Portraits littéraires, Tome I

Chapter 34

Chapter 343,626 wordsPublic domain

[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé, et que son récit, consigné dans les _Mémoires_ de D'Artigny, mérite quelque attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans alors, dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre, aux habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion aidant, il n'était pas besoin de grande passion pour cela.]

[Note 131: Dans une note de son article _Érasme_ du _Dictionnaire critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont obligées de sauver les apparences, il dit de ce ton de naïveté un peu narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires, elles se font assiéger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un bénéfice qui demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une fois dans cette espèce d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi on m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.]

On lit dans la préface du _Dictionnaire critique_: «Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites et telles autres récréations nécessaires à quantité de gens d'étude, à ce qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps.» Il était donc utile à Bayle de ne point aimer la campagne; il lui était utile même d'avoir cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie que de la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni à la bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et on aurait été près alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se sentit toujours peu porté aux mathématiques; ce fut la seule science qu'il n'aborda pas et ne désira pas posséder. Elle absorbe en effet, détourne un esprit critique, chercheur et à la piste des particularités; elle dispense des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle. La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à demi par métier (étant professeur de philosophie), finit par le passionner et par empiéter un peu sur sa faculté littéraire. Il a dit de Nicole et l'on peut dire de lui que «sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre à composer des pièces d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre part plus complet, plus fidèle dans son office de rapporteur de la république des lettres. Il est curieux surtout à entendre parler des poètes et pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère assez volontiers comme une espèce à part, sans en faire une classe supérieure. Pour nous qui en introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché tant d'autres qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la perspective, mais prompts et naïfs reflets de son impression contemporaine: le ballet de _Psyché_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragédies très-achevées_; Bossuet côte à côte avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigénie_ et sa préface qu'il aime presque autant que la pièce, à côté de _Circé_, opéra à machines. En rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, il trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût été difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le voit, Bayle est un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans un État divisé en dix religions comme dans une cité partagée en diverses classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_, il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus aisé de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su tant concilier et tant goûter.

Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement et une certaine idée exagérée de la supériorité des auteurs, quelque chose de ce que n'évitent pas les subalternes et caudataires en ce genre, comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de cela. On lui reprochait d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le fond. Son bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition littéraire pour les illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à son frère, pour souhaiter qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour être bien aise qu'à la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau côté d'un auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu personnellement plus de personnes célèbres par leurs écrits, vous verrez que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre...» C'est dans une lettre suivante à ce même frère cadet qui se mêlait de le vouloir pousser à je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: «Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état médiocre et tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouvé agréable: voilà deux choses douces que bien des gens aiment.» Toute la délicatesse, toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce trait et dans le précédent.

L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, cette humeur de tranquillité et de paresse dont il fait souvent profession, ne l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements pour lui-même, à rien de cet égoïsme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le méticuleux propre à certaines natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa veine. Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité grandement distinctive, il se montre abondant, prodigue et généreux, comme tous les génies.

Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si égale fut vers l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles de la République des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_, contre les persécutions de Louis XIV, préparait son _Commentaire philosophique_, et en même temps, dans une note qu'il rédigeait _Nouv. de la Rép. des Lett._, mars 1686, sur son écrit anonyme de _la France toute catholique_, note plus modérée et plus avouable assurément que celle que l'abbé Prévost insérait dans son _Pour et Contre_ sur son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée et spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir tancé les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientôt _toucher cette corde des violences_ avec les protestants eux-mêmes qui n'en étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu à des _représailles_. La _Réponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_, toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitié de la carrière de Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui survint l'année suivante (1687), par excès de travail, le força de se dédoubler, en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la République des Lettres_. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en réponse à certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter sa fonction de journaliste, qu'il n'en était point las du tout, qu'il n'y avait pas d'apparence qu'il le fût de longtemps, et que c'était l'occupation qui convenait le mieux à son humeur. Il disait cela après trois années de pratique, au contraire de la plupart des journalistes qui se dégoûtent si vite du métier. C'était chez lui force de vocation. Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il éprouvait un grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la foire de Francfort, si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était pris d'admiration et d'émulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour ceux que continuait de donner à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les _Actes des Érudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il se plaça tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, modérée, pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et même par les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et la manière seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des traces encore à la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites notes où chaque mot est pesé dans la balance de l'ancienne et scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnête joaillier d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est républicaine de Hollande, qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les auteurs de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les curieux de les prêter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas en effet (si surtout on la compare à la nôtre et à son éclat que je ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir? D'elle à nous, c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire, si bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des Pois_[133].

[Note 132: Dirigé par M. Daunou.]

[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans à la Balzac, qui promettent et qui ne tiennent pas.]

Après qu'il eut renoncé à ses _Nouvelles de la République des Lettres_, la faculté critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la confection et la révision l'occupèrent durant dix années, depuis 1694 jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement (1704) la _Réponse aux Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un assemblage d'aménités littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une manière d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si frêle et sa _petite complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue délicate, se prit; il tomba dans l'indifférence et le dégoût de la vie à cinquante-neuf ans. Un symptôme grave, c'est ce qu'il écrivait à un ami en novembre 1706, un mois environ avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point «matière de raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, de sa critique, de son amour des faits et des particularités de personnes, est tout à fait comme Chaulieu sans amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. Comme qualité qui tient encore à l'essence de son génie critique, il faut noter sa parfaite indépendance, indépendance par rapport à l'or et par rapport aux honneurs. Il est touchant de voir quelles précautions et quelles ruses il fallut à milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: «Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois plus m'en passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd à toute autre insinuation du grand seigneur son ami. On n'était pourtant pas loin du temps où certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner chez eux; On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était devenu, du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. Le plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait réellement composé, soit qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. Sa sincérité dut souffrir d'être si à la gêne et réduite à tant de faux-fuyants.

Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on Bayle? Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté et restera autant et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs, excepté les très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particulière, du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres diverses_, préférables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on veut se dire que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque génération s'évertue à découvrir ou à refaire ce que ses pères ont souvent mieux vu, qu'il est presque aussi aisé en effet de découvrir de nouveau les choses que de les déterrer de dessous les monceaux croissants de livres et de souvenirs; quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des suites de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus supporter que cette lecture d'érudition digérée et facile. La lecture de Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation légère des _après-disnées_ reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le _dessert_ de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensité et l'éclat que par la durée, l'innocence et la sûreté des sensations, pourraient se dire les meilleures de la vie[135].

Décembre 1835.

[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M. Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur Bayle, a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée, n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en servant. Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle, où le texte disparaît sous les notes, à ces petites boutiques ambulantes lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur chaque point aux regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.]

[Note 135: On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une lettre à M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner et la conversation qu'on y tint (février 1686):

Aux journaux de Hollande il nous fallut passer; Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique. Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser L'occasion d'un trait piquant et satirique, Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin: Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin, S'il osoit; car il a le goût avec l'étude. Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude; Il paroît circonspect; mais attendons la fin. Tout faiseur de journaux doit tribut au malin. Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages; Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;]

Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages,

Et ce fut de moi qu'il partit, C'est que l'un cherche à plaire aux sages, L'autre veut plaire aux gens d'esprit.

Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire Qu'on ait dans un repas de tels discours tenus:

On tint ces discours; on fit plus, On fut au sermon après boire...

Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à rappeler; Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): «M. Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe: tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était le grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs n'étaient pas moins respectables que son génie. Le désintéressement et l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère; _c'était une âme divine._»

LA BRUYÈRE

Vers 1687, année où parut le livre des _Caractères_, le siècle de Louis XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième période; les grandes oeuvres qui avaient illustré son début et sa plus brillante moitié étaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans cette littérature glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, lui vint toute formée de l'époque précédente; j'y range les poëtes et les écrivains nés de 1620 à 1626, ou même avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière, La Fontaine, madame de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond ou au commencement ou aux plus belles années du règne auquel on les rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte et propre au règne même de Louis XIV, est celle en tête de laquelle on voit Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Fléchier, Bourdaloue, etc., etc., tous écrivains ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent dans le monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à cette date de 1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions d'historiographes. Heureusement, Racine allait être tiré de son silence de dix années par madame de Maintenon. Bossuet régnait pleinement par son génie en ce milieu du grand règne, et sa vieillesse commençante en devait longtemps encore soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable moment que cette fin d'été radieuse, pour une production nouvelle de mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon parurent et achevèrent, par des grâces imprévues, la beauté d'un tableau qui se calmait sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, était alors d'une merveilleuse sérénité. La chaleur modérée de tant de nobles oeuvres, l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère des esprits à un état tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui saurait naître, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une pensée ne resterait dans l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai jour. Conjoncture unique! éclaircissement favorable en même temps que redoutable à toute pensée! car combien il faudra de netteté et de justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère en triompha. Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir à sa naissance et composer l'aimable génie de Fénelon était également disposé et comme pétri de toutes parts; mais la fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque chose de plus singulier.

On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, et cette obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de son oeuvre, et, on peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.

Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, en 1639, disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui le fait mourir à cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de 1644[136], La Bruyère aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi tous les fruits successifs de ces riches années mûrirent pour lui et furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années d'étude ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à lire avec douceur et réflexion, allant au fond des choses et attendant! Il résulte d'une note écrite vers 1720 par le Père Bougerel ou par le Père Le Long, dans des mémoires particuliers qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire, que La Bruyère a été de cette congrégation[137]. Cela veut-il dire qu'il y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque temps? Sa première relation avec Bossuet se rattache peut-être à cette circonstance. Quoi qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de trésorier de France à Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le reste de ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché au prince en qualité d'homme de lettres avec mille écus de Pension.

[Note 136: On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et d'une manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été baptisé le 17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse Saint-Christophe-en-Cité eu fait foi.]

[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives du Royaume.]