Chapter 8
D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs et les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer les qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de prévoir ce qu'il a pu atteindre, et en même temps ce qui a dû lui manquer. Un grand art de combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et successive, plutôt que cette force de conception, simple et féconde, qui agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour de plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la présence d'esprit dans les moindres détails; une singulière adresse à ne dévider qu'un seul fil à la fois; de l'habileté pour élaguer plutôt que la puissance pour étreindre; une science ingénieuse d'introduire et d'éconduire ses personnages; parfois la situation capitale éludée, soit par un récit pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent ni d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents peu commodes supprimés; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout cela, une passion qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà gonflé, mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant blanchi d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on descendait à son style et à l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautés du même ordre restreintes aux mêmes limites, et des variations de ton mélodieuses sans doute, mais dans l'échelle d'une seule octave. Quelques remarques, à propos de _Britannicus_, préciseront notre pensée et la justifieront si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu téméraire. Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par lequel il échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Dans Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze à quinze ans, doux, spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le rendre ridicule, le força de chanter; Britannicus se mit à chanter une chanson, dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si précaire et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés qu'à l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient marqué hautement leur compassion. Pour Néron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel féroce gronde depuis longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de se déchaîner; il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence de sa future victime; il néglige son épouse Octavie pour la courtisane Acté. Sénèque a prêté son ministère à cette honteuse intrigue; Agrippine s'est révoltée d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur, nièce et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper avec le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages principaux au moment où Racine commence sa pièce. Qu'a-t-il fait? Il est allé d'abord au plus simple, il a trié ses acteurs; Burrhus l'a dispensé de Sénèque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sénécion, _jeunes voluptueux_ qui perdent le prince, sont à peine nommés dans un endroit. Il rapporte dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: _Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus Pallantem_, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine, car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus.» Et malgré ce dessein formel de l'auteur, le caractère d'Agrippine n'est exprimé qu'imparfaitement: comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus odieux vices sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; il n'est plus guère question de ses adultères et de ses meurtres qu'en allusion, à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, à la place d'Acté, intervient la romanesque Junie. Néron amoureux n'est plus que le rival passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre disparaissent, ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que dire du dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée sous la protection du peuple, comme si le peuple protégeait quelqu'un sous Néron? Mais ce qu'on a droit surtout de reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux yeux la scène du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire; quelqu'un de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la coutume, tant on est en garde contre un crime: mais Néron a tout prévu; le breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y verser de l'eau froide pour le rafraîchir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et Locuste a été chargée de le préparer tel, sous la menace du supplice. Soit dédain pour ces circonstances, soit difficulté de les exprimer en vers, Racine les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a rabattu de la brièveté incisive, de la concision éclatante de Tacite. Trop souvent, lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se fraie une route entre les qualités extrêmes des originaux, et garde prudemment le milieu de la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on voit le précipice. Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement à Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, s'écrie que d'un côté l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils d'Aenobarbus_.
Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus, Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même, Partagent à mes yeux l'autorité suprême.
Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua, generis humani regimen expostulantes_. Racine a évidemment reculé devant l'énergique insulte de _maître d'école_ adressée à Sénèque et celle de _manchot_ et de _mutilé_ adressée à Burrhus, et son Agrippine n'accuse pas ces pédagogues de vouloir _régenter_ le monde. En général, tous les défauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en deçà du mieux.
_Britannicus, Phèdre, Athalie_, tragédie romaine, grecque et biblique, ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine et sous lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes déjà expliqué sur notre admiration pour _Phèdre_; pourtant, on ne peut se le dissimuler aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, que Néron amoureux au Néron de Tacite; Phèdre reine mère et régente pour son fils, à la mort supposée de son époux, compense amplement Junie protégée par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse beaucoup sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le sens supérieur des traditions mythologiques que possédaient si profondément Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, constituent un fond de réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine tout ce qui n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, laissent à peine trace dans notre mémoire. A y regarder de près, ce sont, entre les traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingénieux, mais peu faits pour éclairer: Racine admet d'une part la version de Plutarque, qui suppose que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, avait été simplement retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre part il fait dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...
Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; dans Racine, _Vénus tout entière à sa proie attachée_ n'est qu'une admirable métaphore. Racine a quelquefois laissé à Euripide des détails de couleur qui eussent été aussi des traits de passion:
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?
dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer à l'eau pure des fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; puis elle s'écrie qu'on la conduise sur la montagne, dans les forêts de pins, où les chiens chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle désire l'arène sacrée de Limna, où s'exercent les coursiers rapides: et la nourrice qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: «Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure sur la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant vous voilà éprise du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter l'oracle...» Au troisième acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, arrive, et quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre ne trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant:
Je ne dois désormais songer qu'à me cacher;
c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel, voila la tête d'Agamemnon.
Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec Corneille que Racine avait un bien plus grand talent pour la poésie en général que pour le théâtre en particulier, et à soupçonner que, s'il fut dramatique en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure de dramatique; mais que probablement, s'il avait vécu de nos jours, son génie se serait de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, de ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa maturité la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi essaya pendant quelques années de renoncer au théâtre; mais, quoique déjà sur le déclin, il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. Rien de cette impatience ni de cette difficulté à se contenir ne paraît avoir troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou trois discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques hymnes d'église. Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant une pièce pour Saint-Cyr: de là le réveil en sursaut de Racine, à l'âge de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrière parcourue en deux pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maître. Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents des autres, ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'échappent-ils pas aux critiques générales que nous avons hasardées sur son oeuvre?
Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son aise que dans les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrés, partageant les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au récit de l'Écriture, ne se croit pas obligé de mêler l'autorité d'Aristote à l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, s'appuyant sur une base éternelle, varie le plus dans ses formes selon les temps, et par conséquent induit le plus en erreur le poëte). Toutefois, malgré la parenté des religions et la communauté de certaines croyances, il y a dans le judaïsme un élément à part, intime, primitif, oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine d'être pâle et infidèle, même avec un air d'exactitude: et cet élément radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacrée_, de M. de Maistre en tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art, n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait l'ancien Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que saint Paul. Commençons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez les Hébreux, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait à l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans Racine ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes; je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre _Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois d'olivier, hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me sens déjà moins disposé à admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par le couteau sacré, que si le poëte m'avait transporté dans ce temple colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des personnages. L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; j'aurais voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs de Baal,
. . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux, Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Où, sans lever jamais leurs têtes colossales, Veillaient, assis en cercle et se regardant tous, Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.
Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit plus terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de colère. Quand il arme les lévites, et qu'il leur rappelle que leurs ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères («Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël: «Que chaque homme place son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frère, son ami, et celui qui lui est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que Moïse avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases évasives:
Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël Rendit dans le désert un culte criminel, De leurs plus chers parents saintement homicides, Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides, Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur D'être seuls employés aux autels du Seigneur?
En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup d'endroits magnifique, mais non pas si complète ni si désespérante qu'on a bien voulu croire. Racine n'y a pas pénétré l'essence même de la poésie hébraïque orientale[24]; il y marche sans cesse avec précaution entre le naïf du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:
Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante; Les bords éblouissants de sa robe flottante Remplissaient le sacré parvis.
Des séraphins debout sur des marches d'ivoire Se voilaient devant lui de six ailes de feux; Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux: Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux! Toute la terre est pleine de sa gloire!
[Note 24: De la _poésie_, c'est possible; mais de la _religion_, certes, il en avait pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commencé à me paraître moins juste, quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à en tirer les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait été plus belle, s'il y avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le vrai sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu invisible en ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était un dicton populaire, en parlant des Juifs, que «_Nil praeter nubes et coeli numen adorant_.»]
Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie voluptueux:
Ainsi qu'on choisit une rose Dans les guirlandes de Sarons, Choisissez une vierge éclose Parmi les lis de vos vallons: Enivrez-vous de son haleine, Écartez ses tresses d'ébène, Goûtez les fruits de sa beauté. Vivez, aimez, c'est la sagesse: Hors le plaisir et la tendresse, Tout est mensonge et vanité.
Il ne dirait pas davantage:
O tombeau! vous êtes mon père; Et je dis aux vers de la terre: Vous êtes ma mère et mes soeurs.
L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins haut, me semble plus complète en soi, et ne laisser rien à désirer. Il est vrai que ce gracieux épisode de la Bible s'encadre entre deux événements étranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, à savoir le somptueux festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. A cela près, ou plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux poëme, si parfait d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.» Vers ce même temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'après saint Paul que Racine traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, c'est-à-dire en l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en l'affaiblissant quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé plus loin cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit dernières années qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, tendres, passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière, aux pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui faisait partie de la _littérature_, se distinguait tellement de la _vie_ que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul sentiment profond n'est stérile en nous, il arrivait que cette poésie _rentrée_ et sans issue était dans la vie comme un parfum secret qui se mêlait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et lancé dans le monde, lettres simples et paternelles, écrites au coin du feu, à côté de la mère, au milieu des six autres enfants, empreintes à chaque ligne d'une tendresse grave et d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le style, les conseils d'éviter les _répétitions de mots_ et les _locutions de la Gazette de Hollande_, se mêlent naïvement aux préceptes de conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu quelque raison d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, par un si mauvais temps, aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien; mais votre mère et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu qu'il vous préservât de tout accident, et on faisoit la même chose à Port-Royal.» Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la _Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de conséquence.» On voit que madame Racine songeait toujours à son fils absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_ sur la table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on l'accabla de questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: «Mais je n'ai osé, écrit l'excellent père, lui demander si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée.» L'événement domestique le plus important des dernières années de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette, âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et en raconte les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à Port-Royal dont elle était abbesse[25]; il n'avait cessé de _sangloter_ pendant tout l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors d'amour, des effusions inexprimables s'échappaient par ces sanglots; c'était comme l'huile versée du vase de Marie. Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. Avec cette facilité excessive aux émotions, et cette sensibilité plus vive, plus inquiète de jour en jour, on explique l'effet mortel que causa à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poésie: seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue avait dégénéré en une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième année, vénéré et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il faut le dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste et les Racine fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce temps jusqu'au nôtre, et à travers toutes les variations de goût, la renommée de Racine a subsisté sans atteinte et a constamment reçu des hommages unanimes, justes au fond et mérités en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu intelligents dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé du droit de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à l'imitation par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et chérir comme ami de coeur.
Décembre 1829.