auquel nous avons vu déjà Washington répondre: «C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de croire les Français invincibles; mais je vais vous confier un grand secret d'après une expérience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus aisés à battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils la perdent tout de suite, quand ils ont été compromis à la suite de l'ambition particulière et personnelle.» La Fayette alors se retourne vers Washington, et sollicite de lui une certaine expédition dont il précise les bases, qui aurait de l'éclat, dit-il, des avantages probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si elle ne réussit pas, n'entraîne pas de suites fatales. Washington répond: «Il est impossible, mon cher marquis, de désirer plus ardemment que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais nous devons plutôt consulter nos moyens que nos désirs, et ne pas essayer d'améliorer l'état de nos affaires par des tentatives dont le mauvais succès les ferait empirer. Il faut déplorer que l'on ait mal compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre réputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage.» On voit que chacun reste dans son rôle; mais ces rôles divers se reproduisent trop fréquemment dans la suite des événements, pour qu'on les puisse attribuer à la seule différence des âges. Or, ce qui est du caractère persiste, se recouvre peut-être, mais se creuse assurément plutôt que de diminuer, avec l'âge. Le premier mobile de La Fayette est l'_opinion_ dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique, le _los_ honnête. On peut acquérir plus tard de l'expérience, de l'habileté, de la finesse; on en acquiert, c'est inévitable; chacun a la sienne en avançant dans la vie et à force de se mesurer aux épreuves. Mais cette expérience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas autour de sa qualité première fondamentale, qu'on ne la mette pas préférablement au service de son premier tour de caractère, quand il est décisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses fondements l'idée qui est devenue la vie même de La Fayette et qui est le mot de son rôle: la plus grande faveur populaire entourant et couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique. Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez bien atteinte pour qu'on ne puisse s'étonner que, la première jeunesse passée, il s'y soit mêlé chez lui un peu d'art, un art toujours noble.
Dans cette première partie des Mémoires et de la vie de La Fayette, à côté de la jeune, enthousiaste et pure figure du disciple, est celle du maître, du véritable grand homme d'État républicain, de Washington. A lire les détails de la lutte commençante et les vicissitudes si prolongées, si tiraillées, on comprend, à moins d'avoir un système de philosophie de l'histoire préexistant, combien la destinée de l'Amérique du Nord était liée à lui, et combien, un homme manquant, il pouvait de ce côté ne pas se former d'empire.--On parlait de Washington: «C'est un bien grand homme, disais-je, et les Mémoires du général La Fayette montrent que sans lui la révolution d'Amérique aurait pu de reste ne pas réussir.»--«Oui, répondit un philosophe,[74] il était bien nécessaire; mais quand les choses sont mûres, ces sortes d'hommes nécessaires se rencontrent toujours.»--A la bonne heure! aurait-on pu répliquer; mais n'est-ce pas que, lorsqu'ils ne se présentent point, on aime à croire que c'est que les choses et les idées n'étaient pas encore mûres?
[Note 74: M. le duc de Broglie.]
On connaissait déjà quelques-unes des principales lettres de Washington à La Fayette, que ce dernier avait communiquées; elles ont un genre de beauté simple, sensée, calme, majestueuse, religieuse, qui élève l'âme et mouille par moments l'oeil de larmes. «Nous sommes à présent, écrit Washington à La Fayette (avril 1783), un peuple indépendant, et nous devons apprendre la tactique de la politique. Nous prenons place parmi les nations de la terre, et nous avons un caractère à établir. Le temps montrera comment nous aurons su nous en acquitter. Il est probable, du moins je le crains, que la politique locale des États interviendra trop dans le plan de gouvernement qu'une sagesse et une prévoyance dégagées de préjugés auraient dicté plus large, plus libéral; et nous pourrons commettre bien des fautes sur ce théâtre immense, avant d'atteindre à la perfection de l'art...» Mais la lettre tout à fait monumentale et historique est celle qui a pour date: _Mount-Vernon_, 1er _février_ 1784, aussitôt après la résignation du commandement: «Enfin, mon cher marquis, je suis à présent un simple citoyen sur les bords du Potomac, à l'ombre de ma vigne et de mon figuier...» On est dans Plutarque, on est à la fois dans la réalité moderne. Washington ne fut pas laissé trop longtemps à l'ombre de son figuier. Appelé en 1789 à la présidence, il fut le premier à fonder, à pratiquer le gouvernement au sein du pays qu'il avait déjà sauvé et fondé dans son existence même. Homme unique dans l'histoire jusqu'à ce jour, homme de gouvernement, de pouvoir, de direction nationale et sociale, et en même temps homme de liberté, d'une intégrité morale inaltérable. Depuis et avant César jusqu'à Napoléon, tout ce qui a brillé et influé en tête des nations, grand roi ou grand ministre, n'a songé et n'est parvenu à réussir qu'à l'aide d'une dose de machiavélisme plus ou moins mal dissimulée, tellement qu'on est en droit de se demander si le contraire est possible et si l'entière vertu n'apporte pas son obstacle, son échec avec elle. On n'a pour opposer véritablement à cette triste vue que le nom de Washington, qui va rejoindre à travers les siècles ces noms presque fabuleux des Épaminondas et des héros de la Grèce. Il est vrai que Washington, grand homme qui paraît avoir été de nature à pouvoir suffire à toutes les situations, n'a eu à opérer que chez des nations encore simples, au sein d'une société en quelque sorte élémentaire. Qu'aurait-il pu, qu'aurait-il refusé de faire dans un premier rôle, au sein d'une vieille nation brillante et corrompue? En disant _non_ à certains moyens, n'aurait-il pas abdiqué le pouvoir dès le second jour? Nul n'est en mesure de démontrer le contraire; l'autorité de ce bel et unique exemple reste donc en dehors, à part, une exception non concluante, et je ne puis dire de la vie de Washington ce que le poëte a dit de la chute d'un grand coupable politique:
Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum Absolvitque Deos.[75]
[Note 75: En repassant pourtant l'histoire, je m'arrête avec méditation sur ces grands noms consolateurs de Charlemagne et de saint Louis; et s'ils n'emportent pas la balance, ils empêchent le désespoir.]
En 1784, La Fayette en est déjà à son troisième voyage d'Amérique: ce voyage de 1784, au commencement de la paix, fut un triomphe touchant et mérité qui ouvre pour lui cette série de marches unanimes et de processions populaires, dont il fut si souvent le héros et le drapeau. De retour en Europe, les années suivantes se passèrent pour lui en succès de toutes sortes, en voyages dans les diverses cours, très-amusants et qu'il raconte à ravir, en projets politiques et en applications sérieuses de son métier de républicain. La Fayette partage et devance le mouvement irrésistible et confiant qui poussait la société d'alors vers une révolution universelle. Ce qui me frappe, ce n'est pas tant qu'il croie, comme les plus habiles engagés dans le premier moment, à l'excellence des moyens nouveaux et à leur efficacité immédiate. Cela pourtant va un peu loin; Washington le sent, et, à propos de ses louables efforts pour la réhabilitation civile des Protestants, il lui écrit, dès 1785, ces paroles d'une intention plus générale: «Mes voeux les plus ardents accompagneront toujours vos entreprises; mais souvenez-vous, mon cher ami, que c'est une partie de l'art militaire que de reconnaître le terrain avant de s'y engager trop avant. On a souvent plus fait par les approches en règle que par un assaut à force ouverte. Dans le premier cas, vous pouvez faire une bonne retraite; dans le second, vous le pouvez rarement si vous êtes repoussé.» Mais, encore une fois, cet entraînement enthousiaste a été trop manifeste chez tous ceux qui ont pris part au premier assaut contre l'ancien régime, pour qu'en le remarquant chez La Fayette on y voie alors autre chose qu'un surcroît d'émulation civique et de zèle, une intrépidité d'avant-garde avec les dehors du sang-froid. Ce qui me frappe donc, c'est la suite, c'est la persistance plus intrépide de sa foi aux mêmes moyens généraux, et sa méconnaissance prolongée de ce qu'avait de spécial le caractère de la nation française par opposition à l'américaine. Que La Fayette, en 87, à l'époque de l'Assemblée des notables, se trouvant chez le duc d'Harcourt, gouverneur du Dauphin, avec une société qui discutait quels livres d'histoire il fallait mettre dans les mains du jeune prince, ait dit: «Je crois qu'il ferait bien de commencer son histoire de France à l'année 1787,» le mot est juste et piquant dans la situation, et d'accord avec le voeu universel d'alors, dont c'était une rédaction vivement abrégée. Mais en rayant toute une histoire de rois, on ne raye pas aussi aisément un caractère de peuple. Et comment le La Fayette de 89 à 91, le général de la force armée à Paris, le La Fayette des insurrections qu'il contenait à peine, des faubourgs qu'il ne commandait qu'en les conduisant, comment ce La Fayette n'a-t-il pas senti sous lui et au poitrail de son cheval le même peuple orageux et mobile, héroïque et.. mille autres choses à la fois, peuple de la Ligue et de la Fronde, peuple de l'entrée de Henri IV et de l'entrée de Louis XVI, peuple des _Trois Jours_, je le sais, mais aussi de bien des jours assez dissemblables, j'ose le croire? Or ce peuple-là de Paris n'était lui-même qu'une des variétés de la grande nation. On oublie trop, en traitant, soit avec les individus, soit avec les nations, ce qui est du fond de leur caractère; à la faveur de quelques compliments de forme, où résonnent les mots d'_honorable_, de _loyal_, on aime de part et d'autre à se dissimuler cela; c'est comme quelque chose d'immuable au fond et de fatal; il semble que ce soit désagréable et humiliant de se l'avouer. Homme et nation, on suppose volontiers qu'on se convertit du tout au tout. Or, le caractère d'une nation, modifiable très-lentement à travers les siècles, toujours très-particulier, est moins changeable encore que celui d'un individu, lequel lui-même ne se change guère. Plus il y a grand nombre, et moins il y a chance à la lutte de la volonté morale contre le penchant, plus il y a fatalité et triomphe de la force naturelle. Le caractère, quelquefois masqué chez les nations, comme chez les individus, par les moments de grande passion, reparaît toujours après[76].
[Note 76: Lord Chesterfield en son temps disait à Montesquieu: «Vous autres Français, vous savez élever des barricades, mais pas de barrières.»]
La Fayette, non-seulement d'abord, mais continuellement et jusqu'à la fin, a paru négliger dans la question sociale et politique cet _élément constant_, ou du moins très-peu variable, donné par la nature et l'histoire, à savoir, le caractère de la nation française. Il n'a jamais vu ou voulu voir que l'homme en général, et non pas l'homme des moralistes, celui de La Rochefoucauld et de La Bruyère, mais l'homme des droits, l'homme abstrait. En juillet 1815, entre Waterloo et la seconde rentrée des Bourbons, il prit le plus grand intérêt[77], comme on sait, à la Déclaration de la Chambre des représentants. «Cette pièce admirable, écrit-il avec raison en s'y reconnaissant, présente ce que la France a voulu constamment depuis 89 et ce qu'elle voudra toujours jusqu'à ce qu'elle l'ait obtenu.» Et il ajoute: «Ceux qui accusent les Français de légèreté devraient penser qu'au bout de vingt-six ans de révolution ils se retrouvent dans les mêmes dispositions qu'ils manifestèrent à son commencement.» Mais, en supposant que les Français de 1815 aient été assez unanimes sur cette Déclaration avec la Chambre des représentants (ce que rien ne prouve) pour ne pas être accusés de légèreté, n'était-ce donc pas trop déjà, au point de vue de La Fayette, qu'après avoir été les Français de 89, ils eussent été ceux du Directoire, ceux du 18 brumaire, du couronnement et des pompes idolâtriques de l'Empire? N'en voilà-t-il pas plus qu'il ne fallait pour croire encore au vieux défaut national, à la légèreté? On trouvera peut-être que j'insiste trop sur cette illusion de La Fayette, sur cette vue obstinée et incomplète, selon laquelle il ne cessait de découper dans l'étoffe ondoyante de l'homme et du Français l'exemplaire uniforme de son citoyen. Mais, dans l'étude du caractère, j'_injecte_ de mon mieux, pour la dessiner aux regards, la veine ou l'artère principale. Je veux tout dire, d'ailleurs, de ma pensée: tout n'était pas illusoire dans cette vue persévérante, et, pour mieux aboutir à sa fin, il fallait peut-être ainsi qu'elle se resserrât. La Fayette avait attaché de bonne heure son honneur et son renom au triomphe de certaines idées, de certaines vérités politiques; cela était devenu sa mission, son rôle spécial, dans les divers actes de notre grand drame révolutionnaire, de reparaître droit et fixe avec ces articles écrits sur le même drapeau. Qu'à défaut de triomphe on ne perdit pas de vue drapeau et articles inscrits, avec lesquels il s'identifiait, c'est ce qu'il voulait du moins. Ce qu'il avait déclaré en 89, il le rappelle donc et le maintient en 1800, il le proclame en 1815, il le déploie encore en 1830; et, en définitive, août 1830 en a réalisé assez, dans la lettre sinon dans l'esprit, pour que sa vue persévérante ait été justifiée historiquement. Dans sa longue et ferme attente, tout ce qui pouvait être étranger au triomphe du drapeau, et en amoindrir ou en retarder l'inauguration, La Fayette ne le voyait pas, et peut-être il ne le désirait pas voir. Son langage était fait à son dessein. Un précepte qu'il ne faut jamais perdre de vue en politique, c'est, quelque idée qu'on ait des hommes, d'avoir l'air de les respecter et de faire estime de leur sens, de leur caractère; on tire par là d'eux tout le bon parti possible; et si l'on y veut mettre cette louable intention, on les peut mouvoir dans le sens de leurs meilleurs penchants. La Fayette, qui s'était voué, comme à une spécialité, au triomphe de quelques principes généreux, a pu ne dire dans sa longue carrière et ne paraître connaître de la majorité des hommes, même après l'expérience, que ce qui convenait au noble but où il les voulait porter. Ç'a été une des conditions de son rôle, en le définissant comme je viens de le faire; et si c'en a été un des moyens, il n'a rien eu que de permis.
[Note 77: Il y aurait pris la plus grande part, s'il n'avait été en ce moment à Haguenau: il y adhéra très-vivement à son retour.]
En m'exprimant de la sorte, en toute liberté, je n'ai pas besoin de faire remarquer combien le point de vue du politique et celui du moraliste sont inverses, l'un songeant avant tout aux résultats et au succès, l'autre remontant sans cesse aux motifs et aux moyens.
Sans prétendre suivre en détail La Fayette dans son personnage politique à dater de 89, j'aurai pourtant à parcourir ses Mémoires pour l'appréciation de quelques-uns de ses actes, pour le relevé de quelques-uns de ses portraits anecdotiques ou de ses jugements. Mais aujourd'hui j'aime mieux tirer par anticipation, des trois derniers volumes non publiés, et qui vont très-prochainement paraître, de belles pages d'un grand ton historique, qui succèdent à de très-intéressants et très-variés récits, le tout composant un chapitre intitulé _Mes rapports avec le premier Consul_. Cet écrit, commencé avant 1805, à la prière du général Van Ryssel, ami de La Fayette, ne fut achevé qu'en 1807 et resta dédié au patriote hollandais, mort dans l'intervalle. Ces pages, datées de Lagrange, méditées et tracées à une époque de retraite, d'oubli et de parfait désintéressement, loin des rumeurs de l'idole populaire, y gagnent en élévation et en étendue. J'en extrais toute la conclusion[78]:
[Note 78: Malgré la longueur, je n'ai pas voulu priver le lecteur de cette reproduction textuelle; les citations découpées par la critique dessinent l'homme mieux que si l'on renvoyait au livre. La bonne critique n'est souvent qu'une bordure.--Et puis, en me livrant tout à l'heure à mon extrême analyse, je comptais bien en corriger à temps l'impression, en recouvrir la minutie un peu sévère, par l'effet de ce large morceau, devenu en tout nécessaire au complément de ma pensée et à la proportion de mon jugement.]
«Guerre et politique, voilà deux champs de gloire où Bonaparte exerce une grande supériorité de combinaisons et de caractère; non qu'il me convienne comme à ses flatteurs de lui attribuer cette force nationale primitive qui naquit avec la Révolution et qui, indomptable sous les chefs les plus médiocres, valut tant de triomphes aux grands généraux, ou que je voulusse oublier quand et par qui furent faites la plupart des conquêtes qui ont fixé les limites de la France; mais, parmi tant de capitaines qui ont relevé la gloire de nos armes, il n'en est aucun qui puisse présenter un si brillant faisceau de succès militaires. Personne, depuis César, n'a autant montré cette prodigieuse activité de calcul et d'exécution qui, au bout d'un temps donné, doit assurer à Bonaparte l'avantage sur ses rivaux. Permettons-lui, sous ce rapport, d'en vouloir un peu à la philosophie moderne qui tend à désenchanter le monde du prestige des conquêtes, et qui, modifiant l'opinion de l'Europe et le ton de l'histoire, fait demander quelles furent les vertus d'un héros, et de quelle manière la victoire influa sur le bien-être des nations.
«Ce n'est pas non plus dans les nobles régions de l'intérêt général qu'il faut chercher la politique de Bonaparte. Elle n'a d'objet, comme on l'a dit, que _la construction de lui-même_; mais le feu sombre et dévorant d'une ambition bouillante et néanmoins dirigée par de profonds calculs a dû produire de grandes conceptions, de grandes actions, et augmenter l'éclat et l'influence de la nation dont il a besoin pour commander au monde. Ce monde était d'ailleurs si pitoyablement gouverné, qu'en se trouvant à la tête d'un mouvement révolutionnaire dont les premières impulsions furent libérales et les déviations atroces, Bonaparte, dans sa marche triomphante, a nécessairement amené au dehors des innovations utiles, et en France des mesures réparatrices, au lieu de la démagogie féroce dont on avait craint le retour. Beaucoup de persécutions ont cessé, beaucoup d'autres ont été redressées; la tranquillité intérieure a été rétablie sur les ruines de l'esprit de parti; et si l'on suivait les derniers résultats de l'influence française en Europe, on verrait qu'il s'exerce continuellement une force de choses nouvelle qui, en dépit de la tendance personnelle du chef, rapproche les peuples vaincus des moyens d'une liberté future.
«Il est assez remarquable que ce puissant génie, maître de tant d'États, n'ait été pour rien dans les causes premières de leur rénovation. Étranger aux mutations de l'esprit public du dernier siècle, il me disait: «Les adversaires de la Révolution n'ont rien à me reprocher; je suis pour eux un Solon qui a fait fortune.»
«Cette fortune date du siège de Toulon; le général Carteaux lui écrivait alors en style du temps: «A telle heure, six chevaux de poste, ou la mort.» Il me racontait un jour comment des bandes de brigands déguenillés arrivaient de Paris dans des voitures dorées, pour former, disait-on, l'esprit public. Dénoncé lui-même avec sa famille, après le 9 thermidor, comme terroriste, il vint se plaindre de sa destitution; mais Barras l'avait distingué à Toulon et l'employa au 13 vendémiaire: «Ah! disait-il à Junot en voyant passer ceux qu'il allait combattre, si ces gaillards-là me mettaient à leur tête, comme je ferais sauter les représentants!» Il épousa ensuite madame de Beauharnais et eut le commandement d'Italie. Son armée devint l'appui des jacobins, en opposition aux troupes d'Allemagne, qu'on appelait _les Messieurs_; les campagnes à jamais célèbres de cette armée couvrirent de lauriers chaque échelon de la puissance du chef. On connaît son influence sur le 18 fructidor, qui porta le dernier coup aux assemblées nationales; Bonaparte n'en dit pas moins, à son retour, dans un discours d'apparat, que «cette année commençait l'ère des gouvernements représentatifs.» Les partis opprimés espéraient qu'il allait modifier la rigueur des temps; il ne tenta rien pour eux ni pour lui. Contrarié dans une conférence avec les Directeurs, il offrit sa démission La Revellière et Rewbell l'acceptèrent, Barras la lui rendit, et le vainqueur de l'Italie se crut heureux de courir les côtes pour être hors de Paris, et d'être envoyé de France en Égypte, où il emmena la fleur de nos armées. Ses idées se tournèrent alors vers l'Asie, dont l'ignorante servitude, comme il l'a souvent dit depuis, flattait son ambition. Arrêté à Saint-Jean-d'Acre par Philippeaux, son ancien camarade, il regagna l'Égypte où, apprenant les revers de nos armées en Europe, et après avoir reçu une lettre de son frère Joseph portée par un Américain, il s'embarqua secrètement pour retourner en France; mais il n'y arriva que lorsque nos drapeaux étaient redevenus partout victorieux.