Portraits littéraires, Tome I

Chapter 27

Chapter 273,599 wordsPublic domain

Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme que nous nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si supérieures à leur action et à leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui coupe et atténue des talents, capables en d'autres époques de monter au génie, et quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, qu'un même fait diversement exprimé; car cette étendue si précoce, cette intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, faire et accueille tour à tour ou à la fois toutes choses, est l'inverse de la concentration nécessaire au génie, qui, si élargi qu'il soit, tient toujours de l'allure du glaive.

Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre l'homme, et nous n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, de son rôle dans la science, de la méthode qu'il y apporte, et des résultats dont il peut l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits réguliers sur lesquels notre incompétence est grande; d'autres les traiteront ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable article[109], a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, une discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait également. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble et nécessaire exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est perpétuellement à recommencer pour chaque génération depuis trois mille ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos têtes à leur vrai point les questions éternelles, mais elle ne les résout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités de détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais dans la prétention principale qui la constitue, et qui s'adresse à l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai à peu près comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: «Pourvu que ce soit exprimé à merveille, et qu'il y ait bien des vérités, de saines et précieuses observations de détail, il m'est égal à bord de quel système et à la suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est donc pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode des faits de conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son modeste ami M. Damiron, s'est installé à demeure dans la psychologie d'abord conquise, sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, et qui y règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé, ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons en M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui, l'écrivain, le penseur, une des figures intéressantes et assez mystérieuses qui nous reviennent inévitablement dans le cercle de notre époque, un personnage qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude contemplative, une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver.

[Note 109: _Revue encyclopédique_.]

[Note 110: _Revue du Progrès social_.]

[Note 111: Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai de la psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à part un certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on en peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur à la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son illusion est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, c'est sa propre image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre ébranlement, tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir n'est déjà plus.]

M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets près de Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale de cultivateurs. Son grand-père, qui vécut tard, et dont la jeunesse s'était passée en quelque charge de l'ancien régime, avait conservé beaucoup de solennité, une grandeur polie et presque seigneuriale dans les manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et du père de M. Jouffroy restèrent _indivis_, malgré l'absence de l'oncle qui était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit ses premières études à Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prêtre; de là il partit pour Dijon, où il suivit le collége sans y être renfermé, lisant beaucoup à part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué pour les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de l'École Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut frappé de son savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, ses manières simples et franches, une sorte de rudesse âpre qu'il n'avait pas dépouillée, tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui était fier d'en être; ses camarades lui donnèrent le sobriquet de _Sicambre_. Ses premiers essais à l'École attestaient une lecture immense, et particulièrement des études historiques très-nourries. Un grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de l'École; les élèves provinciaux, entrés l'année précédente, MM. Dubois, Albrand aîné, Cayx, etc., s'étaient mis en devoir de lutter avec les élèves parisiens, jusque-là en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer en bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour eux à des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution de 1814 pour qu'une spécialité philosophique pût être créée au sein de l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière et Boyer-Collard n'avaient professé qu'à la Faculté des Lettres, mais aucun enseignement philosophique approprié ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en 1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent ses premiers disciples.

Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me le suis demandé toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une expansion qui semble augmentée par l'absence, _ripae ulterioris amore_, ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il déduit avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'âme sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé. Mais non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi de toutes ses facultés cachées, si quelques portions pittoresques ou passionnées restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait évidemment pour cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait à son gré les horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur l'audace. En proie durant quinze années à cet inquiétant problème de la destinée humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calmé, mais il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une contrition.

Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout simplement que ces jeunes philosophes n'étaient pas bonapartistes, et qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable à la pensée que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo Ortis, inséré au _Courrier Français_ en 1819, je trouve exprimé à nu, et avec une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition aux conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer l'épée que pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore; s'il envahit leur territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus injuste.

«L'amour de la liberté commença la Révolution française; l'Europe, désavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son admiration. Mais bientôt les applaudissements cessèrent. La justice avait été foulée aux pieds par les factions; la liberté devait périr avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques années, pour accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir d'instrument à l'établissement du despotisme.

«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée française devait être plantée sur la frontière délivrée, pour avertir l'Europe de notre justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie. Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.»

Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il ne le sentait pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une première invasion et à la menace d'une seconde. Ses craintes réalisées, et dans toute l'amertume du rôle de vaincu, il reprit avec ses amis les études philosophiques; un sentiment exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils étaient dans leur période stoïque, dans cette période de Fichte, par où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. M. Jouffroy gagna le doctorat avec deux thèses remarquables, l'une sur _le Beau et le Sublime_, et l'autre sur _la Causalité_. A partir de 1816, il devint maître de conférences à l'École, et fut en même temps attaché au collège Bourbon jusqu'en 1822, époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École, le destitua aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements avec ses amis dispersés en province, avec MM. Damiron et Dubois particulièrement, qu'on avait envoyés à Falaise, et ensuite avec ce dernier, à Limoges. C'étaient souvent des saillies d'imagination philosophique, non pas sur un tel point spécial et borné, mais sur l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle des planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu l'homme qui plus tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a pu s'empêcher de lancer ses ingénieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre plusieurs leçons de son cours à la question de _la vie antérieure_. C'étaient encore, dans cette correspondance, des retours de désir vers le pays natal, vers la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin de peindre à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans la tempête, les tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?»

En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, et toute sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, placé alors à Besançon, et lui-même atteint de cruelles douleurs et pertes domestiques, y cherchait un allégement dans l'entretien de l'amitié et dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a écrit et a bien voulu nous lire un récit de cette époque de sa vie où son âme et celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où revivent à côté des circonstances individuelles les émotions religieuses et politiques d'alors, serait la révélation biographique la plus directe, tant sur les deux amis que sur toute la génération d'élite à laquelle ils appartiennent. Mais il faut se borner à une pâle idée. Après avoir reconnu et salué le toit patriarcal, le bois de sapins en face, à gauche, qui projette en montant ses _funèbres ombres_, avoir foulé la mousse épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être assis derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis de se donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;--car c'était tout au plus si ce dernier les avait, en venant, aperçues de loin à l'horizon dans la brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami un matin, dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle est le point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa source. En montant par un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus haut sans rien découvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte au plateau du sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M. Dubois, à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes les Alpes, comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!» L'amphithéâtre glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Léman, dans un coin la Savoie rabaissée au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières, voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il reportait son regard avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, et tantôt sur le visage ébloui; il était comme satisfait de sa lente démonstration si magnifiquement couronnée, il était satisfait de sa montagne. A quelques pas en avant, un pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton, semblait aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe en fut vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que voilà toutes les mêmes impressions que dans les nôtres.»--Les images nombreuses et si belles dans la bouche de M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant discours sur _la Destinée humaine_: «Le pâtre rêve comme nous à cette infinie création dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans cette chaîne d'êtres dont les extrémités lui échappent; entre lui et les animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui arrive de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, il n'y aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son propre droit, de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornée, il a l'audace de poser au Créateur cette haute et mélancolique question: Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?» Dans ses leçons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont été nulle part recueillies, M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: «Tout parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le minéral le plus informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mystérieux; et ce langage, le pâtre, dans sa solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant et plus que le savant et le philosophe, autant que le poëte!»

Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'étant adressé au pâtre pour le choix d'un certain sentier, le pâtre, sans sortir de son silence, fit signe du bâton et rentra dans son immobilité. Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur la Dôle, qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa contemplation avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse une forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'étais souvent figuré, en effet, sur un plateau élevé des montagnes, avec moins de soleil, il est vrai, avec un horizon moins meublé de réalités et d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son cours sur _la Destinée humaine_, où il semblait n'indiquer qu'à peine aux jeunes âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de décembre 1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement amoureux du désert et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse à ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.»

Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement les lieux, c'est par masses et formes générales, sans scrupule des détails, et avec une sorte de vérité ou d'illusion toujours majestueuse. «Les événements, a-t-il dit quelque part, sont si absolument déterminés par les idées, et les idées se succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la seule chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de se croiser les bras et de regarder s'accomplir des révolutions auxquelles les hommes peuvent si peu.» Voilà tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de M. Jouffroy. Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinaï dans sa jeunesse, sa mystérieuse montagne où la destinée s'est comme offerte aux yeux, mieux éclairée seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment envolé.

Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter la scène, de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait là un vieux capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, révolutionnaire de vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le premier dans le sentier indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir peine à se détacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce capitaine voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe le bon sens goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf et profond.

Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait aux deux amis de passer à diverses reprises la frontière; ils se sentaient plus libres alors, soulagés du poids que le régime de ce temps imposait aux nobles âmes, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un défi et une espérance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque éteints, qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et M. Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassées de bois vert, la Providence avait jetés de temps à autre dans le foyer expirant des civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au service de sa pensée, de ces grandes images agrestes et naturelles.

En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent l'un sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-là, secoué tout à fait l'autorité en matière religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses élans politiques ce qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours d'idées du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée. M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse et cette délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son âme, mais que quelque chose de plus robuste avait dissimulée. M. Cousin s'était engagé dans le carbonarisme et y poussait avec prosélytisme; après quelque hésitation, les deux amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry, dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin, Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et à celui de Camille Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué; M. Dubois l'était déjà. En 1823, notre philosophe écrivait dans la solitude cet article, _Comment les Dogmes finissent_, où éclatent la vertu et la foi frémissantes sous la persécution, où retentit dans le langage de la philosophie comme un écho sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une plus grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée; depuis il s'est épanché, étendu, élargi, en descendant à la manière des fleuves, dont le flot peut s'accroître, mais ne regagne plus le niveau de la source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fondé.