Portraits littéraires, Tome I

Chapter 32

Chapter 323,412 wordsPublic domain

Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond et le lien des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, de suivre en détail, et souvent de devancer et d'éclairer, dans ses aperçus, plusieurs de celles dont il aimait particulièrement le progrès. Dès 1809, au sortir de la séance de l'Institut du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa note écrite et développée), il n'hésitait pas, d'après les expériences rapportées par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné) comme un corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En 1816, il publiait dans les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des corps simples, y donnant le premier essai de l'application à la chimie des méthodes qui ont tant profité aux sciences naturelles. Il établissait entre les propriétés des corps une multitude de rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phénomènes encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces explications ont été vérifiés depuis par les expériences. La classification elle-même a été admise par M. Chevreul dans le _Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base à celle qu'a adoptée M. Beudant dans son _Traité de Minéralogie_. Toujours éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, peu après sa réception, un mémoire sur la double réfraction, où il donnait la loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'expérience eût fait connaître qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy Saint-Hilaire sur la présence et la transformation de la vertèbre dans les insectes attira la sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui fit ajouter à ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, qui se trouvent consignées au tome second des _Annales des Sciences naturelles_[123]. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en 1832, à son cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire en général à cette manière _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au même Collége, dans sa chaire voisine, le collègue qui faisait incursion au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de discussion, que M. Ampère, en répondant, gardait de même, et auquel il ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble échange, auquel nous avons assisté, entre deux grandes lumières trop tôt disparues! Si une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère ses vues sur l'organisation des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz composé et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir, sur la structure atomique et moléculaire des corps inorganiques, une théorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De même, une idée de Herschel, se combinant en lui avec les résultats chimiques de Davy, lui suggérait une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette théorie a été lucidement exposée dans cette _Revue_ même _des Deux Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de la manière de ce vaste et libre esprit: l'hypothèse antique retrouvée dans sa grandeur, l'hypothèse à la façon presque des Thalès et des Démocrite, mais portant sur des faits qui ont la rigueur moderne.

[Note 122: Nous noterons encore, pour compléter ces indications de travaux, un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les équations générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques de M. Liouville (juin 1836).]

[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N... n'est autre que M. Ampère.]

[Note 124: On la trouve dans la _Bibliothèque universelle_, t. XLIX, et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopédique_, Novembre 1832).]

Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit qu'à soixante et un ans M. Ampère, dans toute la force et le zèle de l'intelligence, eût usé un corps trop faible. Parti pour sa tournée d'inspecteur général, il se trouva malade dès Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. Arrivé à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration légère, lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, à cinq heures du matin, entouré et soigné par tous avec un respect filial, mais en réalité loin des siens, loin d'un fils.

Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait, de quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien connues qui composent, autour du nom de l'illustre savant, une sorte de légende courante, comme les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère, avec des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait mieux les choses de la nature et de l'univers que celles des hommes et de la société. Il manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et si pénétrant au delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son esprit immense était le plus souvent comme une mer agitée; la première vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant ou le grain de sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux.

Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut génie, la nature a, dans plus d'un cas, combiné et proportionné l'organisation. Quelques-uns, armés au complet, outre la pensée puissante intérieure, ont l'enveloppe extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la parole prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, comme chez Lagrange, compose un autre genre de défense. Ici, chez M, Ampère, toute la richesse de la pensée et de l'organisation est laissée, pour ainsi dire, plus à la merci des choses, et le bouillonnement intérieur reste à découvert. Il n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le reste de l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur savant au sein duquel on plonge.

Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent pénétrés et jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent refuser une espèce de génie, les voilà maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, même ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit dépendre, ils se sentent supérieurs à leur tour à lui par un point commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à eux, il s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener, qui les savent contenir, quand ceux-ci même les blessent ou les exploitent. Le caractère, estimable ou non, mais doué de conduite et de persistance même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable, les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation. Je ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère tel quel, la volonté froide et présente, étant déjà beaucoup. Mais je cherche à m'expliquer comment la perte de M. Ampère, à un âge encore peu avancé, n'a pas fait à l'instant aux yeux du monde, même savant, tout le vide qu'y laisse en effet son génie.

Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à la science, et plus sincèrement croyant aux bons effets de la science pour les hommes? Combien il était vif sur la civilisation, sur les écoles, sur les lumières! Il y avait certains résultats réputés positifs, ceux de Malthus, par exemple, qui le mettaient en colère: il était tout _sentimental_ à cet égard; sa philanthropie de coeur se révoltait de ce qui violait, selon lui, la moralité nécessaire, l'efficacité bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donné avec mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dût en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins à ce qu'il y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'était un puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Étant un soir avec ses amis Camille Jordan et Degérando, il se mit à leur exposer le système du monde; il parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait de cercle en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science! voilà bien à découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu, à ses leçons, dans les dernières années au Collége de France, se promenant le long de sa longue table comme il eût fait dans l'allée de Polémieux, et discourant durant des heures, comprendront cette perpétuité de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre, il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un oubli de lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphères. Virgile, en une sublime églogue, a peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les bergers enchaînent: il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et le simple, pour qu'il commençât:

Namque canebat, uti magnum per inane coacta Semina terrarumque animaeque marisque fuissent, Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis Omnia, etc., etc.

Il enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter...

Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parlé, venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté et qu'il vit dans notre mémoire, dans notre coeur.

15 février 1837.

(On a fait à cette Notice l'honneur de la joindre à une publication posthume de M. Ampère; mais comme il ne nous a pas été donné de la revoir nous-même, c'est ici qu'on est plus assuré d'en lire le texte dans toute son exactitude.)

DU GÉNIE CRITIQUE ET DE BAYLE

La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes selon les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique historique, littéraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la considérant moins dans la diversité des sujets que dans le procédé qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte, on peut distinguer en gros deux espèces de critique, l'une reposée, concentrée, plus spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois ranimant le passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant et classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon, les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les maîtres en ce genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques littéraires, à proprement parler, qui, à tête reposée, s'exercent sur des sujets déjà fixés et établis, recherchent les caractères et les beautés particulières aux anciens auteurs, et construisent des Arts poétiques ou des Rhétoriques, à l'exemple d'Aristote et de Quintilien. Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime assez bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée, pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois siècles, qui, des correspondances des savants où elle se trouvait à la gêne, a passé vite dans les journaux, les a multipliés sans relâche, et est devenue, grâce à l'imprimerie dont elle est une conséquence, l'un des plus actifs instruments modernes. Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente, une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler; tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la médecine se peut dire, à plus forte raison, pour ou contre l'utilité de cette critique pratique à laquelle les bien portants même, en littérature, n'échappent pas. Quoi qu'il en soit, le génie critique, dans tout ce qu'il a de mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures et les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine, aux écoutes, faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans système autre que son instinct et l'expérience, il a fait la guerre au jour le jour, selon le pays, _la guerre à l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-même, qui est le génie personnifié de cette critique.

Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps, réfugié à Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent bientôt de lui le violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par les théologiens de sa communion, Bayle mort la plume à la main en les réfutant, a rempli un grand rôle philosophique dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le forçant un peu, et que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser dans un excellent article de son _Encyclopédie_. Ce n'est pas ce qui nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en lui que les traits essentiels du génie critique qu'il représente à un degré merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son empressement discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa sagacité pénétrante, dans sa versatilité perpétuelle et son appropriation à chaque chose: ce génie, selon nous, domine même son rôle philosophique et cette mission morale qu'il a remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus naturellement les phases et les incertitudes.

Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une famille patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux études, au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis à l'académie de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causée par ses lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, mais relisait Plutarque et Montaigne de préférence. Étant passé à vingt-deux ans à l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à quelques livres de controverse et à des raisonnements qui lui parurent convaincants, et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager à venir à Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques mois plus tard, ce zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les doutes le travaillaient, et, dix-sept mois après sa conversion, sortant secrètement de Toulouse, il revint à sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il n'y était d'abord: «Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son épingle du jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa dans cette première école qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de prosélytisme; à partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion, d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui a son auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette dose de chaleur de sang résiste au premier échec, au premier coup de tête, et se perpétue jusqu'à un âge plus ou moins avancé. Quand cela va trop loin et dure obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit sous l'apparence de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir. Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent jusqu'au bout, et à travers leurs diverses transformations, toujours opiniâtres, incandescentes, à la merci du tempérament. Bayle, autrement favorisé et pétri selon un plus doux mélange, se trouva, dès sa première flamme jetée, une nature tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là il ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique ou même trop convaincu, ou épris d'une autre passion quelconque.

Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y devint précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la république, et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence à connaître le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes sérieuses et appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit, ses premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage, autre illustre jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à des sermons, à des expériences de philosophie naturelle, et, à propos des expériences de M. Chouet sur le venin des vipères et sur la pesanteur de l'air, il remarque que c'est là le génie du siècle et des philosophes modernes. A l'occasion des controverses et querelles entre les théologiens de sa religion, il énonce déjà sa maxime de garder toujours _une oreille pour l'accusé_. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant qu'elle le sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il avait apprise chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en présence du système de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller s'établir en Hollande, il laissera échapper son secret: «Le cartésianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le regarde simplement comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à expliquer certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie, «plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes ne va qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y en a point encore qui ait frappé au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi bien que dans celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard (_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes, comme des inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que l'on veut chercher plutôt un tel qu'un tel amusement d'esprit.» C'est ainsi qu'on le voit engager ses cousins à prendre le plus qu'ils pourront de philosophie péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite quand ils auront goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la méthode de pousser vivement et subtilement une objection et de répondre nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot que Bayle a lâché, de prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce mot lui revient souvent; le côté de l'amusement de l'esprit le frappe, le séduit en toute chose. Il prend plaisir à voir _les petites Furies_ qui se logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de M. Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le sent, est chose essentielle pour lui. Il se met à la fenêtre et regarde passer chaque chose; les nouvelles mêmes l'_amusent_. Il est _nouvelliste à toute outrance_; sa curiosité est _affamée_ par les victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frère par le récit de la mort du comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire _le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non; mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime son plaisir. Cette indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un endroit son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard à la bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me détermine à vous en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai lus, ou que j'en ai ouï parler.»