Portraits littéraires, Tome I

Chapter 9

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[Note 25: Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine fit profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants Mémoires, et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de vêture.]

II

Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme les nôtres, où les proportions du drame doivent être si différentes de ce qu'elles étaient alors, qu'aurait-il fait? Eût-il également tenté le théâtre? Son génie, naturellement recueilli et paisible, eût-il suffi à cette intensité d'action que réclame notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans les moeurs et dans les caractères qui devient indispensable après une époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure qui donne à tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eût-il été de force et d'humeur à mener toutes ces parties de front, à les maintenir en présence et en harmonie, à les unir, à les enchaîner sous une forme indissoluble et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des passions? N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa nature de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras étrangers dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle élégie, dont _Esther_ et _Bérénice_ sont les plus limpides, les plus transparents réservoirs? C'est là une délicate question, sur laquelle on ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle n'a rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, dans son discours de réception à l'Académie, déclare qu'il admire Molière bien plus comme philosophe que comme poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. Étienne, et dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maître de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de déclarer qu'on préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu'on est tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer l'_amour_ (en prenant _amour_ dans le même sens que Dante et Platon)?

Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout confirmé dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues années de sa retraite. Les facultés innées qu'on a exercées beaucoup et qu'on arrête brusquement au milieu de la carrière, après les premiers instants donnés au délassement et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à l'âme qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique pas son objet et nous livre à tout le vague de l'_ennui_. Bientôt l'inquiétude se décide; la faculté sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie au dedans de nous: c'est comme un coursier généreux qui hennit dans l'étable et demande l'arène; on n'y peut tenir, et tous les projets de retraite sont oubliés. Qu'on se figure, par exemple, à la place de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies incontestablement dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Oh! les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va fermenter et se remplir! comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, un personnage, et marcher à ses côtés! que de générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur cette eau dormante! que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou Dorine, Chérubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empressés, s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs amants séparés, à leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront devant lui, comme dans l'Élysée antique le devin Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait les âmes des héros qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par groupes, ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et, dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière du jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières et se perdant dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Roméo; l'ingénue Agnès à son balcon aussi, et rendant à son amant salut pour salut du matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces apparitions enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du sein de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera, tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, comme un joueur excité par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-être, et comme un voyageur simplement curieux qui a déjà vu beaucoup de siècles et de pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque de repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, penseur profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même et d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un comique plus grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grâce, de fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette famille), Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et sans relâche comme ses héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès dont parle Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir, Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes espagnoles et ses drapeaux déchirés.

Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, des apparitions charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire injure à son génie. Mais ces créations mêmes vers lesquelles un doux penchant dut le rentraîner d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit tombante, sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient, comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? Où voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de l'_Élégie à la voix gémissante_;

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars, Belle, levant au ciel ses humides regards?

Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces formes attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles longtemps à repasser dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les dissiper et à les oublier: ses affections bientôt allèrent toutes ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, alors persécuté, et se complaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance: «En effet, dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les affaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'édification! Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour pour la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte et le commandement toujours raisonnable.» Et vers le même temps il écrivait à son fils: «M. de Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, de quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort de plus près, elle changera de langage comme font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette particularité dont elle étoit effrayée, et qu'elle a sue, comme je crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» Et dans une autre lettre: «Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai, en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir: du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil, qui l'assista à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans la maison d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» On a besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que Racine voulait faire indirectement la leçon à son fils, et condamner ses propres erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet. Mais, même en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, après avoir lu et comparé ces passages, que les sentiments du poëte ne prenaient plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui était depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme; il y puisait le calme, il y rapportait ses prières; il était plein des gémissements de cette maison affligée, quand il fit entendre, pour l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs d'_Esther_[26]. En un mot, c'était la disposition lyrique qui prévalait évidemment dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut d'épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique.

[Note 26: Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère des Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai 1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là, ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le chargé d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes d'adoucissement près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à ces démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.]

LES LARMES DE RACINE.

Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.

(MADAME DE MAINTENON.)

Jean Racine, le grand poëte, Le poëte aimant et pieux, Après que sa lyre muette Se fut voilée à tous les yeux, Renonçant à la gloire humaine, S'il sentait en son âme pleine Le flot contenu murmurer, Ne savait que fondre en prière, Pencher l'urne dans la poussière Aux pieds du Seigneur, et pleurer.

Comme un coeur pur de jeune fille Qui coule et déborde en secret, A chaque peine de famille, Au moindre bonheur, il pleurait; A voir pleurer sa fille aînée; A voir sa table couronnée D'enfants, et lui-même au déclin; A sentir les inquiétudes De père, tout causant d'études, Les soirs d'hiver, avec Rollin;

Ou si dans la sainte patrie, Berceau de ses rêves touchants, Il s'égarait par la prairie Au fond de Port-Royal-des-Champs; S'il revoyait du cloître austère Les longs murs, l'étang solitaire, Il pleurait comme un exilé; Pour lui, pleurer avait des charmes. Le jour que mourait dans les larmes Ou La Fontaine ou Champmeslé[27].

Surtout ces pleurs avec délices En ruisseaux d'amour s'écoulaient, Chaque fois que sous des cilices Des fronts de seize ans se voilaient; Chaque fois que des jeunes filles, Le jour de leurs voeux, sous les grilles S'en allaient aux yeux des parents, Et foulant leurs bouquets de fête, Livrant les cheveux de leur tête, Épanchaient leur âme à torrents.

Lui-même il dut payer sa dette; Au temple il porta son agneau; Dieu marquant sa fille cadette, La dota du mystique anneau. Au pied de l'autel avancée, La douce et blanche fiancée Attendait le divin Époux; Mais, sans voir la cérémonie, Parmi l'encens et l'harmonie Sanglotait le père à genoux[28].

[Note 27: Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut, que le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et quelques prières.]

[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers fort touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives de ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel; _Vie de Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.]

Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, Pareils à ceux qu'en sa ferveur Madeleine la pécheresse Répandit aux pieds du Sauveur; Pareils aux flots de parfum rare Qu'en pleurant la soeur de Lazare De ses longs cheveux essuya; Pleurs abondants comme les vôtres, O le plus tendre des apôtres, Avant le jour d'Alleluia!

Prière confuse et muette, Effusion de saints désirs, Quel luth se fera l'interprète De ces sanglots, de ces soupirs? Qui démêlera le mystère De ce coeur qui ne peut se taire, Et qui pourtant n'a point de voix? Qui dira le sens des murmures Qu'éveille à travers les ramures Le vent d'automne dans les bois?

C'était une offrande avec plainte, Comme Abraham en sut offrir; C'était une dernière étreinte Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; C'était un retour sur lui-même, Pécheur relevé d'anathème, Et sur les erreurs du passé; Un cri vers le Juge sublime, Pour qu'en faveur de la victime Tout le reste fût effacé.

C'était un rêve d'innocence, Et qui le faisait sangloter, De penser que, dès son enfance, Il aurait pu ne pas quitter Port-Royal et son doux rivage, Son vallon calme dans l'orage, Refuge propice aux devoirs; Ses châtaigniers aux larges ombres, Au dedans les corridors sombres, La solitude des parloirs.

Oh! si, les yeux mouillés encore, Ressaisissant son luth dormant, Il n'a pas dit, à voix sonore, Ce qu'il sentait en ce moment; S'il n'a pas raconté, poëte, Son âme pudique et discrète, Son holocauste et ses combats, Le Maître qui tient la balance N'a compris que mieux son silence: O mortels, ne le blâmez pas!

Celui qu'invoquent nos prières Ne fait pas descendre les pleurs Pour étinceler aux paupières, Ainsi que la rosée aux fleurs; Il ne fait pas sous son haleine Palpiter la poitrine humaine, Pour en tirer d'aimables sons; Mais sa rosée est fécondante; Mais son haleine, immense, ardente, Travaille à fondre nos glaçons.

Qu'importent ces chants qu'on exhale, Ces harpes autour du saint lieu; Que notre voix soit la cymbale Marchant devant l'arche de Dieu; Si l'âme, trop tôt consolée, Comme une veuve non voilée Dissipe ce qu'il faut sentir; Si le coupable prend le change, Et tout ce qu'il paye en louange, S'il le retranche au repentir?

Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent point étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique _sur la Charité_, imité de saint Paul, il dit lui-même, en des termes assez semblables, et dont notre ami paraît s'être souvenu:

En vain je parlerais le langage des Anges, En vain, mon Dieu, de tes louanges Je remplirois tout l'univers: Sans amour ma gloire n'égale Que la gloire de la cymbale, Qui d'un vain bruit frappe les airs.

Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale serait admissible peut-être si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais qu'_Athalie_ seule répond victorieusement à tout et révèle dans le poëte un génie essentiellement dramatique, je répliquerai à mon tour qu'en admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portée; que la quantité d'élévation, d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne me paraît pas du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le haut lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et qu'à mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez Racine des qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse habituelle.

L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera involontairement aux mêmes conclusions sur la nature et la vocation de son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un personnage à l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue ressemble à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. Les gestes, les inflexions de voix et les sinuosités du discours sont en parfaite harmonie; les hasards naturels, les particularités journalières d'une conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, c'était tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les personnages du drame, vivant de la vie réelle comme tout le monde, doivent en rappeler à chaque instant les détails et les habitudes. _Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots très-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur apparaissent au complet avec une singulière vivacité dans les moindres circonstances. Il leur échappe souvent de dire: _Tel jour, à telle heure, en tel endroit_. L'amour dont une âme est pleine, et qui cherche un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprévues de tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, et presse son jeune époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le rossignol qu'on entend, afin de rester encore.

La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes, a de singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et les plus fragiles. Desdemona, émue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans savoir pourquoi, à _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son enfance une vieille esclave qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique même, grâce aux détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la réalité, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet dramatique.

Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame; mais sans se mettre exprès à décrire, sans étaler sa toile pour peindre, il est tel mot de pure causerie qui, jeté comme au hasard, va nous donner la couleur des lieux et préciser d'avance le théâtre où se déploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth; il en trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: preuve, dit-il, que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits pareils; les tragiques grecs en offriraient également. Racine n'en a jamais.

Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte assez uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache particulièrement. Le procédé en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage principal, au lieu de répandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-même, et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde intérieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de là une manière générale d'exposition et de récit qui suppose toujours dans chaque héros ou chaque héroïne un certain loisir pour s'examiner préalablement; de là encore tout un ordre d'images délicates, et un tendre coloris de demi-jour, emprunté à une savante métaphysique du coeur; mais peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous ramènent à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine élude les détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble impuissante à les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre autres, fort admiré de Voltaire: Acomat explique à Osmin comment, malgré les défenses rigoureuses du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et s'aimer:

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle De la more d'Amurat fit courir la nouvelle. La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer, Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent; De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent: Et les dons achevant d'ébranler leur devoir, Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir.