Portraits littéraires, Tome I

Chapter 36

Chapter 363,432 wordsPublic domain

Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, répond tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante. La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière: il a continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée (l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque désormais, l'habit serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le trait ineffaçable: _Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée_; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé en éloge: «C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.»

Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu'on regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. _Né chrétien et Français_, il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_; car, s'il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par contre-coup songer un peu à lui-même, et à ces _grands sujets_ qui lui étaient _défendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en style, il se rejoint assez aisément à Montaigne.

On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en date est celui de l'abbé D'Olivet dans son _Histoire de l'Académie_. On y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui devait âtre partagée de plus d'un esprit _classique_ à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine. D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus de _métaphores_: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère ne doit pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais pourtant avec une modération qui, de nos jours, tiendroit lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé, etc.» Nicole, dont La Bruyère a paru dire en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré plus de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a entretenus dans la préface de son Discours et qui laissent à désirer quelques explications[149]. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé d'alléguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer à l'ordre de ses matières un dessein religieux un peu subtil, pour mettre à couvert sa foi. Il est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle: Martial avait déjà dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est._ «En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec un accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits.» Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Théobalde_ qui bâilla si fort et si haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, faux confrères, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis _immédiatement au-dessous de rien_[150]? Benserade, à qui le signalement de _Théobalde_ sied assez, était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer [151] ou quelque autre de même force? D'Olivet montre trop de discrétion là-dessus. Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un _Éloge_ approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (févr. 1782), et où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché au dire de D'Olivet, n'avait pas été complétement mis à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait parlé légèrement dans le _Siècle de Louis XIV_: «Le marquis de Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le XVIIIe siècle était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore.

[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme étant celui que désigne ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux écrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il se rapporterait beaucoup mieux à Balzac.--J'ai discuté ce point ailleurs (_Port-Royal,_ tome II, p. 390).]

[Note 149: Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. Charpentier, qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit lourdement au-dessous de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez peu aimable: «Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur «qui vous les avez tirés._» On voit que si La Bruyère _tirait_ ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu différemment.]

[Note 150: Voici un échantillon des aménités que _le Mercure_ prodiguait à La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une traduction des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement ou très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant à personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la dénonciation._) La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous sa protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a prononcé il s'est peint lui-même... Fier de _sept_ éditions que ses Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il exagère son mérite...» Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours _qu'il était directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles serait capable de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de toutes les grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans le présent.]

[Note 151: Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle que Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»--Je m'étais mis, comme on voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Mémoires sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme et le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de Thomas Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle était de l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, comme on dirait, dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau à propos de la Motte: «C'est dommage qu'il ait été _s'encanailler_ de ce petit Fontenelle.»]

Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La Bruyère, comme celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingénieux éloges, un mot est lâché qui étonne, appliqué à un aussi grand écrivain du XVIIe siècle. Suard dit en propres termes que La Bruyère avait _plus d'imagination que de goût_. Fabre, après une analyse complète de ses mérites, conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits modèles de l'art d'écrire, _s'il montrait toujours autant de goût qu'il prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la première fois qu'à propos d'un des maîtres du grand siècle on entend toucher cette corde délicate, et ceci tient à ce que La Bruyère, venu tard et innovant véritablement dans le style, penche déjà vers l'âge suivant. Il nous a tracé une courte histoire de la prose française en ces termes: «L'on écrit régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet esprit, que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose d'analogue, et, comme il se le disait peut-être tout bas, quelque chose de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait trouver au fond de son âme que c'était un peu trop de pur bon sens, et, sauf le vers qui relève, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui tout devient plus détourné et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il pénètre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familières à l'auteur de l'_Art poétique_:

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,

il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_, qui est son _Art poétique_ à lui et sa _Rhétorique_: «Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y aidait _insensiblement_. Il était bientôt temps que le siècle finît: la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple.

[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions pures, a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la maîtrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en viole les règles.» (_Jugements historiques et littéraires sur quelques Écrivains..._ 1840, page 250.)]

Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui paraît _peinte sur le penchant de la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où l'on aimerait à vivre.»--«Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera:

Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?

La Bruyère est plein de ces germes brillants.

Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des _transitions_ qu'exigeait trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, d'endroits en endroits, inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'à des fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties, on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imaginé ou simplement encadré au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit dans cette belle personne étroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc., est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et, chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,

me revient en mémoire et se met à chanter en moi[153].

[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge l'Éloge de La Bruyère par Fabre (_Mélanges littéraires_, tome II), a contesté cet artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi avait présenté un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caractères_, la rhétorique m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la science de la Muse.]

Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus invoqué et célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il était trop sage, trop désintéressé et reposé pour cela; c'est qu'il s'était trop appliqué à l'homme pris en général ou dans ses variétés de toute espèce, et il parut un allié peu actif, peu spécial, à ce siècle d'hostilité et de passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait disparu. La mode s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant discret à bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, à Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyère Malezieu, un des familiers de la maison de Condé, un peu le collègue de notre philosophe dans l'éducation de la duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le manuscrit des _Caractères_ avant la publication; mais Voltaire ne paraît pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et fin comme l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, avant qu'elle s'autorisât[154]. Aujourd'hui, La Bruyère n'est plus à remettre à son rang. On se révolte, il est vrai, de temps à autre, contre ces belles réputations simples et hautes, conquises à si peu de frais, ce semble; on en veut secouer le joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, on retrouve cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles, comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris de toutes parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.

[Note 154: On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, p. 268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour le chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.]

La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de pensées qui se rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent à l'improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions _qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil» lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lélia_ sur les promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa plainte sur l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui manque _de sources inépuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais d'une plainte pareille dans _Atala_. La rêverie, enfin, à côté des personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez La Bruyère. Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que_ le choix des pensées est invention_, il faut convenir que cette invention est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans réserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les époques et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser qu'à soi et au présent, source d'erreur en politique.»