Portraits littéraires, Tome I

Chapter 35

Chapter 353,758 wordsPublic domain

D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre auteur, mais dont la parole a de l'autorité, nous dit en des termes excellents: «On me l'a dépeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit[138].» Le témoignage de l'académicien se trouve confirmé d'une manière frappante par celui de Saint-Simon, qui insiste, avec l'autorité d'un témoin non suspect d'indulgence, précisément sur ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le public, dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par son esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant d'après lui et avoir peint les hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caractères_ d'une manière inimitable. C'étoit d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son âge et sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau se montrait un peu plus difficile en fait de ton et de manières que le duc de Saint-Simon, quand il écrivait à Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque chose de son _Théophraste_. C'est un fort honnête homme à qui il ne manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite.» Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyère était déjà, un peu à ses yeux un homme des générations nouvelles, un de ceux en qui volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.

[Note 138: J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins bon juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La «Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu «assez de temps pour le bien connoître. Il m'a paru que ce _n'étoit «pas un grand parleur.» (_Menagiana_, tome III.)--On a opposé depuis à cette idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques mots tirés de lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante; c'est peu probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai par moments.]

Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui avait plus d'une fois causé avec lui[139], nous peint la maison de Condé et M. le Duc en particulier, l'élève du philosophe, en des traits qui réfléchissent sur l'existence intérieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc (1710), il nous dit avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à la fois: «Il étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes d'une excellente éducation (_je le crois bien_), de la politesse et des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit très-rarement... Sa férocité étoit extrême, et se montroit en tout. C'étoit une meule toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis n'étoient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de M. le Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitié des princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en effet, poussé Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser sa tabatière de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui offrit à boire; le pauvre _Théodas_ si naïf, si ingénu, si bon convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux vomissements[140]. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève de La Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois sous le bâton d'un Conti dont il était secrétaire. A la manière énergique dont Saint-Simon nous parle de cette race des Condés, on voit comment par degrés en elle le héros en viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait une grande part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, «M. le Prince l'avoit presque toujours à Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le mettoit de toutes ses parties, c'étoit de toute la maison de Condé à qui l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit inappréciable, comme observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors par ce mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de débauche[141]. Toutes ses remarques sur les _héros_ et les _enfants des Dieux_ naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eus devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance.» Au chapitre des _Grands_, il s'est échappé à dire ce qu'il avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands sur les autres hommes est immense par un endroit: je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables que le scandale, des moeurs princières lui inspirait n'étaient pas perdues, on peut le croire, et ressortaient moyennant détour: «Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités, je me jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les _simples bourgeois_ viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant d'un de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc _poussait de Champagne_ Santeul[142].

[Note 139: Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre alors avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu voilés et mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux à nu.]

[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page 296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye; témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire de Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien portant; il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec M. le Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu nettes des médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient assez avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait été étouffée le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatière avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que je laisse aux experts.]

[Note 141: La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux dans les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race. Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme pas, un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades dont il plaisante. Voir dans la _Satyre Ménippée_ de Le Duchat les nombreux passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car ils étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans l'expérience secrète et la maturité du penseur.]

[Note 142: Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à l'appui de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme Du Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés: «Elle, a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes étoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes._»]

La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idée de traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite et à la faveur de sa traduction quelques-unes de ses propres réflexions sur les moeurs modernes. Cette traduction de Théophraste n'était-elle pour lui qu'un prétexte, ou fut-elle vraiment l'occasion déterminante et le premier dessein principal? On pencherait plutôt pour cette supposition moindre, en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord les _Caractères_, et combien Théophraste y occupe une grande place. La Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle il ouvre son premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il se déclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partagé par Courier, lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les imiter quelquefois: «On ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux anciens, La Bruyère ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau. C'est dans cette disposition qu'il commence à _glaner_, et chaque épi, chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensée du difficile, du mûr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec gravité, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siècle où il écrit. Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire auguste, consommé, déjà un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours à l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face; il les avait passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _écueil des mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retiré dans son balustre_, qui les domine tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et il ose. Il sait la mesure qu'il faut tenir et le point où il faut frapper. Modeste et sûr, il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier coup, sa place qui ne le cède à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en état_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage_, ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, en ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, année 1688, de trois cent soixante pages, en fort gros caractères, desquelles Théophraste, avec le discours préliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant que, sauf les perfectionnements réels et nombreux que reçurent les éditions suivantes, tout La Bruyère est déjà là.

Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère ajouta successivement et beaucoup à chacun de ses seize chapitres. Des pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille dans sa première circonspection, des ridicules que son livre même fit lever devant lui, des originaux qui d'eux-mêmes se livrèrent, enrichirent et accomplirent de mille façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation et l'irritation de la publicité les firent naître sous la plume de l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à des réflexions et remarques morales, s'appuyant même à ce sujet du titre de _Proverbes_ donné au livre de Salomon. Les _Caractères_ ont singulièrement gagné aux additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette première et plus courte forme [143].

En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois ans en 87. Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il n'y changea rien. La gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit pas; il y avait songé de longue main, l'avait retournée en tous sens, et savait fort bien qu'il aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait dit dès sa première édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient de très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!» Loué, attaqué, recherché, il se trouva seulement peut-être un peu moins heureux après qu'avant son succès, et regretta sans doute à certains jours d'avoir livré au public une si grande part de son secret. Les imitateurs qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, les abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume et autres, qu'il ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de lui[144], ces auteurs _nés copistes_ qui s'attachent à tout succès comme les mouches aux mets délicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur _né copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas dans les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers. Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait déjà eu en France sept éditions des Caractères, La Bruyère mourut subitement d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les biographes et commentateurs eussent avisé encore à l'approcher, à le saisir dans sa condition modeste et à noter ses réponses[145]. On lit dans la note manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry, que madame la marquise de Belleforière, de qui il était fort l'ami, pourroit donner quelques mémoires sur sa vie «et son caractère.» Cette madame de Belleforière n'a rien dit et n'a probablement pas été interrogée. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, était-elle une de ces personnes dont La Bruyère, au chapitre _du Coeur_, devait avoir l'idée présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler[146].»

[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Étude sur La Bruyère_, a rappelé une agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet: «Voulez-vous imprimer ceci (c'était _les Caractères_)? Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux et que M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du mari; M. Édouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a retrouvé. Elle épousa Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance, qui devint fermier général et qui garda une réputation sans tache. Il eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille livres argent comptant. Ce livre, d'une expérience amère et presque misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!]

[Note 144: On lit dans les _Mémoires de Trévoux_ (mars et avril 1701), à propos des _Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère_ (1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été donnés au public, outre les traductions en diverses langues et les dix éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente volumes à peu près dans ce style: _Ouvrage dans le goût des Caractères; Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; suite des Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les différents Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture sainte, et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels des hommes, en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; Caractères des Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a été inondé de Caractères...»]

[Note 145: Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le solliciter, La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur des _Caractères_. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère (_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement grondeur à Santeul, imprimé sans aucun soin dans le _Santoliana_.]

[Note 146: Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du seigneur de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.]

Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelques-unes de ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce _goût_ qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres_, on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre expérience, s'explique d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui ont tout su.

Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il représente les inconvénients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences du _Tartufe_, il les a saisies, et son _Onuphre_ est irréprochable[147]: de même pour sa conduite, il pense à tout et se conforme à ses maximes, à son expérience. Molière est poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté et de feu, et plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un homme libre, avait-il observé, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» Ceux à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, peuvent supposer qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidèle à un souvenir dans le renoncement.

[Note 147: La Motte a dit: «Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La Bruyère commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite il en _recouche_ un tout contraire.»]

On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son coeur se déclare énergiquement à travers la science inexorable de son esprit: «Il faut des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, poursuivies depuis lors et non encore menées à fin, contient cette parole! le coeur d'un Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sévigné trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, etc. (chap. _de l'Homme_).» On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, _si c'est une occasion de vous obliger_.