Chapter 33
Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blâme, et retombe toujours: «Le dernier livre que je vois, écrit-il de Genève à son frère, est celui que je préfère à tous les autres.» Langues, philosophie, histoire, antiquité, géographie, livres galants, il se jette à tout, selon que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où que cela procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue ces échappées de son esprit à quelque manque de discipline dans son éducation: «Je ne songe jamais à la manière dont j'ai été conduit dans mes études, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a perdu jeune à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce dut être pourtant un pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et il ne put guère jouir des champs que pendant la saison qu'il passa, affaibli de santé, aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps qu'il a employé à étudier six ou sept heures par jour, parce qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par _anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_ _dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà dit, écrit-il encore à son frère, la démangeaison de savoir en gros et en général diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai été autrefois touché de cette même avidité, et je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais voilà, au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui tout à l'heure regrettait le temps perdu à la chasse; il demande mainte observation à son frère sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et aboutissants de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse été d'une fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente son frère et se réjouit de le voir touché de la même passion que lui, _de connoître jusqu'aux moindres particularités des grands hommes_. A propos de ses migraines fréquentes, ce n'est pas l'étude qui en est cause, suivant lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit.... Aussi pressens-je que, quand même je pourrois rencontrer dans la suite quelque emploi à grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis c'est tout.» Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel degré Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où nous la définissons.
Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal plus qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur et poétique, du génie philosophique avec système; il prend tout en considération, fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf à revenir bientôt. Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de système n'admet volontiers que ce qui est analogue à son point de vue, à sa prédilection. Le génie critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun _quant à soi_. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance; il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son académie; il ne craint pas de se mésallier; il va partout, le long des rues, s'informant, accostant; la curiosité l'allèche, et il ne s'épargne pas les régals qui se présentent. Il est, jusqu'à un certain point, tout à tous, comme l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme dans le critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu se méfie[125]! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les côtés d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas changé de rôle, se déguisant tantôt en nouveau converti, tantôt en vieux catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensée faire route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait suffire à la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empêcher, comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes d'auteurs_. Le voilà peint d'un mot.
Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où il était précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur de Voltaire pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, l'influence contraire du génie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs, qu'il n'avait aucun tour rêveur dans l'esprit, rien qui le consolât dans le commerce avec la nature. Plus mélancolique que gai de tempérament, mais parce qu'il était _de petite complexion_, avec de l'agrément et du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, la conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris et de tout ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a maintes fois exprimé le regret de n'être pas né dans une ville capitale, et il confesse dans sa _Réponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a été éclairé sur les ressources de Paris pour avoir senti le préjudice de la privation. Il quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées qui sont sur pied, pour ou contre la France, elles décampent de partout où elles ne trouvent point de fourrages ni de vivres.» Précepteur à Rouen et mécontent encore, précepteur à Paris enfin, mais sans liberté, sans loisir, introduit aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à Sedan, et dut se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu négligés pour les lettres. Pendant toutes ces années, sa faculté critique ne se fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint véritablement auteur que par sa _Lettre sur les Comètes_ (1682). Un an auparavant, sa chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et après quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. Sa _Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père Maimbourg_ parut cette même année 1682, et jusqu'en décembre 1706, époque de sa mort, sa carrière, à l'ombre de la statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par des écrits, des controverses littéraires ou philosophiques; après ses disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après son petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les plus graves événements pour lui furent ses déménagements (en 1688 et en 1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa chaire, en 1693, lui fut moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait semblé, et, dans la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion de loisir et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque d'échapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui règnent dans toutes les académies.
[Note 125: Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux Mémoires d'Histoire, de Critique et de Littérature_, par l'abbé d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir les mêmes _Mémoires_, t. VII, page 47.)]
En tête d'une des lettres de sa _Critique générale_, Bayle nous dit avoir remarqué, dès ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Académie française_ de Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché, en lisant un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que le sujet même qu'on y traitait. Bayle applique cette méthode au Père Maimbourg; et nous, au milieu de tous ces ouvrages si _bigarrés de pensées_, de ces ouvrages pareils à des _rivières qui serpentent_, nous appliquerons la méthode à Bayle lui-même, nous occupant de sa personne plus que des objets nombreux où il se disperse[126].
[Note 126: Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages agréables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.]
Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu résidé à Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois comme précepteur, en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta dans l'intervalle de son retour de Sedan à son départ pour Rotterdam: mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle société de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur son siècle, en retard d'au moins cinquante ans par son langage, sa façon de parler, sinon provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue, interminable, à la latine, à la manière du XVIe siècle, à peu près impossible à bien ponctuer[127]; en avance par son dégagement d'esprit et son peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines que le XVIIe siècle remit en honneur après la grande anarchie du XVIe. De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, de Sedan à Rotterdam, Bayle contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siècle sans y entrer. Il y a de ces existences pareilles à des arches de pont qui, sans entrer dans le plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les deux rives. Si Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son âge, de cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection qui ne nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675, c'est-à-dire au moment de la culture la plus châtiée de la littérature de Louis XIV, avait passé ses heures de loisir dans quelques-uns des salons d'alors, chez madame de La Sablière, chez le président Lamoignon, ou seulement chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une grande révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné? Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux termes _ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit qu'il voudrait bien aller de temps en temps à Paris _se ravictuailler en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parlé de madame de La Sablière comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours à ses trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redoublé de scrupules pour éviter dans son style _les équivoques, les vers, et l'emploi dans la même période d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans la préface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant osé écrire _à toute bride_ (madame de Sévigné disait _à bride abattue_) ce qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fâché de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprévues, pittoresques, malgré leur mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier avec un tour plus dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser l'expression. Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire la guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque génie... il faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur fâcheux, se faire expliquer sans rémission tout ce qu'il plaît de demander.» Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait jamais longtemps attendre, rachète de reste cette _phrase longue_ que Voltaire reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand Arnauld, mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-même remarque, à ce sujet des périodes du Père Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si fort des règles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé Fléchier ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives et animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de l'autre. Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _périodes_ du Père Maimbourg, n'a pas échappé à son tour au défaut de trop écourter la phrase; ou plutôt Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et étendue, cette liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument, _de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_. Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, il eût voulu se polir; cela eût bridé et ralenti sa critique.
[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point de départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres (Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est à tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe siècle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne s'en défit jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase, si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle s'épura, s'allégea beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.]
Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le représente, c'est de n'avoir pas d'_art_ à soi, de _style_: hâtons-nous d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on exprime et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois à ses dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle l'avait eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le goût des _Essais_, et n'eût pas écrit ses _Nouvelles de la République des Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus, quand on a un _art_ à soi, une poésie, comme Voltaire, par exemple, qui certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr, depuis Bayle, on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'équilibre même; une parfaite idée de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit humain, et que tout est possible, et que rien n'est sûr. De style, il en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter à la lutte comme Courier, La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait suffisamment, malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! Enfin il n'avait pas d'_art_, de _poésie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, de même qu'il n'a jamais rêvé aux champs, ce qui n'était guère de son temps encore, ou qu'il n'a jamais été amoureux, passionnément amoureux d'une femme, ce qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et consiste, pour les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites circonstances, à assortir mille petites adresses afin de mieux divertir le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même son frère de ces artifices ingénieux, à propos de la _Lettre des Comètes_.
Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui se soit rencontré dans son genre, rien n'étant venu à la traverse pour limiter ou troubler le rare développement de sa faculté principale, de sa passion unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux avec ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique est comme un voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de pays, par curiosité. Or, comme on sait,
Rarement à courir le monde On devient plus homme de bien;
rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du but invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, un retranchement fréquent, même à l'égard des commerces innocents et purement agréables, le contraire enfin de se répandre. La façon dont Bayle était religieux (et nous croyons qu'il l'était à un certain degré) cadrait à merveille avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle était religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prières publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de résignation et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur comme à de bons témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle de la perte de sa place respirent un ton de modération qui ne semble pas tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie modeste, mais bien à une soumission mieux fondée et à un véritable esprit de christianisme. En d'autres endroits voisins des précédents, nous le savons, l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser coexister à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait pas [129]. Nous aimons donc à trouver que le mot de _bon Dieu_ revient souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. Après cela, la religion inquiète médiocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui paraît divertissante. Dans une lettre, tout à côté d'une belle phrase sincère sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de La Mothe-Le-Vayer avec ses obscénités: «_Sed omnia sana sanis_.» ajoute-t-il tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible, quelque bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé en françois les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, vient de publier celle de saint Ambroise, l'un des Pères de l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte françois, vient de faire imprimer les _Préceptes galants_: c'est une espèce de traité semblable à l'_Art d'aimer_ d'Ovide.» Et quelques lignes plus bas: «On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Clèves_. Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du pape, etc.» Plus ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altéré la candeur et l'expansion critique de Bayle.
[Note 128: _Nouvelles de la République des Lettres_, avril 1684.]
[Note 129: Voir une lettre intéressante (_Oeuv. div._, I, 184) où il explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de religion.--L'illustre Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est pas montré trop rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de l'incrédulité moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader, encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_).» _Principe générateur des Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui a son application en divers sens: «Tout est dans Bayle, mais il faut l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a cru.)]
Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces badinages chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que la faculté critique de Bayle a été merveilleusement servie par son manque de désir amoureux et de passion galante[130]. Il est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé aller à quelque licence de propos et de citations. L'obscénité de Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle même des savants qui s'émancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès qu'il s'agit de ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à salir la volupté, pour en dégoûter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime guère la femme; il ne songe pas à se marier: «Je ne sais si un certain fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte de soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu portée au chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de garçon à celui d'homme marié.» Il n'éprouve pas même au sujet de la femme et contre elle cette espèce d'émotion d'un savant une fois trompé, de l'_antiquaire_ dans Scott, contre le _genre-femme_. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire à vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il prêta à une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas: «Fâché de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le _tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de la tortue. Certes, voilà bien «des gens propres à dévorer les bibliothèques!» Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à mademoiselle Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se raille de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les applique à un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un endroit, le coup de dent que vous baillez à celui qui vous a louée, etc.» L'état naturel et convenable de Bayle à l'égard du sexe est un état d'indifférence et de quiétisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se ressouvienne de Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à la mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque délicatesse et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour l'étude [131], une plus grande capacité pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du critique, et l'ignorance de ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine: _Les délicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé Prévost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut pas sans en souffrir.